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LETTRE A UN RELIGIEUX DE SES AMIS

Très-révérend Père ,

J'ai reçu la lettre dans laquelle vous m'annoncez que ce que j'ai dit, en parlant des missions, sur le style des discours de la chaire, a été critiqué par un homme de lettres, qui prétend que ce style doit être à la vérité clair et net, mais qu'il ne doit pas s'abaisser jusqu'à être populaire, comme je l'ai avancé; que cela ne convient pas à la chaire, et que c'est avilir la parole de Dieu. Ce langage me surprend et m'étonne ; et pour me servir des droits que l'amitié m'accorde, je vous dirai même que j'ai été scandalisé de vous voir ajouter que cette opinion vous semblait raisonnable, vous fondant sur ce que le sermon doit avoir tout ce qui convient au discours, et qu'une des conditions principales du discours est de plaire à ceux qui l'entendent ; qu'en conséquence , comme l'auditoire est composé et d'ignorants et de savants, qui en sont la partie la plus respectable, on doit parler de manière à plaire à

ces derniers, et à ne pas leur causer du dégoût et de l'ennui par une mamière de prêcher triviale et populaire.

Or, pour Yous dire pleinement ce que je pense sur ce point, ou plutôt ce qu'en pensent tous les hommes savants et pieux, comme je vous le prouverai dans la suite, et pour répondre aux objections qu'on pourrait me faire^ il me suffit de répéter ce que j'ai dit à l'endroit que vous me citez. Remontons aux principes de la chose. D'abord, il n'y a pas de doute que ce ne soit par le moyen de la prédication, que le monde s'est converti du paganisme à la loi de Jésus-Christ. « Quomodo autem, » dit l'Apôtre, « audient (( sine prœdicante? Ergo fides ex auditu, auditus autem « per verbum Christi ^ » Or, comme c'est par le moyen de la prédication que la foi s'est propagée, c'est encore par le même moyen qu'elle se conserve, et qu'on porte les chrétiens à vivre selon les maximes de la foi ; car il ne suffit pas aux iidèlcs de savoir ce qu'ils doivent faire pour se sauver, il faut encore qu'ils entendent la parole de Dieu, pour se rappeler les vérités éternelles, apprendre quelles sont leurs obligations, et faire usage des moyens convenables pour opérer leur salut. C'est pour cela que saint Paul recommandait tant à Timothée de prêcher, d'instruire le peuple de ses devoirs : « Preedica verbum, « insta opportune, importune; argue, obsecra, increpa in « omni patientia et doctrina -. » Dieu l'avait déjà ordonné au prophète Isaïe : « Clama, ne cesses, quasi tuba exalta « vocem tuam, et annuntia populo meo scelera eorunK.» Il dit aussi à Jérémie : « Ecce dedi verba mea in ore tuo : c( ecce constitui te hodie super geiites, ut destruas % etc.» Le Seigneur en a fait aussi un ordre exprès aux apôtres et à tous les prêtres qui sont appelés à la prédication : c( Euntes in mundum docete omnes gentes... servare

. 1 Rom., X, 14, 27. — M xiiii., iv, 2. — ^ Isai., LViii, 1. — * Jerem., i, 9.

SAINT LIGUORT. 259

({ omnia quïeciimque niandavi Yobis ^ » Et s'il est un pécheur qui se perde à défaut de prédicateurs qui le rappellent dans la droite voie, Dieu en demandera compte aux prêtres qui pouvaient l'instruire et qui ne l'ont pas fait : ({ Si dicentc me ad impium : morte morieris; nonanuun- « tiaveris ei... ipse impius in iniquitate sua morietur ; sanguinem autem ejus de manu tua requiram -. »

Mais venons-en à notre sujet. Voici que j'ai dit : Quand l'auditoire est composé de gens de lettres et d'ignorants, le sermon (sous ce nom je ne comprends ni les oraisons funèbres, ni les panégyriques, dont je parlerai dans la suite), le sermon, dis-je, doit être d'un style simple et populaire. Cette proposition ne vient pas seulement de moi; elle vient encore du célèbre Muratori, qui fut, de l'aveu de tout le monde, un des premiers savants de notre siècle. Sans doute que ce n'était pas par ignorance que cet homme célèbre proscrivait de la chaire le style relevé et sublime. Tout le monde sait, et surtout ceux qui ont lu ses ouvrages, quels furent ses talents et ses connaissances, et combien il était versé dans la langue italienne. C'est dans son livre d'or, intitulé : De l'Éloquence populoire, livre qui est si répandu, qu'il avance la proposition en question, et l'établit si savamment. Je vais recueillir ici en abrégé ce qu'en divers endroits il a écrit de plus concluant et de plus précis sur cette matière. Et pour qu'on ne m'accuse pas de lui attribuer ce qui ne lui appartiendrait pas, je transcrirai ses propres mots, me permettant tout au plus défaire quelques petites abréviations pour la clarté et l'intelligence du sens de l'auteur, et je citerai en même temps les endroits de son livre où sont contenus les traits que je citerai.

Au chapitre II, il distingue deux sortes d'éloquence :

^ Alatth., xvni, 10, 20. — ^ Ezccli., m, 18.

iOO MÉTHODE GÉ.NÉKALE UE OATÉGUISME.

l'éloquence sublime et Va populaire ; et en parlant de ceux qui professent l'éloquence sublime, il dit : « Vous trouvez dans leurs raisonnements une grande science théologique, des réflexions fines et délicates, des Heurs de toute sorte, pointes d'esprit, amplifications pompeuses, un style relevé, des périodes bien tournées, des tropes multipliés, et des figures fréquentes ; en un mot, vous y trouvez tout ce qu'on admire dans les plaidoyers des anciens orateurs profanes. Ces ornements et ces embellissements ne servent qu'à faire perdre à la parole de Dieu toute sa force et sa beauté. Nous appelons éloquence populaire, celle dont se servent les véritables ministres du Seigneur, qui, pour se mettre à la portée du peuple , savent descendre jusqu'à lui, et lui parler de manière à être compris de tout le monde. S'agit-il d'une doctrine sublime et profonde, ils en font l'analyse, et la présentent dans le dernier détail, se figurant être un de ceux qui les écoutent, et qui n'ont jamais fait de pareilles études. Le tissu de leurs raisonnements n'est pas composé de ces longues périodes qui exigent de l'auditoire une trop grande contention d'esprit pour saisir l'ensemble de tant de paroles artistement entrelacées, et dont le commencement est si éloigné de la fin. Ils se servent, au contraire, de courtes périodes, et ne font point parade de traits brillants. »

Dans le chapitre IV, il dit que, dans les villes mêmes, quand on prêche au peuple, il faut préférer l'éloquence populaire à l'éloquence sublime. Voici comment il s'explique : « Dans les villes, une grande partie du peuple assiste aux sermons. De tout ce peuple, il n'y en a pas ordinairement le tiers qui soit à même de comprendre ce qu'on dit : le reste sont des gens ignorants qui ne comprennent pas les discours relevés et sublimes. Or, le prédicateur qui fait des raisonnements relevés, ne satisfait que l'avidité du petit nombre, et laisse la plus grande

SALNT LlGLOUi. :2(3l

partie de l'auditoire sans instruction. Cela étant, je vous demande, le Seigneur pourra-t-il se contenter que le petit nombre soit instruit, tandis que la plus grande partie restera sans instruction? ou plutôt ne demandera-t-il pas compte au prédicateur de Tinstruction dont il prive et ceux qui viennent au sermon et ceux même qui n'y viennent pas, parce qu'il ne se met pas à portée d'être entendu d'eux? Ignore-t-on que saint Paul a dit : « Sapientibus et « insipientibus debitor sum ^? » Il en est de même de tout prédicateur. »

Dans le chapitre V , il dit : « L'éloquence populaire peut également servir et plaire aux personnes instruites. Si un prédicateur fait des sermons pompeux et magnifiques, on ne sera attentif qu'à ce qui plaît, on l'admirera, mais on ne fera aucun retour sur soi-même. S'il parle pour se faire entendre de tout le monde, tous ses auditeurs , savants et ignorants, en profiteront, et il ne perdra pas même le tribut des louanges qu'il mérite ; si les savants n'admirent pas son éloquence, ils loueront du moins sa ferveur et son zèle, qui le portent à se mettre à la portée de tous, afin d'être utile à tous, et lui font préférer le bien des âmes à un vain étalage de bel esprit. Telle est la vraie gloire à laquelle doit aspirer l'orateur sacré. D'ailleurs, les savants eux-mêmes, s'ils désirent de retirer quelques fruits du sermon, recherchent non les prédicateurs qui ne pensent qu'à l'esprit, mais ceux qui travaillent vraiment à guérir les âmes. Ainsi, dès que l'on sait qu'il y a un prédicateur qui est simple dans ses discours, tous y accourent, savants et ignorants, parce que chacun y trouve ce pain céleste dont il a besoin. En ellêt, pourquoi voit-on les gens instruits se rendre aux exercices spirituels, et en retirer plus de fruit que des ser-

1 I\om., I, 14.

i262 MÉTHODE GÉNÉRALE DE CATÉCHISME.

nions? C/est que dans les exercices, on y présente les vérirités toutes nues. 11 est vrai qu'on met plus d'éloquence dans les sermons, mais cette éloquence doit être profitable à tout le monde, au savant comme à l'ignorant ; et c'est en quoi il faut plus de vrai talent, que pour plaire seulement aux personnes instruites. »

