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CHAPITRE IV

De la disposition du discours.

Il est nécessaire que le prédicateur mette en ordre les choses qu'il aura lues et méditées. On ne saurait dire combien l'ordre et la disposition aident la mémoire. Car le prédicateur a beau amasser beaucoup de matériaux et apporter en chaire un riche assemblage de connaissances diverses ; si tout cela est brut, mal digéré et sans ordre, il ne pourra s'énoncer que confusément, et loin d'être utile à ses auditeurs, il ne sera pour eux qu'un sujet d'ennui. Les uns ne le comprendront pas, les autres ne retiendront pas ce qu'il aura dit; et les vérités chrétiennes, présentées et sans ordre et sans choix, n'auront pas la force de persuader et de toucher les cœurs.

Dieu, dans la création de l'univers, et un architecte, dans la construction d'une maison, nous apprennent la nécessité de procéder avec ordre, pour faire descendre l'Esprit saint dans le cœur des fidèles par le moyen de la prédication.

Dieu créa d'abord (c'est ainsi qu'on le pense), la matière première, sans aucune forme; après cela il fit la lumière et la terre et les autres choses qui sont les ornements de la matière et qui lui donnent de l'éclat, et il mit chaque chose à sa place avant de créer l'homme.

C'est ainsi, je crois, que le prédicateur doit faire; il faut qu'il choisisse d'abord son sujet, qu'il se trace ensuite un plan, qu'il y fasse entrer une idée générale des instructions qu'il veut donner et des choses qu'il veut persuader, qu'il cherche ce qu'ont enseigné sur cet objet les saints Pères, qu'il médite l'Évangile ; et après cela , qu'il place chaque chose à son rang et mette tout en bon ordre ; que chacune des parties tende au but commun et y soit dirigée avec sagesse et intelligence.

Pour cela, qu'il ait sous la main un grand nombre de lieux communs , qui lui fournissent l'abondance des maximes, le poids des autorités, la force des preuves, les métaphores, les tropes et autres figures, les exemples de l'Écriture sainte , les histoires, les comparaisons. Il y a plusieurs ouvrages où ces lieux communs se trouvent réunis; mais il sera bien plus utile au prédicateur d'en faire lui-même une collection qui soit le fruit de ses veilles et de ses travaux.

Qu'il prenne garde néanmoins de ne point sortir de son sujet, et qu'il sache bien que les choses les plus agréables et les plus utiles quand elles sont bien placées, cessent de plaire et de faire impression lorsqu'elles sont présentées hors de propos.

Les passages des prophètes bien développés servent beaucoup à instruire , ils excitent l'admiration et produisent de grands fruits, surtout lorsque les auteurs sacrés nous représentent Dieu entrant en discussion avec les hommes et leur reprochant leurs crimes. Les prophéties surtout que nous voyons accomplies dans la loi de grâce , touchent vivement les auditeurs.

11 sera bon de temps en temps d'expliquer l'Évangile du jour par ordre, et chaque texte successivement, en ayant soin d'en faire ressortir de toutes parts des leçons '1'^ morale; car c'est à la pratique des vertus principale-

ment que tout le travail de Torateur chrétien doit se rapporter. D'autres fois, après avoir paraphrasé TÉvangile, il sera bon de choisir un texte ou une maxime de FÉvangile, qui, développée avec clarté, fournira une ample matière à Tinstruction des auditeurs.

Au reste, dans ces sortes d'instructions il peut y avoir autant de genres différents que d'esprits et de personnes; puisque non-seulement ce qui plaît aux uns déplaît quelquefois aux autres, mais encore nous approuvons sou veut un jour ce que nous désapprouvons le lendemain, eu sorte que ce qui nous plait au moment de la composition, / nous le rejetons le jour suivant.

Il est prudent d'écrire ses sermons, dangereux d(^ ne pas le faire, et très-avantageux dans la suite de l'avoir fait.

