‹ Methode generale du catichisme v.2Chapitre 62 sur 65 · II · texte numérisé non relu

II

Descartes? C'est celui qui fait profession d'étudier la doctrine et les principes de son maitre, qui se les rend propres, qui y est attaché, qui en prend la défense. Un homme aurait-il bonne grâce de se donner pour un disciple de Descartes, s'il n'avait point lu les ouvrages de ce philosophe; s'il ne se mettait nullement en peine de les lire, et qu'il se contentât d'avoir appris par mémoire un abrégé de sa doctrine d'environ quatre pages d'écriture , sans connaître ni l'enchainement de ses principes, ni sa méthode de philosopher et de chercher le vrai à la lumière du raisonnement et des expériences? Jamais un tel homme ne passera pour un disciple de Descartes : et un chrétien qui néglige de s'instruire de la religion de Jésus-Christ, d'étudier sa doctrine, de méditer les maximes de son Évangile, osera prétendre à l'auguste qualité de disciple de Jésus-Christ?

Comme il n'y a point de chrétien dont on puisse dire qu'il n'est point obligé d'étudier la religion; aussi il n'y a point d'âge dans la vie, où le chrétien soit dispensé de s'appliquer à cette étude. En voici quelques raisons :

l** Il y a une grande différence entre Tétude d'une profession qu'on embrasse, et celles qui y servent de préparation. Celles-ci n'ont qu'un temps ; celle-là est pour toute la vie. D'où vient que plusieurs se contentent de donner quelques années à l'étude des sciences naturelles, comme la métaphysique, les mathématiques et la physique, pour passer de là à d'autres études, suivant les divers états qu'ils embrassent? C'est que ces sciences ne sont pas leur fm, mais des moyens qui peuvent les conduire à d'autres études, qu'ils en^sagent comme leur lin, et auxquelles ils ont dessein de se fixer.

Il n'en est pas de même de ceux qui se donnent à la profession de philosophes et de mathématiciens. S'ils ont un véritable désir de s'y rendre habiles, ils s'appliquent

tonte leur vie à l'étude de ces sciences ; parce que tout homme qui aime sa profession, ne cesse de Tétudier que lorsqu'il ne lui reste plus rien d'utile à apprendre.

Or nous sommes, comme je l'ai dit, chrétiens de profession. Nous devons donc étudier toute la vie le christianisme , et travailler à croître dans la connaissance de Dieu : « Grescentes in scientia Dei ^ ; » comme un physicien, un mathématicien travaillent tous les jours à acquérir de nouvelles connaissances, et à faire de nouvelles découvertes dans la physique, et dans les mathématiques.

2° Le caractère de l'homme juste, selon l'Écriture, est de « mettre toute son affection dans la loi du Seigneur, « et de la méditer jour et nuit '. » Donc point de vraie justice sans une disposition persévérante à s'avancer dans la connaissance de Dieu par l"étude et la méditation de sa loi, et par l'usage de tous les moyens qu'ils nous a mis en main pour nous instruire de nos devoirs.

I]*^ L'Écriture étend à tous les temps, et, s'il était possible, à tous les moments de la vie, l'obligation d'étudier la loi de Dieu, a Les paroles et les ordonnances (du Sei- « gneur), dit Moïse, seront gravées dans votre cœur. « Vous les raconterez à vos enfants. Vous les méditerez , « assis dans votre maison, et marchant dans le chemin, c( la nuit dans les intervalles du sommeil, et le matin à « votre réveil. Vous les lierez comme un signe dans votre « main. Vous les porterez sur le front et entre vos yeux. « Vous les écrirez sur le seuil et sur les poteaux de votre « porte K » Le Sage nous recommande la même chose, et presque dans les mêmes termes. « Tenez ces commande- (( ments sans cesse liés à votre cœur, et attachez-les au- « tour de votre cou : lorsque vous marchez, qu'ils vous « accompagnent : lorsque vous dormez, qu'ils vous gar-

1 Coloss., I, 10. — 2 Psal. r, 2. — -^ Dent., vi, 6, 22.

472 MÉTHODE GÉNÉRALE DE CvVTÉdHI&TilE.

« dent, et en vous réveillant, entretenez-vous avec eux *. » Il y a une si grande fécondité dans les paroles du Saint- Esprit,- et dans les vérités qui sont Tobjet de notre foi, ou la règle de notre conduite, que plus on les étudie, plus on y découvre de profondeurs. Une lecture assidue et réfléchie nous met en possession de ces trésors, dont une lecture rapide et superficielle nous priverait. C'est pour cela que rÉcriture ne veut pas que nous cessions d'avoir sous les yeux et de méditer ces divines paroles. Comment des chrétiens peuvent-ils penser après cela qu'il y ait un temps ou un âge dans la vie, oi^i ils soient dispensés de se nourrir des saintes vérités de la loi de Dieu et de TÉvangile de Jésus-Christ?