Dans le chapitre Yl, il s'exprime ainsi : u Les préceptes de la rhétorique s'accordent très-bien avec l'éloquence populaire, puisque les prédicateurs ne se servent ordinairement que du genre délibératif, ayant pour but, dans tous leurs sermons, d'inspirer au peuple l'amour de la vertu et l'horreur du vice, et de l'instruire en même temps. )) 11 cite ensuite ce passage de Quintilien : « Apud « populuiu, qui ex pluribus constat indoctis, secundum c( communes magis intellectus loquendum '. » Le peuple est composé pour la plupart de gens ignorants; si vous remplissez vos discours de doctrines et de réflexions abstraites, si vous vous servez d'expressious et de phrases éloignées du langage ordinaire, quel fruit pourrez-vous espérer d'un peuple qui ne vous comprendra pas? Quintilien dit encore : « Otiosum sermonem dixerim, quem c< auditor suo ingenio non intelligit ^ » Ainsi, c'est agir contre les règles de la véritable éloquence que de négliger de se mettre à la portée de tous les auditeurs, pour ne se faire entendre que des gens instruits, comme si l'on avait honte d'être aussi compris des pauvres gens, qui n'ont pas moins de droit à la parole de Dieu que les premiers. D'autant plus que le prédicateur est tenu de parler à chacun de ses auditeurs en particulier , comme s'il n'y en avait pas d'autres qui l'écoutassent, parce que chacun se rend au sermon pour être retiré du mal et porté au bien. Certainement le prédicateur qui, par la sublimité de ses

laisoiuioiiients, dédaigne de se faire comprendre de tout le monde, trahit et les intentions du Seigneur, et son devoir , et les plus chers intérêts de la plupart de ses auditeurs. « Quod enim prodest, » dit saint Augustin, u dictionis integritas, quam non sequitur intellectus auc( dientis? »

Dans le chapitre YII, il dit : « Les traits d'esprit et les agréments ne doivent pas non plus être bannis de l'éloquence populaire. Toute la difiérence consiste en ce que l'éloquence sublime ne plait qu'aux savants, tandis que l'éloquence populaire plait à la fois aux savants et aux ignorants. De plus, les figures, la distribution des parties, et les autres préceptes de l'art oratoire conviennent aussi à l'éloque populaire. Le travail y est nécessaire, mais il doit être caché, comme dans le discours familier d'un père de famille qui veut corriger ses enfants, ou d'un bon supérieur qui s'adresse à ceux qui sont confiés à ses soins. Le prédicateur doit parler au peuple de la même manière qu'un habile homme le ferait pour persuader en particulier un homme du commun. De la sorte il fera autant d'impression sur le savant que sur l'ignorant. En outre, l'éloquence populaire peut plaire à toutes les classes de la société. Il y a deux sortes de plaisir qu'on peut éprouver en entendant la parole de Dieu. Le premier consiste à remarquer les beautés, les ornements, les réflexions fines et délicates, les périodes bien tournées et les autres artifices du discours, qui font qu'on s'écrie : quel bon prédicateur! quel habile homme! L'autre consiste à être touché et à recevoir de salutaires impressions du discours du prédicateur; vous aurez entendu le sermon en pure perte, si vous n'y avez éprouvé que le premier de ces plaisirs. Ce n'est que dans l'intention de devenir bon ou meilleur qu'on doit y assister; et c'est en cela que consiste le véritable, le solide plaisir. Or, c'est précisément là celui qu'on

peut goûter facileiiient en entendant le prédicateur populaire, parce que tous sont attentifs à ce qu'il dit, à la force de ses raisons, sa\is être distraits par la considération des ornements et des beautés de Torateur bel esprit. »

Dans le même chapitre, Muratori parle de l'éloquence des saints Pères. Venant à saint Pierre Ghrysologue, il le loue pour sa clarté, mais il ajoute: « Toutefois, ayant mis tous ses soins à rendre son style fleuri, en le parsemant d'antithèses et de réflexions ingénieuses, il parvint bien à charmer ses auditeurs, mais il ne réussit ni à les convaincre, ni à toucher leurs cœurs. Il est vrai qu'il s'est acquis le titre de Chry^oloijuc, qui veut dire orateur d'or; mais on pourrait douter s'il le mérite. » Parlant ensuite des autres Pères de l'Église, il dit au chapitre VIÏI : c( Les premiers et les plus célèbres Pères de l'Église ont préféré l'éloquence populaire à l'éloquence sublime. J'en vais citer trois des plus remarquables , savoir : saint Basile, saint Jean Ghrysostome et saint Augustin. Saint Basile étudia l'éloquence à Athènes sous Libanius. On trouve dans ses homélies, non un style pompeux, mais un style clair et uniforme ; et l'on voit qu'il n'avait d'autre but que le salut du prochain. Saint Augustin faisait de même, quoiqu'il fût à la fois et bel esprit et grand rliéteur; il ne visait aussi qu'à se faire entendre de tout le monde. Dans ses sermons, il est familier, pathétique, précis et serré; il emploie les interrogations et les ligures du genre de celles dont les hommes se servent habituellement. L'esprit de ce grand homme se décelait à tout moment, mais son langage ingénieux ne servait qu'à éclaircir les matières les plus obscures, de sorte que ses réflexions étaient comprises de tout le monde sans exception. Mais c'est surtout dans saint Jean-Chrysostome que nous avons un modèle parfait du vrai prédicateur. Il a un talent merveilleux pour instruire, convainere et toucher, sans se répandre ja-

SAINT LIGLORl. iiOo

mais en paroles ou en pensées ingénieuses pour plaire ; et l'auditeur en retire toujours le plaisir d'avoir appris ce qu'il doit l'aire ou ce qu'il doit éviter pour vivre chrétiennement. Gela suffit pour nous faire reconnaître les avantages de l'éloquence qui sait si bien manier Targument, qu'il parvient à convaincre l'esprit et le cœur des savants et des ignorants. Saint Ephrem, saint Grégoire de Nysse, saint Grégoire le Grand, saint Maxime et saint Gaudence suivirent la même route. 11 est vrai que saint Ambroise parlait très-souvent d'une manière abstraite, mais il ne nous reste aucun des sermons qu'il faisait au peuple. Ces sermons, il les réduisait ensuite en tout autant de traités ou de livres, les embellissant et les ornant, jusqu'à faire disparaître leur simplicité primitive. D'ailleurs, saint Augustin atteste que ce saint archevêque prêchait au peuple d'une manière utile et prolitable. »

Jusqu'ici Muratori a parlé des sermons c[ui se font à la lois pour les savants et pour les ignorants; mais, en parlant de ceux qui ne se font que pour la dernière classe du peuple^ voici comment il s'exprime au chapitre XII : « Les prédicateurs de village et ceux qui sont chargés d'instruire le bas peuple dans les villes, doivent non-seulement s'abstenir de l'éloquence sublime, mais ils sont même tenus Aq. préférer (notez bien ceci) V éloquence la plus populaire^ même la plus basse, afin de mettre leur langage à la portée de la grossière intelligence de leurs auditeurs. 11 faut qu'alors le prédicateur se ligure d'être lui-même un paysan à qui quelqu'un veut enseigner ou persuader quelque chose. C'est pourquoi il doit en pareil cas se servir plus que jamais du style et des raisonnements familiers, ne pas construire de longues périodes, mais s'énoncer d'une manière concise, et quelquefois par demandes et par réponses. Tout l'art de pareils sermons doit consister à trouver Ips mêmes expressions et les mêmes figiTres qui ont cou-

tuine de faire impression dans le langage ordinaire de la société, sans donner cependant dans rextrêmc bassesse. Saint Augustin dft en parlant des prédicateurs : « In oni- (( nibus sernionibus suis maxime, ut intelligantur, elaboc( rent, ut (aut n^ultum tardus sit, qui non intelligat) non c( in nostra locutione sit causa , quod dicimus, quod non « possit intelligi ^ » Pour la même raison, il faut s'abstenir des réilexions subtiles et sublimes. Il yen a qui, prècbant aux pauvres gens, citent une longue série de textes des saints Pères, ou bien quelque beau trait de théologie scolastique, et croient après cela avoir fait un chef-d'œuvre. Mais, je le demande, quel fruit en auront retiré de tels auditeurs? le pauvre peuple vient au sermon pour y être instruit de ses devoirs. Quand on prêche d'une manière intelligible pour eux, on voit tous ces gens simples prêter les oreilles et fixer les yeux sur le prédicateur, surtout quand il descend dans les particularités, et qu'il propose les remèdes convenables à leurs maladies spirituelles. 11 convient, en parlant surtout au bas peuple, de citer des exemples tirés de la vie des saints. En outre, il est bon et quelquefois nécessaire de lui expliquer à plusieurs reprises les diverses parties de la doctrine chrétienne. »

Enfin , au chapitre XIV, il conclut ainsi : « Le prédicateur, en parlant au bas peuple, doit s'abaisser jusqu'à terre, sans quoi il perdra son temps et sa peine. Dans les sermons ordinaires du carême ou de l'avent, qui se font dans les villes, comme il'y vient de toute sorte de monde, le prédicateur doit plutôt se rapprocher de l'éloquence populaire que de la sublime, se souvenant qu'il parle devant un auditoire où il y a bien moins de savants que d'ignorants. Toutes les fois que le peuple se retire sans

1 Do Doctr. christ.,, c. 9.

èti'o ni instruit ni tonché, le prédicateur a travaillé en vain. Et qu'on ne dise pas que cependant le monde était attentif; car j'ai vu raoi-ménie des villageois être trèsattentifs pendant qu'on faisait un panégyrique, et qui m ont ensuite avoué qu'ils n"y avaient rien compris, tandis qu'au contraire j'ai entendu des prédicateurs qui , se servant de l'éloquence la moins relevée, obtenaient un succès tel qu'ils ravissaient les personnes les plus instruites. Ce n'est pas l'éloquence que je blâme, mais je ne veux que celle qui sans art apparent traite avec tant de force et de grâce les vérités éternelles, que le savant et l'ignorant en soient également instruits et toucbés. La rhétorique est nécessaire, non pour parsemer un sermon de Heurs, mais pour apprendre la manière de persuader et de toucher. Il faut donc que le prédicateur emploie les figures convenables, qu'il mette de Tordre dans .ses raisonnements, que ses expressions soient propres et usuelles, ses périodes courtes; qu'il signale les abus, la force des habitudes, et qu'il suggère les remèdes opportuns. En un mot, les prédicateurs qui croient s'attirer les applaudissements des savants, par leur style pompeux et des pensées brillantes et sublimes, peuvent bien plaire aux honnnes, mais ne plairont pas à Dieu; et s'ils se proposent de se laire entendre de tout le monde, même de leurs auditeurs les plus ignorants , ils plairont à Dieu et aux hommes. »

