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auditeurs^ savants et ignorants, en profiteront, et il ne perdra pas même le tribut de louanges qu'il mérite; car si l'on n'admire pas son éloquence, on louera du moins sa ferveur et son zèle, qui lui font préférer le bien des âmes à un vain étalage de bel esprit. Telle est la vraie gloire à laquelle doit aspirer Torateur sacré. D'ailleurs, les savants eux-mêmes, s'ils désirent de retirer quelque fruit du sermon, recherchent non les prédicateurs qui ne pensent qu'à plaire à Tesprit, mais ceux qui travaillent vraiment à guérir les âmes. Ainsi dès qu'un prédicateur est simple dans ses sermons, tous vont l'entendre, savants et ignorants , parce que chacun y trouve ce pain céleste dont il a besoin.
Sénèque disait qu'un malade ne va pas chercher un médecin qui parle bien, mais un médecin qui le guérisse. A quoi me servent tous tes grands mots, dit-il? c'est le fer ou le feu qu'il faut pour me guérir : « Non quœrit ccger c( medicum eloquentem , sed sanantem. Quid oblectas? « aliud agitur; urendus, secandus sum; ad hêec adhibi- (( tus es ^ )) C'est pourquoi saint Bernard disait : « lUius « doctoris libenter vocem audio , qui non sibi plausum, « sed mihi planctum moveat-. » Je me souviens que le célèbre D. Nicolas Capasso, homme si savant, allait tous les jours entendre le chanoine Gizzio, qui donnait les exercices spirituels aux Frères de la congrégation du Saint- Esprit, et qu'il disait que, s'il y allait, c'était parce que ce chanoine prêchait à l'apostolique et sans ornements ; et que s'il eût prêché d'une manière élégante, il y aurait trouvé tant de choses à redire, que pour ne pas perdre son temps il ne s'y serait pas rendu. Vous voyez donc que la parole de Dieu prèchée avec simplicité plait même aux savants. Muratori rapporte dans sa Vie du père Paul Sé-
Senec, epist. 75. — ' Scriii. o9 in Gant.
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L;iiei'i le jeune, que, bieu que sa manière de prêcher fut basse et populaire, uéaumois il était tellement goûté de tout le monde, qu'il enlevait les cœurs des plus habiles connaisseurs. On lit pareillement dans la vie de saint François Régis, que ses discours étaient simples, et n'étaient faits que pour l'instruction du bas peuple ; néanmoins on voyait à ses catéchismes des chevaliers, des ecclésiastiques et des religieux; et Tempressement à s^y rendre était si grand, que toutes les places étaient occupées deux ou trois heures avant qu'il commençât ; et les habitants de la ville du Puy disaient communément qu'ils préféraient sa sainte simplicité à l'élégance des meilleurs prédicateurs : « C/est qu'il nous prêche véritablement Jésus-Christ et la parole de Dieu telle qu'elle est en elle-même ; tandis que les autres ne se prêchent qu'euxmêmes, et au lieu d'une parole divine , ne nous annoncent qu'une parole tout humaine. » Pendant que le saint donnait la mission au Puy, il y vint aussi un prédicateur pour prêcher le carême. Celui-ci, surpris que tout le monde le quittât pour aller entendre un ignorant, comme il l'appelait lui-même, s'en fut chez le provincial des Jésuites, qui était alors en tournée dans cette ville , et lui dit que le P. Régis, tout saint qu'il était, ne prêchait pas d'une manière convenable à la dignité de la chaire, et que son style bas et trivial dégradait la parole de Dieu. Le Provincial lui répondit : Avant de le condamner il faut l'entendre; ainsi, allons-y tous les deux. Durant le sermon, le Père Provincial fut si touché de la force avec la- ([uelle le saint expliquait les vérités évangéliques, qu'il ne fit que pleurer. En sortant de l'église, il se tourna vers ce prédicateur, et lui dit : Ah ! mon Père, plût au ciel que tous les orateurs sacrés prêchassent ainsi! Laissons-le prêcher avec son apostolique simplicité ; le doigt de Dieu s'y trouve. Et ce prédicateur lui*«inême lut si édifié
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de ce sermon, qu'au lieu de le critiquer, comme il s'y était préparé, il lui donna toutes les louani^es qu'il méritait.
