CHAPITRE PHEMfEH
Lu crainte et la confiance en Dieu sont nécessaires pour prêcher avec fruit.
Les ministres du Seigneur qui^ par leur charge ou par Tordre de leurs supérieurs, s'appliquent à annoncer aux peuples, du haut de la chaire, la parole de Dieu , doivent à juste titre s'écrier comme le prophète : La crainte et la terreur se sont emparées de moi, « Timor et tremor vene- « runt super me ^ » La crainte, à cause de toute l'étendue de cette charge ; la terreur, parce qu'en m'examinant bien moi-même, je sens que je dois pratiquer ce que j'enseigne, si je ne veux entendre cette parole menaçante : Pourquoi te charges-tu de publier mes ordonnances, si tu n'observes pas ma loi? « Quare tu enarras justitias meas, ({ etassumistestamentum meum per ostuum?tu vero odisti (( disciplinam, et projecisti sermones meos rétro rsum ^. »
D'un autre côté, si, gardant le silence, j'enfouis le talent que le Seigneur m'a confié, je tremble et je redoute que je ne sois obligé de nT appliquer ces paroles d'un
» Psal. LIY, G. — 2 xLix, 16, 17.
autre prophète : « Malheur à moi, parce que je me suis tu ! « Vae mihi quia tacui ^ » Quelle inhumanité n'est-ce pas en effet de refuser aux enfants de Dieu le lait de sa doctrine, lorsque cette nourriture leur est si nécessaire! Ceux qui se rendent coupables d'une telle cruauté ne surpassent-ils pas en barbarie les animaux les plus féroces, comme s'en plaint le Seigneur dans le prophète Jérémie? Les bètes farouches ont présenté leurs mamelles et elles ont donné du lait à leurs petits ; mais la fille de mon peuple est devenue cruelle comme rautruche dans le désert; elle a abandonné ses enfants et les a laissés sans aucun secours. « Lamiœ nudaverunt mammam, lactavc- « runt catulos suos; filia populi mei crudelis quasi struthio in deserto ^ »
Si je monte en chaire, j'appréhende de ne m'étre point assez préparé, et de manquer de zèle pour la gloire de Dieu et le salut du prochain; je crains de pécher par ambition ou par vaine gloire, deux vices qui accompagnent ordinairement une àme vaine et aveuglée par l'amour d'elle-même. Si je veux m'acquitter de cette fonction en bon prédicateur, c'est-à-dire en homme vraiment apostolique, j'ai besoin d'une assistance spéciale de l'Esprit saint et de l'abondance de ses grâces; mais qui suis-je pour espérer que l'Esprit saint veuille bien habiter dans mon cœur, ce cœur qui est une caverne de voleurs, un nid de serpent, le repaire des démons î Si Moïse et Jérémie cherchent à s'excuser, et refusent de parler au nom du Seigneur, se reconnaissant indignes d'une telle fonction et incapables de la remplir, confessant même qu'ils ne sont que des enfants qui ne savent que bégayer ^ ; si Isaïe a besoin qu'un ange, un charbon ardent à la main, vienne brûler et purifier ses lèvres avant qu'il annonce au peuple
i Isai., vi, 5. — 2 Lamentât, de Jéréni.j iv, ,3. — ^ Exod., iv, 10; Jérém., i, 6.
192 MÉTHODE GÉiNÉllALE DE CATÉCHISME.
les ordres qu'il a reçus du ciel ^; si même le précurseur de Jésus-Christ s'exerce dès sou enfance à toutes les 'ligueurs de la pénrtence et embrasse la solitude la plus austère, pour pouvoir montrer du doigt le divin Rédempteur du monde, l'agneau de Dieu ^ ; si enfin le Sauveur lui-même, avant de commencer à prêcher l'Évangile, veut étie baptisé dans le Jourdain -^ et que le ciel s'ouvre afin que tout le monde puisse entendre le Père céleste donner à son Fils le droit d'enseigner par ses paroles : Écoutcz-le, cdpsum audite » * ; si Jésus-Christ s'enfonce dans le désert, jeûne pendant quarante jours, soutient les attaques du démon, remporte la victoire, comment ne craindrais-je pas, moi qui ne me suis point retiré dans la solitude! comment ne serais-je pas saisi de frayeur, moi qui, bien loin de voir les cieux ouverts sur ma tète, et d'être digne d'entendre la voix de Dieu le Père, ne mérite d'entendre que les injures des anges de ténèbres ! moi qui, loin de résister à toutes les tentations du démon, me suis laissé si souvent vaincre par cet ennemi de mon salut !
Le docteur des nations, le grand Paul, est terrassé; et afin que désormais le monde n'attire plus ses regards, il perd l'usage de la vue "'. C'est ainsi que Dieu veut que les prédicateurs s'humilient, c'est ainsi qu'il leur défend de porter leurs regards sur les objets d'ici-bas.