4» Quelque instruits et éclairés que nous soyons, nous avons toujours besoin de nous fortifier contre les tentations du dedans et du dehors, par une étude sérieuse des règles et des maximes du christianisme, et de nous animer à la vertu, à la pénitence, au mépris du monde, par la vue des exemples de Jésus-Christ et des saints.

Car tout ce qui nous environne, tout ce qui entre par nos sens, tend à nous dissiper, à nous affaiblir, à nous corrompre, à nous faire oublier Dieu, à nous remplir de Tespritdu monde. Or, un des grands moyens de nous soutenir contre des ennemis si séduisants e1 si infatigables, c'est d'opposer sans cesse, à l'impression funeste qu'ils font sur nous, l'impression salutaire des vérités de l'Évangile ; d'envisager de près ces vérités, de les méditer, et de les approfondir : autrement elles perdent bientôt toute leur force. Elles peuvent bien demeurer en gros dans la mémoire : mais elles n'agissent plus sur le cœur. L'esprit même ne les voit que dans un lointain, qui ne les laisse apercevoir que confusément, et qui avec le temps les fait

1 Prov., VI, 21.

perdre de vue. C'est ce qui arrive toujours quand on néglige de se nourrir assidûment des vérités de la religion.

Au reste, quand je parle de méditer ces vérités, je ne prétends pas dire qu'il faille le faire par des réflexions tirées de notre propre fonds. Une infinité de personnes, et les jeunes gens en particulier, n'en sont guère capables. Mais on peut à tout âge s'aider des réflexions des autres. On peut, par le secours des bons livres, développer ces vérités, s'y affermir, se les rendre propres, s'exciter à les aimer, en tirer des conséquences pour la conduite de la vie, et pour la ré formation des mœurs.

J'ai dit d'abord que cette étude est d'obligation pour tout chrétien. Je dis ici qu'elle est d'une plus étroite obligation que toute autre étude.

Première preuve. Les autres études et occupations particulières peuvent être nécessaires, et dans l'ordre de Dieu : mais elles doivent cédera l'étude dont je parle, et ne marcher qu'à sa suite. Nous sommes chrétiens avant que d'être magistrats, gens de guerre, avocats, marchands, artisans : et par conséquent l'étude du christianisme a son rang avant celles de ces différents états. Si donc un homme se croit avec raison obligé d'étudier les choses de sa profession, parce qu'il est homme d'épée, ou de robe, ou négociant; combien plus est-il obligé d'étudier le christianisme, parce qu'il est chrétien ?

Tl n'y a donc personne qui ne doive faire sa principale et essentielle obligation de travailler à connaître Dieu et Jésus-Christ, et à s'avancer dans cette connaissance qui conduit à la vie éternelle. «Car la vie éternelle, dit Jésus- (( Christ, consiste à vous connaître, vous qui êtes le seul « Dieu véritable, et Jésus-Christ que vous avez envoyé *. » Toutes les sciences imaginables, sans celle-là, ne sont

' Joan., XVII, 3.

rien : toutes les études qui ne sont pas, sanctifiées par cette divine étude, sont une perte de temps. « Tout ine « semble une perte/disait saint Paul, au prix de la Jiaute « et sublime connaissance de Jésus-Christ, mon Sei- « gneur*. »

Il s'ensuit de là que, s'il n'était pas possible à un homme de vaquer tout ensemble à l'étude sa profession particulière, et à celle du christianisme, en sorte que cette profession fût un obstacle invincible à l'accomplissement d'un devoir aussi important que celui de croître dans la connaissance de Dieu et de Jésus-Christ, il ne pourrait se dispenser de la quitter.

Je suis bien éloigné de croire qu'il y ait des personnes que leur profession mette dans l'impuissance de puiser dans la lecture de l'Évangile la lumière pour aller à Dieu. Les hommes les plus occupés trouvent bien le moment de boire et de manger : pourquoi ne trouveraient-ils pas de même celui de se nourrir de la parole de Dieu? M. Colbert, ministre d'État, l'homme du monde le plus appliqué aux fonctions de sa charge, et qui ne laissait rien à faire aux autres de ce qu'il pouvait faire par lui-même, lisait tous les jours quelques chapitres de l'Écriture sainte, et récitait le bréviaire. Qui peut dire qu'il soit plus occupé que ce grand homme? Mais enfin, s'il était vrai qu'il y eût des professions où, avec la meilleure volonté du monde^ on ne put pas trouver le moindre moment pour se recueillir, je dirais sans crainte qu'on est obligé de les quitter, et qu'on ne peut en conscience continuer de les exercer.