L'avis d'un Muratori devrait suffire pour faire voir quelle est la meilleure manière de prêcher pour faire une impression salutaire sur les auditeurs, mais je vais citer à l'appui plusieurs autres belles réflexions et maximes tirées de divers écrivains et surtout des saints Pères. C'est pourquoi, mon révérend Père, je vous prie, vous et tous ceux entre les mains de qui tombera cette lettre, de lire le tout, parce qu'il y a bien des choses particulières qui

^68 MÉTHODE GÈiNÉRALE DE (JATÉCHISiME.

peuvent être de la plus grande utilité à quiconque esi consacré au ministère de la parole et désire gagner des cimes à Jésus-Christ. Saint Basile a dit : « Sacra scliola^ (( prcccepta rhetorum non sequitur ^ » Le saint n'a pas voulu dire par là que Torateur sacré ne doit pas se servir de Tart oratoire dans les sermons ; il a seulement voulu dire qu'il ne doit pas employer la vaine éloquence des anciens orateurs, qui, dans leurs discours, ne cherchaient que Fhonneur et la gloire. Sans doute que dans tous les sermons nous devons suivre les préceptes de la rhétorique ; mais, je vous le demande , quel doit être notre but principal en employant l'art oratoire? C'est assurément de persuader le peuple , et de le porter à mettre en pratique ce que nous lui prêchons. Voilà précisément ce qu'écrit le savant marquis Rasi , dans sa lettre au Père Platina, touchant l'art oratoire : « Le but de l'éloquence, dit-il; consiste à toucher plus encore qu'à plaire; car celui qui touche, persuade en même temps; ce qui est l'unique objet de l'art. » Muratori, dans son livre de l'éloquence populaire, livre dont nous avons déjà cité l'essentiel et que nous citerons encore de temps en temps toutes les fois que l'occasion s'en présentera, car les paroles d'un aussi grand homme ne sauraient se mépriser comme on mépriserait les miennes, Muratori dit pareillement : « La rhétorique est nécessaire non pour parsemer un sermon de fleurs, mais pour apprendre la manière de persuader et de toucher. » Et saint Augustin , parlant de la méthode qu'un orateur sacré doit suivre , dit : « Aget « quantum potest, ut intelligatur , et obedienter audia- «tur*.» Il prêchera pour être non-seulement compris de ses auditeurs, mais pour en être encore obéi dans les enseignements qu'il leur donne. Saint Thomas dit, au

' In Gord. nifti't. — ■' De Doctr. christ., 1. 4, c. M).

SALNT LUtLUUI. ^ :20*J

contraire, que le prédicateur qui ne s'étudie qu'à montrer son éloquence , ne cherche pas tant à voir le peuple se conformer à ce qu'il lui prêche, qu'à s'en voir imité dans son parler : « Qui eloquentite principaliter studet , « homines non intendit inducere ad incitationem eoruni « quaî dicit, sed dicentis ^ »

C'est pourquoi , quand on prêche devant un auditoire où se trouvent à la fois des savants et des ignorants, il faut parler de manière que les auditeurs entendent clairement tout ce qu'on leur dit, et se déterminent à le mettre en pratique. Ainsi , le prédicateur doit éviter deux choses , savoir : la sublimité des pensées, et l'extrême délicatesse dans les expressions. Et quant à la première de ces deux choses , pliit au ciel que tous les supérieurs des missions fissent comme saint Philippe de Néri. L'auteur de la vie de ce saint rapporte « qu'il ordonna aux prédicateurs de son ordre, de ne jamais dire que des choses utiles et qui fussent à la portée du peuple, sans entrer en des matières scolastiques , ni aller à la recherche de pensées trop relevées. Lorsqu'il y en avait qui, en sa présence, touchaient des points trop subtils ou trop relevés , il les faisait descendre de chaire, même au milieu du sermon; enfin, il leur recommandait à tous de s'appliquer à montrer la beauté de la vertu et la laideur du vice, mais dans un style uni et facile. » Il y a des prédicateurs de qui on pourrait dire que ce sont des nuages qui planent dans les airs, conformément à ce passage d'Isaïe : « Qui sunt isti, « qui ut nubes volant ^? » Oi*, c'est un proverbe parmi les paysans , que quand les nuages sont élevés , il n'y a pas apparence de pluie. De même, un prédicateur dont les discours sont trop relevés , ne laissera pas tomber sur son auditoire la douce rosée du salut. C'est pourquoi le

» Opiîsc, xix, 19. - ^ Isai., lx, 8.

saint concile de Trente a ordonné aux curés de prêcher eelon la capacité de ceux qui les entendent : « Archipresc( byteri , etc., per se, vel alios idoneos plèbes sibi comc( missas pro earum capacitate pascant salutaribus ver- « bis * ; » et Muratori a très-bien dit : a Le prédicateur doit parler au peuple de la même manière qu'un homme savant parlerait à un seul individu du bas peuple pour le convaincre; par ce moyen il fera autant d'impression sur le savant que sur l'ignorant. »

L'Apôtre a dit : « Nisi manifestum sermonem dederitis, c( quomodo scietur id quod dicitur? eritis in aéra loquenc( tes -. » C'est parler en vain, dit-il, que de parler sane être entendu. Cependant, que de prédicateurs remplissent leurs sermons de pensées sublimes , de raisonnements subtils, qu'on a de la peine à entendre, et les débitent sur un ton de comédie, comme pour mendier une vaine louange de leurs auditeurs! Quel fruit peuvent-ils espérer de pareils sermons? le monde y' trouve sa perte. Le Père Louis de Grenade dit que la plupart des prédicateurs prêchent moins pour la gloire de Dieu et pour le salut des âmes, que pour se faire un nom : « Maximaprsedicatorum c( turba (plût au ciel que cela ne fut pas vrai !) majorem « nominis sui celebrandi, quam divinse glorise et salutis « humame procurandse curam habent ^ o Et le Père M. Avila , décrivant dans une de ses lettres les désordres qui régnent dans le monde , dit : a On ne voit point de remède à un si grand mal, à cause surtout des prédicateurs, qui pourraient guérir ces plaies, et qui n'emploient contre des maux si dangereux, que les lénitifs dune cantilène douce et délicate, tandis qu'il faudrait avoir recours au fer ou au feu. » Quelques-uns de ces prédicateurs semblent s'étudier à ne pas se faire entendre, ou, pour le dire avec

1 Trid., sess. v, de Refonn., c. :2. ~ 2 j Cor., xiv, 9. - ^ Lib. i, Rhet., c. 6.

Muratoi'i, semblent avoir honte d'être entendus de tout le monde, et Ton voit se réaliser cette prédiction de Jérémie : « Parvuli petierunt panem , et non erat qui fran- « g-eret eis K » Saint Bonaventure fait sur ce texte la remarque suivante : « Panis frangendus^ non curiose « scindendus. » Le pain de la parole de Dieu ne doit pas se diviser d'une manière affectée ; il faut le rompre en morceaux propres à servir à ceux qui en ont besoin. Quel fruit les ignorants retireront-ils de cette pensée brillante et sublime, de ces traits d'érudition recherchés et presque hors de propos , ou de la description d'une tempête, d'un jardin charmant, description qui aura été le fruit d'une semaine de travail, et qui occupera l'espace d'un quait d'heure dans le discours? En outre, observez que toutes ces pensées brillantes et sublimes, ces réflexions ingénieuses, ces traits curieux et amusants, peuvent bien plaire à ceux des auditeurs qui sont instruits, mais ils seront préjudiciables au bien de leur âme ; car, comme remarque très-bien Muratori, quand le prédicateur dit des choses sublimes et curieuses , ceux qui l'entendent s'arrêtent à considérer les beautés et les subtilités de la chose, ou le merveilleux du fait qu'on vient de leur citer, et s'oubliant eux-mêmes, ils ne seront occupés durant une grande partie du sermon , qu'à repaître leur esprit de cette pensée, tandis que leur cœur et leur volonté resteront dans l'inaction et sans nourriture.

Ce n'est pas ainsi que faisait saint Paul , quand il prêchait, ainsi qu'il l'écrivit ensuite aux Corinthiens : « Et « cum venissem ad vos, fratrcs, veni non in sublimitate « sermonisaut sapientiœhumana?, annuntians vobistesti- « monium Ghristi. Non enim judicavi me scire aliquid u inter vos, nisi Jesum Ghristum, et hune cruciiixum ^ »

» Thren., iv, 4. — M Cor., n, 1, 2.

:27i2 31ÉT11UDE GÉÎNÉRALE DE CATÉCHISME.

En venant vous annoncer la parole de Dieu , mes frères, je n^ai point usé des discours sublimes, ni de la sagesse humaine; je n'ai voulu savoir autre chose que Jésus crucilié, toutes nos espérances et notre salut consistant à Fimiter dans ses douleurs et ses ignominies. A ce propos, le père Noël Alexandre dit très-bien : « Quid mirum si « nullum fructum faciunt plerique, qui prœdicationem c( in cloquentiae secularis artificio, in periodorum comc( mensuratione , in verborum lenociniis , humancçque « rationis excursibus totam coUocant? Evangelium non «docent, sed inventa sua. Jesum crucifixum nesciunt, « academicos oratores lubentius sibi proponunt imitanw dos, quam apostolos et apostolicos viros. Simplicitatem « sermonis, non penitus christiana destitutam eloquen- « tia, naturali décore ornatam , non fucatam, comitetur c( humilitas concionatoris. Timeat ne superbia sua, glo- (f riœ humanae plaususque captatione, ac ostentatione « eloquentice, Deiopus inipediat. Quo major ejus humili- « tas, quo minor in mediis humanis fiducia, minor eloc( quentise seculari afïectio^ eo major spiritui et virtuti (( Dei ad conversionem animarum locus datur. » Il n'est donc pas étonnant, dit cet auteur, que les sermons fleuris et pompeux ne produisent aucun fruit; car, ceux qui les composent, laissant de côté Jésus-Christ, se rangent parmi les orateurs profanes; c'est pourquoi, ajoute-t-il, moins un prédicateur imitera les orateurs profanes dans les fleurs et les ornements du discours, et moins il mettra de confiance dans les moyens humains, plus il fera de conversions.

