CHAPITRE H
Des obstacles qui nous empêchent d'atteindre le but de la prédication.
Le premier est de n'avoir pas une intention pure. Malheur au prédicateur qui cherche hi louange, au lien de chercher uniquement la gloire de Dieu et Tutilité des auditeurs î Un tel motif non-seulement diminue ou détruit en entier le mérite d'une si grande œuvre ; mais on ne saurait croire combien en s'égarant ainsi par rapport à la fui, on altère et corrompt les moyens, c'est-à-dire combien on rend la parole de Dieu peu profitable. Si ceux qui cherchent ainsi les louanges réussissent à s'attirer les applaudissements par l'élégance de leur style, par la beauté de leur débit ou par quelque autre qualité naturelle, le succès les rend tous les jours plus vains, plus ditliciles à écouter les avis, plus attachés à leurs sentiments. Si au contraire ils ne réussissent pas, on ne peut dire combien, se voyant frustrés de leur espérance, ils deviennent lâches, découragés , mélancoliques. Au contraire, ceux qui ont une intention droite, quelque médiocre que soit le talent qu'ils aient reçu du Seigneur, ils l'emploient tout entier à son service et au salut des âmes; les bons succès ne les enflent point, le mauvais succès ne les décourage pas; ils plantent, ils arrosent, et ils laissent au Seigneur à donner l'accroissement qu'il jugera à propos ; ils sont toujours contents et remplissent leurs fonctions avec une ardeur toujours nouvelle. Aussi, Dieu bénit souvent leurs travaux par des fruits étonnants, et il n'est pas rare de voir une petite semence produire entre leurs mains une abondante moisson.
Le second obstacle est l'application à des études mal choisies. On se rendra habile dans la connaissance des
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auteurs profanes, des histoires, des poètes; on apprendra les mathématiques, la médecine, Tastronomie ; on ne rougira même pas^e faire parade d'une science qu'il serait plus glorieux à un prédicateur religieux de ne pas avoir.
Le troisième obstacle est une étude mal réglée et pleine d'inconstance; on parcourt çà et là différents articles d'un livre sans s'arrêter nulle part, on ne creuse pas pour en tirer les trésors qui y sont renfermés, et ainsi on perd beaucoup de temps, et on ne meuble point sa tète des connaissances approfondies qui sont cependant nécessaires à un prédicateur.
Le quatrième obstacle est de se borner à lire l'Écriture sainte, au lieu de la méditer attentivement et à loisir. Par là, les richesses qui y sont cachées se trouvent perdues pour nous, et nous citons ces livres divins d'une manière languissante et superficielle, parce que nous ne savons pas développer les sens admirables qui y sont conteuus.
Le cinquième obstacle est de parcourir les Pères rapidement, et sans nous attacher à en tirer des matériaux dont nous puissions dans la suite faire usage. Je ne puis m'empêcher ici de relever l'erreur grossière de quelquesun3«.qui, après avoir formé dans leur tète un plan de sermon tel quel, et avoir déterminé les idées qu'ils veulent y faire entrer, parcourent les saints Pères uniquement pour trouver de quoi appuyer leurs propres imaginations. Ne serait-il pas bien plus utile et plus convenable que nous puisassions dans ces sources augustes les eaux dont nous arroserions ensuite les cœurs de nos auditeurs, en nous formant à l'école des saints Pères, en nous remplissant de leurs pensées solides et profondes, et en apprenant d'eux et les vérités qu'il importe de faire connaître et la manière dont il fimt les développer?
Le sixième obstacle est une ostentation de mémoire
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qui a lieu, 1° lorsqu'on surcharge un sermon de traits tirés de l'histoire profane, au lieu que ces traits doivent être rares et seulement pour piquer les chrétiens d'une noble émulation à la vue des exemples de vertu que nous ont donnés les païens mêmes; 2° c'est encore un défaut d'entasser dans un sermon des textes de l'Écriture et des Pères, en se bornant à les citer sans s'appliquer à développer et à inculquer les grandes maximes qui y sont contenues. Cela est bon dans un livre où on indique à un prédicateur les textes dont il peut se servir; mais il faut dans un sermon ne présenter cette nourriture que bien préparée et comme bien mâchée pour que l'auditeur puisse la digérer facilement.
