‹ Methode generale du catichisme v.2Chapitre 26 sur 65 · LETTRE IV · texte numérisé non relu

LETTRE IV

Instruction adressée par saint François Xavier aii\ Moluquois sur le Svnibole des Apôtres.

Le chrétien a toujours pris plaisir à connaître Thistoire (le la création, et les motifs pour lesquels Dieu l'a établi souverain et usufruitier de toute la nature.

Dieu créa d'abord le ciel et la terre, les anges, le soleil, la lune et les étoiles, et par conséquent le jour et la nuit, les plantes, les fruits de toute espèce, les oiseaux, les animaux qui vivent sur la terre, la mer, dans les fleuves et les lacs, et tout ce qui respire dans les eaux. Ce fut l'homme qu'il créa le dernier de tous ; mais il le créa à son image et ressemblance.

Le premier homme qui sortit des mains du Créateur fut Adam, et la première femme fut Eve. A peine Dieu les eut-il formés, animés et placés dans le paradis terrestre, qu'il les bénit, les unit ensemble par les liens du mariage, leur enjoignit de procréer des enfants et de peupler la terre.

C'est d'Adam et d'Eve que nous sommes tous nés, ("est d'eux que sont sorties toutes les nations de la terre; c'est sur ce mariage primitif qu'est établie la loi de la monogamie. En effet, puisque l'Auteur de l'univers, dans sa sagesse, n'a donné à Adam qu'une épouse, il est évident, que c'est un outrage directement fait à sa volonté suprême que la licence monstrueuse que prennent les mahométans et les idolâtres d'habiter avec plusieurs femmes, licence bien plus criminelle et bien plus déplorable chez les mauvais chrétiens ; et ceux-là mêmes qui vivent en concubinage avec une seule femme , ne peuvent se soustraire à la censure dont l'exemple de nos premiers

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pères les flétrit, puisque ceux-ci ne se sont livrés à la cohabitation conjiigale, qu'après avoir été unis ensemble par TAuteur même de leurs jours.

Il est donc évident que les fornicateurs qui se constituent en état de rébellion formelle contre leur Créateur, n'ont à attendre que des châtiments dignes de leur prévarication.

Cette histoire de la création doit aisément faire comprendre aux adorateurs des pagodes Fénormité du crime dont ils se rendent coupables envers le seul vrai Dieu, créateur de toute chose, qu'ils méprisent et abandonnent pour se jeter, avec un fanatisme stupide, aux pieds de vaines idoles, de statues muettes, de fantômes sortis des enfers; qui, dans un aveuglement monstrueux, mettent leur confiance, leurs espérances, leur fortune même 'dans de ridicules prestiges, dans les sorts et dans les fourberies de la divination; plaçant, dans Tennemi le plus implacable de leur salut, leur foi, leur respect, leur culte, qu'ils ne doivent qu'à Dieu, l'auteur de tout bien, dont ils ont reçu l'âme, le corps, ce qu'ils sont, ce qu'ils peuvent, ce qu'ils possèdent; impiété aussi honteuse, aussi détestable que pernicieuse pour les malheureux qui s'y abandonnent, puisqu'elle les exclut à jamais du séjour délicieux que Dieu a préparé de toute éternité et pour toute l'éternité aux âmes qui lui auront été fidèles, et pour lequel, dans son infinie bonté, il a créé l'homme.

Combien ne sont-ils pas plus sages ces véritables chrétiens qui, fidèles à Dieu leur Seigneur, croient en lui, l'adorent en esprit, de toute leur âme, de tout leur cœur, de toutes leurs affections; qui l'aiment comme le seul, unique, vrai, éternel, suprême esprit, créateur du ciel et de la terre; qui donnent à ce sentiment intérieur l'expression de leur culte extérieur, soit en fréquentant nos saints temples où, autour de nos autels consacrés au Dieu

SATNT FRANÇOIS XAVIER. i'Vi

vivant, ils trouvent l'image de Jésus-Christ son fils, de la Vierge, mère de Dieu, et de ses saints serviteurs qui , après avoir consacré sur la terre leur vie à son saint service, jouissent avec lui dans le ciel de la récompense qui leur est due !

Au milieu de ces augustes monuments animés par le souvenir des choses et des personnes qu'ils représentent, on les voit à genoux, les mains, les yeux, le cœur portés vers le ciel, y reconnaître, y confesser le Dieu qui y habite, dans lequel seul ils placent leur confiance, duquel seul ils attendent tout leur bonheur, en récitant ces paroles attribuées à saint Pierre : « Je crois en Dieu le « Père tout-puissant, » etc.

Dieu créa d'abord les anges dans le ciel, et ensuite l'homme sur la terre. La plus grande partie des anges reconnut aussitôt son Auteur, son Créateur, Tadora, lui rendit des actions de grâces et chanta ses louanges pour le bienfait de la création. Lucifer, au contraire, et beaucoup d'anges à son exemple, refusèrent à leur Auteur l'hommage de leur reconnaissance et le tribut de leur adoration. Bouffis d'orgueil, ils se dirent entre eux: Pourquoi ne nous élèverions-nous pas? pourquoi ne serions-nous pas égaux à celui-là qui occupe le faite des cieux? Leur orgueilleuse révolte reçut le châtiment qu'elle méritait : le Très-Haut précipita Lucifer et ses complices du ciel dans les abîmes éternels.

Lucifer, ainsi chassé, proscrit, ne put voir sans une extrême jalousie le bonheur dont nos pères, Adam et Eve, jouissaient au sortir des mains du Créateur. Pour en troubler la source, il insinua dans leur àme le germe de tous les vices, l'orgueil, dont il était lui-même empreint, dont, loin du ciel, il portait la juste punition. Les ayant rencontrés dans le paradis terrestre, il leur fit espérer que s'ils mangeaient du fruit qui leur avait été défendu,

l.'îl MÉTHODE GÉNÉRALE BE CATÉCHISME.

ils s'élèveraient aussitôt au même rang et à la même dignité que celui cfui leur en avait interdit rusage.

Adam et Eve prêtèrent Toreille à cette imposture. Dans Tespérance de devenir semblables au Très-Haut, ils méprisèrent la défense qu'ils avaient reçue, ils se laissèrent aller à la tentation, ils mangèrent du fruit défendu, et, de Tétat de grâce où ils étaient, ils tombèrent tout à coup dans la haine de leur Créateur. La punition suivit de près leur crime : Dieu parut aussitôt, et les chassa à jamais du paradis terrestre. Ce fut hors de cet heureux séjour que vécurent nos pères, pendant neuf cents ans, accablés de travaux et de misères, et qu'ils tâchèrent de laver dans leurs larmes un péché qui leur interdisait à jamais le retour dans la céleste patrie, qui leur fermait irrévocablement les portes du ciel; un péché dont aucun supplice auquel ils auraient été condamnés, eux et leur postérité, quelque long, quelque atroce qu'il eût pu être, ne pouvait effacer la tache.

Chrétiens malheureux, quel sera donc notre sort si tant d'esprits célestes ont été précipités à jamais de la voûte des cieux dans les gouffres éternels pour un seul péché, pour le péché d'orgueil? Si Adam et Eve, pour un seml)lable crime, ont été à jamais bannis du paradis terrestre, quel espoir nous reste-t-il? Plongés dans un cloaque immense de vices et de crimes, de quel côté porterons-nous nos regards? Pourrons-nous jamais sortir de cette fange épaisse et tenace? Pourrons-nous jamair laver les taches qui ont fait de chacun de nous, aux yeux du Créateur, un objet de dégoût et d'horreur? Comment nous relèverons-nous jamais? comment pourrons-nous reconquérir le ciel ou un bonheur éternel nous était destiné? L'arrêt était porté : la perte, la damnation des enfants d'Adam était certaine et inévitable.

L'archange saint Michel, notre véritable ami, et tous

SALNT I-UAAÇOIS XAV1E15. 135

les anges qui, avec lui, étaient restés fidèles et soumis à leur Créateur, avaient reçu la récompense due à leur persévérance : ils jouissaient déjà dans le ciel de la gloire éternelle. Ces fidèles ministres du Très-Haut eurent pitié du malheur qui pesait sur la race infortunée d'Adam ; ils se jetèrent au pied du trône de l'Eternel, lui exposèrent l'océan de calamités dans lequel était ensevelie la postérité d'Adam et d'Eve, et ils lui adressèrent leur prière à peu près en ces termes :

(( Dieu bon. Seigneur miséricordieux, Père de toutes « les nations, le temps est enfin venu; ce jour attendu (( depuis l'origine des siècles, que vous avez marqué pour " la manifestation de votre miséricorde envers les mal- (( heureux mortels, est donc enfin arrivé ! Nous voyons H l'aurore de cet heureux jour qui doit ouvrir les portes (f du ciel aux enfants d'Adam et les rétablir dans la grâce « d'adoption. Déjà Anne et Joachim ont mis au jour « cette Vierge incomparable, la plus pure, la plus sainte (' d'entre toutes les filles d'Eve, Marie, dont la vertu et « la sainteté s'élèvent au-dessus de tout ce qui est au- (( dessous de Dieu.

(f Puisque, Seigneur, cette Vierge est si pure, serait-ce (( une œuvre indigne de votre sagesse et de votre toutece puissance si vous daigniez former dans son sein virgi- (( nal un corps humain, comme vous formâtes jadis celui « (l'Adam lui-même? Pour ce corps, formé de la sub- « stance la plus pure des vierges, vous pouvez en même « temps créer, en même temps lui adapter et unir iiiti- « mement une âme souverainement parfaite, surpassant « en perfection tout ce que vous avez créé ou que vous H créerez jamais » (tandis qu'ils parlaient ainsi, Dieu l'ésolut dans le conseil de la très-sainte Trinité, d'associer ime des personnes divines à la nature humaine dans le sein de Marie), « pour que de la plus excellente de toutes

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« les créatures vienne au monde Jésus-Christ votre Fils, (( le Sauveur de *tous les hommes. C'est ainsi, Seigneur, c( que les saintes Écritures s'accompliront; c'est ainsi que « se réalisera la foi aux promesses, aux engagements soc( lenriels que vous avez pris vous-même avec les saints « patriarches et par la bouche de vos prophètes. C'est sur « la foi de vos promesses qu'ils attendent dans les limbes « leur Sauveur, leur Rédempteur, Jésus-Christ, votre « Fils. » V

Le Très-Haut, le Tout-Puissant, à la prière des saints anges, se laissa toucher de compassion en faveur des enfants des hommes, dont il connaissait l'extrême misère. Il envoya du haut des cieux l'archange Gabriel dans la ville de Nazareth, où demeurait Marie. Suivant les ordres qu'il avait reçus, l'envoyé du Très-Haut la salua en ces termes : « Je vous salue, Marie, pleine de grâces, le Sei- « gneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les (( femmes ^ ; l'Esprit saint descendra sur vous, la vertu « du Très-Haut vous couvrira de son ombre ; et celui qui (( naîtra de vous s'appellera Jésus-Christ, Fils de Dieu -. »

A ces mots, Marie, la plus sainte des vierges, répondit : « Voici la servante du Seigneur, qu'il me soit fait suivant c( sa volonté ^; » et à l'instant même où elle eut acquiescé aux desseins de Dieu sur elle que l'archange venait de lui manifester, l'Éternel forma dans son sein et de son sang très-pur un corps humain auquel il joignit aussitôt une àme qu'il créa en même temps. C'est ainsi que Dieu le Fils, la seconde personne de la Trinité, s'est incarné en unissant à sa substance divine, tout à la ibis, une àme et un corps, tous deux également saints.

Depuis cet instant jusqu'au jour où Dieu le Fils, incarné, le Sauveur du monde, vrai Dieu et vrai homme,

1 Luc, I, 28. — - Ibid., 3o. — 3 Ibid., 38.

SALNT FBA^œiS XAVIER. 137

iitKiiiit de la vierge Marie, neuf mois s'écoulèrent. Voilà la doctrine que professait saint André ^ conçue en ces ces ternies : « Je crois en Jésus- Christ, Fils de Dieu, notre « seul et unique Seigneur; » à ces paroles, saint Jean MJouta aussitôt : « Qui a été conçu du Saint-Esprit, qui K est né de la vierge Marie. »

Le Christ, notre Seigneur, le Rédempteur des hommes, naquit à Bethléem , près de Jérusalem. C'est là que , comme souverain Seigneur, il reçut les adorations d'abord des anges, de la Vierge, sa mère, et de saint Joseph, puis de trois rois et d'une multitude d'autres personnes.

Dans cet intervalle, Hérode; qui régnait à Jérusalem, craignant d'être un jour détrôné et dépouillé d'une couronne dont il était extrêmement jaloux, résolut la perte de ce divin enfant. Mais ses cruels projets furent déjoués, et Jésus fut à temps soustrait à son aveugle fureur; car Joseph, époux de Marie, ayant été averti par un ange pendant son sommeil, sortit de Bethléem avec l'enfant Jésus et sa mère, et se retira en Egypte, où il demeura jusqu'au moment où une mort cruelle mit fin à l'exécrable vie du tvran.

1 Saint François-Xavier fait ici allusion à ce que dit Rufin, prêtre d'Aquilée, auteur ecclésiastique qui vivait sur la fin du quatrième siècle. Cet historien dit [de Syriibol., p. 539) qu'il a appris par tradition que les apotrcs étant près de se séparer, s'assemblèrent, et, conférant ensemble les pensées que chacun d'eux avait sur les principaux articles de notre foi, ils en composèrent le Symbole, qui en est comme le précis et l'abrégé; qu'ils l'appelèrent Symbole, du grec auy.ooXov, marque, fjofje: qu'ils ne l'enseignèrent qiic de vive voix, et que pendant plusieurs siècles on ne permit pas de l'écrire : c'était comme le mot du guet pour les troupes de Jésus- Christ. Saint Léon ( Kpist. xxvii , p. 491 et 492) dit que le Symbole comprend douze articles, que les douze apôtres avaient rédigés chacun en particulier; quelques-uns même prétendent , et saint Augustin est de ce nombre , que chaque apôtre a fait son article, et désignent en particulier l'article que chacun a composé. (Voyez Baron., an. 44, §17. Avg. sermon. 42 apud Lovan., et 241 in Append., nova edit., tom. y, [Note du traducteur.)