Un célèbre missionnaire, le père don Jérôme Sparano, de la vénérable congrégation des Pieux Ouvriers, comparait les prédicateurs qui emploient dans le^s sermons un style relevé et fleuri, aux feux d'artifice, qui, tant qu'ils durent, jettent un grand éclat et font beaucoup de bruit.

SAINT LlGUOKl. ^21 'S

mais qui ne laissent après eux qu'un peu de fumée et du papier brûlé. C'est donc avec raison que sainte Thérèse disait que les prédicateurs qui se prêchent eux-mêmes font un grand mal à l'Église. Les apôtres, disait-elle, bien qu'en petit nombre, ont converti le monde, parce qu'ils prêchaient avec simplicité et selon l'esprit de Dieu. Et maintenant d'où vient qu'il y a tant de prédicateurs et si peu de conversions? Ah ! continue-t-elle, c'est parce que les prédicateurs de nos jours sont trop habiles et ne sont remplis que de l'esprit du monde, que la plupart de leurs auditeurs continuent à croupir dans le vice. Saint Thomas de Villeneuve en dit autant : « Multi prœdica- « tores, sed pauci qui prccdicantut oportet ^ » Saint Philippe de Néri disait : Donnez-moi dix prêtres vraiment animés de l'esprit de Dieu, et je me charge de convertir le monde entier. Dieu fait par la bouche de Jérérnie l'interrogation suivante : « Quare igitur non est abducta « cicatrix filiœ populi mei^? » Pourquoi, dit le Seigneur, ne voit-on pas cicatriser la plaie de la fille de mon peuple? A quoi saint Jérôme répond ainsi : « Eo quod non « sunt sacerdotes, quorum debeant curari medicamine ; » Parce qu'il n'y a point de prêtres qui lui appliquent les remèdes nécessaires. Dans un autre endroit, le Seigneur dit, en parlant des prêtres qui corrompent sa parole : « Si « stetissent in consilio meo, et nota fecissent verba mea « populo meo, avertissem utique eos a via sua mala=\ » Passage que le cardinal Hugues explique ainsi : « Nota « fecissent verba mea, non sua. » Les prédicateurs qui ne parlent pas avec simplicité ne prêchent pas la parole de Dieu ; ils ne prêchent que leur propre parole ; d'oîi il suit, dit le Seigneur, que les pécheurs restent livrés à leurs malheureuses passions.

' SernLrfH. de Spir. sanct. — - .lerem., viir, 22. — -^ Jd., xxiii, 22.

Grand Dieu, quel désordre ! On voit quelquefois montai* en chaire des religieux, et même des religieux dont Thabit et la réputation de sainteté de TOrdre auquel ils appartiennent, donnent lieu de s'attendre à des sentiments et des paroles enflammées du divin amour ; \aineattente ! tout leur langage consiste en un amas de subtilités, de descriptions, d'antithèses, et autres semblables vanités, débitées d'un ton emphatique, avec des termes ampoulés, et en des périodes bien arrondies ; de sorte que la plupart des auditeurs n'entendent rien au sermon, et n'en retirent aucun fruit. Aussi, quelle pitié n'est-ce pas de voir que bien des gens qui ont été au sermon pour y apprendre ce qu'ils doivent faire pour être sauvés, après y avoir écouté le prédicateur pendant plus d'une heure sans avoir presque rien compris de ce qu'il aura voulu dire, s'en retournent chez eux, non-seulement plus dépourvus d'instructions qu'auparavant, mais encore ennuyés et fatigués d'avoir ainsi perdu leur temps inutilement. Ces prédicateurs disent quelquefois : Mais cependant tout le monde était attentif? Oui, leur répondrai-je, on était attentif afin de pouvoir vous entendre; mais vous a-t-on entendus? Muratori assure, comme nous l'avons dit plus haut, avoir vu des paysans très-attentifs pendant qu'on prononçait un panégyrique, mais que ces pauvres gens n'en comprenaient pas le moindre petit mot. Que s'ensuit-il enfin de là? 11 s'ensuit que ces pauvres gens, qui ne comprennent pas les sermons qui se font à l'Eglise, les prennent en aversion, n'y retournent plus, et s'endurcissent toujours davantage dans leurs habitudes vicieuses et criminelles. Il avait donc raison le père Gaspard Sanchez, jésuite, d'appeler les prédicateurs qui ne prêchent pas avec simplicité, de les appeler, dis-je, les plus grands persécuteurs de l'Église; car, effectivement, n'est-ce pas la phis grande persécution et le plus grand tort qu'on puisse faire aux

fidèles, que de corrompre la parole de Dieu, en la parsemant de fleurs et de vains ornements qui lui font perdre toute sa force, et privent ainsi les âmes de la lumière et des secours qu^elles pouvaient en recevoir?

Secondement, quant aux mots, il faut que le prédicateur se serve des plus usuels, et qu'il évite ceux qui n'entrent point dans le langage ordinaire du peuple. Cette règle regarde principalement les prédicateurs distingués par leur âge et par leurs talens; car les jeunes prédicateurs, naturellement avides d'applaudissements et de louanges, les entendant louer pour l'élégance et la beauté de leurs discours, les imitent et prêchent de même ; par ce moyen Tusage ou plutôt l'abus du style fleuri se répand de plus en plus et devient général, et le pauvre reste privé du fruit de la parole de Dieu. Saint Jérôme compare ces vains prédicateurs, ces partisans des vains ornements du discours, aux femmes qui, par le moyen de leurs atours, peuvent bien plaire aux hommes, mais non à Dieu : « Effeminatae quippe sunt eorum magistrorum « animce, qui semper sonantia componunt, et nihil vi- " rile, nihil Deo dignum est in iis K » Mais ce n'est pas du tout l'avis du père Bandiera, qui, dans la préface de son livre intitulé Gerotricmnerone, se déclare hautement

outre une telle opinion, et soutient que les ornements du discours, loin d'être préjudiciables à la parole de Dieu, servent au contraire à laire ressortir les vérités de la foi, la morale de l'Évangile, et à faire mieux apprécier la la beauté de la vertu et la laideur du vice. Il dit que tel a été le style des saints Pères; et il ajoute, que la dignité

le la parole de Dieu, qu'on annonce en chaire, le demande; et que ceux-là seuls, qui sont sans talents et ne peuvent atteindre à l'élégance du discours, la traitent d'inu-

' s. Iliei'on., siip. Ezecli.

i276 MÉTHODE aÉNÉRALE DE CATÉCHISME.

tile et de préjudiciable à la religion. Entre tous les écrivains ecclésiastiques, le père Bandiera est le seul qui parle ainsi. Comme son sentiment pourrait entraîner ses lecteurs dans la même erreur, il convient de répondre à ce qu'il avance. D'abord, je ne sais comment le père Ikndiera a pu écrire de pareilles choses dans sa préface; car, dans le même livre, il dit que, lorsque Tauditoire est pour la plupart composé de gens ignorants, le sermon doit être d'un style facile et simple, et quelquefois même (ce sont ses propres expressions) « d'un style bas, comme le bien des auditeurs l'exige. Car, ajoute-t-il, il ne faut pas confondre le style des discours académiques avec celui des sermons; ils sont bien différents l'un de l'autre. » De plus il dit : « que le style de son livre ne conviendrait pas aux sermons, et qu'on ferait mal de l'y employer. » Vous voyez donc que son sentiment n'est pas différent du nôtre, c'est-à-dire, que lorsque l'auditoire est pour la plupart composé de gens ignorants, le sermon, pour être utile, doit être simple et même bas, en proportion de la capacité des auditeurs. Comment a-t-il donc pu dire auparavant, que la dignité de la parole de Dieu exige du prédicateur un style orné, pour faire ressortir les vérités et la morale de la religion? et que, s'il y en a qui disent que l'élégance du sermon est préjudiciable à la dévotion, c'est parce qu'ils sont eux-mêmes dépourvus des talents nécessaires?

Mais nous allons répondre à chacune de ces deux objections eu particulier. D'abord, il dit que le style orné et Henri est nécessaire pour faire ressortir les vérités et la morale de la religion. Cependant saint Ambroise n'est pas de cet avis. Saint Ambroise dit que le style de la chaire n'a besoin ni de pompe ni d'élégance dans les expressions, et que c'est pour cette raison que le Seigneur a choisi des personnes ignorantes, des pêcheurs, pour prêclier pure-

SAINT LIGUOUl. 211

ment et simplement son Évangile : « Praedicatio chris- « tiana non indiget pompa et cultu sermonis; ideoque « piscatores homines imperiti electi sunt qui evangeliza- « rent ' . » C'est aussi le sentiment du savant Noël Alexandre, qui dit que la parole de Dieu n'a pas besoin des vains ornements du discours, qu'elle est assez belle d'ellemême, et que plus elle est présentée avec simplicité, plus elle a de force pour convertir les âmes : « Simplicitatem « sermonis, non penitus christiana destitutam eloquen- « tia, naturali décore ornatam, non fucatam comitetur « humilitas concionatoris. Quo minor in mediis humanis « fiducia, minor eloquentiœ secularis affectatio, eo major « spiritui et virtuti Dei ad conversionem animarum locus « datur. » Ainsi, plus la parole de Dieu pamit au naturel, plus elle pénètre les cœurs de ceux qui l'écoutent; car, comme dit l'Apôtre, elle est tellement vive et efficace en elle-même, qu'elle est plus perçante qu'une épée. « Vi- « vus est sermo Dei, et efticax, et penetrabilior omni glace dio ancipiti -; » et le Seigneur, par la bouche de Jérémie, a dit lui-même que sa parole est comme le feu ; qui brûle par lui-même, et, comme le marteau, qui brise la pierre, c'est-à-dire, les cœurs les plus endurcis : « Num- « quid non verba mea sunt quasi ignis, dicit Dominus, c( et quasi maliens conterens petram^? » Et on lit dans l'auteur de l'Ouvrage imparfait ^ : a Omnia verba divina, « quamvis rustica sint et incomposita, viva sunt, quo- « niam intus habent veritatem Dei, et ideo vivificant auc< dientem. Omnia autem verba secularia, quoniam non (c habent in se virtutem Dei, quamvis sint composita et « ingeniosa, mortua sunt; propterea nec audientem sal- « vaut. » Ainsi la parole de Dieu, bien queprêchée d'une manière simple et populaire, a en soi assez de vigueur et

* S. Ambr., in Epist. ad Cor. — * Hcb.. iv. 12. — ^ Jcreni., XXUI, 29. — '► Homil. 46.

de force pour porter la vie dans les âmes de ceux qui Ten tendent, parce qu'elle a en soi la vérité de Dieu, qui per suade et touche les cœurs ; au lieu que celle qui est purement humaine, fiit-elle d'ailleurs embellie de tous les ornements possibles, comme elle est privée de la vertu de Dieu, est une parole morte, et ne produit aucun fruit.