Car l'œuvre du salut est une œuvre nécessaire et indispensable pour chacun de nous; et l'on convient qu'une personne serait obligée de Quitter un état de vie où elle

' Philip.^ IJI^ 8.

ne pourrait pas absolument faire son salut. Or, il est indubitable que s'instruire des vérités de TÉvangile, et de tout ce qui peut nous porter à Tamour de Dieu, fait partie de l'œuvre du salut : et par conséquent un bomme ne pourrait demeurer dans une profession qui lui ôterait les moyens de se nourrir du pain de la parole de Dieu.

Seconde preuve. Elle se tire de Tobligation où nous sommes de sortir, par la voie de Tinstruction, de l'état d'ignorance où le pécbé nous a mis.

Car l'ignorance où nous naissons à l'égard de Dieu et des cboses du salut est, comme la concupiscence, une peine du pécbé, un désordre que le pécbé a causé dans riiomme, une misère qu'il ne peut trop déplorer. Il est donc naturel qu'il désire d'être délivré de cette misère : il est de son devoir qu'il s'efforce de corriger ce désordre ; de dissiper, par la lumière de l'instruction, ces épaisses ténèbres où son âme est plongée, et de recouvrer, par le travail et Tapplication, au moins quelques-unes de ces connaissances si précieuses et si nécessaires qu'il a perdues. En un mot, il doit travailler à sortir de l'ignorance par l'étude de la vérité, comme il doit travailler à affaiblir et à vaincre la concupiscence par l'accroissement de la cbarité.

C'est une cbose très-digne de remarque, et à laquelle certaines personnes ne font pas assez d'attention, qu'en matière de religion l'ignorance n'est bonne à rien. Il peut y avoir des cboses dans les sciences profanes qu'il serait plus avantageux à plusieurs d'ignorer que de savoir. Je le suppose sans l'examiner. Mais il n'en est pas ainsi des vérités de la religion. Entre ces vérités, dont le Saint-Esprit a confié le dépôt à l'Église, et qui toutes ont pour fin l'établissement du règne de Dieu dans les cœurs par la cbarité, y en a-t-il une seule dont on puisse dire absolument et sans restriction, il vaut mieux l'ignorer que de

la coiinaitre ? J'avoue qu'il n'est pas absolument nécessaire que chacun des lidèles les sache toutes. Mais certainement, qui n'en Ignorerait aucune, aurait un avantage très -réel que n'a point celui qui n'en connaît qu'une partie.

J'avoue encore que, comme souvent l'homme gâte ce qu'il touche, on peut faire un très-mauvais usage des connaissances même les plus saintes et les plus utiles. Mais quel bon usage peut-on faire de l'ignorance? et de qui a-t-on jamais dit, qu'il était heureux d'avoir ignoré telles et telles vérités de la religion de Jésus-Christ? ce ne sont pas les vérités ignorées, mais les vérités connues, qui nous conduisent au salut; et si un homme se perd malgré ses lumières, on ne peut pas dire de lui qu'il s'est perdu pour n'avoir pas été dans l'ignorance. Il faut dire que son malheur vient de n'avoir pas fait de ses lumièies l'usage pour lequel il les avait reçues de Dieu.

Mais n'y a-t-il pas, me direz-vous, des vérités trop fortes pour certains esprits, eu égard à leur état présent? et n'est-il pas de la prudence d'attendre à les leur montrer qu'ils aient acquis le degré de lumière et de force nécessaire pour les recevoir utilement ? Jésus-Christ lui-même nous en a donné l'exemple. « J'aurais encore, dit-il à ses c( disciples, beaucoup de choses à vous dire; mais vous ne c( pouvez les porter présentement ^ »

Je réponds, en convenant de la vérité de ce qu'on dit, que l'objection confirme ce que j'ai avancé, loin d'y donner atteinte; car elle suppose que, lors même qu'on laisse ignorer à quelqu'un certaines vérités de la religion, on en regarde néanmoins la connaissance comme un bien qu'on lui souhaite ; et l'ignorance où il est à cet égard comme un défaut auquel on ne manquera point de remé-

1 Joan., xvj, 17.

^-ÉCESSITÉ DL' CATÉCHISME. 477

dier dès que sa disposition présente cessera d'y mettre obstacle.