En efl'et, sa barbarie fat telle, qu'il ordonna et lit exécuter le massacrent de tous les enfants âgés de deux ans et au-dessous, tant à Bethléem que dans toutes les parties de son royaume, espérant noyer dans tant de sang celui qu'il savait devoir un jour hériter du trône de David. Mais, comme nous Favons dit, Dieu, son Père, Tavait soustrait, lui, la sainte Vierge et saint Joseph, à la fureur jalouse du tyran; et, sur un nouvel avis que le chef temporel de cette sainte famille reçut d'un ange, il revint dans sa patrie, et rentra dans Nazareth.

Lorsque Jésus eut atteint l'âge de douze ans^ il vint de Nazareth à Jérusalem ; il entra dans le temple, où étaient assemblés les docteurs de la loi, et là, en leur présence, il déroula d'une manière si lumineuse le sens des saintes Écritures, soit celles des patriarches, soit celles des prophètes qui avaient annoncé l'avènement du Fils de Dieu, (jue tous les docteurs furent stupéfaits.

Jésus, de retour à Nazareth, y demeura jusqu'à l'àgc d'environ trente ans; c'est alors qu'il quitta la maison de son père pour venir sur les bords du Jourdain, où Jean- Baptiste donnait le baptême à tous ceux qui venaient à lui. Jésus fut de ce nombre , et reçut le baptême des mains de Jean dans les eaux du Jourdain. De là, il se retira sur une montagne déserte, où pendant quarante jours et quarante nuits il s'abstint de toute nourriture et de toute boisson. Le démon, ignorant que le Christ qui habitait ce désert était le Fils de Dieu, essaya de l'entraîner dans trois sortes de péchés, celui de la gourmandise, celui de l'ambition et celui de la vaine gloire.

Mais Jésus-Christ, après avoir triomphé de l'esprit de ténèbres et repoussé ses tentations, descendit victorieux dans la Galilée; là, il convertit beaucoup de monde; il délivra plusieurs énergumènes, faisant exécuter aux esprits infernaux, naturellement rebelles et opiniâtres, tout

aALM FKA^ÇOIS XAVIEli. 13U

ce qu'il lui plaisait de leur commander, et cela de suite, sans délai et au grand étonnement de la multitude.

C'est dans des discours pleins de sagesse qu'il établissait sa merveilleuse doctrine sous les yeux du peuple; il la lui prouvait ensuite par des prodiges que la renommée proclamait au loin. La multitude, subjuguée par les merveilles dont elle était témoin oculaire, ne pouvait également refuser sa foi aux vérités dont elles étaient accompagnées. De toute part, on voyait se traîner vers lui toutes les espèces de misères qui désolent l'humanité, et sous sa main divine elles disparaissaient aussitôt; ceux qui en avaient été affligés retournaient ensuite pleins de science et de santé dans leurs foyers.

Jésus choisit ensuite douze apôtres et soixante-douze disciples, qui le suivaient et l'accompagnaient partout, et dans les villes et dans les bourgades. C'est là qu'il annon- <;ait les mystères du royaume de Dieu à la foule qui se précipitait sur ses pas, à qui il prouvait l'infaillibilité de sa doctrine par des actes fréquents et prodigieux de sa toute-puissance, en redressant les boiteux, en rendant la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la parole aux muets, l'usage des membres aux paralytiques , et la vie aux morts.

A la vue de ces prodiges journaliers, les apôtres, les disciples de Jésus-Christ se confirmaient de plus en plus dans leur foi; ils devinrent bientôt eux-mêmes l'objet d'un miracle spécial. Ces hommes grossiers, illettrés, pécheurs, devinrent à l'école de leur Maître si pleins de sagesse et de vertu, qu'on les entendit annoncer aux peuples les sublimes vérités dont ils étaient devenus dépositaires, les instructions de leur divin Maître suppléant aux défauts des études et des sciences humaines. Au nom de Jésus, les prodiges les plus éclatants, au-dessus de toutes les forces humaines, se réalisaient par leur entremise; les

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malades qui étaient guéris, les démons qui abandonnaient ceux dont ils s'étaient emparés, apposaient le sceau de la vérité à ce que les disciples annonçaient aux peuples touchant Tavénement du Fils de Dieu. Quelque extraordinaire, quelque incroyable que dut paraître cette nouvelle doctrine, elle subjugua les esprits par la force des témoignages dont elle était accompagnée, et qui portait avec elle le sceau de la puissance et de la sanction divines.

La célébrité que Jésus et ses disciples acquirent au milieu de la Judée offusqua bientôt les yeux des grands, hommes infatués de la bonne opinion qu'ils avaient d'euxmêmes et bouffis d'orgueil. On remarquait surtout parmi eux une race d'hommes qu'on appelait Pharisiens; c'étaient les plus dédaigneux et les plus présomptueux détracteurs de toute supériorité : le mérite, même médiocre, de tout homme étranger à leur secte, à leurs opinions, les offusquait et les irritait. On comprend aisément de quelle fureur jalouse durent être saisis des esprits si superbes, en entendant les concerts de louange et d'admiration que la multitude prodiguait à Jésus, qui, d'ailleurs, était un censeur amer de leur doctrine et de leurs mœurs. L'enthousiasme du peuple fut tel que peu s'en fallut qu'après avoir perdu l'autorité et la considération qu'ils avaient usurpées sur l'esprit public , ils ne se vissent chassés de leurs chaires doctorales et remplacés par un nouveau docteur suivi d'une troupe de pêcheurs.

Possédés et saisis de toute la rage que l'enfer peut allumer dans le cœur de l'homme, ils résolurent de mettre en œuvre toutes les ressources que la calomnie pouvait leur suggérer pour arracher à Jésus, tout à la fois, l'honneur et la vie.

De concert avec d'autres hommes puissants qu'ils avaient endoctrinés, ils circonvinrent Pilate, alors gouverneur de la Judée; avec des prières, de fausses alarmes et des im-

piitations calomnieuses, ils le déterminèrent, ils le forcèrent même à approuver et à ratifier la prise au corps de Jésus, comme absolument nécessaire et essentielle au repos public. Ce gouverneur, étranger à la nation, se laissa entraîner par leurs machinations insidieuses; car il n'ignorait pas que le bien public n'était qu'un voile spécieux et perfide dont ils couvraient leur propre jalousie ; mais soit c[u'il fut harassé par leur importunité , soit qu'il craignît de se mettre à dos ceux qui avaient une grande influence sur l'esprit du peuple, il ne craignit pas .racheter ou son repos personnel, ou la faveur populaire au prix d'un homme célèbre qu'il pouvait aisément comparer aux Élie, aux Jérémie de l'antiquité, ou à Jean- 13aptiste de fraîche mémoire, mais que, dans son ignorance, il ne pouvait élever au-dessus de l'humanité ; car, s'il eût su positivement que Jésus était le Fils de Dieu, aucune cabale, aucune menée, n'aurait pu, selon toutes les apparences, le déterminer a le sacrifier à la fureur jalouse de ses ennemis.

Alors ceux-ci, ayant obtenu son arrestation légale, s'abandonnèrent à tout ce qu'une profonde scélératesse put leur suggérer de cruauté. Ils livrèrent Jésus aux plus sanglants, aux plus cruels outrages d'une populace effrénée. C'est au milieu des cris, des vociférations et des insultes d'un peuple grossier, qu'il fut traîné de maison en maison, de tribunaux en tribunaux; qu'il fut bafoué, conspué, souffleté, enfin traduit devant Pilate, suivi d'une nuée de faux témoins, au milieu d'une multitude furieuse qui demandait à grands cris sa mort et le supplice de la croix. Le juge cependant, convaincu de l'innocence de l'accusé, résistait aux clameurs de ce peuple furieux; mais frappé tout à coup de la crainte d'être dénoncé à César et de perdre sa faveur, s'il renvoyait comme innocent celui qu'on lui dénonçait comme usurpant le titre de roi des

Juifs, comme devant bientôt lever Tétenilard de la vcbcllion, il se laissa aller aux vœux de cette troupe forcenée d'accusateurs. Il fit d'abord déchirer à coups de fouet, depuis les pieds jusqu'à la tête, le corps sacré de Jésus; puis se laissant totalement subjuguer par les vociférations de ces monstres qui demandaient à grands cris le sang d'un Dieu, il le leur abandonna pour être crucifié.

Mais avant de le livrer aux bourreaux, les pharisiens, par leurs émissaires, l'exposèrent à la dérision et aux })ouironneries de la populace ; ils en firent un roi de trétaux, ils le couronnèrent d'épines, lui mirent un roseau à la main, ils le revêtirent d'un vieux manteau de pourpre. Ces furieux, venant ensuite chacun à leur tour le railler, fléchissaient les genoux devant lui et le saluaient du nom de roi des Juifs; ils lui couvraient la face tantôt de crachats, tantôt de soufflets, ou bien ils lui arrachaient des mains le bâton qu'il tenait, pour l'en frapper et lui enfoncer les épines dont il était couronné.

Après avoir enfin épuisé sur ce corps divin tous les outrages que l'enfer avait pu leur suggérer, ils le traînèrent sur une montagne voisine de Jérusalem, qu'on appelait Calvaire, et c'est là qu'ils le clouèrent à une croix.

C'est ainsi que , pour le salut des pécheurs , Jésus- Christ expira sur un bois infâme; de manière cependant que son corps et son âme, séparés et divisés, n'en restèrent pas moins unis à la substance divine ^ ; car, de même que l'âme, quoique séparée du corps, fut constamment unie à la divinité, le corps aussi, quoique animé, quoique mort, ou sur la croix, ou dans le tombeau, eut toujours et partout pour compagne inséparable cette même divinité qui ne l'abandonna jamais.

Jésus eut à peine rendu le dernier soupir, que le soleil

^ Je traduis le mot pcrsorift- (livlnœ par celui do si/h.ffn/ic/', ((ui es! le littéral iVhypostase.

s'obscurcit, que les ténèbres se répandirent sur tout le globe, que la terre fut ébranlée dans ses fondements, que les rochers s'entre-hcurtèrent et se brisèrent, et que les tombeaux s'ouvrirent et rendirent à la lumière les corps des saints, qui vinrent à Jérusalem se faire voir en public.

A ces signes redoutables, beaucoup, qui avaient assisté au supplice- et à la mort de Jésus, se retirèrent en s'écriant : « Oui, oui, il était vraiment le Fils de Dieu ! »

C'est pour rendre témoignage à ces faits que saint Jacques ajouta, à ce que les autres apôtres avaient déjà dit, ces paroles : « Je crois en Jésus-Christ, qui a souffert « sous Ponce-Pilate, qui a été crucifié, qui est mort, qui c( a été enseveli. »

Jésus était Dieu, puisqu'il était la seconde personne de la sainte Trinité; il était vraiment homme, comme lils de Marie, ayant une âme raisonnable et un corps humain. C'est comme homme qu'il est vraiment mort sur le gibet pendant qu'il y était cloué, la mort n'étant rien autre chose que la séparation de l'àme d'avec le corps dans lequel et avec lequel elle vivait; ainsi, l'àme très-sainte de Jésus-Christ fut séparée de son corps lorsqu'il expira sur la croix.

C'est alors que cette àme divine, dégagée des liens corporels, toujours unie à la divinité de Dieu le Fils, comme elle l'avait été du moment de sa création, descendit aux limbes K

1 Le mot de limhe, qu'on ne trouve ni dans l'Écriture sainte ni dans les Pères, sinrnilîe , au propre, bordure, appendice. C'est ainsi que Virgile a dit, Enéide^ IV :

Sidonium pLclo chlamydem circumdata limho.

Voyez M. du Cang-e dans son Dictionnaire de la moyenne et basse latinité. Je ne connais pas le premier qui a employé le mot lirnbus pour désigner le lieu où les àmcs des saints Pères et celles des enfants morts sans baptême sont détenuf s. On ne le trouve pas en ce sens dans

C'était un lieu souterrain où étaient détenues les ;imes des saints pères , Mes prophètes , des patriarches et de beaucoup d'autres; c'est là que réunies elles attendaient toutes avec confiance l'avènement du Fils de Dieu, qui devait les délivrer et les introduire dans le ciel; car, toujours et dans tous les temps, il y eut depuis la création du monde des hommes' de bien, amis de Dieu, qui professaient hautement la vérité qu'ils possédaient par tradition. De quelque danger qu'ils fussent menacés, la dissimulation leur était inconnue ; ils reprenaient les pécheurs, ils reprochaient sévèrement à ceux qui se constituaient en révolte ouverte contre Dieu, contre le Père, contre le Créateur de tous les hommes; ils leur reprochaient, dis-je, leur impiété et leurs crimes. Ceux-ci, au contraire, pervers et criminels, soutenus et aidés des esprits infernaux, dont ils étaient les suppôts, s'irritaient contre les avis et les reproches de ces importuns censeurs ; ils les accablaient d'outrages et d'avanies, ils les jetaient dans les fers, ils les exterminaient d'autour d'eux.