Nous allons maintenant dire un mot des panégyriques. Pourquoi les panégyriques ibnt-il aujourd'hui si peu de fruit? Quel bien ne feraient-ils pas, si on les faisait avec simplicité, ajoutant au récit des vertus du saint, de bonnes réflexions, et portant ainsi les auditeurs à imiter son exemple ! Certainement c'est là le but des panégyriques ; et c'est pour cette raison que les maîtres de la vie spirituelle recommandent tant la lecture des vies des saints. Voilà pourquoi saint Philippe de Néri, comme raconte son historien, avait tant à cœur que les missionnaires de sa congrégation fissent en chaire le récit de toute la vie ou de quelque action en particulier de quelque saint, afin que la morale qu'on pourrait en retirer restât plus profondément gravée dans l'esprit de ses auditeurs; mais il voulait qu'on racontât des choses plus propres à les toucher qu'à leur inspirer de l'admiration et de l'étonnement. Le père Jean Dielégis, qui a fait un traité des panégyriques, dit que si ces discours ne font aucun fruit, c'est la faute des auditeurs, qui n'y viennent pas dans le dessein d'en profiter, mais pour entendre des traits d'éloquence et des Heurs de rhétorique. Il aurait mieux fait de dire que c'est presque toujours la faute des orateurs qui remplissent leurs sermons de subtilités et de termes affectés, pour s'attirer la louange des hommes, tandis qu'ils ne devraient avoir en vue, comme le remarque le même auteur, que de porter leurs auditeurs à l'imitation des vertus du saint dont on fait l'éloge. Mais voyons ce que Muratori dit des panégyriques modernes. Dans son livre de l'Eloquence populaire, au chapitre 13, en parlant de la péroraison, il dit : « C'est ici surtout que les orateurs sacrés rassemblent tout ce qu'ils peuvent trouver de beau et
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(le brillant; c'est ici qu'ils étalent leur éloquence. Le but des panégyriques est de porter, par ces exemples, les auditeurs à la pratique de la vertu ; mais la plupart des panég-yristes n'y pensent pas. Grand Dieu! que d'exagérations ridicules, que de réflexions téméraires, que defolieS; en un mot ! »
Et en vérité, quel avantage retire-t-on des panégyriques de quelques savants, qui les remplissent de morceaux fleuris, de questions abstraites, de pensées ingénieuses, de belles descriptions, de paroles sonores, de mots nouveaux, de périodes bien tournées et si longues, que, pour en saisir le sens, le savant même a besoin de toute l'application de son esprit ? Toutes ces choses conviendraient à peine à un discours académique , dont l'unique but est la seule gloire de l'orateur. Grand Dieu! quelle confusion n'est-ce pas de voir un ministre de Jésus-Christ passer six mois entiers pour composer un panégyrique (c'est le temps qu'il fallait à un prédicateur mort dernièrement). Que de temps perdu! et pourquoi? pour tourner des périodes, et pour arranger toutes ces ileurs et ces vains ornements. Mais quel profit en retire-t-il tant pour lui que pour les autres? Pour lui , il ne retire qu'un peu de fumée; et quant aux auditeurs, ils n'en retirent aucun ou presque aucun fruit, parce qu'ils ne l'entendent pas ; ou, s'ils l'entendent, ils ne s'occupent qu'à repaître leur esprit de ce vain bruit de paroles et de subtilités ingénieuses, et ils perdent ainsi leur temps. Plusieurs personnes dignes de foi m'ont assuré que le prédicateur dont je viens de parler, qui disait qu'il lui fallait six mois pour composer un panégyrique, se trouvant au lit de la mort, donna ordre de brûler tous ses écrits. On m'a dit encore que ce prédicateur s'entendant une fois louer au sujet de ses pa-»négyriques, répondit: Ah! ne les louez pas, je vous en prie, car ils seront un jour ma condamnation. Muratori,
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dans son livre de la Charité chrétienne^, s'exprime en ces termes : « A quoi bon tant de panégyriques, qui pour la plupart n'aboutissent qu'à un vain étalage d'esprit et de frivoles subtilités que la plupart du monde ne comprend pas?» Puis il ajoute: «Le panégyrique, si l'on veut quïl soit profitable, doit être d'une éloquence populaire et intelligible, qui instruise et touche autant les ignorants que les savants ; mais cette éloquence n'est quelquefois pas assez connue de ceux même qui se croient plus savants que les autres. » Plut au ciel qu'on n'entendit plus dans l'Église ces panégyriques fastueux, et que, d'après l'avis de ce célèbre écrivain, qui fut aussi grand par sa piété que par ses talents , on n'en composât plus que dans le style simple et lamilier !