Au reste, je "prie qu'on observe une chose qui est trèsvraie ; c'est que le mal dont la connaissance de certaines vérités peut être l'occasion vient plus souvent de ce qu'on en ignore d'autres ou qu'on manque d'y faire attention. Tel se scandalise d'entendre une vérité qui en serait édifié et s'y soumettrait de tout son cœur s'il connaissait toutes celles qui y ont rapport, qui en montrent le vrai sens et qui en préviennent l'abus. Il y a entre les vérités une liaison et un enchaînement qui fait qu'elles se soutiennent et» s'éclaircissent l'une par l'autre. Celui qui n'en connaît qu'un partie ou qui les voit séparément est en danger de les entendre mal et de les détourner à un mauvais usage. On dit souvent, par exemple : c'est l'esprit de pénitence et non pas les œuvres extérieures de pénitence qui réconcilient le pécheur avec Dieu : voilà une vérité. Combien de gens en font un mauvais usage et se croient dispensés, sous ce prétexte, de pratiquer la mortification et de faire l'aumône, parce qu'ils ne voient pas une autre vérité, qui est que l'esprit de pénitence enferme nécessairement un désir sincère et efficace d'expier le péché, de satisfaire à la justice divine et d'afTaiblir en nous la concupiscence par tous les moyens dont nous sommes capables ? On dit à d'autres, comme Daniel à Nabuchodo* nosor : « Rachetez vos péchés par des aumônes, et vos ini- « quités par des œuvres de miséricorde envers les pau* « vres *. » Ils font donc des largesses aux pauvres, et se flattent que, sans changer de vie, leurs aumônes obtiendront le pardon de leurs péchés. C'est qu'ils ignorent la nécessité absolue de l'esprit de pénitence et de la conversion du cœur. Ces deux vérités doivent être unies; en les

' Dàn.. IV, n.

séparant, on s'égare. Ainsi, non-seulement Tignorance n'est d'aucune utilité pour le chrétien, mais elle peut même, comme on ¥oit, lui être très-pernicieuse : c'est ma troisième preuve.

Troisième preuve. En effet, plus on y réfléchira, et plus on sera convaincu que rien n'est plus funeste dans ses suites que l'ignorance, soit par rapport aux particuliers, soit par rapport à toute l'Église.

1° L'ignorance expose les particuliers à une infinité de fautes et même à de grands péchés qu'ils ne commettraient pas s'ils étaient éclairés. Combien de péchés, dont on ne pense ni à se corriger, ni à faire pénitence, parce que l'esprit n'a aucune lumière à la faveur de laquelle il puisse les découvrir? Combien de faux principes de morale, de fausses idées de Dieu, de sa bonté, de sa justice, de sa providence, trouvent entrée dans l'esprit d'un homme qui n'est pas instruit ou qui ne l'est que d'une manière superficielle? Et ces faux principes, une fois reçus dans l'esprit, influent dans le reste de la vie. On s'y affermit en avançant en âge, et ils deviennent en quelque manière ineffaçables par l'habitude ; car il y a un âge où la plupart des hommes, et principalement ceux qui ne sont point accoutumés à réfléchir, ne sont guère susceptibles de nouvelles idées. Ainsi, il arrive presque toujours que ceux qui n'ont pas le bonheur d'être instruits meurent dans leurs ténèbres, parce que les rayons de la vérité ne peuvent plus percer de si épais nuages sans une espèce de miracle.

A combien de dangers est exposé, par exemple, un jeune homme qui entre dans le monde sans être solidement instruit des grandes vérités de la religion et des devoirs essentiels du chrétien? 11 n'a point d'armes pour parer les attaques que lui livre l'esprit de mensonge et de séduction, par les discours des hérétiques mal conver-

NÉCESSITÉ DU CATÉCHISME. i79

tis, des corrupteurs de la morale évangélique, des incrédules ou libertins et des amateurs du monde. S'il n^a pas un grand fonds de respect pour la religion, il sera infailliblement entraîné dans le libertinage, dont le monde est plein aujourd'hui, et qui est chez plusieurs un titre d^esprit. S'il a le cœur tourné vers la piété, il est exposé à prendre la fausse pour la vraie ; car il n'a point de règle pour les discerner : et la dévotion fausse et superficielle aura naturellement plus d'attrait pour lui que la vraie et solide piété. La raison en est claire.