Le sort de ces favoris de Dieu et celui de ces suppôts de Satan devaient nécessairement être aussi différents après leur mort qu'ils l'avaient été pendant leur vie. Toutes ces âmes, sans exception, qui avaient été étrangères aux iniquités de leur siècle, se réunissaient après la dissolution de leur corps dans un lieu qui, comme je l'ai dit, s'appelait limbe, qu'on a aussi appelé enfer, parce qu'il est placé dans les profondes entrailles de la terre, sans qu'on prétendit par là parler de l'enfer proprement dit, où est un feu cruel, allumé et entrenu par la colère de Dieu, où

le Maître des Sentences (Pierre Lombard), qui vivait dans le douzième siècle; on ne le trouve que dans ses commentateurs. Ils s'en sont servis, comme leurs successeurs, pour exprimer le bord et VoppouUce de l'enfer. Voyez Suicer, dans son Dictionnaire des Pères grecs, v» k^m, t. I, p. 92, 93 et 94, et Martinius, dans son Lea-icon pliilologicum, v» Limhns. {Nntr fin trailitctenr.)

SATNT FRANÇOIS XAVIER. Ho

une puissance vengeresse est en une éternelle activité pour rétribuer aux coupables la somme de maux qu'ils ont mérités; dans les limbes, au contraire^ les âmes qui avaient été fidèles et agréables à Dieu jouissaient d"une heureuse paix dans l'espérance d'un plus heureux avenir. Mais sous ce séjour de repos en est un autre qu'on appelle purgatoire, destiné à purifier les âmes qui ont terminé leur vie mortelle dans la grâce de Dieu, c'est-à-dire sans souillure capitale, mais qui néanmoins ont encore à se laver de plusieurs taches, ou qui n'ont pas entièrement satisfait à la justice divine ni expié les péchés mortels dont elles se sont jadis rendues coupables; qui en ont eu un salutaire repentir, mais dont la pénitence n'a été ni assez pleine ni assez complète pour satisfaire à la justice de Dieu. C'est là que dans des tourments, comme le fer sous la lime, elles perdent les tenaces souillures dont elles sont encore flétries. Alors, après qu'elles ont entièrement soldé ce qu'elles doivent à la justice de Dieu, après qu'elles ont été affranchies de toute dette, qu'elles ont été purifiées de toute tache quelconque, qu'elles ont recouvré l'éclat le plus pur, la porte leur est enfin ouverte pour entrer en possession de l'héritage céleste dont ^les ont été privées pendant un temps suffisant en expiation de leurs fautes.

Le lieu enfin le plus profond, ou l'enfer proprement dit, est un horrible amas de feux inextinguibles, une réunion effrayante de malheurs et de calamités. Si les mortels y réfléchissaient seulement une petite heure par jour, mais sérieusement, de manière à s'en former une image grossière , autant que peuvent le permettre les nuages dont nous sommes enveloppés, ils auraient certes plus d'horreur de ces crimes, de ces abominations auxquels ils s'abandonnent de gaieté de cœur, et qui seront infailliblement suivis de supplices aussi affreux qu'éternels. u. i>

C'est là que règne Lucifer, le prince des esprits rebelles; c/est là qu'habiteiit avec lui tous les démons qui l'ont suivi dans sa révolte, et qui, avec lui, ont été bannis à jamais du ciel ; c'est là que, depuis le commencement du monde, s'engouffrent journellement tous ceux qui meurent hors de la grâce de Dieu, c'est-à-dire en état de péchés mortels. Ceux qui ont le malheur de tomber dans cette horrible fournaise sont abandonnés à des gémissements éternels, ils sont toujours déchirés par des maux incalculables, et dans leur intensité et dans leur durée, par des maux auxquels l'avenir ne peut apporter ni remède, ni soulagement, ni consolation.

Oh! mes frères! quelle est donc notre folie! nous vivons tranquilles, nous sommes en paix, et nous ne craignons pas l'enfer, tandis que chaque jour, en entassant crimes sur crimes, nous préparons nous-mêmes notre propre bûcher, dont les flammes seront éternelles. N'est-ce pas la preuve sans réplique, je ne dis pas de notre peu de foi, mais de notre incrédulité absolue?

C'est en vain que notre bouche se dit chrétienne; notre vie, nos actions, notre conduite lui donnent un démenti formel, et prouvent irrésistiblement qu'en disant que nous croyons aux feux de l'enfer et aux peines éternelles qui sont réservées aux infracteurs de la loi divine, nous mentons, nous en imposons, puisque nous nous abandonnons aux désordres les plus hideux du mahométisme et de l'idolâtrie.

Ni rÉglise militante, c'est-à-dire les fidèles réunis sur la terre, ni l'Église triomphante, c'est-à-dire les saints qui jouissent dans le ciel du bonheur qu'ils ont mérité, ni Tune ni l'autre ne prient pour les morts condamnés aux feux éternels ; toutes deux savent très-bien que les portes du ciel sont à jamais fermées aux réprouvés, que leur sort est irrévocablement fixé. Cependant, elles appel-

SAINT FRANÇOIS XAVIER. i 47

lent de concert par lenrs suffrages la miséricorde de Dieu sur les âmes qui gémissent dans le purgatoire; elles prient avec sollicitude pour ceux qui combattent encore sur la terre , afin de leur obtenir des grâces qui leur aident à échapper au plus grand de tous les malheurs, celui d'une damnation éti^rnelle.

La très-sainte àrae de Jésus-Christ, qui avait expii'é le sixième jour de la semaine, c'est-à-dire le samedi, toujours unie à sa divinité, descendit aux limbes, d'oîi elle tira toutes les âmes qui y attendaient son avènement; et le troisième jour de sa mort, qui est aujourd'hui le dimanche, il ressuscita d'entre les morts, c'est-à-dire que son àme vint de nouveau ranimer ce même corps qu'elle avait abandonné sur la croix. C'est ainsi que, plein de vie et doué de l'immortalité, il apparut et se fit voir, d'abord à sa Mère, la très-sainte Vierge, ensuite aux apôtres, à ses disciples et à tous ceux qu'il chérissait. C'est ainsi qu'il les combla d'une joie aussi grande que l'avait été la douleur où les avait plongés sa mort, et qu'ils ressentaient encore.

, Par la bouche de ses disciples, il fit offrir le pardon à ses enemis, et même à ses bourreaux, et l'accorda en effet à tous ceux qui voulurent en profiter. Le nombre n'en fut pas petit, car, par un prodige digne de sa toute-puissance, beaucoup qiii avaient refusé opiniâtrement de croire à la divinité de Jésus-Christ pendant qu'il vivait, qu'il prêchait, qu'il prouvait la vérité de sa doctrine par des prodiges, crurent à sa résurrection sur le témoignage de ses disciples, mirent en lui leur unique espérance, et le proclamèrent dans leur cœur et dans leur culte le Dieu et le Sauveur des hommes.

C'est à ces vérités que saint Thomas rendit témoignage en ces termes : « Je crois en Jésus-Christ, qui est descendu « aux enfers et qui est ressuscité d'entre les morts. »

i48 :métiiode générale de catéchisme.

Après sa résurrection, Jésus-Christ resta sur la terre encore quarante j^ours pour deux motifs très-probables : celui d'abord de prouver à ses disciples sa résurrection, de les en convaincre d'une manière imperturbable, et de leur tracer ensuite la route apostolique qu'ils devaient tenir '.

Sa mort, quoique souvent prédite, avait été pour eux un événement si inattendu , qu'elle les avait jetés dans un trouble inexprimable. Ils étaient noyés, absorbés dans une si profonde tristesse, qu'il était, humainement parlant, impossible de les amener, non-seulement à croire sa résurrection, mais même à la concevoir; ce n'était pas une ou deux apparitions qui auraient eu lieu de loin en loin qui auraient vaincu leur incrédulité ; il ne fallait rien de moins que la fréquence de ces apparitions avec tous les signes sensibles d'une vie reconquise sur la mort, pour les subjuguer. C'est donc par une extrême bonté, qui compatissait à la faiblesse de l'homme, que Jésus-Christ retarda de quarante jours son entrée triomphante dans le ciel, qu'il employa ce temps à instruire ses disciples, à à leur prescrire ce qu'ils devaient croire, ce qu'ils devaient faire, ce qu'ils devaient ensuite enseigner à toutes les nations, soit quant au dogme, soit quant aux œuvres, pour obtenir le royaume des cieux, dont il allait leur ouvrir les portes, à eux et à tous les hommes qui croiraient à leur prédication.

L'un et l'autre de ces desseins furent accomplis. Après avoir effacé de l'esprit de tous ses disciples toute espè< o de doute sur la mort, sur la résurrection du Fils de Dieu, vrai Dieu lui-même et Sauveur des hommes ; après les

^ Oiielques anciens disont que Jésus-Christ connnuniqua ses my>t' res aux apôtres dans une caverne de la montagne des Oliviers, vers \kthanie. (lùiseb., 17/. Constant., lib. 111, c, 41, 43. Chrys., in Artn, Honiil. 1.; [Note (In trnductfnr.)

SALM FRANÇOIS XAVIER. 1 il)

avoir suffisamment instruits de tout ce qui concernait le royaume de Dieu, c'est-à-dire de rétablissement de son Église, des dogmes qu'ils devaient enseigner, des sacrements qu'ils allaient administrer, de la discipline qu'ils devaient établir au milieu de toutes les nations, Jésus- Christ n'ayant plus de motifs pour séjourner plus longtemps sur la terre, se rendit sur le mont des Oliviers, accompagné de la vierge Marie, sa très-sainte Mère, et de ses apôtres, et suivi d'un grand nombre de disciples. C'est là qu'à leurs yeux il s'éleva par sa propre vertu vers le ciel, menant avec lui en triomphe tous nos pères, qu'il avait délivrés du sombre séjour des limbes. Alors les portes du ciel s'ouvrirent, des légions d'anges en sortirent aussitôt pour venir à la rencontre de Jésus triomphant et le porter sur le trône qui lui était préparé à la droite de Dieu, son Père.

C'est ainsi qu'il est retourné dans les cieux d'où il était descendu pour s'incarner dans le sein de la Vierge, sa très-sainte Mère. Assis près de son Père, il est l'avocat des pécheurs, il y plaide leur cause, il désarme sa justice et sa colère, il nous envoie les secours dont nous avons besoin pour échapper à une damnation éternelle.

Tel est le sens de cet article du Symbole attribué à saint Jacques le Mineur : « Je crois en Jésus-Christ, qui est (( monté au ciel, qui est assis à la droite de Dieu, le Père « tout-puissant. »

Par cette raison que le monde a eu un commencement, il doit aussi avoir une tin ; et pour que cette fin réponde à la sagesse infinie de son Créateur, la société des hommes, la succession de toutes ces générations qui s'étendent de toute part ne finira que par un jugement solennel, qui sera prononcé sur les pensées, les paroles, les actions de tous les mortels en particulier, et qui sera im-

loU MÉTHODE GÉxNÉKALE DE CAÏÉGlllSME.

médiatemeiit suivi de la récompense que chacun aura méritée.

Jésus-Christ, alors juge suprême, descendra encore une fois des cieux pour prendre possession de ce redoutable tribunal. C'est ce que les anges ont eux-mêmes prédit et assuré aux apôtres au moment même que leur Maître se séparait d'eux dans son ascension.

C'est lui qui ouvrira ces assises où tout ce qui aura lait partie de l'espèce humaine comparaîtra. C'est devant ce juge inexorable, qui sait tout, qui peut tout, que répondront tous les hommes à cette question : Avezvous cru tous les dogmes que l'Église vous a enseignés? avez -vous observé tous ses préceptes? Ceux-là seuls qui pourront répondre affirmativement à ces deux questions seront admis dans le royaume des cieux; mais ceux qui se seront révoltés contre la foi, comme les sectateurs de Mahomet, les juifs, les gentils, n'auront en partage qu'un feu éternel, d'où tout espoir sera à jamais exclus; ceux qui auront eu la* foi, mais qui, comme tant deinauvais chrétiens, auront été infidèles aux commandements de Dieu, seront également et irrévocablement condamnés aux flammes éternelles.

Mais le jugement, et même la fui du monde, seront précédés de la mort de tous les humains : c'est un ti'ibut que chacun doit payer et auquel personne ne pourra se soustraire. Car l'homme ne vient au monde que sous la condition de mourir; et puisque le Fils de Dieu, le Christ, ne s'est pas même soustrait à cet arrêt, il est évident que ce serait une témérité, et même une folie, que d'attendre et espérer pour soi un privilège exclusif.

Au reste, Jésus-Christ n'est pas mort pour lui-même, mais il est mort pour nos péchés, puis il est ressuscité par lui-même, pour justifier et sanctionner l'espérance que nous devons tous avoir de ressusciter un jour, et pour

i>AL\T FUA.NÇUIS XAVltU. loi

ôtei' en faveur de ses amis tout ce que le passage de la vie à la mort peut avoir d'amertume par l'exemple de sa propre mort.

Il ne faut donc pas croire qu'au moment où le monde touchera à sa fin, tous les justes, tous les saints qui seront encore alors sur la terre, passeront de cette vie dans une éternité bienheureuse, qu'ils auront espérée et méritée, sans payer le tribut à la mort; non, certes, ils acquitteront auparavant cette dette que tout ce qui est né doit à la nature ; et, rendus ensuite à la vie avec tous les autres humains, rendus, chacun, à leur propre corps, qui

ra doué de plus grandes perfections, ils prendront alors possession de cette félicité qui leur a été promise.

Ainsi donc, au moment où Jésus-Christ descendra des cieux pour exercer sa justice, tous les hommes, depuis le premier jusqu'au dernier, secoueront la poussière des tombeaux, viendront tous également, les bons, connue les méchants, entendre leur arrêt immuable et à jamais irrévocable, mais bien différent dans son résultat : car aux uns, une joie, un bonheur sans trouble et sans lin >(>ra adjugé; aux autres, un malheur éternel, accompagné de gémissements et de grincements de dents, sera inévitablement réservé.