Mais avant de finir cette lettre, il faut que je réponde à l'observation que vous m'avez faite , savoir : qu'une des principales parties du discours est de plaire; qu'ainsi, lorsque des gens de lettres doivent assister au sermon , il convient de parler avec plus d'élégance, pour les gagner par ce moyen. Mais, que dis-je? ce n'est pas moi qui vais y répondre, ce sera saint François de Sales, qui, dans la lettre dont j'ai déjà fait mention, après avoir confirmé tout ce que nous avons dit jusqu'ici, poursuit en ces termes ^ : « Il se faut garder des quancjuam et longues périodes des pédants, de leurs gestes, de leurs mines et de leurs mouvements. Tout cela est la peste de la prédication. Il faut parler alfectionnément et dévotement, simplement et candidement , et avec confiance ; être bien épris de la doctrine qu'on enseigne et de ce que l'on persuade. Le souverain artifice est de n'avoir point d'artifice. Il faut que nos paroles soient enflammées non par des cris et actions démesurées, mais par l'afî'ection intérieure; il
^ Tom. Ilj ch. XXV. — - Cluip. v. .fl
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faut qu'elles sortent du cœur plus que de la bouche. Le cœur parle au cœur, et la langue ne parle qu^aux oreilles... La tissure doit être naturelle, sans préface, sans agencement, sans paroles attifées... Nos anciens Pères, et tous ceux qui ont fait du fruit, se sont abstenus de tous ces fatras et jolivetés mondaines. Ils parlent cœur à cœur, esprit à esprit, comme les bons pères aux enfants. » Le saint, après avoir dit que la fin du prédicateur est que les pécheurs se convertissent, et que les justes avancent en perfection, s'exprime ainsi sur la question que nous traitons ^ : c( Je sais que plusieurs disent que le prédicateur doit délecter ; mais, quant à moi, je distingue et dis qu'il y a une délectation qui suit la doctrine, et qui suit le mouvement qu'éprouvent les auditeurs. Car qui est cette àme tant insensible , qui ne reçoive un extrême plaisir d'apprendre bien et saintement le saint chemin du ciel , qui ne ressente une consolation extrême de l'amour de Dieu? Et pour cette délectation, elle doit être procurée; mais elle n'est pas distincte de l'enseigner et l'émouvoir, c'en est une dépendance. Il y a une autre sorte de délectation qui ne dépend pas de l'enseigner et l'émouvoir, mais qui fait son cas à part , et bien souvent empêche de l'enseigner et l'émouvoir. C'est un certain chatouillement d'oreilles, qui provient d'une certaine élégance séculière , mondaine et profane , de certaines curiosités , agencements de traits, de paroles, de mots, bref qui dépendent entièrement de l'artifice : et quant à celle-ci, je nie fort et ferme qu'un prédicateur y doive penser ; il la faut laisser aux orateurs du monde, aux charlatans et courtisans (|ui s'y amusent. Ils ne prêchent pas Jésus-Christ crucifié, mais ils prêchent eux-mêmes. « Non sectamur lenocinia « rhetorum , sed veritates piscatorum. « Saint Paul dé-
' Cliap. ui.
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teste les auditeurs « prurientes auribus, » et par conséquent les prédicateurs qui leur veulent complaire. Voilà ce que dit saint François de Sales ; et faites attention que tout ce que ce saint dit et enseigne, a été loué et approuvé d'une manière toute particulière par TÉglise, qui a inséré dans son office la prière suivante : « Concède propitius , « ut ejus dirigentibus monitis, œterna gaudia consequa- « mur. » Faites qu'étant dirigés par ses enseignements, nous parvenions à l'éternelle félicité.