Le père Bandiera dit, en outre, que les saints Pères ont employé le style fleuri et orné dans les discours. Je réponds et je dis, que nous n'avons entendu ni les sermons des saints Pères, ni la manière avec laquelle ils prêchaient; seulement nous lisons leurs sermons tels qu'ils les ont écrits : or, tout le monde sait qu'on travaille toujours avec plus de soin un sermon qu'on met par écrit, quoiqu'on l'hait d'abord prêché d'une manière simple et populaire. Telle est la remarque faite par Muratori, en parlant de saint Ambroise : « Il est vrai, dit-il, qu'on trouve dans les sermons de ce saint un style relevé et sublime; mais il faut observer que nous ne les avons pas tels qu'il les prêchait au peuple. Il réduisait en livres, ou en traités, ce qu'il avait dit en chaire, y ajoutant divers ornements qui faisaient disparaître la première forme de ses instructions familières. » Du reste, Muratori observe encore, comme nous l'avons rapporté n° 1), que les plus célèbres Pères de l'Église, tels que saint Basile, saint Augustin, saint Jean Chrysostome, saint Grégoire de Nysse, saint Grégoire le Grand, saint Maxime et saint Gaudence, préféraient, dans les sermons qu'ils adressaient au peuple, l'éloquence populaire à l'éloquence sublime. Et que cela est ainsi, on le voit et par leurs sermons et par les antres ouvrages qu'ils nous ont laissés. Voici comment saint Chrysostome parle des sermons qui abondent en expressions pompeuses et en périodes bien arrondies : « Haec c( nos patimur verborum fucos conquerentes, et composi- « tionem elegantem, ut delectemur proximum. Conside-

SALNT LIGUORl. :279

(( lamus, quomodo videainur admirabiles, non quomodo « morbos componamus *. » Puis il ajoute, que celui qui fait ainsi doit s'appeler « miser et infelix proditor. » Saint Augustin dit : « Non nos tonantia et poetica verba profe- « rimus, nec eloquentia utimur seculari sermone fucata, « sed prœdicamus Cbristum crucifixum -. »

Le père M. Avila avait coutume de dire que le prédicateur doit monter en chaire avec un si grand désir de sauver les âmes, qu'il ait intention et qu'il espère avec le secours de la grâce de gagner à Dieu toutes les personnes dont Tauditoire est composé. C'est pourquoi saint Grégoire dit que le prédicateur doit s'abaisser et se rapetisser, de manière à se proportionner au peu de capacité de ceux qui Técoutent : « Débet ad infirraitatem audientium « semetipsum contrabendo descendere; ne dum parvis « sublimia, idcirco non profutura loquitur, magis curet « ostendere , quam auditoribus prodesse ^ » Et c'est là précisément ce que disait Muratori, comme nous l'avons vu au n« 10, que l'orateur sacré, quand il parle au bas peuple, doit se figurer d'être un de ses auditeurs, à qui

I l'on vouvrait enseigner ou persuader quelque chose ; et que par conséquent il est tenu de choisir l'éloquence la

I plus populaire et la plus basse, pour se proportionner à la faible intelligence des autres, en prêchant d'une ma-

I nière familière et concise, et quelquefois par demandes et

i par réponses. Puis il conclut ainsi : Tout l'art de ces sermons consiste à savoir trouver les expressions et les figures qui ont coutume de faire impression dans le langage ordinaire des hommes.

Saint Grégoire confesse qu'il regarde comme indigne d'un orateur sacré d'être scrupuleusement asservi aux règles de la grammaire; et qu'ainsi il ne craignait pas

* Hom. XXX, ad pop. — 2 gcrm. i, de Acccd. ad grat. — -^ S. Grogor. Mor., 1. XX, c. 2

crencoui'ir la tache d'ignorant, en taisant même des bai- ])arismes dans ses sermons : « Non barharismi confusiouncmdevito, etiam prœpositionum casus servare con- « temno, quia indignum existimo ut verba cœlestis oraculi « restringam sub regulis Donati K » Et saint Augustin, connnentant ces mots du Psalmiste : «Non est occultatum « os meum a te, quod fecisti in occulto ; » réfléchissant que le mot os pouvait également signifier ou la bouche ou Tos, pour exprimer sans ambiguïté la pensée du Prophète qui parlait de Tos, n'eut point de répugnance à écrire ossum pour os, disant qu'il vaut mieux être repris des grammairiens que de n'être pas compris du peuple : « Habeo in abscondito quoddam ossum : sic potius loquace mur; meliusest utreprehendantnosgrammatici, quam « non intelligant populi '. » Voilà le cas que les saints faisaient des délicatesses de la langue quand ils parlaient au peuple. Et ailleurs ^, le même saint nous avertit que nous devons tenir aux choses plutôt qu'aux mots : « In (( ipso sermone malit (concionator) placere rébus magis , « quam verbis ; nec doctor verbis serviat, sed verba doc- « tori. » Belle leçon ! Ce n'est pas nous qui devons nous asservir aux mots, au risque de n'être pas entendus ; ce sont les mots qui doivent nous servir , pour que nous puissions aisément nous faire entendre du peuple et le toucher.

Voilà ce qui s'appelle rompre le pain aux enfants, selon cette expression du Prophète : « Parvuli petierunt panem, « et non erat qui frangeret eis ^. » Et l'on peut dire que la principale cause du fruit des missions et des exercices spirituels, c'est qu'on sait y rompre comme il faut le pain de la parole de Dieu. Mais, me dira-t-on, voulez-vous que tous

1 S. Crog., apiid Anton., 2 p. hist., lit, xii, c. 3. § 1-2.— 2 S. Aug. in Psal. cxxxviii, c. Ho. — 3 De Doctr. christ., 1. iv. c. 28. — ■'* Tlircn., IV, 4.

SALNT LIGl'ORI. 281

les sermons soient des sermons de missions? D'abord, je demande ce qu'on entend par sermons de missions? Entend-on des sermons en style grossier, sans ordre et sans art? non sans doute; la grossièreté n'est pas nécessaire; elle n'est pas même pardonnable dans les entretiens lamiliets; elle le serait encore moins dans les sermons. Quant à l'ordre, les sermons ne sauraient s'en passer, non plus que de l'art oratoire, et de l'usage modéré des tropes et des ligures. Ainsi vous aurez observé que dans Vinstraction pratique pou?' les exercices des missions,]' ai donné un abrégé substantiel des préceptes de la rhétorique, pour l'instruction des missionnaires. Ces préceptes, dit Muratori lui-même, doivent être suivis dans l'éloquence populaire, pourvu que le prédicateur ne s'en serve que pour engager ses auditeurs à vivre chrétiennement, et non pour s'attirer des louanges. Oui, ajoute Muratori, il est bon de se servir de l'art oratoire, mais il ne faut pas que cet art paraisse.

Il est évident que les sermons de missions doivent être plus faciles, et avoir moins de textes latins. Quelques jeunes missionnaires ne pensent qu'à remplir leurs sermons de textes tirés de l'Écriture et des saints Pères ; mais de quelle utilité sont au pauvre peuple tous ces textes qu'il ne comprend pas? Oui, les textes de l'Écriture servent à donner plus d'autorité à ce qu'on dit; mais il faut qu'ils soient en petit nombre et bien expliqués. Il vaut mieux n'apporter qu'un texte et le bien développer par des moralités adaptées, que d'en entasser plusieurs les uns sur les autres. (Jn peut citer aussi quelque passage des saints Pères, mais il doit être court, et plein d'onction et de sens. Voyez les sermons de missions du père Paul Ségneri, qui fut, de l'aveu de tout le monde, un grand maître dans l'art de la chaire; on y trouve peu de textes latins, mais beaucoup de réflexions pratiques et de H. 16.

moralités. Le style des missions doit être sans contredit plus simple et plus familier, afin qu'étant proportionné à la capgftité du peuple, il puisse faire une vive impression sur lui. Ce style doit être composé de périodes courtes et concises; de sorte que celui qui n'aurait pas entendu la première, soit à même d'entendre la seconde ou celle qui la suit; et que ceux qui arriveraient au milieu du sermon, comprennent de suite ce que dit le prédicateur, ce qui ne peut avoir lieu que bien difficilement, lorsque les périodes sont longues et trop compassées; car, aloi's, si Ton n'entend pas la première période, on n'entendra ni la seconde, ni la troisième. De plus, Muratori observe très-bien que, pour tenir le peuple dans une attention continuelle, il faut se servir souvent de la figure nommée antiphore ou subjection, par laquelle l'orateur fait lui-même la demande et la réponse. Quant à la modulation de la voix, il faut éviter le ton uniforme et emphatique des panégyristes ; il faut .aussi éviter de parler toujours à voix haute et forcée, comme font quelques missionnaires , qui s'exposent ainsi au danger de se rompre une veine dans la poitrine, ou du moins de s'enrouer, sans autre utilité pour l'auditoire que l'ennui et la peine de les voir dans cet état. Car, vous n'ignorez pas que ce qui fiappe le peuple et excite son attention , c'est de parler tantôt haut et tantôt bas , sans cependant passer subitement d'un extrême à l'autre; c'est de faire une exclamation, une pause, et de recommencer ensuite par un soupir, etc. Tous ces changements de voix, cette variété de tons, suffisent pour tenir toujours l'auditoire en haleine. Sur toutes choses, il ne faut pas oublier de faire, dans les sermons de missions, l'acte de douleur, qui eu est la partie la plus importante; car, le fruit du sermon serait nul, si les auditeurs n'étaient pas touchés et résolus de changer de vie; or, c'est ce qu'on se propose

SAI^'T LIÛUORI. 283

(robtenir en faisant l'acte de douleur. Il convient même d'en faire plusieurs de suite, mais chacun avec son motif particulier, afin que les cceurs soient touchés non par une vaine déclamation et par de bruyants éclats, mais par la force des raisons. Dans le ferme propos, qui est inséparable de ces sortes d'actes, on fera promettre au peuple, d'une manière spéciale, d'éviter les occasions dangereuses, et de recourir dans les tentations à Jésus et à Marie : ainsi, à la fin du sermon, on lui fera demander à la sainte Vierge quelque grâce, comme le pardon des péchés, le don de la persévérance et semblables. 11 est vrai que toutes ces observations regardent les sermons de missions; mais j'ai voulu les insérer ici, dans la pensée qu'elles pourraient être utiles à quelque missionnaire.