C'est cette vérité que saint Philippe professait dans cet article : « Je crois en Jésus-Christ, qui viendra du ciel ' pour juger les vivants et les morts. »

Uuand, nous autres chrétiens, nous faisons sur notre personne le signe de la croix, nous rendons témoignage à la très-sainte Trinité.

Voici de quelle nature est ce mystère : nous croyons et nous adorons un seul et unique Dieu, mais en trois personnes, dont la première est Dieu le Père, qui n'a été ni fait, ni créé, ni engendré; la seconde est Dieu le Fils, engendré du Père, mais qui n'a été ni fait, ni créé ; la troi-

sicme est le Saint-Esprit, qui procède du Père et du Fils, et qui n'a été ni fait ni créé.

Voilà ce que nous témoignons toutes les fois que de la main droite nous faisons sur notre personne le signe de la croix. En portant la main au front et disant : « Au « nom du Père, » nous affirmons, nous témoignons que Dieu le Père n'a été ni fait, ni créé ; portant ensuite la main au bas de la poitrine, et disant : « et du Fils, » nous rendons témoignage que Dieu le Fils, engendré du Père, n'a été ni fait ni créé ; nous portons ensuite la main droite à l'épaule gauche en disant : « et du Saint, » de là à l'épaule droite en achevant : « Esprit ; » par ce dernier signe, nous confessons que le Saint-Esprit procède et du Père et du Fils.

La foi que tout bon chrétien doit avoir sans aucun mélange de doute et confesser hautement est que le Saint- Esprit est consubstantiel au Père et au Fils, et qu'il procède de l'un et de l'autre; que par ses saintes inspirations il nous retire du péché, nous donne la volonté pour observer les dix commandements de Dieu et les préceptes de la sainte Église catholique, et nous dispose à exercer les œuvres de miséricorde spirituelles ou corporelles.

Tel est le dogme sur la divinité du Saint-Esprit, que saint Barthélemi renfermait dans ces paroles : « Je crois (( au Saint-Esprit. »

Quiconque a embrassé la religion chrétienne est tenu d'y croire et d'en pratiquer les devoirs. Une foi inébranlable, comme celle que les apôtres, les disciples, les martyrs et tous les saints ont eue n'est pas seule nécessaire au salut, mais il faut encore bien nous persuader que Jésus-Christ a établi sur la terre une Église dont les chefs sont dirigés par le Saint-Esprit, et qu'il ne nous est pas permis d'élever en aucune manière le plus léger doute sur la nécessité et la vérité de ses préceptes; car, dans

SALNT FRANÇOIS XAVIER. 153

tous les décrets que rendent, d'un consentement universel, les cheis de TÉglise sur ce qu'il faut faire ou éviter, comme aussi sur ce qui est relatif aux anciens dogmes ou sur les difficultés qui peuvent s'élever, ces cliefs ont pour eux la promesse divine d'être toujours assistés de l'Esprit saint, qui ne leur permettra pas de s'égarer. C'est pourquoi nous devons un profond respect, une foi inébranlable, une soumission prompte aux canons des saints Pères, aux décrets des conciles, aux décisions prononcées et adressées à toute l'Église par le souverain pontife, qui nous sont transmises par la voie des cardinaux, des patriarches, des archevêques, des évêques et des autres prélats. Nous devons être persuadés et convaincus que toutes ces loi^, toutes ces décisions ont été dictées par Jésus- Christ lui-même; que sa sagesse a présidé à leur rédaction; que ceux qu'il a établis ses ministres pour gouverner, régir son Église et la conduire au port du salut^ n'ont été que ses fidèles interprètes.

Voilà ce que le saint apôtre et évangéliste Matthieu a voulu nous faire comprendre par ces mots : « Je crois à la c( sainte Église catholique. »

Tous tant que nous sommes, qui portons réellement le nom de chrétiens, nous tenons pour constant et indubitable que tous ceux qui, parmi nous, persévèrent dans la grâce de Dieu, participent en quelque sorte aux mérites innombrables attachés aux œuvres héroïques et aux souffrances prodigieuses de Jésus-Christ pendant sa vie mortelle.

Comme dans le corps matériel tous les membres participent à ce que chacun d'eux a de bon et d'avantageux, et que la vigueur, la santé, provenant surtout de la tête, circulent et se répartissent également dans toutes les parties du corps, de même aussi tous et chacun des membres du corps mystique de l'Église dont Jésus-Christ est le u. y.

loi MÉTHODE liÉNÉHALK 1>E C.ATEGIJISME.

chei", c'est-à-dire tous les fidèles, attirent à eux, pompent, si j'ose le dire, de Jésus - C4lirist , auquel ils tiennent comme à leur chef, un suc, un aliment mystique qui leur donne la vie, l'accroissement et la vigueur. Cet aliment; cette nourriture céleste, leur est surtout administrée par le canal des sept sacrements, qui sont : le baptême, la confirmation, l'eucharistie, la pénitence, l'extrérne-onction, l'ordre et le mariage. Quiconque approche de ces saints mystères, avec les dispositions requises, reçoit la grâce habituelle ou un surcroit de grâces, et c'est en considération des mérites que Jésus-Christ s'est acquis sur la terre par ses travaux et par sa passion que Dieu accorde ces grâces vivifiantes aux mortels qui en sont indignes par eux-mêmes. Puisque, pour obéir à son Père, il a supporté tant de fatigues, enduré tant d'outrages, souffert enfin les douleurs les plus atroces et la mort la plus ignominieuse, celle de la croix, il s'est donc acquis à lui-même un trésor infini de mérites; mais comme il est essentiellement heureux, et qu'il n'a nul besoin de ce trésor, c'est sur nous qu'il l'épanché, c'est à nous qu'il transmet ses droits, vt il ne s'impute à lui-même que le profit qui nous en revient.

Comme ce n'est pas seulement la tête qui vivifie les membres qui lui sont soumis, mais que ceux-ci, par je ne sais quelle intluence mutuelle, s'entretiennent, se nourrissent, se donnent réciproquement de la vigueur; de même aussi ce n'est pas uniquement dans le trésor des mérites de Jésus-Cbrist que nous puisons nos richesses, quoique c'en soit la principale source : il a encore voulu que nous participions au surcroit de grâces que se sont acquises ses serviteurs et nos frères par leurs actions, leurs soufi'rances et leurs travaux; il a voulu qu'il en rejaillit quelque chose sur nous. C'est ainsi qu'à leur intercession nos prières sont octroyées; c'est ainsi qu'en vue

SAI.NT FHA.NÇUIS XxVVIER. loo

(les soiiirraiiccs qu'ils supportent en expiation de leurs ]uopi'es péchés ou des nôtres, nous obtenons la rémission (les peines que nous avons justement encourues; enfin, t((utes leurs bonnes œuvres nous sont profitables, tant que nous demeurons dans la grâce de Dieu, et que nous Taisons partie du corps de TÉglise, et cela par une admirable et salutaire effusion d'une sura]>ondance de grâces qui se répand et se communique à tous les membres composant ce corps mystique.

Nous reconnaissons de plus, et nous Taisons encore pro- Tession de croire que le Seigneur notre Dieu a le pouvoir et la puissance de remettre les péchés, d'en effacer les taches, de faire grâce des peines que mérite chacune des contraventions que nous avons commises de notre plein gré, et qui nous ont séparés de lui et constitués en état de rébellion.

Nous disons encore et nous croyons que cette puissance a été donnée par Jésus-Christ; qu'elle a été transmise aux prêtres de l'Église catholi([ue; qu'au moyen d<' rrtte transmission, ceux-ci ont le pouvoir d'absoudre dfs péchés tous ceux qu'ils trouveront dans les dispositions requises, c'est-à-dire dans des dispositions telles qu'ils puissent être acquittés et absous en face et sous les yeux de Dieu même.

Il est donc d'une extrême importance, pour ceux qui nut la conscience chargée d'iniquités, de faire de dignes Ti'uits de pénitence pour en mériter le pardon et assurei' par là le salut de leur àme. Voilà la question qui s'agite au sacré tribunal de la pénitence, devant lequel comparaissent les pécheurs. Le prêtre est là pour jnger de la dignité ou de l'indignité de celui qui sollicite le pardon de ses péchés; l'accusateur est le coupable lui-même qui est en face du juge. Le prêtre prononce son jugement après avoir apporté dans la discussion une attention digne de

156 MÉTHODE UÉiNÉRALE DE CATÉCHISME.

son ministère. Le coupable pénitent doit faire un aveu intégral de tous les péchés mortels dont il se sent coupable, à moins qu'un extrî^me péril ne lui en laisse pas le temps. Lorsque cet aveu est fait, et au moment que le prêtre prononce la formule d'absolution, la grâce de Dieu, qui efface les péchés dont lame était souillée, se répand de nouveau sur le pénitent, et la peine éternelle, dont il avait été passible jusqu'alors, lui est remise.

Telle est encore la doctrine que nous enseigne l'apôtre saint Simon dans ces paroles : « Je crois à la communion (( des saints et à la rémission des péchés. »

Mais conmie ce serait faire injure à la bonté et à la justice de Dieu, que de ne pas tenir pour très-certain qu'il récompensera libéralement ceux qui auront été fidèles dans l'observation de sa très-sainte loi, et qu'il punira, au contraire, très-sévèrement les coupables contempteurs de sa divinité et de ses commandements, nous croyons fermement qu'il y aura une résurrection de la chair , c'est-à-dire que nous tous qui vivons, que tous ceux qui ont vécu avant ou qui vivront après nous, ressusciteront et prendront à la fin du monde le même corps que nous avions avant notre mort; et que c'est avec et dans ces corps que nous jouirons de la gloire éternelle ou que nous serons punis à perpétuité. 11 est donc d'une absolue nécessité que Dieu, dans sa stricte et incorruptible justice, récompense par des joies éternelles les corps des saiuts qui, dans leur vie mortelle, ont soumis leurs sens et leurs membres à des travaux longs et pénibles, qui ont affronté et supporté les assauts et les coups de leurs persécuteurs, et de tous ceux qui, pour les entraîner dans le péché, n'ont épargné aucun moyen de séduction, de violence et de cruauté; et quoique dans cette lutte 1 ame en eut été la partie agissante et motrice , cependant , comme les corps auront été privés des biens qui leur ad-

SALM FBA-XgOIS XAVIER. Jo7

vieuiieiit, qu'ils auront été tourmentés, froissés et souvent cruellement déchirés pour le bonheur futur de lame, il est juste qu'ils entrent avec elle en partage du repos, de la joie et de la gloire dont elle va se mettre en possession.

Par une raison contraire, et par la même conséquence, la justice exigeait que les corps de ces hommes criminels qui, pendant leur vie, s'étaient souillés sans aucun respect pour les lois divines de toute sorte d'excès monstreux; qui, au mépris des commandements de Dieu, n'avaient écouté que leurs passions honteuses et brutales, fussent aussi punis et partageassent les peines de l'àme dans les feux inextinguibles de l'éternité , pour qu'ils comprissent, quoique trop tard, toute l'énormité du péché, et combien est grand pour une misérable et vile créature le malheur d'avoir méprisé, d'avoir irrité la majesté divine et de s'être révoltée contre sa souveraineté .

C'est pourquoi, comme je l'ai dit, tous les hommes l'essusciteront, bons et méchants, tous également pour comparaître au grand jour du jugement dernier, et les âmes réanimeront les mêmes corps dont elles étaient venues enveloppées sur la terre et dont la mort les avait séparées; et c'est avec ces corps qu'irrévocablement attachées, elles iront prendre possession du bonheur éternel dans le ciel pour y régner à jamais avec Jésus-Christ, ou qu'elles seront précipitées dans les enfers pour y gémir à perpétuité au milieu des démons.

Voilà le sens de ces paroles de l'apôtre saint ïhadée : « Je crois à la résurrection de la chair. »

Puisque notre âme a été créée à l'image et ressemblance de son auteur le Dieu tout-puissant, dans sa spiritualité elle en a reçu trois puissances qui répondent aux perfections divines; elle a été douée de la volonté, de rintelligence et de la mémoire ; et, puis(]ue l'iiomme est constamment mu et inspiré du désir inné de se réunir à

158 MÉTHOltE GÉMÎUALE DE CATÉClIlSMi-:.

son prototype, il ne faut pas croire (|iie c'est en vain <nie le Créateur aura donné à une si excellente créature une tendance si activent si constante. Loin de nous une pareille idée ! nous croyons, au contraire, avec toute la ténacité dont la foi catholique est susceptible^ qu'à l'aide de Dieu, l'esprit de riiomnie entrera un jour en possession de l'objet de ses désirs, qu'il jouira du souverain l)ien que nous appelons la vie éternelle, et que les ànies (|ui, avant la résurrection générale, auront été séparées de leur corps dans la grâce de Dieu, ou qui après leur séparation auront été purifiées des souillures de Fhumanité, entrent en possession du bonheur de voir Dieu et de jouir de sa présence.

Au reste, après avoir repris leurs corps en son temps et lieu, elles continueront de jouir d'une félicité immense dans son étendue, sans bornes dans le temps et sans trouble dans la perspective, toujours avec Dieu, au haut des cieux, au centre des légions innombrables des anges et des saints de tout rang et de toute condition, sans jamais cesser de chanter et de triompher sous les yeux de leur Créateur et de leur Seigneur, qui, de son côté, ne cesseia de verser sur eux les trésors infinis du bonheur dont il est lui-même investi. Au reste, quelque application d'esprit que nous voulussions apporter, quelques efforts que nous fissions durant cette vie mortelle pour sonder cet océan de délices dans lequel seront plongées les aines des justes, jamais l'esprit de Thomme n'en mesurera l'étendue, n'en atteindra la hauteur, n'en sondera la profondeur; tant est magnifique et incompréhensible la libéralité de Dieu envers ses bien-aimés, quoique tout ce que nous venons, pour ainsi dire, de balbutier sur cet inapl^réciable bonheur soit autant au-dessous de la réalité que le soleil est au-dessus de la terre, néanmoins cela suffira pour nous montrer combien il est désirable.