Tous les hommes sont pleins de l'amour d'eux-mêmes, tous ont un penchant violent à jouir des créatures, tous sont agités de diverses passions qu'ils ne veulent point combattre, parce qu'il coûte trop de se faire violence et d'être toujours aux prises avec soi-même. Ceux d'entre eux, néanmoins, qui ont de la religion et qui croient les peines et les récompenses éternelles, désirent d'éviter les unes et de mériter les autres; et comme ils savent que Tunique moyen qui puisse les conduire au salut est de vivre en bons chrétiens, ils conçoivent le dessein de mener une vie chrétienne et de servir Dieu dans la piété. Mais c'est ici que plusieurs se trompent, en prenant un chemin pour un autre, et la fausse piété pour la véritable.

Il y a une sorte de piété que j'appelle superficielle, qui se borne à réformer et à régler l'homme extérieur, sans rien ou presque rien changer dans l'intérieur. On s'abstient des crimes grossiers, dont un bon païen rougirait; on est attaché à certains exercices, comme à des prières, à des pratiques de dévotion, à quelques bonnes œuvres. On va à la messe, au sermon, au salut; on se confesse et on communie. Du reste, on est plein d'orgueil et de vanité ; on marche au gré de ses passions ; on aime le monde; on parle et on agit comme lui; on veut lui plaire; on se partage entre Dieu et lui : certaines heures

de la journée sont pour Dieu , et les autres pour le inonde.

L'autre sorte de%piété, qui est la vraie, la solide piété, consacre Thomme tout entier à Dieu. Elle a pour règle les maximes de Jésus-Christ, et pour modèle ses actions et ses souffrances. Elle apprend à Thomme à se renoncer soi-même, à réprimer ses passions, à combattre son orgueil, à porter la croix, à suivre Jésus-Christ, à se revêtir de lui, à être dans les mêmes dispositions et les mêmes sentiments où il a été. Elle ne lui laisse négliger aucune des actions extérieures de religion, soit de celles qui sont commandées, soit des autres qui, ne Tétant pas, peuvent néanmoins Taider à aller à Dieu. Mais elle lui fait bien entendre que toutes ces pratiques ne sont rien, si la religion du cœur, qui est la charité, ne les anime, ne les sanctifie et ne leur donne le prix.

Quel parti prendra le jeune homme dont je parle, et dans quel chemin entrera-t-il ? Il n'a point de principes fixes et lumineux, sur lesquels il puisse juger si la voie où il marche est celle du salut ou de la perdition. La nature d'ailleurs ne trouve rien dans ce genre de vie, dont elle souffre beaucoup de violence; et la cupidité, qui ne demande autre chose qu'à demeurer maîtresse de la place, ne refuse pas d'y admettre la dévotion même, pourvu que celle-ci n'entreprenne point de l'en chasser. Il n'y a point de doute qu'à moins que Dieu n'éclaire par luimême ce jeune homme, ou que sa providence ne lui envoie quelque ange visible, comme au jeune Tobie, il ne connaîtra jamais la vraie piété.

Qu'on suppose dans les mêmes cas un jeune homme solidement instruit des principes du christianisme, en qui le dérèglement des passions n'ait point effacé l'im*pression des saintes vérités qu'il a apprises, n'a-t-on pas lieu de se promettre qu'il ne sera ni renversé par les dis^

>ÉGESSITÉ DU C-\ÏÉC11ISME. 481

cours des incrédules, ni séduit par les fausses maximes de morale, ni exposé à prendre le chemin qui mène à la mort pour celui qui conduit à la vie?

^° Tâchons de donner à ce qui vient d'être dit un nouveau degré de charité et deforce, en mettant en parallèle les deux jeunes hommes, 1 un éclairé, et Fautre dépourvu de lumière, qui ont tous deux le malheur de donner dans les dérèglements si communs parmi ceux de leur âge. On ne doit désespérer ni de l'un ni de l'autre, cela est certain ; mais il y a assurément beaucoup plus de sujet de bien espérer du premier que du second. Celui qui a été soigneusement instruit de la doctrine de Jésus-Christ est emporté comme l'autre par la violence de ses passions ; mais l'esprit n'étant pas en lui d'accord avec le cœur, il est souvent troublé dans ses plaisirs, et quelquefois déchiré par de salutaires remords. Tant que les bonnes semences qu'on a jetées dans son àme ne sont pas étouffées, on peut se promettre qu'enfm elles porteront leur fruit; et quand il plaira à Dieu de le toucher et de le rappeler à lui, il commencera par faire usage de ce qu'on lui a appris de la nécessité de chercher un directeur éclairé et charitable, il s'adressera à celui qu'il croira le plus capable de le faire entrer dans les voies de la pénitence.