Le théologien Habert, parlant également de la manière de prêcher, s'exprime ainsi : « Evangelii minister delec- « tabit, si sit sermonis apti, facilis, ac perspicui K » Un prédicateur viendra à bout de plaire , s'il est clair, facile et aisé dans ses raisonnements; car alors, les auditeurs épi*ouveront le plaisir, comme dit saint François de Sales, d'entendre les vérités éternelles, et les maximes de l'Évangile ; de connaître ce qu'ils doivent faire ou éviter pour être sauvés ; et ils seront ravis de se voir pénétrés de componction, et de se trouver remplis de confiance et d'amour de Dieu. Saint Augustin dit ^ que si les plaisirs des sens ont des charmes, il y en a davantage dans la connaissance de la vérité; c'est pourquoi, ajoute-t-il, il n'y a rien que l'âme désire avec plus d'ardeur que de connaître la vérité : « Quid enim fortius desiderat anima, quam verita- « tem? » Tel fut aussi l'avis de saint François de Sales, qui, dans son traité de l'Amour de Dieu, dit que la vérité est l'objet de l'intelligence, et qu'il s'ensuit de là que l'intelligence doit trouver tout son plaisir dans la connaissance des vérités; et que plus ces vérités sont sublimes, plus ce plaisir est grand. Voilà pourquoi les philosophes païens renonçaient aux richesses, aux dignités et aux plai^ sirs, pour se livrer à la recherche des vérités de la naturci
* Toiii. vil, c. IV, § 10. — ^ Tract, xxvi, in Joati.
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Et voilà encore pourquoi Aristote a dit que le bonheur de l'homme consiste dans la sagesse, c'est-à-dire dans la connaissance des vérités sublimes. D'où le saint conclut, qu'une âme ne peut avoir de plus grand plaisir que de connaître les vérités de la foi; d'autant plus que leur connaissance non-seulement nous est agréable, mais nous est encore éminemment utile, puisque c'est d'elle que dépend notre bonheur temporel et éternel. Saint Antonin dit, il est vrai, que le prédicateur doit plaire à son auditoire ; mais pour quelle fin? c'est ahn qu'après l'avoir gagné par son éloquence, il le porte plus aisément à mettre en pratique ce qu'il lui a enseigné : « Ut sic mow veat affectum, ut flectat, scilicet curando, ut quœ dicta (f sunt, velit implere ^ » C'est donc avec raison que saint Jean Ghrysostome se plaint que les orateurs sacrés sont la ruine de l'Église par la trop grande ardeur qu'ils ont , non à convertir les fidèles , mais à leur plaire par l'élégance de leurs discours : « Subvertit ecclesias quod et vos « non quseritis sermonem qui compungere possit, sed qui c( oblectet, quasi cantores audientes. Et idem fit ac si pa- « ter videns puerum cegrotum, illi, qucccumque oblectent, « porrigat. Talem non dixerim patrem. Hoc etiam nobis uaccidit, cum llosculos verborum sectamur, ut oblecte- '( mus, non ut compungamus, et laudibus obtentis, abeau mus ^ » Ce texte est clair, et vous entendez trop bien le latin pour qu'il ait besoin d'explication. Oui, mon Père, il est des prédicateurs à qui leur éloquence attire un nombreux auditoire; mais, je vous le demande, de tous ces auditeurs, en est-il un qui, au sortir du sermon, soit vraiment touché et résolu de changer de vie? J'imite en cela saint François de Sales, qui, lorsqu'on lui parlait de quelque prédicateur célèbre, demandait de suite : De grâce,
' Part, m, tr. 18, c. 3, §:!.— - Hoin. sxx, in Act.
dites-moi, combien de personnes se sont converties à ses sermons?