SALNT FRAM:(»1S XAVJER. lo'J

«/est donc dans le ciel que les saints, heureux, joyeux et tranquilles, jouiront d'une paix inaltérable; n'ayant rien à démêler avec qui que ce soit, n'ayant rien à reproclier à personne, respirant tous ensemble dans des lieux enchanteurs un amour et un respect réciproques, nageant dans l'abondance, je ne dis pas de ce dont ils peuvent avoir besoin, mais de tout ce qu'ils peuvent ambitionner pour leur gloire et désirer dans la plénitude de leur satisfaction; à l'abi'i de tout sentiment, de toute approche et de toute crainte du mal ; au milieu d'une telle abondance, d'une telle profusion de biens de toute espèce, (fue, quel qu'en soit l'usage dans la suite incommensurable des siècles, tout désir sera à jamais satisfait, à l'abri de toute crainte, de tout danger de voir jamais leur bonheur troublé ou altéré.

Tel est le sens des paroles de saint Matliias : « Je crois (« la vie éternelle. »

EXTRAIT

PLUSIEURS LETTRES DE SAliNT FRAiNCOJS XAVIER.

Extrait d'une lettre écrite de Goa, dans le mois de mars 1549;, au Père Gaspard Barzéc on l'envoyant dans la mission d'Ormuz.

§ 1. Recherchez toujours avec un zèle vif les emplois les plus humbles; c'est à cet attrait particulier pour tout ce qui paraît vil aux yeux du monde qu'on reconnaît Tesprit d'un vrai ministre de Jésus-Christ. Plus vous vous occuperez de ces sortes d'emplois, plus vous acquerrez et augmenterez en vous la vertu d'humilité. Je vous recommande donc de ne confier à personne, mais d'exercer vous-même une fonction dénuée de tout éclat extérieur : c'est celle des catéchistes qui font répéter aux petits et aux simples les prières que tous les chrétiens doivent savoir par cœur. Faites-les répéter mot à mot, avec beaucoup de patience, aux fils.et aux filles des Portugais, ensuite à leurs esclaves, et enfin aux naturels du pays. Ceux qui vous verront prendre plaisir à cet exercice, et vous y appliquer avec zèle, trouveront que vous n'êtes point lier, et l'opinion qu'ils concevront de votre modestie leur inspirera, comme il arrive d'ordinaire, une grande estime pour vous; en sorte qu'ils écouteront avec

SAliNT FRAiM;0IS XAVIER. IGl

plus de plaisir vos instructions, et s'estimeront heureux d'apprendre de votre bouche les mystères de la religion chrétienne.

§ 7. Faites des instructions au peuple le plus souvent que vous pourrez; car il n'est point de fonction d'une utilité plus universelle, ni qui soit plus féconde en fruits abondants pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.

§ 8. Ayez soin, dans vos instructions, de ne jamais avancer des propositions douteuses , sur lesquelles les théologiens soient partagés. Il faut que tout ce qu'on propose au peuple soit clair et certain, et que tout conduise à réformer les mœurs et à corriger les vices. Faites sentir combien le péché est abominable, représentez l'excès de l'injure que fait à la souveraine majesté de Dieu l'homme qui se souille d'un péché mortel ; imprimez dans les esprits un salutaire effroi de la terrible condamnation qui, au grand jour du jugement, sera fulminée contre les coupables convaincus ; peignez d'une manière vive les affreux tourments de l'enfer; menacez de la mort, surtout d'une mort inopinée et subite, ceux qui ne se mettent point en peine de servir Dieu, et qui dorment tranquilles avec une conscience chargée de crimes les plus abominables.

Saisissez en même temps les moments favorables pour rappeler aux pécheurs la croix de Jésus-Christ, ses blessures, sa mort, par lesquelles il a daigné expier nos offenses. Que votre discours soit alors animé des sentiments les plus vifs et des affections les plus touchantes; exprimez-les par des figures pathétiques, des apostrophes et des colloques propres à émouvoir profondément vos auditeurs et à leur faire ressentir une telle douleur du péché, à la vue de l'offense qu'il fait à Dieu, que les larmes, s'il est possible, coulent de toute part dans votre auditoire; alors faites-leur concevoir un ferme propos de purifier le plus tôt possible leur conscience par la pénitence, et de

IG'2 MÉTHODE GÉiNÉRALE DE CxUÉGlJlS.ME.

célébrer leur réconciliation avec Dieu par la sainte réception (le reucharistie. Voilà, mon cher frère, le véritable et unique portrait d'une prédication fructueuse; je désire vivement que vous le preniez pour règle et que vous Tayez toujours devant les yeux.

§ 0. Je ne saurais trop vous recommander, lorscjuc vous reprenez les vices en chaire, de ne jamais nommer ni désigner les personnes, surtout les principaux officiers et les magistrats. Si quelque chose vous a déplu dans leur conduite et que vous jugiez à propos de les en avertir, rendez-leur une visite atin de leur en parler en particulier et en secret, ou bien attendez le moment où ils A iendront se confesser pour leur en faire part dans l'intimité du tribunal de la pénitence. Mais qu'il ne vous arrive, sous aucun prétexte, de les reprendre publiquement; car sachez que c'est un genre d'hommes très-délicats et très-irritables, et que les reproches que vous leur feriez en public auraient le même effet sur eux qu'ont sur les taureaux les piqûres du taon, qui les rendent furieux, en sorte qu'on les voit bondir avec impétuosité et se jeter à travers les précipices. C'est ainsi que ces hommes, comme pour se venger du prédicateur, se précipitent de plus en plus dans les excès qu'on leur reproche, outre qu'ils conservent contre le ministre du Seigneur une haine implacable, dont ils lui font ressentir les effets en toute occasion.

S :2:2. Préférez toujours les emplois dont le fruit s'étend plus loin à d'autres qui sont plus bornés; selon cette règle vous n'omettrez jamais une prédication publi- (|ue pour entendre une confession ; vous ne laisserez point aussi le catéchisme, et vous ne dérangerez point l'heure à laquelle il est fixé pour visiter une personne particulière ou pour quelque autre bonne œuvre de même nature.

>XïM: IRA.NCUIS XAVIER. I Gij

i^ ,']0. Partout où vous aurez à exercer les fonctions du ministère, n'y fussiez-vous même qu'en passant et pour un peu de temps, interrogez avec soin des hommes de bien et qui aient l'expérience de la vie que mènent communément les habitants du pays; appliquez-vous à apprendre d'eux, le plus exactement que vous pourrez, nonseulement les crimes qui se commettent dans le pays, les fourberies, les divers artifices dont on se sert pour faire des injustices et pour tromper dans le négoce, mais aussi les usages reçus parmi le peuple, les opinions généralement répandues, les goûts de la nation, les coutumes particulières de la religion, la forme du gouvernement, le style du barreau, la marche des procédures, les chicanes des hommes de loi et des plaideurs^, en un mot tout ce qui se passe dans la société civile, et la manière dont les hommes ont coutume d'agir entre eux. Croyez-en mon expérience; il n'est point de connaissance plus utile pour le médecin des âmes; il apprend par là à connaître les maladies; il sait mieux employer des remèdes propres à guérir les blessures, et il se ménage les moyens d'avoir toujours entre les mains des spécifiques adaptés à tous les maux qu'il rencontre.

§ 40. C'est par là que vous saurez sur quoi il faut insister le plus fréquemment dans vos prédications. Cette connaissance vous servira beaucoup aussi dans les conversations que vous aurez avec les hommes ; elle fera que vous n'y serez étonné de rien, et que vous ne serez jamais pris à l'improviste; elle vous donnera une admirable présence d'esprit dans la variété des cas de conscience qui vous seront présentés ; une prudente dextérité pour manier les esprits dans les rapports multipliés que vous aurez avec plusieurs, et une grande autorité à l'égard de tous. Les hommes du siècle méprisent souvent les avertissements qu'ils reroivcnt de nous, par la pensée que

JG4 MÉTHODE GÉiNÉRALE DE CATÉCHISME.

nous ne connaissons pas ce qui se passe dans le monde, et qu^'ainsi nous ne sommes pas en état d'en bien juger; mais quand ils connaissent par expérience que quelqu'un d'entre nous est aussi versé et aussi rompu qu'eux dans les usages de la vie civile, ils l'admirent, ils se livrent à lui avec confiance, n'hésitent pas à se faire violence pour déférer à ses avis, et ils exécutent volontiers ce qu'il leur conseille même de plus dur à la nature.

Vous voyez le fruit immense de cette science du monde. Persuadez-vous donc bien que vous devez mettre autant de soin à l'acquérir que vous en avez mis autrefois dans les classes à apprendre la philosophie ou la théologie. Au reste, ce n'est pas dans les livres morts, écrits sur le papier ou sur le parchemin, que vous devez la puiser, mais dans les livres vivants, c'est-à-dire dans vos conversations avec des hommes au fait des affaires, et qui connaissent bien les usages du peuple. A l'aide de cette science, vous ferez des discours plus utiles que si vous débitiez au peuple des bibliothèques entières de raisonnements spéculatifs...

§ 46. Pendant votre navigation, prêchez tous les dimanches; vous le ferez aussi les autres jours, selon que vous verrez que cela sera expédient ; c'est à votre prudence que je m'en rapporte, car cela dépend beaucoup des circonstances que je vous recommande de peser avec soin. Dans vos prédications ne faites point un vain étalage d'érudition ni de mémoire en entassant un grand nombre de textes. Peu de citations, mais choisies et propres à la matière que vous traitez doivent vous suffire. Employez la plus grande partie de votre sermon à faire une peinture vive de l'état intérieur et du trouble des âmes pécheresses ; faites que chacun reconnaisse dans vos paroles et voie, comme dans un miroir, l'inquiétude de ses projets, la frivolité de ses pensées, le néant de ses vaines

SAINT FRANÇOIS XAVIER. i65

espérances, les fourberies artificieuses, les fraudes adroitement déguisées qu'il médite dans son esprit. Vous y ajouterez les funestes suites de leurs coupables desseins ; vous répondrez aux sophismes captieux que leur suggère l'ennemi de tout bien, vous leur enseignerez le moyen de se dépêtrer de ses filets, et vous insisterez sur les châtiments dont le ciel frappera ceux qui seront sourds à la voix de leur conscience.

§ 47. Ces sortes d'instructions sont très-utiles, parce que les hommes n'écoutent rien avec plus d'attention, que les choses dont le témoignage intime de leur conscience leur fait sentir la vérité. De sublimes spéculations, des questions épineuses, des discussions théologiques, surpassent l'intelligence des hommes vulgaires et ils n'en font aucun cas; c'est un vain son qui frappe l'air, ce sont des paroles stériles qui ne produisent aucun fruit. Si donc vous voulez qu'ils vous écoutent avec attention, faites-leur un portrait fidèle de ce qui se passe en euxmêmes; mais poiir peindre ainsi ce qui se passe dans leur cœur, il est nécessaire de les bien connaître; et la seule manière de les bien connaître est d'être beaucoup avec eux, d'examiner, d'observer, d'approfondir. Étudiez donc avec soin ces livres vivants; vous y puiserez de quoi enseigner d'une manière efficace, et vous acquerrez un grand empire sur les pécheurs pour les attirer à vous, leur faire goûter la vérité, les détourner de leur mauvaise voie, et leur persuader tout ce qui sera nécessaire au salut de leur àme.

§ 48. Je ne vous défends pas cependant la lecture des livres morts. Au contraire, je vous recommande d'employer une partie de votre temps à consulter soigneusement la sainte Écriture, les Pères de l'Église, les saints canons, les livres de piété et les traités de morale. Car on en tire des remèdes contre les tentations, et des preuves

Jl)() MÉTHODE (rÉXÉRALE Ï)E CATÉCHISME.

solides pour établi i* les vérités chrétiennes. Les grands exemples que nous offrent les actes des saints ont une force particulière pour inspirer des sentiments héroïques, et les louanges qu'on leur donne font la matière d'instructions très-utiles ; mais tout cela est froid et ne produit guère de fruit, si les auditeurs n'ont pas l'esprit et le cœur ouverts pour laisser pénétrer profondément cette semence de salut ; or, un habile prédicateur se sert de la clef propre à les ouvrir, lorsque, connaissant bien le cœur bumain, et étant parfaitement au fait des mœurs de ceux à qui il parle, il représente l'état intérieur de chacun, et metteur conscience comme à nu devant leurs pi'opres yeux.

Lettre, sans aucune date, écrite au Père Gaspard Barzée.

§1. Vous me dites, mon cher Gaspard, que puisque j'ai coutume d'insister beaucoup sur les louanges de l'humilité, et que vous sentez vous-même qu'elle est d'une importance infmie, vous espérez que je ne refuserai pas de vous tracer une méthode pour la prati([ue de cette vertu. Il est vrai que c'est un sujet dont j'aime à m'entretenir; j'ajoute même que, comme je vous aime beaucoup, et que j'entends de toutes parts faire l'éloge de vos prédications, l'amour que je vous porte ne me laisse point tranquille; et je tremble qu'à force de plaire à tout le monde, vous ne vous laissiez aller peu à peu à cesser de vous déplaire à vous-même. C'est pourquoi je me rends à vos désirs, et je vais mettre par écrit ce qui me viendra à l'esprit de propre à vous servir d'antidote contre le venin flatteur et insinuant de l'orgueil, qui, à l'aide de l'estime et des applaudissements du public, se glisse si

SAINT FRANÇOIS XAVIER. KiT

subtilement dans un cœur, lorsqu'on n'y oppose pas un contre-poison efficace.