Pour les sermons du carême et des dimanches, ils doivent certainement différer un peu de ceux des missions. Mais, retournant encore à notre sujet, toutes les fois que l'auditoire est composé de gens instruits et d'ignorants, je le répète avec Muratori, les sermons doivent être simples et populaires , si l'on veut en retirer un fruit réel, et tel que les auditeurs aillent se confesser après le sermon. A ce propos, je me souviens que, quand le P. Yitelleschi prêchait avec une semblable simplicité dans Téglise dite du Nouveau-Jésus, à Naples, non-seulement l'église était pleine de monde, mais encore les confessionnaux étaient assiégés d'un grand nombre de personnes qui venaient se confesser après le sermon. Dans les campagnes, et morne dans les villes, où l'auditoire est composé de la dernière classe du peuple, JMuratori dit que le prédicateur doit préférer le style le plus populaire et même le plus bas, pour se mettre à la portée de ces pauvres gens. Je connais des pays qu'un seul carême prêché de cette manière simple et populaire a entièrement convertis et sanctifiés. Mais quelle pitié n'est-ce pas,

au contraire, de voir que tant de carêmes sont prêches tous les ans sans aucun fruit! Au commencement, les pauvres gens y accourent ; mais ne pouvant comprendre ce que leur récite le prédicateur, et voyant qu'ils n'en retirent aucun profit, ils cessent de s'y rendre, en disant, suivant leur coutume, que le prédicateur prêche en latin. Je prierais du moins les prédicateurs qui parcourent les campagnes, s'ils ne veulent rien changer aux sermons qu'ils ont composés dans le style relevé, je les prierais, dis-je, de donner au moins au peuple les exercices spirituels en forme de mission, vers les dernières semaines du carême, et surtout le soir^ quand le monde revient des champs ; car le matin, et surtout les jours ouvriers, et à l'heure à laquelle se font ordinairement les sermons, les gens de journées ne pourraient y assister. Je les assure qu'ils retireront plus de fruit de ces exercices faits avec simplicité, que de cent autres de leurs carêmes. Mais quelques-uns s'en excuseront, en alléguant qu'ils sont prédicateurs et non missionnaires ; peut-être même qu'ils auront honte de donner ces exercices, pour ne pas passer pour des prédicateurs du bas étage, vu qu'il faut employer un style tout à fait simple et populaire, sans quoi ils ne serviraient à rien. Toutefois, c'est avec un grand contentement que j'ai appris que non-seulement des prêtres, mais encore plusieurs religieux , ont la coutume de donner ; durant le carême, ces exercices au peuple, et qu'ils en retirent beaucoup de fruit.

Quant aux sermons du dimanche, quel bien ne pourraient pas faire généralement les prédicateurs, s'ils prè- j chaient continuellement avec simplicité? Et pour en venir ] à l'application : à Naples, par exemple, on expose tous les jours le Saint-Sacrement dans plusieurs églises, et surtout dans celles où l'on fait les quarante heures, et où il y a toujours un grand concours de monde, la plupart de la i

SALM LIGUORI. 2Ho

dernière classe du peuple. Or, quel fruit ne retirerait- ou pas des sermons que Ton y fait, si Ton y prêchait d'une manière populaire, enseignant la manière pratique de faire la préparation à la communion avec l'action de grâces, la visite au Saint-Sacrement , Foraison mentale, et comment ou doit assister à la sainte Messe en méditant la passion de Notre-Seigneur , etc.? Mais que fait-on ?.^on ne débite presque toujours que des sermons relevés et d'un style fleuri, qu'on a bien de la peine à comprendre. Un prédicateur ayant un jour demandé au P. Avila ce qu'il lallait faire pour bien prêcher, celui-ci lui répondit que c'était d'aimer Jésus-Christ. Il avait raison de le dire; car celui qui aime bien Jésus-Christ monte en chaire, non pour s'attirer des louanges, mais pour gagner des âmes à Dieu. Saint Thomas de Villeneuve avait coutume de dire que, pour convertir les pécheurs il fallait blesser leurs cœurs avec des flèches enflammées d'amour divin. Mais où les trouver ces flèches? sera-ce dans un prédicateur qui ne travaille que pour se faire un nom? son cœur est froid comme glace.

L'élégance du discours serait-elle donc incompatible avec l'amour de Jésus-Christ? Je ne dis pas cela; mais, ce que je sais, c'est que les saints n'ont pas prêché de la sorte. J'ai lu beaucoup de vies de saints missionnaires, et je n'en ai point trouvé qui ait été loué pour avoir prêche avec élégance ; au contraire, j'ai toujours vu qu'on louait spécialement ceux qui prêchaient avec simplicité. En cela ils n'ont fait que suivre l'exemple de l'Apôtre, qui disait : « Et sermo meus, et priedicatio mea, non in persuabili- « bus humanœ sapientise verbis, sed in ostensione spiri- « tus et virtutis K » Vous ne trouverez dans mes lettres, disait -il, ni les ornements, ni l'éloquence que vous admi-

' I Cor.. ][, i.

l'oz dans les auteurs profanes; aussi n'ont-elles pour but que d'enseigner aux peuples les vérités de la foi. « Apos- « tolorum fuit,)f dit Cornélius a Lapide, sur le texte ci-dessus, « ostendere spiritum eructantem arcana divina, ita « ut alii cernèrent Spiritum sanctum per os eorum lo- (( qui. » On lit dans la vie de saint Thomas d'Aquin *, que ce saint savait se proportionner dans ses sermons à la capacité de ses auditeurs ; ainsi, quelque grands que fussent ses talents, qui lui méritèrent le titre de Docteur angélique, il ne traitait cependant jamais que des sujets plus propres à enflammer les cœurs qu'à satisfaire l'esprit ; et il n'employait que les mots et les expressions les plus communes et les usitées, ayant coutume de dire : « Tarn « apertus débet esse sermo docentis, ut ab intelligentia « sua nuUos quamvis imperitos excludat. » Dans la vie de saint Vincent Ferrier, on voit que ce saint composait ses sermons, non d'après des modèles d'élégance, mais au pied du crucifix, d'où il tirait toute son éloquence. Le P. Bartholi, auteur de la Vie de saint Ignace de Loyola, parle ainsi de ce saint fondateur de la Compagnie de Jésus : c( La plupart des prédicateurs ont coutume d'orner la parole de Dieu ; Ignace la présentait dans toute sa simplicité, et la faisait ainsi paraître et grande et belle comme elle est en elle-même.» Aussi le même Père rapporte que les personnes instruites qui l'entendaient avaient coutume de dire que, dans la bouche d'Ignace, la parole de Dieu avait tout son poids. Pour saint Philippe de Néri,-je me souviens d'avoir déjà dit plus haut qu'il ordonna aux missionnaires de son ordre de ne jamais dire en chaire que des choses aisées à comprendre et populaires; et quand ils entamaient des questions relevées , subtiles, il les faisait descendre de la chaire. On raconte pareillement,

* L. ni, c. 2.

au sujet de saint François de Sales, que quand il prêchait, il proportionnait ses raisonnements à la capacité des personnes les plus bornées de son auditoire. Le saint ayant une fois invité Tévêque de Belley à venir prêcher dans sa cathédrale, ce prélat fit un discours très-élégant, et qui fut loué de tout le monde ; mais saint François de Sales gardait le silence. L'évêque étonné lui demanda ce qu'il pensait de son sermon. Ce que j'en pense? reprit alors le saint; c'est qu'il a plu à tout le monde, hormis à un seul. Invité ensuite à prêcher une seconde fois, l'évêque, qui avait compris que son premier discours n'avait pas plu au saint, parce qu'il avait été trop élégant, fit le second avec une grande simplicité, et cette fois saint François de Sales lui dit que ce second discours lui avait plu extrêmement. Et dans une autre occasion il lui parla ainsi : « Un sermon est excellent quand les auditeurs en sortent en silence , se regardant les uns les autres sans dire le mot , et qu'au lieu de louer le prédicateur, ils pensent à la nécessité où ils sont de changer de vie. » Or, on sait que ce saint pratiquait lui-même tout ce qu'il enseignait. L'auteur de sa Vie rapporte que, bien qu'il prêchât à Paris devant des princes, des évêques et des cardinaux, il le faisait toujours d'une manière forte et touchante, mais sans ornements ; ne pensant pas à mériter le nom de prédicateur éloquent, mais à gagner des âmes à Dieu. A ce propos, voici ce que le saint lui-même écrivait de Paris à une religieuse de son ordre : « La veille de Noël je prêchai devant la reine dans l'église des Capucins; mais je vous assure que je n'ai pas mieux prêché devant tant de princes et de princesses, que je ne fais à Annecy dans notre pauvre et petite église de la Visitation. » Mais comme ce saint prêchait de cœur pour gagner des âmes à Dieu, quoiqu'il ne prêchât pas d'une manière élégante et ornée, le fi'uit de ses prédication? ne laissait pas

(l'être immense; c'est ce qui fit dire à Mme de Montpensier : « Les autres prédicateurs semblent s'élever dans les airs; mais l'éveque de Genève fond sur sa proie, et en orateur embrasé de l'amour divin, il s'empare aussitôt du cœur, et s'en rend le maitre. » Je rapporterai plus bas ce que le saint écrivait, dans une de ses lettres, sur la manière de prêcher, et ce qu'ils pensait des prédicateurs qui emploient les vains ornements du discours. De plus, on lit dans la vie de saint Vincent de Paul, que ce saint prêchait non-seulement avec simplicité, mais qu'il exigeait surtout de ses missionnaires, que dans leurs sermons et leurs discours aux ordinands ils fussent simples et familiers; car, disait-il, ce n'est pas le faste ni la pompe des discours qui servent au salut des âmes, c'est la simplicité et l'humilité qui disposent les cœurs aux impressions de la grâce. C'est pourquoi il avait coutume d'apporter l'exemple de Jésus-Christ, qui bien qu'il eût pu expliquer les mystères divins avec des pensées et des expressions proportionnées à leur sublimité, puisqu'il était la sagesse du Père Éternel, s'était néanmoins servi de termes et de similitudes très-communes, pour se mettre à la portée du peuple, et nous apprendre la vraie manière d'expliquer la parole de Dieu. Pareillement on lit dans la vie de saint François Régis, que ce saint expliquait les vérités de la foi avec tant de clarté et de simplicité, qu'il les rendait intelligibles aux esprits les plus bornés. Nous donnerons dans la suite des détails intéressants sur la manière de prêcher de ce saint.

