CHAPITRE II
Quoi soin il faut apporter à la prédication.
Après s'être ainsi disposé, par la prière et ia connaissance de lui-même, que le prédicateur lise l'Évangile qu'il entreprend d'expliquer, mais qu'il ait soin d'épurer son cœur par Texamen de sa conscience, avant d'ouvrir le livre. Car, semblable à un nuage de poussière, le péché ôte la vue spirituelle et le discernement nécessaire, selon le témoignage de Jérémie ', à celui qui est l'organe et la voix de Dieu.
Après la lecture de l'Évangile, qu'il consulte l'interprétation qu'en ont donnée les saints Pères et les anciens docteurs de l'Église, ainsi que les interprètes modernes, choisissant ceux dont le génie est le plus conforme au sien. Qu'il demande à Dieu une participation de l'esprit qu'il a communiqué aux Saints pour l'interprétation de l'Évangile; car, sans cette assistance du Saint-Esprit, souvent l'orateur sacré parlera froidement et ne produira aucun fruit parmi ceux qui l'écoutent. Qu'il évite soigneusement de se servir des tours de phrase et des manières de s'exprimer des hérétiques. Qu'il lise avec attention les écrits des saints Pères; mais qu'il ne se serve pas sans choix de tout ce qu'il y trouvera ; car bien qu'à considérer les temps où ils écrivaient et la fin qu'ils se proposaient, ils ne soient point tombés dans l'erreur, cependant ils ont quelquefois avancé des choses qu'ils n'auraient pas dites de la même manière, s'ils avaient écrit de nos jours. Il faut donc bien se souvenir que, pour saisir le véritable sens des saints Pères, il ne faut pas se bor-
* Jérém., xv, 19. *
ner à considérer uniquement leurs paroles, mais il faut entrer dans Tesprit et dans les circonstances de temps et d'affaires où ils ont écrit ; faute de cette sage précaution, les hérétiques ont souvent abusé des écrits des saints Pères, et ont transformé en erreurs grossières les vérités divines sorties de leur bouche. Il est utile d'invoquer avec confiance les saints Pères dont on consulte les ouvrages, pour obtenir, par leur intercession, la grâce de bien entrer dans leurs sentiments sur les sujets qu'on veut traiter.
Que le prédicateur ne cite point en chaire les paroles des saints pour les attaquer et les réfuter ; ce serait manquer de respect à leur sainteté et offenser la piété des fidèles ; mais plutôt qu'il les regarde avec humilité comme ses maîtres, qu'il s'attache à eux; qu'il se félicite de pouvoir procurer à ces saints une gloire accidentelle, en faisant revivre dans ses prédications la sainte doctrine qu'ils ont enseignée, et qu'ils nous ont laissée dans leurs écrits, pour la gloire de Dieu, l'accroissement de l'Évangile et le salut des âmes.
Il évitera, comme un écueil dangereux, de débiter aux peuples les productions de son esprit et les fruits de son imagination ; il se gardera bien d'imiter certains prédicateurs qui font un usage tout profane de l'Écriture ; la forçant de se plier à tout ce qui leur plaît, et détournant les textes de leur vrai sens pour les appliquer à leurs vaines conceptions, à des allusions peu solides, et à des jeux d'imagination plus propres à égarer l'esprit qu'à toucher le cœur.
Bien loin de faire un usage si peu respectueux de la sainte Écriture, le prédicateur doit s'attacher à l'interprétation la plus communément reçue; il se persuadera bien que la meilleure manière d'expliquer l'Écriture, c'est d'en interpréter les textes par d'autres passages de livres saints,
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et tni coiiiparaut entre elles les diverses interprétations qu'en ont données les Pères.
Qu'il suive religieusement le sens de la Vidgate, s'attachant aux interprétations qu'en ont données saint Augustin, saint Jérôme, saint Grégoire, saint Ambroise et saint Chrysostome; qu'il ne dédaigne point non plus la glose communément connue sous le nom à' interlinêaire ou ordinaire.
Qu'il se garde bien d'expliquer l'Écriture avant d'en avoir bien saisi le sens; qu'il considère l'Écriture sainte avec un grand respect, comme une chose scellée; que dans cette vue, l'étude qu'il en fait soit sanctifiée par l'humilité, qu'elle soit toujours précédée de la prière, et accompagnée d'un soin proportionné à l'excellence et à la difficulté de la chose dont il s'occupe; c'est ainsi qu'il méritera que Dieu dévoile à ses yeux les vérités cachées, et lui montre à découvert celles qui sont comme couvertes de ténèbres. Car Dieu a coutume de révéler aux petits et aux simples les choses qu'il cache aux grands et aux sages de ce siècle'; et ce que les hommes orgueilleux et remplis de curiosité ne peuvent obtenir, il le donne aux humbles.
Après avoir lu avec attention les interprètes sacrés, il faut qu'il rumine soigneusement leurs explications, qu'il les considère attentivement, et qu'il mette en ordre ce qu'il aura trouvé; qu'il imprime aussi dans son cœur, par une méditation attentive et affectueuse, cette doctrine sacrée, et qu'il enrichisse son àme des trésors de Dieu et de ceux des saints Pères amis de Dieu. Qu'il se souvienne d'-en confier la clef à Dieu, et de lui recommander la garde *de son cœur, comme d'une arche sacrée où est renfermée la doctrine céleste, afin qu'il puisse dire vraiment avec le prophète royal : « In corde meo abscondi eloquia tua, ut « non peccem tibi -. »
2 p^al. cxviii, H.
Étant ainsi enrichi des biens de Dieu, si quelquefois il se laisse vaincre par le démon, ce qui peut arriver à cause de la faiblesse humaine, qu'il s'humilie aussitôt, qu'il en fasse pénitence, et qu'il recoure à la confession comme à une ancre assurée.
Que le prédicateur aussi se souvienne qu'il porte le trésor de la science dans un vase bien fragile i; qu'il prie instamment Dieu de vouloir bien le prendre sous sa garde, afin que ce trésor soit en sûreté contre les tentatives du démon et de la vaine gloire, à l'exemple de saint François d'Assises, qui disait souvent à Dieu : Soyez vousmême, Seigneur, le gardien des trésors que vous m'avez donnés; car je sais que je suis un voleur, et que si vous ne veillez pas sur moi, il m'arrivera de les voler ou de les livrer à l'ennemi. « Gustodi, Domine, tuos ipse thesau- « ros ; cognovi enim farem me esse, alioqui eos ipse vel furto auferam, vel hosti tradam. »