§ 2. Avant tout, appliquez-vous instamment à prendre du succès même de vos instructions une occasion de vous abaisser de plus en plus , en reconnaissant clairement que rien de tout cela ne vous appartient ; soyez donc trèsfidèle à en rapporter toute la louange à Dieu, unique auteur de vos talents, quels qu'ils soient, et de tout le profit que vos auditeurs en retirent. Bien plus, vous devez recounaitre que ce sont vos auditeurs eux-mêmes qui ol;tiennent à vos sermons le fruit qu'on en admire; car vous pouvez et devez croire que, touché par la dévotion (le ce bon peuple qui cherche avec tant d'ardeur la science de la religion et du salut. Dieu vous donne, quoique vous en soyez indigne, les lumières et les forces pour les enseigner comme il faut , et pour répondre à leur ardent désir; vous ne devez donc être à vos propres yeux que le ministre d'un bienfait qui ne vient en aucune manière de vous, puisque la clarté et la force avec laquelle vous annoncez la parole de Dieu, ainsi que les sentiments qu'elle opère dans vos auditeurs et la docilité qu'elle leur inspire, sont des dons de Dieu accordés, non à vos mérites, mais aux prières de l'Église et à la piété du peuple. Et ce doit être pour vous un motif de plus d'aimer ce peuple, en reconnaissance de ce qu'à sa considération le Seigneur vous communique la science et l'éloquence chrétienne; car si vous comptiez au nombre de vos richesses le don de bien annoncer la parole de Dieu, vous seriez ingrat et injuste envers ce peuple qui vous a obtenu ce don, et en faveur de qui il vous a été accordé.

^ 'î. Il faut en outre vous persuader que le fruit de vos ti'avaux est l'effet des prières que les membres de la société de Jésus, répandus dans l'univers, ne cessent d'adresser à Dieu pour leurs frères occupés à la moisson évangé-

lique; et que comme ils prient avec une charité ardente et une profonde humilité, ils obtiennent que Dieu daigne se servir des enfants de la société pour procurer sa gloire et le salut des âmes. Si cette pensée est bien profondément gravée dans votre cœur, vous ne vous laisserez pas ébranler par les applaudissements et les louanges ; mais plus on vous élèvera, plus vous vous abaisserez profondément, sachant avec certitude que vous rendrez un jour un compte très-sévère de ce don qui vous a été confié, à vos risques et périls, pour Tavantage des autres ; vous tremblerez en réfléchissant que, dans la dispensationdece don précieux^ il n'y a rien qui vous appartienne en propre, excepté les fautes nombreuses d'imprudence, de négligence, enfin d'ingratitude envers Dieu qui vous Ta donné, envers le peuple pour Futilité duquel il vous a été donné, et envers votre mère la société de Jésus, dont les prières ont obtenu de Dieu que vos travaux soient couronnés de quelques succès.

§ 4. Il vous sera encore très-avantageux de comparer le fruit actuel de vos prédications, quel qu'il puisse être, avec le fruit bien plus abondant que vous en recueilleriez, s^il n'était pas arrêté par votre faute ; c'est pourquoi vous devez faire les plus grandes instances auprès de Dieu pour obtenir qu'il vous fasse connaître par un vif rayon de la lumière céleste combien vous mettez, par vos défauts et vos péchés journaliers, d'obstacles aux opérations de la divine bonté en vous. Oh! avec quelle confusion ne verrez-vous pas alors que l'imperfection et les taches de l'instrument que Dieu emploie, empêchent ce bon maître d'obtenir pleinement ce qu'il souhaite, s'opposent au désir qu'il aurait de se manifester plus clairement, et le font renoncer aux grandes choses qu'il avait résolu de faire par votre ministère pour sa gloire et le salut des âmes ! Que ces sentiments ne soient pas seulement dan? votre

bouche pour repousser las flatteries des hommes, mais qu'ils pénètrent jusqu'au plus intime de votre âme et vous remplissent d'une honte salutaire en présence du Dieu scrutateur des cœurs. Ce seront comme des aiguillons pour réprimer la vaine gloire et réveiller votre attention sur vous-même, en sorte que vous ne tombiez pas dans un sommeil trompeur et une dangereuse sécurité, mais qu'au contraire vous veilliez avec soin sur vousmême et que vous ayez toujours les yeux ouverts, regardant de tous côtés, crainte de faire quelque imprudence , ou de donner dans quelque piège du démon, ou de manquer à vos devoirs à l'égard du peuple, soit que vous prêchiez en public, soit que vous parliez en particulier.

§ 5. En vous recommandant de vous occuper de ces pensées; j'insiste sur un autre avis très-important ; c'est de mettre par écrit les connaissances que Dieu vous donnera ; car ce bon maître a coutume d'éclairer ceux qui recourent à lui, et qui cherchent avec soin à connaître ce qui lui est agréable. Rappelez-vous que ce qu'on confie au papier s'imprime plus avant dans l'esprit, parce que le soin de l'écrire et le temps qu'on y met, concourent à le graver plus profondément dans la mémoire ; d'ailleurs, il arrive d'ordinaire que le souvenir des idées mêmes qui nous ont le plus frappés s'altère et s'eflace peu à peu ; c'est pourquoi il importe, pendant que ces idées sont toutes fraîches dans notre esprit, de les écrire dans des cahiers où nous puissions les retrouver dans la suite, comme les gens du monde conservent dans leurs archives les titres dont ils peuvent avoir besoin. Le profit qu'on tire ensuite en relisant ces cahiers est semblable à celui des mineurs qui retrouvent une veine de métal qu'ils avaient perdue, car en creusant plus profondément cette veine de métal, ils en tirent d'abondantes richesses. Je puis encore le comparer à celui des architectes qui, trou- II. iO

170 MÉTHODE CrÉNÉRALE DE CATÉCHISME.

vaut des fondements solides déjà bâtis, s^en servent heareusement pour c;pnstruire un bel édifice. C'est ainsi qu'a coutume d'agir à notre égard la sagesse de Dieu qui se plait à se communiquer de son propre mouvement et par sa seule miséricorde ; car, lorsque nous sommes soigneuxdo recourir à elle et dociles à sa voix, elle aime à nous conduire de lumière en lumière ; et de même que la fjiible lueur du crépuscule est suivie d'une plus abondante lumière qui va toujours en croissant jusqu'à ce que le soleil ait atteint l'éclat brillant de son midi, de même la sagesse de Dieu favorise de lumières toujours plus vives ceux qui sont soigneux de bien profiter des premières lumières qu'elle leur accorde : et cette faveur est spécialement accordée à ceux qui, par une méditation profonde, s'appliquent à pénétrer dans l'abîme de leur bassesse, de leur misère et de leur néant.

C'est pourquoi ne doutez pas qu'en persévérant avec constance dans ce saint exercice de lliumilité et de la recherche approfondie de vos défauts, le Seigneur vous comblera de ses grâces, non-seulement pour votre propre perfection, mais aussi pour faire réussir heureusement ce que vous entreprendrez pour le salut des autres. Ainsi, vous ferez la douce expérience d'une vérité que plusieurs ne comprennent pas; c'est que le prédicateur de l'Évangile ne doit espérer de produire des fruits grands et véritables, qu'à proportion d'un sincère mépris qu'il fera de lui-même. Et quoiqu'il arrive quelquefois qu'un prédicateur sans cette qualité fasse un peu de fruit, ce petit succès ne peut pas être appelé un fruit plein et solide, puisque, semblable à une lampe qui se consume en éclail'ant les autres, ce prédicateur trouve sa perte dans les choses mêmes par où il procure le bien de ses auditeurs.

ï; 0. Je vous conjure donc par l'amour que vous avez pour Dieu et la reconnaissance que vous devez à la société

SALNT F1\AA(;0IS XAMKK. 171

(le Jésus; je vous prie une fois, deux fois, trois ibis; je vous supplie avec toute l'instance dont je suis capable, appliquez-vous sans relâche à ces exercices du mépris de vous-même. Car si vous veniez à les négliger ou à les interrompre (ce qu'à Dieu ne plaise !), j'aurais tout à craindre pour le salut de votre àme. Uappelez-vous combien de fois vous avez entendu parler, combien de fois même vous avez été témoin par vos propres yeux, de la triste chute de plusieurs qui, après avoir prêché les autres, sont devenus des réprouvés, par cela seul qu'ils manquaient d'humilité. Ah ! je vous le dis et je vous le répète, prenez garde de ne pas en augmenter le nombre. Paissiez-vous avoir toujours devant les yeux ces tristes exemples î Que l'image déplorable de ces malheureux soit continuellement présente à votre imagination. Combien qui ont eu l'honneur de monter comme vous dans la chaire sacrée, dont les prédications ont été plus fréquentes que les vôtres, qui ont parlé plus élégamment que vous, plus éloquemmcnt, plus admirablement, dont les fruits ont été plus abondants, et qui ont converti plus d'idolâtres, ramené plus de pécheurs ! et cependant, o profondeur des jugements de Dieu ! après avoir servi d'instruments au Seigneur pour délivrer un grand nombre de mortels de la tyrannie du démon et les arracher des portes de l'enfer, ils ont été eux-mêmes précipités dans les feux éternels, parce qu'ils se sont orgueilleusement arrogé la gloire due à Dieu seul, qu'ils ont recherché avec avidité une vaine réputation et les applaudissements du monde, et qu'entlés par les louanges des hommes ils sont devenus tout bouftis de vanité; d'où il est arrivé que, dressant avec un fastueux orgueil leur tête superbe, ils ont rencontré les foudres que le ciel lance contre ceux qui s'élèvent eux-mêmes ^

' Oninis qui se cxallat. liuiniliahilur.

172 MÉTHODE GÉNÉHALE DE CATÉCHIS31E.

§ 7. Après avoir vu de si déplorables chutes, pourriezvous n^étre pas saisi de crainte, et ne pas sentir vivement la nécessité d'avoir de bas sentiments de vous-même? sondez donc attentivement votre cœur, rendez-vous un compte fidèle de vos motifs et de vos désirs. De même que les marchands calculent exactement leurs dettes et leur avoir, calculez ce qui , dans vos prédications , appartient à Dieu et ce qui appartient à vous-même : alors vous ne trouverez pas de quoi vous glorifier, mais abondamment de quoi trembler et de quoi vous humilier. Car, dans tout ce négoce confié à nos soins, qui a pour objet de procurer le salut des hommes, qu'y a-t-il, quelque grands que puissent être nos succès, que nous puissions nous imputer avec justice comme notre propre gloire, et dont nous puissions nous féliciter nous-mêmes? Rien n'est à nous de ce qui est bon; mais ce qui est véritablement nôtre, ce sont un grand nombre d'erreurs, d'imprudences et d'infidélités à la grâce, par lesquelles nous avons nui à l'œuvre de Dieu. Yoilà la part qui nous appartient en propre dans l'exercice de notre ministère; car, pour les conversions des hommes, elles sont l'ouvrage de Dieu qui se plaît à faire éclater sa bonté d'une manière d'autant plus merveilleuse qu'il y emploie des instruments plus faibles, et que, pour manifester aux hommes sa gloire, il se sert de nous qui sommes les plus vils de ses ministres et dignes de toutes sortes d'opprobres.

§ 8. Fixez votre cœur dans ces sentiments ; et prenez bien garde qu'il ne se glisse jamais dans votre esprit la pensée de vous préférer à ceux de nos frères qui exercent dans notre maison les offices temporels même les plus bas. Le démon vous dira que ce sont des gens incapables de grandes choses, et qui ne sont bons que pour des offices ignobles. Mais demeurez ferme dans la persuasion que c'est d'eux que vient ce qu'on admire en vous, et que ce

SALNT FRANÇOIS XAVIER. 173

sont eux qui, icniplissant leurs charges en vue de Dieu, et servant le Seigneur avec simplicité et dévotion, attirent sur votre ministère les grâces qui lui donnent tant de l'écondité. Pénétré de ces réflexions, vous ne mépriserez jamais vos frères; au contraire, vous les aimerez, vous les respecterez , vous vous mettrez intérieurement beaucoup au-dessous d'eux ; et ainsi vous marcherez à grands pas dans les voies de la perfection.

Extrait d'une leUre au même Gaspard Barzéc^ écrite de Goa, le lo avril 1552.

§ 10. La vue de tant de crimes que les hommes commettent est bien capable d'exciter en nous une vive indignation ; mais prenez bien garde de ne pas vous laisser emporter à un zèle imprudent , et de ne pas parler d'une manière qui ressente la colère. Les reproches que le prédicateur se propose de faire à son auditoire seront sans fruit, si une douceur modeste ne met un frein à la langue disposée à s'échapper en mots piquants et en paroles amères; c'est un chemin glissant où il ne faut point avancer sans avoir bien considéré en quel endroit on met le pied. Est-il quelqu'un qui soit devenu meilleur par la réprimande fougueuse d'un censeur irrité? Non; vous ne réussirez jamais à corriger les hommes, qu'en les reprenant sans aigreur ; ce sont des malades que vous ne guérirez point s'il règne dans vos paroles un trouble qui leur fasse juger que la colère vous domine. Tout au contraire, au lieu de remédier à leurs maux, vous les scandaliserez ; car les gens du peuple attachent l'idée de vice à toute espèce de colère, ils ne sont point disposés à croire que le feu qui anime les ministres du Seigneur contre les pécheurs soit allumé par l'amour divin, et quand ils voient n. 10.

174 3IÉT110J)E (lÉ^ÉllALE 1»E CATÉCHISME.

des prédicateurs s'exhaler en reproches contre les pécheurs avec un ton irrité ai un visage enflammé, ils en concluent que ces prédicateurs sont des hommes semhlahles à eux, et qui se laissent pousser et emporter par la vivacité de hi passion comme des âmes vulgaires.