Entre autres ouvriers évangéliques, le P. Taulère, dominicain, est surtout célèbre par le changement qui s'opéra en lui au sujet de la question que nous traitons. S'étant livré de bonne heure à la prédication, il s'y fit d'abord distinguer par la beauté et l'élégance de ses sermons ; mais ayant été amené h embrasser un état de vie

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plus approchant de la perfection, par un mendiant que Dieu lui avait suscité pour directeur, il passa quelques années sans prêcher. Ayant ensuite, par ordre de ce mendiant, recommencé de prêcher , il changea entièrement son style de suhlime en populaire; et Ton raconte qu'au premier sermon qu'il fit, la componction fut si grande dans tout l'auditoire, que plusieurs personnes tomhèrent en défaillance. Le P. Avila parlait avec tant de simplicité dans ses sermons, que plusieurs personnes le regardaient comme dépourvu de science et de talent. Un jour qu'il devait prêcher, un homme de lettres, mais déréglé dans ses mœurs, dit à un de ses amis : « Allons entendre cet ignorant. » Ils y furent; et l'onction du prédicateur, jointe à la grâce de Dieu, le convertit et le fit changer de vie. Voici quelle était la manière de penser de ce grand serviteur de Dieu , ainsi que nous le rapporte Fauteur de sa vie * : « Si le prédicateur, disait le P. Avila, ne fait pas bien son devoir, s'il est plus attentif à plaire à ses auditeurs qu'à toucher leurs cœurs, s'il se montre plus jaloux d'employer de belles expressions que de procurer l'amendement de ceux qui l'écoutent, en un mot, si par la beauté et la finesse de ses pensées et de ses raisonnements il pense plus à se prêcher soi-même qu'à prêcher Jésus- Christ, il court à sa perte ; il est au comble de la perversité ; il trahit évidemment son ministère.» C'était aussi le sentiment du P. Louis Lanuza, du P. Paul Ségneri le jeune, et de beaucoup d'autres serviteurs de Dieu, comme il est écrit dans leurs vies, auxquelles je renvoie pour abréger.

On voit par là quel compte auront à rendre à Dieu les prédicateurs qui se prêchent eux-mêmes et non Jésus- Christ; comme aussi les supérieurs qui leur permettent de prêcher ainsi. Pour moi, ayant une fois entendu un

jeune missionnaire de notre Congrégation prêcher avec élégance, je le fis descendre de chaire au milieu même du sermon. Du^reste^ de tels prédicateurs doivent être persuadés que s'ils ne sont pas corrigés par leurs supérieurs, ils seront sans doute punis de Dieu ; car tout prédicateur est tenu de procurer le bien spirituel de tous et de chacun de ceux qui Técoutent, puisqu'il fait en chaire Toffice d'ambassadeur de Jésus-Christ, selon cette expression de TApôtre : « Dédit nobis ministerium reconcilia- « tionis... etposuit in nobis verbum reconciliationis. Pro « Christo ergo legatione fungimur, tanquam Deo exhorte tante per nos ^ » De sorte que le prédicateur tient en chaire la place de Jésus-Christ, et c'est de la part de Jésus- Christ qu'il parle aux pécheurs pour les faire rentrer en grâce avec Dieu. Or, si le roi, dit le P. Avila dans une de ses lettres, voulant épouser une princesse, envoyait un de ses vassaux pour conclure le mariage, et que celui-ci l'épousât lui-même, cet ambassadeur ne serait-il pas un traître ? Tel est précisément, continue le P. Avila, tel est le cas d'un' prédicateur qui, étant envoyé de Dieu pour convertir les pécheurs, ne travaille qu'à sa propre gloire, et rend ainsi inutile la parole de Dieu, en la corrompant de manière qu'elle ne produit aucun fruit. Saint Chryssostome avait donc raison d'appeler un prédicateur vain et fleuri dans ses discours « miser et infelix proditor ^ » Orner le sermon de pensées sublimes, d'expressions choisies, pour se faire honneur, en s'éloignant de la simplicité évangélique, c'est précisément ce que saint Paul appelle corrompre la parole de Dieu, et ce qu'il se gardait bien défaire, ainsi qu'il l'écrivait aux Corinthiens : a Non enim « sumus, sicut plurimi, adultérantes verbum Dei, sed ex (( sinceritate, sed sicut ex Deo, coram Deo, in Christo lo-

11 Cor.. V, 18 sq. — 2 Honi. xxxiil; ad pop.

« quimur^ » Saint Grégoire explique ainsi ces paroles : « Adulterari verbiim Dei est, ex eo non spirituales friictus, « sed adulterinos fœtus quserere laudis humanee. » Les personnes adultères ne se soucient pas d'avoir des enfants, ils les ont même en horreur ; tout ce qu'ils veulent, c'est de satisfaire leurs passions. Tels sont ces beaux diseurs, dont le principal but, en prêchant, n'est pas de sauver les âmes, mais de se faire un nom et de s'acquérir l'estime des hommes. Mais qu'ils tremblent dans la crainte d'être rejetés de Dieu, selon cette prophétie de Jérémie : « Prop- « terea ecce eo ad prophetas, ait Dominus, qui furantur « verbamea; projiciam quippe vos^. » Qui sont ceux qui dé- « robent la parole de Dieu? C'est précisément ceux qui s'en servent pour mériter le nom d'orateurs célèbres, dérobant ainsi la gloire à Dieu pour se l'appliquer à eux-mêmes. Saint François de Sales disait que le prédicateur, qui abonde en feuilles, c'est-à-dire en belles expressions et en pensées sublimes est en danger d'être coupé et mis au feu, comme le figuier de l'Évangile, car le Seigneur a dit à ses disciples, et par eux à tous les prêtres, qu'il les avait choisis pour faire du fruit parmi son peuple et un fruit durable. C'est pourquoi Cornélius a Lapide, parlant de ces prédicateurs, n'hésite pas d'assurer qu'ils pèchent mortellement, tant parce qu'ils abusent de la prédication en la faisant servir à leur propre gloire, que parce qu'ils empêchent, par l'élévation de leurs discours, le salut de tant d'âmes qui se convertiraient s'ils prêchaient à l'apostolique : « Praedicator qui plausum quœ- « rit, non conversionem populi , hic damnabitur, tum « quia pr<Tedicationis officio ad laudem, non Dei, sed suam « abusus est; tum quia salutem tôt animarum sibi cre- « ditam impedivit, et avertit. » C'est aussi ce que dit le

^ Il Cor., Il, 17. —5 Jerem., xxiii, 30, .3.3.

P. Avila, comme nous avons déjà vu plus haut : Si le prédicateur, dit-il, ne fait pas bien son devoir; s'il est plus attentif à plaire à ses auditeurs qu'à les convertir; s'il se montre plus jaloux des belles expressions que du fruit du discours ; en un mot, si par la finesse de ses pensées et par la profondeur de ses raisonnements il pense plus à se prêcher soi-même qu'à prêcher Jésus-Christ, il est dans un danger évident de damnation , sa perversité est prodigieuse, ainsi que sa trahison.

Et qu'on ne dise pas qu'on a principalement en vue la gloire de Dieu. Celui qui prêche d'une manière relevée, et en des termes trop recherchés et que tout le monde ne comprend pas, met obstacle à la gloire de Dieu en empêchant la conversion de plusieurs de ses auditeurs; car, comme dit très-bien Muratori, celui qui prêche est tenu d'avoir en vue le salut particulier de tous ceux qui l'écoutent, savants ou ignorants. Et s'il en est quelqu'un qui ne se convertisse pas parce qu'il n'entend pas ce qu'on dit, le prédicateur en rendra compte à Dieu, comme le Seigneur l'a déclaré lui-même par la bouche d'Ézéchiel : « Si di- « cente me ad impium » (ce texte est connu de tous les prédicateurs, mais il y en a peu qui se l'appliquent, et c'est pour cela que je le répète ici); « Si dicente me ad

« impium : Morte morieris, non annuntiaveris ei

« ipse impius in iniquitate sua morietur, sanguinem au- « tem ejus de manu tua requiram K » Ce qu'il y a de certain, c'est que ce n'est pas prêcher la parole de Dieu que de la prêcher corrompue par un style élégant et poli , de manière qu'elle ne fasse pas l'effet qu'elle aurait produit si elle eût été annoncée avec simplicité. Saint Bernard dit qu'au jour du jugement les pauvres ignorants comparaîtront pour accuser les prédicateurs qui ont vécu de

1 Rzech , III, 18.

SALNT LIGLUKI. 2\)'S

leurs aumônes, mais qui ont négligé de porter remède à leurs consciences : « Venient, venient ante tribunal vi- « ventis, ubi erit pauperum accusatio, quorum vixerc « stipendiis, nec diluere peccata^ »