Il y a des prédicateurs qui, pour plaire à leurs auditeurs, embellissent, ou, pour mieux dire, chargent leurs sermons de facéties et de contes ridicules, et qui vont jusqu^à dire que cela est nécessaire, surtout dans les instructions et les catéchismes, pour attirer le peuple et pour captiver son attention. Pour moi, ce que je sais, c'est que les saints, dans leurs instructions, ne faisaient pas rire, mais pleurer. Aux sermons de saint François Régis, qui n'étaient que de simples instructions, le peuple ne faisait que pleurer depuis le commencement jusqu'à la lin. On pourrait bien se permettre quelque légère plaisanterie qui naîtrait naturellement du sujet qu'on traite; mais réduire l'instruction à une scène de comédie, comme le fout quelques-uns, en y mêlant des propos ridicules ou des contes curieux, d'un ton et avec des expressions propres à faire rire l'auditoire, serait tout à fait contraire au respect que l'on doit au saint lieu et à sa dignité de ministre de Jésus-Christ. Les auditeurs pourront bien rire de tout cela, mais ils n'en retireront pas le moindre fruit, quelque peine que se. donne ensuite le prédicateur pour y coudre de manière ou d'autre une moralité telle quelle. D'ailleurs les personnes de bon sens n'en éprouveront que du dégoût. Les hommes aiment bien à voir danser, mais si l'on voyait quelqu'un courir les rues en dansant, n'en serait-on pas choqué? De même on écoute volontiers quelques plaisanteries ; mais qui peut supporter de les entendre dire en chaire, dans ce lieu sacré où l'on annonce la parole de Dieu ? Du reste, c'est une erreur de penser que sans ces plaisanteries le peuple ne viendra pas à l'instruction, ou qu'il n'y sera pas attentif; je dis au contraire qu'il sera plus empressé à s'y rendre, et qu'il redoublera d'attention lorsqu'il verra qu'il n'y perd pas son temps eu
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fadaises, mais que son àme en retire le plus grand truit.
Je finis. Ce que j'ai dit jusqu'ici doit suffire pour vous faire connaître combien j'ai du être surpris de vous voir avancer que le prédicateur doit plaire à l'auditoire par l'élégance de son style. Je prie le Seigneur de vous désabuser et de vous délivrer d'une erreur aussi préjudiciable à votre esprit qu'à tous ceux qui assisteraient à vos sermons.
Puisque vous daignez me consulter à la lin de votre lettre sur la manière de prêcher avec fruit, je ne saurais mieux répondre à vos désirs qu'en vous recommandant de prêcher souvent sur les fins de l'homme, sur la mort, le jugement, l'enfer, l'éternité, etc. Ce sont ces vérités éternelles qui font le plus d'impression sur les fidèles, et qui les portent à vivre chrétiennement. De plus, je vous invite à parler souvent dans vos sermons de la paix dont jouit une àme qui est en état de grâce. C'est par ce moyen que saint François de Sales gagna bien des âmes à Dieu, et s'attira l'estime toute particulière d'Henri lY, roi de France, qui le louait beaucoup pour cette raison, et qui blâmait les autres prédicateurs qui montrent le chemin de la vertu si hérissé de difficultés, que les àraes n'osent y entrer. Je vous prie aussi de parler souvent de l'amour que Jésus-Christ nous a témoigné dans sa passion et dans l'institution de la sainte Eucharistie, comme aussi de l'amour que nous devons à notre divin Rédempteur, en reconnaissance de ces deux grands mystères d'amour. Je vous dis cela, parce que, généralement parlant, il y a peu, ou, pour mieux dire, trop peu de prédicateurs qui parlent de l'amour que nous devons à Jésus-Christ. Et il est certain que tout ce qu'on fait par la seule crainte des châtiments et non par amour, est de peu de durée. Un grand serviteur de Dieu, le P. Janvier Sarnelli, missionnaire, disait : Je voudrais passer toute ma vie à ne prêcher par-
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tout que ces deux mots : « Aimez, aimez Jésus-Christ^ parce qu'il le médite. » En outre, je vous prie d'insister souvent sur la dévotion à la sainte Vierge, par le moyen de laquelle toutes les grâces nous sont accordées, et, à la lîn du sermon , de faire que le peuple ait recours à Fintercession de Marie pour obtenir quelque grâce importante, comme le pardon des péchés, le don de la persévérence et Tamour envers Jésus-Christ.