Exlrait d'une lettre au Père IlérétUa, jésuite, écrite de C.oa, le 2 avril 1552.

g i. Souvenez-vous que, si les premiers memhrcs de la société de Jésus l'ont rendue célèbre dans l'univers chrétien, c'est par l'exercice de toutes les vertus, et surtout par le mépris de la gloire humaine; souvenez-vous qu'ils ont toujours regardé l'humilité comme le fondement de la perfection. Ce n'est qu'en les imitant que vous vous montrerez digne de ce nom , et que vous contribuerez à la réputation de notre société ; au lieu qu'en suivant une autre route, vous vous égareriez et vous renverseriez ce qu'ils ont construit.

§ 5. Avant tout, n'oubliez jamais que la contiance et l'affection des peuples, et l'autorité qu'on acquiert sur leur esprit, sont des dons de Dieu, et que le souverain Maître n'a coutume de les accorder qu'à ceux qu'il voit assez solidement affermis dans la vertu pour n'employer ce talent précieux qu'à leur salut et à celui des âmes dont le soin leur est confié. Que ceux-là donc n'attendent pas cette faveur de la divine Providence , qui ne se sont pas exercés dans l'humilité ; car Dieu, jaloux de ses dons, ne veut pas qu'on les impute aux efforts de l'industrie humaine ; et il voit que ces hommes, séduits par un fol orgueil, attribueraient à leur mérite et à leurs talents le fruit que produirait leur ministère. D'ailleurs Dieu n'aime pas à exposer le peuple à se laisser imprudemment tromper

SALM Kl5A.\(;(tlS XAVIEH. 175

])ar le bruit éclatant des succès et par une fausse réputation (le sainteté; d'où il arriverait que ce pauvre peuple prendrait les hommes tièdes et peu exacts au service de Dieu pour des saints du premier ordre, et leur accorderait Testime qui est due aux ouvriers vraiment apostoliques.

C'est pourquoi priez continuellement et avec instance le Seigfueur, qu'il vous accorde de bien connaître combien grands sont les obstacles que vous mettez par votre laute aux progrès de l'Évangile en retenant pour ainsi dire la bonté de Dieu captive , et en rempécbant de répandre ses lumières et ses grâces sur ce peuple autant qu'il le désirerait. Quel malheur pour ce pauvre peuple d'avoir un pasteur qui, par son peu de ferveur et son infidélité à la grâce, n'a pas su attirer sur ses travaux les regards propices du ciel, ni mériter que Dieu lui donnât la confiance et l'affection de ses ouailles pour le mettre en état de leur persuader les vérités du salut î

§ 6. Quand vous faites votre examen chaque jour, aux lieures iixées par notre règle, discutez très-sévèrement la conduite que vous avez suivie dans vos prédications, dans le tribunal de la pénitence et dans vos conversations particulières; comptez avec la plus grande exactitude vos omissions, vos négligences, vos imprudences; considérez avec soin ce que vous devez faire pour vous corriger, prenez de fortes résolutions et exécutez-les ponctuellement et sans délai : si vous en agissez ainsi , j'espère de la bonté de notre Dieu qu'il ne tardera pas à récompenser votre pénitence par la richesse de ses dons, et qu'il vous comblera tellement de ses grâces qu'au lieu de vos mauvais succès précédents , vous verrez votre ministère produire désormais des fruits très-abondants.

§ 7. Gardez-vous bien d'imiter certains prédicateurs qui chercbent à gagner le peuple et à se concilier son estime

par (les moyens humains, en se conformant dans leurs actions et dans lei^rs paroles à ce qu'ils savent être agréable à la multitude. Une telle servitude est indigne d'un prédicatenr de l'Évangile, non-senlernent parce qu'elle prend sa source dans un dangereux désir de surprendre la vaine estime du peuple, mais encore parce qu'elle est injurieuse à Jésus-Christ Notre-Seigneur. Quoi? un prédicateur, qui doit chercher avant tout la gloire de celui qui l'a envoyé , s'occupera principalement de sa propre réputation! Son grand but sera de se faire louer! Et qu'arrivera-t-il de là? que quand il aura obtenu cet objet de ses désirs, il sera content, son zèle se ralentira, et on ne le verra point faire de grands efforts pour procurer la gloire de Dieu par la véritable conversion des âmes.

Extrait d'une lettre au Père Nugnès, écrite de Goa, le 3 avril 1552.

Occupez-vous continuellement à prêcher, à confesser, à visiter et à assister les malades et les prisonniers, et à d'autres semblables œuvres de charité; qu'on vous voie toujours prompt et zélé à rendre au prochain tous ces offices d'un cœur pieux et compatissant. Si on voit que vous vous y portez toujours avec un saint empressement, avec humilité, avec affection pour le prochain , vous acquerrez, par la grâce de Dieu, la confiance et l'amour de la ville; et quoique vous n'ayez pas le don de l'éloquence, néanmoins votre zèle et votre modestie donneront de la force et du poids à vos paroles, elles toucheront les cœurs, et produiront des fruits très-abondants. Ayez soin seulement (c'est un avis que je ne saurais trop vous répéter), ayez soin d'entretenir une union et une amitié étroite avec le grand vicaire ; conduisez-vous avec beaucoup de

SAIM FllANÇOlS XAVIER. 177

prudence, de bonté , d'humilité et de bienveillance à Fégard des autres prêtres de la ville , ainsi que du gouverneur et des magistrats, et généralement à l'égard de tous les habitants. Croyez-moi, l'espérance d'un heureux succès dans la prédication n'est pas attachée à une science éminente, à un beau style, à une heureuse facilité pour s'exprimer avec grâce. Le secret de cet art est d'avoir l'affection et la confiance de ceux à qui on parle, et de s'emparer de la clef des cœurs avant de frapper à la porte des oreilles. Pour persuader ce qu'on veut, il faut se faire aimer de ceux qui nous écoutent; et pour en ramener un grand nombre à Dieu, il faut ne s'aliéner le cœur de personne.

Extrait d'une lettre à Jean Rodrigue, jésuite, écrite de Goa^ le 22 mars ir352.

Le plaisir que j'ai eu d'apprendre de vos nouvelles par ceux de votre pays qui sont venus ici, a été tempéré par la douleur que j'ai ressentie de ce qu'ils ne m'ont point apporté de lettres de votre part. Pourquoi ne m'avez-vous point écrit pour me rendre compte du fruit que vous faites, ou plutôt que Dieu fait par vous? J'aurais surtout voulu apprendre de vous-même le fruit que Dieu produirait, si vous étiez entre ses mains un instrument fidèle, mais qu'il est forcé d'omettre à cause que vos fautes et vos défauts mettent obstacle à ses désirs. Oui; voilà ce qui empêche que Dieu ne se maniteste par vous ; ah! vous devriez vous faire un continuel reproche à vous-même de ce que vous mettez un obstacle volontaire aux desseins miséricordieux du Seigneur; vous devriez être couvert de confusion et abiiné dans la douleur, en voyant que par votre faute Dieu ne trouve pas en vous un instrument propre aux grandes

178 MÉTHODE GÉNÉRALE i)E CATÉCHISME.

et excellentes choses qu'il voudrait faire par votre entremise. Quel sujet ^e douleur pour vous, que le dommage immense qui en résulte, dommage imputable à vous seul ! c'est vous qui êtes cause que Dieu est privé d'une partie de sa gloire; c'est vous qui êtes cause que les âmes dont le soin vous a été confié ne reçoivent qu'une faible partie des fruits abondants que vous étiez appelé à leur procurer : oh ! combien de dons et de biens célestes qui étaient sur le point de couler sur elles, et que vous avez arrêtés, par cela seul que vous n'êtes pas tel que vous pouvez et devez être. C'est pourquoi je vous avertis de réfléchir sur le compte terrible qu'au jugement de Dieu vous aurez à rendre de tant de biens que Dieu voulait faire , qu'il était prêt à faire, et que vous l'empêchez d'accomplir.

§ 3. Ayez soin d'éviter la singularité, de ne pas faire ostentation de votre science, et de ne pas rechercher la faveur du peuple ; au contraire, montrez que vous avez en horreur toute ambition de célébrité et de réputation populaire. Une vaine jactance et la prétention à la prééminence ont nui beaucoup à plusieurs de notre compagnie. Depuis que je suis revenu du Japon, j'en ai renvoyé un certain nombre de la société, parce qu'entre autres choses je les ai trouvés infectés de ce vice. Une semblable conduite de votre part m'obligerait à vous traiter avec la même sévérité.

§ o. Parce que je crois qu'il est très-important pour la plus grande gloire de Dieu que vous témoigniez au grand vicaire la plus profonde soumission et la plus exacte obéissance, je vous recommande, en vertu de la sainte obéissance, qu'à la réception de cette lettre vous alliez vous jeter aux pieds du grand vicaire, et que vous lui demandiez, humblement à genoux, pardon des désobéissances et des autres fautes par lesquelles vous lui avez foit de

SAINT FRANÇOIS XAVIER. l7i)

kl peine; ensuite vous lui baiserez la main, en lai déclarant que vous le faites par mon ordre; après cela, vous écouterez avec respect tout ce qu'il vous dira de faire, et vous l'exécuterez avec une fidèle obéissance.

g G. Évitez soigneusement en chaire toute personnalité; n'y traitez jamais des questions de pure curiosité, ni des spéculations trop subtiles; ne faites point un vain étalage d'une vaste érudition. Mais laissant de ciMé tout ce fatras d'inutilités, attachez-vous à traiter avec solidité des sujets vraiment utiles. Élevez-vous contre les péchés dans lesquels le peuple tombe le plus ordinairement ; mais que la modestie et l'humilité ne paraissent pas moins dans vos discours que le zèle pour la gloire de Dieu. Quant aux pécheurs, même ceux qui sont reconnus pul)liquement comme tels et qui ne cherchent point à se cacher, ne les reprenez jamais dans vos prédications, mais avertissez-les fraternellement en particulier.

§ 7. Soyez bien certain que le fruit que vous produirez sans bruit et sans offenser personne, ne lùt-il pas plus grand que la longueur d'une syllabe, me fera beaucoup ])lus de plaisir que si j'apprenais que vous eussiez opéré un fruit grand comme la longueur d'un vers tout entier; mais que c'a été au milieu des murmures de plusieurs (jui se sont tenus pour offensés, ou même avec la résistance d'un seul. Et parce que je sais indubitablement que c'est une chose de la plus grande importance, et d'où dépend tout l'espoir de procurer le bien des âmes pour la gloire de Dieu, je vous recommande de toutes mes forces de graver profondément dans votre esprit cet avertissement et de le pratiquer toujours, remplissant toutes vos fonctions, et surtout celles du saint ministère, avec calme, avec de grands témoignages de douceur et d'amour à l'égard du prochain, sans aucune dispute et sans laisser échapper la plus légère émotion de colère.

§ 9. Quand vous écrirez au collège de Goa, ayez soin qu'il y ait une lettre pour l'évêque, qui soit courte, mais pleine de témoignages de votre profonde vénération et de votre entière obéissance, et dans laquelle vous lui rendrez compte de ce qui se passe là où vous êtes. Vous lui devez cet hommage, parce qu'il est notre supérieur, et que de plus il a une tendresse paternelle pour nous et qu'il nous favorise en tout ce qui dépend de lui.

§ 10. Je vous ai écrit avec une grande liberté, comme à un homme d'une vertu et d'une perfection non communes, qui accueille les avertissements comme un service de bon ami, et qui aime mieux ceux qui lui font des reproches utiles que ceux qui lui adressent de dangereuses flatteries, parce que la solidité de son jugement lui fait préférer ce qui est amer mais salutaire, à ce qui serait doux mais dangereux. J'aurais pris des précautions et j'aurais assaisonné mes paroles de tout ce qui pouvait en adoucir l'amertume, si j'avais cru avoir affaire à un homme dont il eût fallu ménager la faiblesse; mais, plein de confiance en la force de votre âme et en la solidité de votre esprit, j'ai rejeté bien loin tout détour, et j'ai cru devoir vous découvrir avec simplicité tout le fond de mon cœur. Je vous engage à remercier le Seigneur de ce qu'il vous a fait tel que j'ai pu sans imprudence vous présenter la vérité toute crue et dénuée d'assaisonnement. C'est un effet de la haute sagesse à laquelle vous êtes parvenu par de continuels progrès, qui vous inspire du mépris pour tout ce qui sent la flatterie, et qui fait que vous aimez mieux être repris ouvertement, que si, dans la crainte de vous offenser, on dorait la pilule, et que, par ménagements, on cachât sous les fleurs des louanges les avis qu'on voudrait vous donner. Cette marche insinuante «st bonne à l'égard des enfants et des novices; mais ce serait faire injure à de vaillants soldats de la milice sainte que

(lo vouloir les nourrir du lait des enfants, et de les traiter avec la molle indulgence des nourrices. Croyez-moi, je n'ai pris la plume pour écrire ces choses avec tant de simplicité et de franchise que lorsque, ayant imploré les lumières de TEsprit saint, je me suis senti poussé à oser vous écrire du style qui convient aux parfaits, à des hommes qui ont secoué et les faihlesses des commençants, et les délicatesses de ceux ([ui sont encore peu avancés dans les voies spirituelles.

riN DE SAINT rr.ANCOIÏî WYIKi'..

Saint François Borgia a été aussi distingué par sa rare prudence que par son éminente sainteté, et c'est ce qui rend si précieuses les instructions qu'il nous a laissées sur la prédication; car cette fonction du saint ministère ne demande pas seulement de la science et de la piété, mais encore une grande prudence; elle fait une partie essentielle du gouvernement des âmes, dont saint Grégoire le Grand a dit, avec tant de vérité, que c'est Tart des arts : « Ars artium regimen animarum. » Et ce qui ajoute encore un nouveau prix aux avis de saint François Borgia, c'est qu'il avait une grande connaissance des hommes. Tl avait vécu longtemps dans l'état religieux, et il avait gouverné avec une sagesse admirable le duché de Gandie, qui lui appartenait en propre, et la province de Catalogne, dont Charles-Quint l'avait fait vice-roi.