Quant à la manière de le faire, elle varie suivant les personnes; les uns ne font qu'une espèce de compendium, et se contentent de noter les points principaux, d'autres écrivent leurs sermons tout du long, et n'osent pas parler en public sans confier leurs discours au papier, pour les apprendre en entier de mémoire, ce qui est très-pénible . et se pratique plutôt par de timides commençants que par ceux qui ont déjà de l'expérience dans le ministère de la parole. Il me parait en effet que de se lier ainsi aux paroles, c'est ralentir la force du discours et en arrêter le feu et la véhémence, et que le prédicateur qui s'y astreint reprend les vices avec moins de liberté et moins de hardiesse, et parle avec moins de force, parce qu'il ne peut pas suivre les mouvements que l'esprit de Dieu lui inspire dans le temps du sermon, et qui sont souvent plus capables de toucher et plus adaptés aux dispositions actuelles des auditeurs. 11 y en a d'autres qui tiennent le milieu entre ces deux genres, et j'approuve leur méthode; ce sont ceux qui renferment dans une seule page, d'une

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manière méthodique et abrégée, le sujet sur lequel ils doivent prêcher, qui môme y ajoutent les paroles les plus propres à rendre leurs pensées, et qui disposent le tout avec ordre ; ils ont ainsi un champ plus libre pour, lorsqu'il s'en offre l'occasion, développer les parties du discours et pour donner carrière à la force de Féloquence, et à la chaleur d'un discours vif et animé, où tout coule de source, et qui n'étant point attiédi par les efforts de la mémoire, est bien plus propre à faire impression sur les auditeurs. C'est, à mon avis, la méthode la plus sure et la plus usitée. Il ne faut point se servir de phrases, ni de paroles, ni de manières de parler, qui sentent l'affectation et qui soient trop recherchées; cet excès dans la politesse du langage dessèche la dévotion du prédicateur et de l'auditeur; mais il faut aussi éviter d'employer im langage négligé, trivial, rude, barbare, suranné. Que l'on ait donc soin de châtier son style, de sorte que tout juste appréciateur n'y trouve rien à reprendre.

Après avoir écrit son sermon, il faut le répéter quelquefois, non-seulement pour le graver dans sa mémoire, mais pour régler son geste, le ton de sa voix et tout le reste de son extérieur avant de paraître en public, surtout si nous n'avons pas reçu de la nature ou acquis par l'art la faculté de prêcher avec grâce, et que nous n'ayons pas l'usage de la chaire.

Il y en a qui, pour aider leur mémoire, se servent de signes ou images, dont certaines gens ont composé une science qu'on appelle mémoire artificielle, et qu'on prétend être à l'usage des orateurs ; mais j'ai vu souvent que le nombre de ces signes, loin de soulager la mémoire, ne fait que l'embarrasser ; il convient donc aussi en cela de suivre un juste-milieu : il faut faire sur la marge de son cahier, dans six ou huit endroits principaux de son discours, des marques, comme par exemple des croix, des n. 12

lettres ou des numéros, sur lesquels la mémoire puisse se reposer; en sorte que si, comme il arrive souvent, les choses qu'on avail apprises échappent de la mémoire, ou qu'on se trouble pendant la prédication, on puisse avoir recours à ces marques, comme on jette l'ancre dans la mer pour empêcher le vaisseau d'être le jouet des vents.

Le temps le plus favorable pour apprendre un discours, c'est la veille, sur le soir ; avant de nous livrer au repos de la nuit et à un sommeil nécessaire, afin qu'à notre réveil les idées imprimées à notre esprit se présentent aussitôt à nous. Il faut qu'à notre lever, nous redemandions à notre mémoire ce que nous n'avions fait pour ainsi dire que lui confier la veille.

Le prédicateur pourra très-bien aussi prendre pour son sujet d'oraison du matin, la matière même de son discours, afin de bien se persuader lui-même des vérités dont il s'efforcera de persuader ses auditeurs. Car jamais l'orateur n'entraîne avec plus de facilité ses auditeurs dans ses sentiments, que lorsqu'il en est fortement pénétré luimême.

Tl ne faut pas moins apporter de soin à ce que l'on doit taire, qu'à ce qu'on doit dire.

Quand il s'agit donc d'une chose controversée et de quelque importance, qu'il n'ait pas l'imprudence de contredire les enseignements de la théologie scolastique. Si, comme cela peut arriver, il laissait échapper sans réflexion quelques paroles ou quelques propositions peu exactes dans les termes, et qui pussent être prises en mauvaise part, aussitôt, avant d'aller plus avant, il faut qu'il explique d'une manière claire dans quel sens il l'entend, de peur que les fidèles ne soient choqués et scandalisés , s'imaginant que le prédicateur a de mauvais sentiments en matière de religion ^ ; car le prophète a dit,

^ Tl me semble qu'il y a \m autre inconvénient plus ordinaire, c'est

en parlant de la parole de Dieu : «Eloquia Domini elo- « quia casta. » Les discours du Seigneur sont des discours exempts de toute tache *.

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