Et il faut bien se persuader que quand la parole de Dieu est corrompue par Télégance affectée du langage, elle reste sans force et sans vertu, de sorte qu'elle ne sera profitable ni aux savants, ni aux ignorants ; c'est saint Prosper, ou un autre ancien auteur sous son nom, qui Fa dit : « Sententiarum vivacitatem sermo cultus ex indu stria a énervât -. » Et saint Paul Favait dit avant lui : « JMisit M me Christus evangelizare, non in sapientia verbi, ut « non evacuetur crux Ghristi \ » Voici comment ce texte est expliqué par saint Chrysostome : « Alii exleruce sa- « pienticC operam dabant, ostendit (Apostolus) eam non « solum cruci non opem ferre, sed etiam eam exina- « nirc*. » De sorte que la sublimité des pensées et Télégance des expressions sont un obstacle et même un venin mortel pour le bien des âmes, qui est le fruit de la rédemption de Jésus-Christ. C'est pourquoi saint Augustin disait : « Non prœsumam unquam in sapientia verbi, ne « evacuetur crux Christi ; sed Scripturarum auctoritate « contentus simplicitati obedire potius studeo , quam « tumori ^ »

Saint Thomas de Villeneuve reprend ainsi ceux qui sont en péché mortel , et qui courent après les prédicateurs élégants : « 0 stulte, ardet domus tua, et tu exspec- <( tas compositam orationem î » Mais ce reproche serait mieux adressé aux prédicateurs eux-mêmes, qui parlent avec tant de délicatesse devant un auditoire où se trouveront vraisemblablement plusieurs personnes en état de

' S. Bern. apud Ugon. Gard, in Luc, x. — 2 De Vita contempl., lib. ]u, c. 34. — 3 1 Cor., i, 17. — '• Ilom. xxxix, in Epist. I ad Cor. — •' Lib. contr. Fclician.^ c. 2.

^94 MÉTHODE ÛÉiNÉRALE DE CATÉCHISME.

péché; elles auraient besoin, ces pauvres âmes, de paroles brûlantes et foudroyantes capables de les faire sortir de leur assoupissement et de les frapper vivement, et elles n'entendent au contraire que des phrases douces, des périodes sonores, qui ne servent qu'à les entretenir dans leur léthargie et leur endurcissement. Si le feu avait pris à une maison, dit le P. Mansi (dans sa Bibliothèque des Prédicateurs), ne serait-ce pas une folie de vouloir Téteindre avec un peu d'eau de rose? Quand j'entends louer un prédicateur élégant, et que j'entends dire qu'il a fait beaucoup de fruit, je lève les épaules et je dis que cela n'est pas possible; parce que je sais que cette manière de prêcher n'est pas selon l'esprit de Dieu : « Prsedicatio (( mea, » disait l'Apôtre, « non in persuasibilibus huma- « nœ sapientiee verbis, sed in ostensione spiritus et virtuc( tis * » A quoi servent toutes nos paroles si elles ne sont animées de l'esprit et de la vertu de Jésus-Christ? « Haec « verba Apostoli (dit Origène sur le texte ci-dessus), quid « aliud sibi volunt, quàm non satis esse quod dicimus, c( ut animas moveat hominum, nisi doctori divinitus « adsit cœlestis gratiœ energia, juxta illud : Dominus « dabit verbum evangelizantibus virtute multa^?» Le Seigneur communique sa vertu à celui qui prêche sa parole toute nue et sans fard, et lui donne la force de toucher les cœurs de ceux qui Técoutent ; mais cette vertu, il ne la donne pas aux paroles étudiées et choisies. Encore une fois, l'éloquence humaine, dit l'Apôtre, fait perdre à la parole de Dieu toute sa force et toute sa vertu. Quel compte n'auront-ils pas à rendre à Dieu , les prédicateurs vains et tleuris! Sainte Brigitte, comme on lit dans le livre de ses Révélations % vit l'àme d'un prédicateur condamné à l'enfer pour avoir prêché de cette ma-

1 Cor., II, 4. — ^ Ori{j. iii Psalni. LXVii^ 13. — -^ Lib. vi, c. 3j.

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nière, et le Seigneur lui révéla en même temps, que ce n'était pas lui, mais le démon qui parlait par la bouche des prédicateurs de ce genre. Me trouvant un jour en conversation avec le célèbre P. Sparano, dont j'ai déjà parlé, il me raconta le tait suivant : Un prêtre qui prêchait avec élégance se trouvant au lit de la mort, et ne se sentant presque aucune contrition de ses péchés, était prêt de désespérer de son salut, lorsqu'un Crucifix, qui était à côté de son lit, lui adressa ces mots : « Je te donne la contri- « tion que tu as procurée aux autres quand tu prêchais. » Morts terribles qui furent entendus de tous les assistants. Mais le fait rapporté par le P. Gaétan Marie de Bergame, capucin, dans son livre de l'Homme apostolique, ch. xv, n° 10, est encore plus terrible. Cet écrivain assure l'avoir entendu racontera un prédicateur du même ordre que lui, et à qui ce l'ait était arrivé quelques années auparavant. Étant encore jeune, il avait prêché avec une éloquence vaine et fastueuse au dôme de Brescia; y ayant ensuite reparu une seconde fois, il fit tout le contraire, et prêcha avec beaucoup de simplicité. Interrogé sur la cause d'un pareil changement, il répondit ainsi : J'ai connu un fameux prédicateur, mon ami, religieux et semblable à moi pour les vains ornements du discours; se trouvant à l'article de la mort, il fut impossible de le porter à se confesser. On lui fît parler par beaucoup de personnes; je lui parlai aussi moi-même avec beaucoup de force; mais il se contentait durant tout ce temps de me regarder fixement, sans rien répondre. Quand le supérieur vit cela, il se détermina à lui porter le Saint-Viatique, pour l'engager ainsi à recevoir les sacrements. Arrivé dans la chambre, il lui fit annoncer que Jésus-Christ était venu le visiter, et qu'il allait se donner à lui dans le Sacrement. Mais le malade se mit à crier en désespéré : Voilà le Dieu dont j'ai trahi la parole sainte ! Les uns se mirent alors en

L^y(i MÉTHODE GÉNÉRALE DE CATÉCHISME.

prières pour que le Seigneur lui fit miséricorde ; les autres exhortèrent^ le malade à avoir confiance en la Lonté de Dieu ; mais il s'écria de nouveau avec une voix encore plus forte : Voilà le Dieu dont j'ai trahi la parole sainte! Puis il ajouta : Il n'y a plus de miséricorde pour moi. Nous continuâmes nos efforts pour le rassurer; mais il s'écria encore pour la troisième fois : Voilà le Dieu dont j'ai trahi la parole sainte ! Et il ajouta : Par un juste jugement de Dieu, je suis damné. Après quoi il expira. Voilà pourquoi, poursuivit ce Père, je me suis réformé dans ma manière de prêcher.

Quelqu'un pourra bien se moquer de tous ces exemples et de toute cette lettre. Si quelqu\in s'en moque, c'est devant le tribunal de Jésus-Christ que je l'attends. Du reste, je ne prétends pas qu'on doive toujours prêcher de même devant toutes sortes de personnes : ainsi, quand l'auditoire seia entièrement composé de prêtres ou de personnes dont l'esprit est cultivé, le langage devra être plus soigné; mais il faut toujours conserver ce ton simple et familier qu'on garderait dans la conversation en s'entretenant avec des personnes instruites, sans avoir recours aux pensées sublimes ni aux mots recherchés. Autrement, plus le discours contiendra de tleurs, moins il aura de fruits. « Quod luxu- « riat, » dit saint Ambroise, « in flore, hebetatur in fructu. » La trop grande abondance de fleurs dans un sermon eu fait perdre le fruit. Saint Augustin disait que le prédicateur qui cherche à plaire à ses auditeurs par un style relevé et sublime n'est pas un apôtre qui convertit, mais un orateur qui induit en erreur; ainsi Fon peut dire de ceux qui l'écoutent ce qu'on disait des Juifs : « Mirabantur, et non convertebantur. » Ils s'écrieront : Voilà un homme qui prêche bien, c'est un habile homme; mais en attendant ils resteront dans le même état qu'auparavant. C'est pourquoi saint Jérôme, écrivant à Népotien, lui reconi-

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mande de provoquer plutôt les larmes de ses auditeurs que leurs applaudissements : « Docente te in ecclesia, non cla- « mor populi^ sed gemitus suscitetur : lacrymœ audito- « rum laudee tuse sint ^ » Saint François de Sales s'exprime d'une manière encore plus expressive dans une de ses lettres à un ecclésiastique ^ : « Au sortir du sermon (ce sont ses expressions), je ne voudrais pas qu'on dît : Oh î qu'il est grand orateur! oh! qu'il a une belle voix! oh! qu'il est savant ! oh ! qu'il dit bien ! Mais je voudrais qu'on dit : Oh! que la pénitence est belle! oh! qu'elle est nécessaire! Mon Dieu, que vous êtes bon, juste! et semblable chose; ou que Tauditeur, ayant le cœur saisi, ne pût témoigner de la suffisance du prédicateur que par l'amendement de sa vie. »

Mais, après tout, un prédicateur qui prêche avec élégance, peut-il du moins espérer d'être loué de tout le monde? Qu'il se désabuse. Oui, plusieurs le loueront; mais combien n'y en aura-t-il pas qui le critiqueront ou sur un point ou sur un autre : on trouvera des sujets de critique partout. Telle est la folie des orateurs qui se prêchent eux-mêmes et qui ne prêchent pas Jésus-Christ : ils travaillent pour acquérir une vaine gloire; et s'ils l'obtiennent, ce n'est que d'un petit nombre. Celui, au contraire, qui prêche Jésus-Christ, est toujours sûr du fruit de son sermon; car par là il glorifie Dieu, qui doit être Tunique fin de toutes nos actions. Ainsi j généralement parlant, l'éloquence populaire, comme dit Muratori, peut également servir et plaire aux personnes instruites. Si un prédicateur fait des sermons pompeux et magnifiques, on ne fera attention qu'à ce qui plait, on l'admirera, mais on ne fera aucun retour sur soi-même. S'il parle, au contraire, pour se faire entendre de tout le monde , tous ses

* Kpist. ad Nepot. — '^ Part i. c 5.

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