Il n'en est pas de même de l'autre qui n'a point été instruit. Je ne vois en lui presque aucune ressource pour le retour à la vertu. Les inclinations dépravées de son cœur ne sont pas contredites par les lumières de son esprit ; par conséquent, point de remords de conscience, ou, si il y en a quelques-uns, ils sont très-faibles. Il est d'ailleurs fort à craindre que, pour s'en délivrer, comme il arrive souvent, il ne secoue enfin le joug de la foi, et qu'il ne cherche un repos funeste dans l'incrédulité et l'irréligion. Je veux bien supposer néanmoins qu'il ne perde point la foi; je suppose même qu'il vienne à se re-

connaître et à concevoir le désir de retourner à Dieu. Dans ce cas, il court risque, faute de lumière, de faire une fausse pénitence; je; veux dire qu'il pourra reti'anclier les crimes grossiers et criants sans que le fond de son ca?ur soit changé. Le scandale de sa vie passée cessera, mais ne sera point réparé ni expié par de dignes fruits de pénitence : il mènera une vie d'honnête homme, mais non pas une vie chrétienne, parce qu'il ne portera point dans ses pensées et ses sentiments la ressemblance de Jésus- Christ.

On vient de voir les fâcheuses suites de l'ignorance à regard des particuliers; mais il y en a qui sont encore plus sensibles et plus tristes.

D'où sont venus les changements si subits de religion qui ont enlevé à l'Église catholique la Suède, le Danemark, l'Angleterre, les Provinces-Unies et une bonne partie de l'Allemagne, si ce n'est de la profonde ignorance où tous ces peuples étaient plongés? Si, dans le temps que Luther et Calvin ont commencé à semer leurs erreurs, les fidèles, aussi bien que les ecclésiastiques, eussent été solidement instruits des principes delà foi chrétienne et catholique. S'ils eussent été assez éclairés pour discerner la doctrine constante et perpétuelle de TÉglise; s'ils eussent bien connu ce que c'est que l'Église, l'immobilité des promesses que Jésus-Christ lui a faites, les liens sacrés qui les attachaient à son autorité et à son unité, le respect inviolable dû aux pasteurs établis par Jésus-Christ, quelle que puisse être leur vie et l'abus qu'ils pouvaient faire de leur autorité, croit- on qu'ils se fussent laissés si aisément éblouir par le faux éclat de la science orgueilleuse, dont ces hérétiques faisaient parade? Auraient-ils si légèrement abandonné la foi de leurs pères? et n'auraient-ils pas eu horreur de se séparer de cette Église, dans le sein de laquelle ils avaient été régénérés, et de qui ils avaient

ret'u, avec les divines Écritures, la connaissance de Dieu et de Jésus-Christ?

Les paroisses qui ont été préservées des malheurs dont je viens de parler, en ont éprouvé et en éprouvent d'autres, dont l'ignorance est aussi la source, et qui ne sont guère moins déplorables aux yeux de la foi.

Que ceux qui n'ont point été dans ces pays- là en jugent par la France; qu'ils examinent l'état des paroisses et des diocèses où les peuples ne sont pas instruits par de solides catéchismes, ni par la lecture des bons livres. Quel fruit tirent-ils des sermons, où la plupart du temps ils ne comprennent rien? comment assistent-ils aux offices? quelle part prennent-ils à l'auguste sacrifice de l'autel, dont ils n'ont presque aucune idée? Ils ont, pour tout livre de prie l'es, des Heures de mauvais goût qu'ils ont choisies par la seule raison ou de la petitesse du volume, ou de la grosseur du caractère; et ils y lisent pendant les saints mystères tout ce que le hasard ou une dévotion peu réglée leur présente. Avec quelles dispositions et dans quels sentiments de piété et de componction, de tels chrétiens s'approchent-ils des sacrements, dont ils ne savent presque rien ? Et comment, courbés sans cesse vers la terre, peuvent-ils s'élever à Dieu et aux objets de la foi, vers lesquels ils ne sont point rappelés parle secours de l'instruction, puisque nous entendons tous les jours les pasteurs, même les plus soigneux d'instruire leurs peuples , se plaindre de leur insensibilité et de la peine qu'on a à tourner leur attention vers les choses spirituelles ?

Après avoir exposé les preuves de l'obligation d'étudier sérieusement la religion, je ne dois pas dissimuler les raisons qu'on allègue pour se dispenser de cette étude. Je m'assure qu'il n'y aura personne qui n'en sente la faiblesse, s'il veut bien prêter quelque attention aux réponses que j'y donnerai.