Quant saint François connut que Dieu l'appelait à la Société de Jésus, il en écrivit à saint Ignace, général de la Société. Le saint, dans sa réponse, loua sa fidélité à suivre la vocation du ciel, et lui traça les règles qu'il avait à suivre jusqu'à ce que l'état de ses affaires lui permît de quitter totalement le monde. Voici comment il lui parle par rapport à l'étude de la théologie :

(( Puisque vous êtes déjà si avancé dans les sciences, « vous ne sauriez en faire un meilleur usage que de les M consacrer à Dieu, en bâtissant sur ce fondement hu-

« main rédifice sacré de la théologie. Je souhaite fort que « vous vous y appliquiez avec beaucoup de soin, parce « que j'espère que Dieu en tirera sa g-loire; et je voudrais (( même, si cela se pouvait, que vous prissiez le degré de ({ docteur en votre université de Gandie *. »

Pour suivre ces avis, saint François se retira près de son collège, dans un logis quïl y avait fait ])àtir exprès. C'est là qu'il étudiait assidûment l'Écriture sainte, la théologie scolastique, les écrits des saints Pères et les canons des conciles. On voyait avec admiration ce duc, ce grand d'Espagne, ce favori de l'empereur, assister régulièrement aux leçons de ses professeurs, consulter humblement sur toutes les choses où il trouvait de la difficulté, répondre en classe et soutenir des thèses publiques pour imprimer plus avant ce qu'il avait appris, on un mot, ne rien négliger de ce que font les jeunes gens dans les classes pour profiter des leçons qu'ils y reçoivent.

Cependant, tandis que notre saint étudiait à fond la théologie scolastique, qu'il soutenait, sur les questions 1^ plus difficiles, des thèses où son profond savoir faisait l'admiration des hommes les plus savants, et que sans vouloir jouir du même privilège, il s'astreignait à subir tous les examens qui conduisent au doctorat, il ne négligeait pas cette partie de la théologie qu'on appelle ascétique, et qui a pour objet la vie spirituelle et intérieure. Il savait que la théologie scolastique, étudiée comme elle doit l'être par un homme pieux, est le fondement de la théologie ascétique; ainsi, ses études théologiques étaient l'appui de son oraison et lui servaient à mieux pénétrer dans les secrets de la vie spirituelle. Pour tourner la théologie scolastique vers l'ascétique, sa piété ingénieuse avait réduit en forme de litanies et d'aspirations à Dieu toute la

* Vie de saint François Borgia, par le père Antoine Verjus, jésuite,

in-40, p. 106.

première partie de la Somme de saint Thomas. 11 avait plusieurs autres industries semblables pour sanctifier son travail et soutenir sa dévotion; il se prémunissait par là contre une étude sèche et aride de la théologie scolastique, où l'àme s'accoutumant à considérer nos saints mystères d'une manière purement spéculative, courrait risque d'y devenir presque insensible '.

Après avoir fini ses études, il reçut le sacerdoce, et le jour qu'il dit sa seconde messe ^, voyant qu'un peuple innombrable y assistait, il se tourna vers eux, et leur lit un discours si touchant que tous ceux qui l'entendaient fondaient en larmes. Ceux qui ne pouvaient l'entendre, parce qu'ils étaient trop éloignés de la chaire, ne laissaient pas de pleurer comme les autres. Lorsqu'on leur en demandait la raison , ces bonnes gens répondaient qu'ils étaient touchés de douleur de leurs péchés et du désir de mener une meilleure vie, quand ils voyaient ce saint prédicateur, et que l'amour de Dieu, peint sur son visage et dans tous ses gestes, leur faisait une impression qui allait jusqu'au fond de leur cœur.

Il allait très-souvent à la campagne, une clochette à la main, pour appeler les enfants, et leur apprendre la doctrine chrétienne. Mais ce n'étaient pas les enfants seuls qui le suivaient; les pères et les mèpes et les autres personnes de tout âge accouraient au son de cette cloche pour l'entendre. Ils l'appelaient l'homme venu du ciel, et ils écoutaient ses paroles comme si elles eussent été effectivement des oracles célestes et divins.

Le saint les instruisait avec le plus grand zèle, et il s'appliquait surtout à proportionner ses leçons à la capa-

1 Vie de saint François Borgia, par le pèiv Antoine Vcrjns, jcsuito, in-4o, p. 119 et 121.

- Il avait (Ht sa première messe dans la chapelle du château de Loyola.

SAINT FRANÇOIS EURGIA. 185

cité de ses auditeurs. Sans jamais se rebuter ni de la grossièreté des uns, ni de la légèreté des autres, il ne se lassait point d€ leur répéter les vérités de la religion et de les interroger sur chacune, pour les imprimer plus avant dans leur mémoire. Il se réjouissait d'enseigner les pauvres gens de la campagne, qu'il trouvait plus dociles et plus disposés aux maximes saintes de l'Évangile, que les habitants de la ville et les gens de la cour, dont le cœur est ordinairement plus attaché à la terre, à cause des richesses qu'ils y possèdent ^ .

Il ne négligeait pas cependant le salut de ces derniers; il y travaillait au contraire avec un zèle toujours nouveau, et Dieu s'est plu quelquefois à répandre sur ses travaux les plus abondantes bénédictions. C'est ce qu'on vit particulièrement àYalladolid, qui fut un des lieux où le saint prêcha le plus souvent. La cour et la ville s'empressaient de venir à ses sermons. Comme il avait vécu au milieu du monde et qu'il le connaissait parfaitement, il faisait une peinture si frappante de ses dangers, il en attaquait les désordres par des discours si pleins de force, que chacun en était touché. On se demandait les uns aux autres d'où pouvait venir une éloquence si vive, si solide et si pleine d'érudition ecclésiastique , dans un homme qui avait passé toute sa vie à la cour ou dans les grands emplois; et personne n'apprenait les peines qu'il avait prises pendant plusieurs années, pour se préparer à un exercice si éloigné de sa première profession, sans redoubler d'admiration pour lui-.

Mais c'était surtout l'exemple de ses vertus qui donnait une force merveilleuse à ses paroles. On a vu des seigneurs distingués à la cour, tellement touchés de ses sermons,

1 Vie de saint François Borgia, par le pcrc Antoine Verjus, jésuite^ in-io, p. i;j7.

^ Ibicl.

qu'ils ont commencé dès lors à mener une vie toute chrétienne; et quand on leur en demandait la raison, ils répondaient que les* vertus du P. François, ses austérités, son humilité, ôtaient tout prétexte à la lâcheté, et qu^'on ne pouvait refuser de faire ce qu'il demandait, puisqu'il en faisait lui-même beaucoup plus.

Il y avait à Valladolid une dame de la première qualité, éprise des charmes du monde, où personne ne brillait plus qu'elle par les agréments de la jeunesse, l'éclat de la ]}eauté et les parures les plus recherchées. Un jour elle voulut assister à un des sermons du P. François, dont la réputation volait de bouche en bouche ; elle en fut tellement touchée que dès le jour même, aussitôt qu'elle fut de retour chez elle, elle quitta tous ses vains ornements, se fit couper les cheveux, prit un habit simple et modeste, et fut dès lors un exemple de piété et de sagesse, comme elle en avait été un auparavant de faste et de légèreté. Elle se dévoua tout entière aux exercices de la piété et de la charité; enfin, après la mort de son mari, elle fonda un monastère de religieuses, où elle établit une fort grande régularité; elle s'y retira et y finit saintement ses jours.

Ce trait n'est qu'un exemple des conversions surprenantes et innombrables qui furent le fruit des sermons du P. François Borgia. De grands volumes ne suffiraient pas, dit l'auteur de sa Vie, si je voulais rapporter en particulier toutes les merveilles que Dieu opéra par les discours de son serviteur, toutes les inimitiés et les haines irréconciliables, tous les procès et tous les scandales publics dont il purgea la cour, toutes les personnes enfin qu'il attira à une vie nouvelle et vraiment chrétienne, dont plusieurs renoncèrent entièrement au monde pour se consacrer à Dieu dans de fervents monastères ' .

1 Vie de saint François Borgia, par le père Antoine Verjus^ jésuite, in-40, p. 201.

Sa grande maxime était que le prédicateur doit être bien pénétré de ce qu'il dit, afin que ce soit son cœur qui parle au cœur de ses auditeurs. Aussi on ne voyait rien dans ses discours d'affecté, rien qui surprit ou qui parût recherché, rien qui attachât l'esprit de l'auditeur à l'arrangement et au choix de ses paroles, plutôt qu'au sens qu'elles contenaient. Il persuadait et touchait d'autant plus, qu'il cherchait moins à plaire; et une certaine noble négligence, qui n'avait rien de grossier, bien loin de diminuer la force de son éloquence, semblait au contraire contribuer aux victoires qu'elle remportait sur les pécheurs les plus endurcis. Tout son but était de faire connaître et aimer Jésus-Christ crucifié, et de porter tout le monde à l'imiter. Comme on était assuré qu'il n'avait point d'autre vue, et que tout ce qu'il disait tendait à cette lin, aussi ne cherchait-on autre chose en allant l'entendre, et l'on était si persuadé que c'était l'effet ordinaire de ses sermons, que c'était vouloir être converti que vouloir y assister.

Son discours était nerveux, et se soutenait par un enchaînement de raisonnements si convaincants et si plau- ^ibles, qu'on avait coutume de dire que c'était une nécessité d-e se rendre à tout ce qu'il disait, à moins que de renoncer à la raison. Sa morale était austère, mais cette austérité était tempérée d'une charité si ardente et animée d'un amour si tendre pour le salut de ceux à qui il parlait, que les choses les plus difficiles et les plus rudes devenaient douces et faciles à ceux qui l'écoutaient. Mais ce quijlortifiait merveilleusement ses raisons et ses mouvements , c'était un certain usage dévot et insinuant de la sainte Écriture , qu'il employait si heureusement qu'il semblait que ce fût le Saint-Esprit qui parlât par sa bouche et qui lui inspirât encore ces mêmes paroles qu'il avait autrefois inspirées aux prophètes et

aux apôtres; aussi avait-elle toujours été sa plus douce étude'.

L'emincuce de son mérite l'ayant fait élever à la dignité de général de la Société de Jésus, un de ses plus grands soins fut de bien former les jeunes jésuites qui étaient destinés au ministère delà prédication. Il Surfaisait envisager leui's études comme quelque chose de consacré d'une façon particulière à la gloire de Dieu, nonseulement parce qu'elles devaient leur servir pour parvenir à une plus grande connaissance de Dieu et de ses divines perfections, mais encore parce qu'elles leur étaient nécessaires pour réussir dans tous les travaux dont leur Compagnie se charge, afin d'agrandir le royaume de Jésus- Christ.

Mais il ne leur conseillait pas seulement qu'ils eussent cette vue en général, il voulait encore que toutes leurs études fussent animées de cet esprit; et l'on voit par ses lettres qu'il ne leur recommandait jamais d'avancer dans les sciences, sans leur faire en même temps sentir la nécessité d'avancer encore plus dans la vertu. « La doc- « trine, leur disait-il, doit servir à la piété, et la piété « doit perfectionner la doctrine. La vertu sans science ({ n'est pas la vertu d'un lionnne appelé par Jésus-Christ « à sauver lésâmes rachetées de son sang; mais la science (( sans la vertu, bien loin d'être une qualité louable et a avantageuse dans un prêtre, est quelque chose de nionsc( trueux aux yeux de Dieu et des hommes. Il n'y a rien « (|ui nous détourne tant de la perfection à laquelle nous c( devons tendre dans notre état, que des études sèches et « stériles, qu'on ferait pour sa propre satisfaction et pour y sa propre gloire, et où l'on chercherait autre chose a que la gloire de Dieu. Il faut nous bien persuader que

' Vie de saint François Borgin^ par le père Antoine Verjus, jésuite, in-4", p. G] G.

« l'étude de la vertu et Tétucle des sciences doivent être « parmi nous comme deux sœurs inséparables qui loin de «s'embarrasser et de se nuire l'une à l'autre, peuvent « s'entr'aider, mutuellement en toutes choses, lorsqu'on « sait bien les accorder. Nous avons un exemple illustre ({ de cette union dans la personne du P. Jacques Laines, « d'heureuse mémoire, qui a excellé dans toutes les ver- « tus, mais qui a été principalement admirable par le « soin constant qu'il a eu toute sa vie de joindre à une c( grande- doctrine une dévotion tendre, une humilité pro- « fonde, et une ardente charité '. »

Le saint ne se borna pas à ces avis généraux donnés dans ses lettres particulières ; mais il mit encore entre leurs mains Texcellent Traité sur la manière de prêcher. On croit que son intention, dans cet ouvrage, a été de diriger les jeunes prédicateurs. C'est du moins le sentiment de Godescard - ; il pense que le ti'aité « De ratione concio- « nandi » fut un des derniers opuscules de notre saint. Au contraire , Alegambe semble dire qu'il le composa avant d'être élevé au sacerdoce -^ Peut-être pourrait-on concilier ces deux opinions en disant que saint François Borgia, n'étant pas encore prêtre, avait composé ce traité œmme le règlement qu'il se proposait de suivre, et que quand il fut devenu général de la Société de Jésus, il s'en servit pour l'instruction des novices de la Compagnie.

^ Vie de saint François Borgia, par lo père Antoine Verjus, jésuite, in-40, p. 614.

- Vie dos Saints, 10 octobre.

3 Bibliotheca scriptorum Societatis Jesu, art. F ra/tcisvus Bonj ta.

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