Le septième obstacle se trouve dans la lecture de certains sermonnaires, pleins de pensées vaines et futiles, qui ont quelque chose de brillant, une apparence d'éclat, mais ([ui dans le fond n'ont rien de solide; leurs auteurs paraissent s'y plaire à proportion qu'elles sont plus nouvelles et plus extraordinaires, comme si leur génie seul avait été capable d'enfanter de si belles conceptions. Il se trouve quelquefois de jeunes prédicateurs qui se laissent tellement éblouir par ce faux éclat, qu'ils croient employer leur temps plus utilement à lire ces sermons, qu'à lire les ouvrages des saints Pères, parce, disent-ils, ils ne trouvent point dans ces derniers de semblables pensées, et ils ont du moins raison de reconnaître que les Pères sont bien éloignés d'écrire de ce style : le style des Pères est plein de choses sagement pensées ; leurs preuves sont claires et frappantes; l'onction du Saint-Esprit se fait sentir dans leurs écrits; ils ne cherchent pas à étonner les auditeurs par la singularité des pensées, mais à les entraîner par la force de la vérité; et comme leurs discours vont au cœur, ils ont le don de plaire^ parce qu'ils ont celui de persuader.
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Le Imitième obstacle est un style plein d'ornements recherchés et affectés. Que dire en effet d'un prédicateur qui entasse épithètes sur épithètes, dont les phrases sont poétiques et les tours pleins d'élégance, qui emploie des métaphores trop fréquentes et trop audacieuses, qui se sert de longues périphrases pour éviter d'appeler les choses par leur nom simple et naturel, qui se plait à faire des énumérations sans fm et à répéter d'une manière ce qu'il a déjà dit de l'autre, qui hérisse son style tantôt de vieux mots qu'il veut rajeunir, tantôt de mots nouvellement inventés par des poètes ou d'autres écrivains modernes ? Que dire de ce prédicateur, sinon qu'il s'écarte entièrement, non-seulement de ce qui convient à un orateur chrétien, mais même des règles qui nous ont été tracées par les maîtres de l'éloquence profane. Je pourrais citer Aristote, Gicéron, Sénèque, qui disent tous que les discours d'un philosophe ne doivent point être chargés d'ornements, qu'ils doivent être graves et pleins de dignité. Je me contente d'un trait rapporté parPlutarque. On demandait au philosophe Mélanthius ce qu'il pensait de la tragédie de Diogène. Il répondit qu'elle était tellement obscurcie par les paroles, qu'il n'avait pu parvenir à voir les choses, marquant par là qu'un style trop chargé d'ornements offusque les yeux des auditeurs et les empêche de voir le fond des choses.
Mais que faut-il donc penser de certains prédicateurs qui se plaisent à dire des choses que les auditeurs ne peuvent comprendre, et qui croient que plus ils sont inintelligibles, plus ils sont dignes d'admiration ? Qu'en dire, sinon qu'ils sont dignes du mépris des hommes sensés, qui est d'ordinaire la juste punition de l'abus qu'ils font de la parole de Dieu ?
Le neuvième obstacle est de vouloir faire entrer dans nos discours des choses que nous avons lues ailleurs et
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(|Lii nous plaisent, lors même que ces choses ne cadrent pas avec le reste du sermon; car les auditeurs intelligents, ({ui s'en apercevront aisément, jugeront qu'ily a bien peu d'étoile dans ce prédicateur, puisqu'il est obligé d'en aller chercher ailleurs de si mal assortie.
Le dixième obstacle est une prédication superticielle dans laquelle on parle d'une manière vague sur l'évangile du jour ou sur toute autre matière, au lieu qu'en montant en chaire il faut toujours se proposer un sujet particulier qu'on veuille persuader à ses auditeurs, et tendre là constamment en exposant et développant clairement son sujet, en l'appuyant sur de bonnes preuves, en posant des principes dont Ton fasse ensuite des applications justes, et tout cela d'une manière propre à faire naître dans l'auditeur les sentiments dont ont veut le pénétrer. Autrement la prédication ne produira aucun fruit. Le prédicateur aura erré à l'aventure et frappé en l'air sans avoir de but où il dirigeât ses coups; les auditeurs s'en retourneront vides, et ne remporteront du sermon ni un esprit instruit ni un cœur touché.