Première difficulté. La plupart disent qu'ils n'ont pas le temps de s'appliquer à cette étude. Les uns sont surchargés d'affaires qui les tiennent occupés depuis le matin jusqu'au soir; les autres, comme les artisans et les gens de la campagne, sont attachés à leurs travaux, qui ne leur laissent pas un moment lihre. Où veut-on, disent-ils, que nous placions ces lectures et cette étude auxquelles on prétend que nous sommes obligés? D'ailleurs, combien de gens de l'un et de l'autre sexe , à la ville et à la campagne, qui ne savent pas lire ! Combien, qui n'ont pas de quoi acheter des livres , quand ils pourraient trouver le temps de lire !

Réponse, L A l'égard des pauvres et de ceux qui ne savent pas lire, on ne prétend pas les obliger à ce qu'ils ne peuvent faire. C'est aux curés principalement à suppléer, par des instructions de vive voix, aux secours que leurs paroissiens ne peuvent tirer de la lecture. Enfin ceux qui ne peuvent ni lire, ni acheter des livres^ n'en doivent avoir que plus d'ardeur pour écouter toutes les instructions, et de leurs paroisses , et des autres églises où l'on rompt le pain de la parole de Dieu. Cette bonne volonté leur tiendra lieu des lectures qu'ils ne peuvent faire.

IL Quand j'accorderais qu'il y a certaines professions qui ne laissent point de temps pour l'étude dont je parle^ on doit convenir avec moi, qu'il reste néanmoins un trèsgrand nombre de personnes qui n'en sont pas dispensées par le défaut de temps. Tous les gens de guerre; toutes les femmes qui n'ont pas d'autre occupation que les soins domestiques; leurs filles, plusieurs femmes et filles de marchands et d'artisans; les jeunes gens qui font actuel-»lement leurs études , ou qui n'ont point encore pris de

.NÉCESSITÉ JDl GATÉClllS.ME. 485

parti qui les lie à certaines occupations; presque tous les domestiques, surtout dans les grandes maisons ; toutes ces personnes ont du temps de reste , dont elles sont souvent embarrassées; et le motif de dispense que j'examine ne les regarde point. Mais je laisse cette réponse, pour m'arrèter à nne autre plus générale, et qui ne soulfre point de réplique.

Il y a, surtout en France, plusieurs catholiques de toute condition, de tout état et de tout métier, qui sont trèsalfectionnés à l'étude de la religion. La lecture du Nouveau Testament fait leurs délices : ils le portent sans cesse sur eux ; et ils sanctifient tous leurs moments libres par la lecture de quelques versets de ce livre sacré. Combien de pieuses filles ont introduit cette pratique parmi les ouvrières qui travaillent sous leurs yeux? Une bonne partie de la journée est occupée par les lectures de piété, et par la récitation des psaumes et des prières de l'Église. Toutes ces personnes ne négligent pas pour cela les travaux de leurs professions; et Ton n'en voit aucune de ce nombre, que l'application à s'instruire ait appauvrie.

m. Enfin , s'il y avait quelqu'un qui fût dispensé de s'instruire par la lecture , ce seraient ceux qui ne savent pas lire. Cependant, il y en a plusieurs entre ceux-là, à qui ce moyen est possible, et qui sont inexcusables de ne pas en profiter. Car ce qu'ils ne peuvent pas par leurs propres yeux, ils le peuvent par ceux des autres. « Vous « me direz : Je n'ai point appris à lire ^ » C'est saint Clément d'Alexandrie qui se propose cette objection; et voici ce qu'il y répond : «Si vous ne savez pas lire, vous ne sauce riez vous excuser d'entendre ce qu'on vous lira. » Saint Grégoire le Grand, dans un de ses sermons ou homélies, rapporte à ce sujet un trait admirable : « Sous ce portique

' Pœdaiï.. 1. m, c. 11.

i86 MÉTHODE GÉNÉRALE DE CATÉCHISME.

« par où l'on passe pour aller à Téglise de Saint-Clément, « il y avait un pauvre nommé Servule, que plusieurs de «vous ont connu*comme moi; qui, dans sa pauvreté, « était riche en mérite , et qu'une longue maladie avait c( rendu impotent et paralytique. 11 ne pouvait même se « lever de son lit : il n'avait que sa mère et son frère pour « le servir; et tout ce qu'il pouvait recevoir d'aumônes, il c( le distribuait par leurs mains aux pauvres. 11 ne savait «pas lire; mais ayant acheté l'Écriture sainte, il se la « faisait lire continuellement par des personnes vertueu- « ses; de sorte qu'il l'avait apprise parfaitement, autant « qu'il en était capable, quoique, ainsi que je l'ai déjà c( dit, il ne sut pas lire ^ »