' Isai., VI, G, 7. — - Matth.^ m. — •' Marc, i, 9.
^ Matth., XVII, 'j. Saint François Borgia, qui citait IKci-iture sainte (le mémoire, se trompe ici en confondant les paroles qni turent dites par le Père céleste lors de la transliiiruration de Jésus-Christ avec celles qui furent dites lors de son baptême. Ces mots, ipsion audite, ne furent dits qu'à la transfiguration, et ainsi il n'est point vrai que Jésus-Christ ne connnença sa prédication qu'apiès que ces paroles curent été prononcées. Nous avons cru que l'amour de la vérité ne nous permettait pas de passer sous silence cette petite distraction du saint.
^ Act., IX, S.
SAL\T FKANÇOIS BOllGIA. 19ii
Mais moi, orgueilleux, qui suis aveugle pour toutes les cliosGs du ciel, et qui ne vois que les choses de la terre, de quel front oserai-je monter dans la chaire de sainteté, et parler de choses que je ne comprends point assez? Gomment oserai-je enseigner ce que je ne pratique point moimême ?
C'est ainsi qu'en considérant la suhlimité du ministère qu'il doit exercer, le prédicateur, par une liumhle connaissance de son néant et de sa bassesse, doit apprendre à se mépriser lui-même.
Mais il faut prendre garde qu"il ne se décourage, que la crainte ne ralentisse l"ardeur de son zèle, qu'il ne devienne faible et timide dans ses instructions et ses réprimandes; et qu'il ne perde cette sainte liberté, cette autorité, ce zèle qui sont si nécessaires pour ce genre de ministère.
C'est pourquoi il faut que sa crainte soit tempérée et corrigée par son amour pour Dieu, et par sa grande conliance en lui; et il est nécessaire que la force que donne l'Esprit saint ranime son courage, et que la joie toute divine qu'il répand dans les cœurs relève son àme triste et a])attue.
Que le prédicateur se rappelle donc combien sont agréables aux yeux de Dieu et de toute la cour céleste, les pieds de ceux qui annoncent l'Évangile, comme l'Esprit saint nous l'apprend par le prophète Isaïe : « Quam speciosi « pedesevangelizantium pacem, evangelizantium bona ' !» Que se défiant donc de ses talents et de son savoir il mette en Dieu seul toute sa confiance. Qu'il lui demande la sagesse, la grâce, la vertu, la magnanimité, et qu'il lui dise du fond du cœur et avec une grande humilité : « Do- « mine, non est sermo in lingua mea -. Domine, labia mea
^ Rom., Xj 15; Isai.. lu, 7. — - Psal. cxxxvîii, 4.
c( aperies , et os meum annuntiabit laudem tuam ^ » (i Dieu! si vous venez à mon aide, je réformerai ma conduite, je conduirai mes frères dans la voie de vos commandements. Les égarements de ma vie passée, dont je me serai corrigé, serviront de remède et de préservatif pour les autres. « Docebo iniquos viastuas, et impii ad te conver- « tentur '. » Et si vous-même, ô Dieu, avez dit qu'il n'est pas bon de mettre le vin nouveau de l'Évangile dans des vaisseaux vieux et usés ', telle qu'est mon àme souillée de tant de crimes ; que votre main la renouvelle et l'embellisse, afin qu'elle ne laisse pas perdre la céleste liqueur de votre doctrine, et que le prochain ne soit pas privé des effets de votre miséricorde. « Cor mundum créa in me, c( Deus, et spiritum rectum innova in visceribus meis \» Alors, quoique par la malice de mes actions je ressemble à Esaii, ma voix sera celle de Jacob; je parlerai de vos grandeurs et de vos miséricordes , et j'attirerai sur mes frères et sur moi votre bénédiction.
Plein de cette confiance, allez, ministre de Dieu, armé du glaive de la parole divine; et priez avec une vive ardeur l'Esprit saint qu'il pénètre le co3ur de ceux qui vous écoutent, qu'il s'y insinue lui-même en même temps que vos paroles frapperont leurs oreilles, et qu'il y fasse couler l'onction de sa grâce, lui qui seul tient entre ses mains la clef des cœurs, et qui sait les ouvrir quand il lui plaît : «Ut detur tibi sermo, comme dit l'Apôtre, in aperce tione oris tui cum fiducia notum lacère mysterium « Evangelii pro quo legatione fungeris, ita ut in ipso au- « deas, prout oportet loqui '\ » Car vous laites véritablement les fonctions d'ambassadeur toutes les fois que vous annoncez la parole de Dieu , soit en vertu de votre charge, soit pour obéir à vos supérieurs.
1 Psal. L, 17. — 2 id., 15. — ^ Malth., ix, 17. — '^ Psal. h, 12. — ^ Ephes., VI, 19, 20.
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