Le onzième obstacle au succès de la prédication a beaucoup de rapport avec le dixième ; c'est de ne pas ruminer assez ce que l'on doit dire. Il y en a qui croient avoir bien prêché quand ils ont parlé d'une foule de choses différentes; ils s'imaginent que c'est même là faire preuve d'une vaste science et d'une heureuse abondance, comme si la véritable abondance, la seule qui puisse rendre la parole de Dieu fertile, n'était pas de bien savoir envisager les ditférents rapports de l'objet qu'on traite, de les classer par des divisions exactes, de prouver chaque chose avec beaucoup de clarté et de force, d'insister sur ce qu'on veut persuader à l'auditeur, de faire naître en lui les sentiments qu'on veut lui inspirer, en un mot, de convaincre son esprit et de toucher son cœur. Voyez dans le très-
excellent maître saint Jean Chrysostome le modèle d'une véritable fécondité : il insiste sur les articles qu'il se propose d'inculquer à ses auditeurs; il les développe par des exemples bien choisis; il les explique par des métaphores ingénieuses; il les prouve par des arguments, soit a majori adjninus, soit par d'autres; il en montre les avantages, la nécessité, le plaisir, la facilité, etc. ; il cite à propos des textes de FÉcriture, les étend, en fait sentir la force : voilà rhomme vraiment éloquent.
Le douzième obstacle, c'est de vouloir imiter en tout les prédicateurs qui ont une grande réputation; car ce qui convient à un prédicateur ne convient souvent pas à un autre, à cause de la différence d'âge, de tempérament, d'esprit; ce qui a fait dire à saint Augustin qu'il n'y a de véritable éloquence que celle qui convient à la personne qui parle.
Un autre inconvénient de cette imitation, c'est de prendre pour juge de la bonté du prédicateur les applaudissements du peuple, qui souvent se trompe et fait plus de cas de certaines qualités brillantes que de celles qui sont véritablement estimables. C'est pourquoi saint Grégoire de Nazianze, saint Augustin, saint Jérôme, disent que la bonne prédication n'est pas celle d'où les auditeurs se retirent en louant le prédicateur, mais celle d'où ils sortent en pleurant leurs péchés et en formant une sincère résolution de mener une meilleure vie.
Le treizième obstacle, c'est la bonne opinion de soimême et l'attache à son propre jugement, d'où il arrive qu'on refuse de déférer aux avis qui nous sont donnés, sous prétexte que ceux qui nous les donnent ne sont pas eux-mêmes d'habiles prédicateurs; au lieu qu'il faudrait faire attention que , de même qu'il n'est pas nécessaire d'être habile peintre pour remarquer les défauts les plus saillants d'un tableau, il n'est pas nécessaire non plus
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d'être un grand prédicateur pour s'apercevoir des défauts les plus remarquables d'un sermon.
Le quatorzième obstacle, ce sont des habitudes défectueuses contractées dès la jeunesse. Car, comme l'habitude devient alors semblable à une seconde nature, il est bien difficile de s'en corriger. Il se trouve quelquefois des personnes qui ne veulent pas avertir un jeune prédicateur, dans la crainte de le décourager. C'est lui rendre un bien mauvais service. Encouragez-le, à la bonne heure, en louant ce qu'il a de bon, mais avertissez-le aussi de ce qu'il a de défectueux, tandis qu'il est dans un âge où l'on peut facilement se corriger.
Le quinzième obstacle, c'est lorsqu'on n'est pas profondément touché soi-même des choses qu'on va prêcher. Car il est impossible de faire impression sur l'auditeur s'il n'est pas persuadé que vous parlez du fond du cœur.
Le seizième obstacle , c'est lorsque le prédicateur ne se prépare pas au sermon par la prière. Car ne doit-il pas demander à Dieu, et la grâce de bien exposer la parole divine, et le don de docilité pour ses auditeurs, en sorte que que la parole de vérité entre dans leur cœur, y germe, et y porte des fruits abondants?