Mais, sur toutes choses, je vous prie d'insinuer aux auditeurs des pratiques de piété, en leur suggérant les moyens de se conserver dans la grâce de Dieu ; comme de ne jamais jeter les yeux sur des objets dangereux; de fuir les mauvaises occasions, les entretiens avec des personnes de différent sexe, et la compagnie des libertins ; de fréquenter les sacrements, d'assister tous les jours à la messe; de s'agréger à quelque congrégation; de faire l'oraison mentale , en leur en enseignant la manière ; de faire la lecture spirituelle , la visite au Saint-Sacrement et à la sainte Vierge, et de dire le chapelet ou le rosaire. Enseignez souvent la conformité à la volonté de Dieu dans les adversités, puisque c'est de cette conformité que résultent notre salut et notre perfection. Exhortez surtout à recourir tous les jours à Jésus et à Marie, pour obtenir le don de la persévérance, principalement durant les tentations. Mais je vous recommande surtout d'insister beaucoup sur la nécessité de la prière , d'autant plus qu'il y a peu de prédicateurs qui en parlent, et que c'est de la prière que dépend notre salut et notre bonheur éternel. Je sais bien que cette manière ne plait pas beaucoup aux prédicateurs de la haute volée, parce qu'elle leur parait triviale, et qu'en la traitant ils ne pourraient employer leur élégance et leurs subtilités ordinaires; mais c'est ainsi que prêchait saint François de Sales, dont les sermons convertirent une si grande quantité d'âmes. Le plus qu'il pouvait il re-
commandaitrusage des pratiques chrétiennes, tellement qu'une fois les habitants d'un certain lieu le prièrent de leur donner par écrit toutes les pratiques qu'il leur avait enseignées de la chaire, afin de pouvoir mieux les exécuter. Ah! si tous les prédicateurs faisaient de même, s'ils prêchaient dans la seule vue de plaire à Dieu , s'ils étaient simples et populaires dans leurs discours, s'ils présentaient et développaient les vérités et les maximes de l'Évangile toutes nues et sans ornements, s'ils insinuaient les remèdes pratiques contre le péché , et les moyens de se conserver et d'avancer dans l'amour de Dieu ; ah ! le monde changerait de face, et Dieu ne serait pas tant offensé. Nous voyons que, s'il y a dans une paroisse un prêtre fervent qui prêche Jésus-Christ crucifié, ce prêtre suffit pour la sanctifier. Je dis plus : si dans une église on fait un sermon simple mais plein d'onction , tout l'auditoire en est pénétré, et celui qui ne se convertit pas entièrement en conserve du moins longtemps l'impression. Or, supposé qu'on prêchât partout de cette sorte, quel changement ne s'opérerait-il pas dans toutes les âmes? Je ne veux plus vous ennuyer; mais, puisque vous avez eu la patience de lire toute cette lettre, je vous prie d'avoir encore la bonté <lo faire la prière suivante à Jésus-Christ :
a 0 Sauveur du monde! que le monde ne connaît guère et qu'il aime moins encore, par la faute surtout de vos ministres; vous qui, pour sauver les âmes, avez donné votre propre vie ; ah ! par les mérites de votre passion , éclairez et animez tant de prêtres qui pourraient convertir les pécheurs et sanctifier toute la terre, s'ils prêchaient votre parole, non avec vanité, mais simplement, comme vous l'avez prêchée vous et vos disciples. Hélas! il ne font pas ainsi ; ils vous oublient, et ne se prêchent qu'euxmêmes. Le monde est plein de prédicateut-s, et néanmoins
Tenfer se peuple tons les jours d'un nombre infini d'âmes. Seigneur, porter vous-même remède à un si grand mal dont votre Église est affligée par la faute des prédicateurs ; et, s'il le faut, humiliez, frappez même d'une manière visible, pour les faire servir d'exemple aux autres, ces prêtres qui corrompent votre sainte parole et la font servir à leur propre gloire, afin qu'ils se corrigent, et qu'ainsi le bien des âmes n'éprouve plus d'obstacles. Ainsi soit-il, »