A cet exemple rapporté par saint Grégoire, j'en ajouterai un autre qui est de nos jours. Je le tiens d'un saint prêtre qui allait de village en village distribuer des Nouveaux Testaments , qu'il donnait à fort bon marché. Un maréchal, qui ne savait pas lire, vint lui en demander un. Quel usage en ferez-vous, lui dit le prêtre, puisque vous ne savez pas lire? « Monsieur, répondit ce bon « homme , je me le ferai lire par quelqu'un de mes voi- « sins. » Et il ajouta une chose qui doit confondre bien des gens qui sont dans la même cas que lui. « Quand j'ai « quelque affaire, dit-il, pour laquelle il faut que je con- « suite mes contrats et autres pièces, je sais bien trouver « quelqu'un qui me rende ce service. Je ferai de même « pour m'instruire de l'affaire de mon salut, par la lec- « tare du Testament de mon Sauveur. »

Je puis bien appliquer ici ce que saint Augustin se disait k lui-même sur un autre sujet : « Tu non poteris (( quod isti et ista;? » Pourquoi ne pourrions-nous pas ce que peuvent tant d'autres personnes de l'un et de l'autre

1 Ilom. 15. iii Evaii":.

sexe, placées dans les iDêmes circonstances que nous? Avouons-le de bonne foi : ce n'est pas le temps ni les moyens qui manquent, mais la volonté. On trouve du temps pour tout, excepté pour l'œuvre la plus nécessaire de toute la vie. Combien ceux qui disent qu'ils manquent de temps pour étudier Jésus-Christ, en perdent-ils en visites, en conversations inutiles, en vains amusements, sans parler de celui que plusieurs passent à des divertissements souvent criminels ! On trouve du temps pour les exercices du corps : on en a pour apprendre à danser, à chanter, à jouer des instruments, à monter à cheval, à faire des armes ; on en a pour travailler à orner son esprit par Tétude de Thistoire et des sciences humaines. S'agit-il d'étudier la science du salut, de travailler, selon le précepte de Jésus-Christ, à donner à l'esprit et au cœur la nourriture qui ne périt point, mais qui demeure pour la vie éternelle? on ne trouve plus un moment. On a de l'émulation pour tout; mais on n'a que de l'indifférence et de la froideur pour ce qui mérite le plus toute l'ardeur de nos désirs. Ainsi il se trouve qu'après de profondes études, de longues recherches , et des travaux pénibles , on sait tout, excepté ce qu'il importe le plus de savoir, je veux dire l'Évangile de Jésus-Christ.

TertuUien, parlant des chrétiens, disait d'eux : « Fiunt, « non nascuntur christiani. Les chrétiens ne naissent pas «chrétiens, ils le deviennent ^ » En effet, on naissait alors dans les ténèbres et les erreurs du paganisme, et Ton devenait chrétien avec connaissance de cause, par persuasion et par lumière, en s'instruisant des vérités du christianisme. Aujourd'hui c'est tout le contraire : nous naissons chrétiens (je puis bien parler ainsi, puisque nous naissons dans le sein du christianisme, et qu'en naissant,

Apoloj]

i88 MÉTHODE GÉNÉRALE 1)E CATECHISME.

nous recevons le sacrement qui nous fait chrétiens) ; nous naissons, dis-je, chrétiens , et nous ne le devenons pas. Nous sommes chr'^tiens, comme nous serions mahométans, si nous avions eu le malheur de naître dans un pays où Ton fit profession de la religion de Mahomet. Ce n'est point un amour éclairé qui nous attache à la religion de Jésus-Christj mais une habitude aveugle. Ce que cette religion a de grand, de solide, de divin, nous est inconnu ; et nous ignorons toute notre vie les devoirs essentiels qu'elle impose, comme les difficultés capitales qu'elle enseigne.

Deuxième difficulté. A quoi bon , nous disent certaines gens, cette étude , ces lectures, ces réflexions, dont on prétend nous faire un devoir? Toute la religion, toute la doctrine du salut est contenue dans trois choses que tout le monde sait : les mystères et les vérités qui sont les objets de la foi , dans le symbole des apôtres; les biens qu'on doit attendre par l'espérance et demander par la prière , dans l'oraison dominicale ; les devoirs qu'on doit remplir par la charité, dans les commandements de Dieu et de rÉglise. Sachons le Credo, le Pater, le Décalogue, et aimons bien Dieu ; il ne faut rien de plus pour être sauvé. C'est pour cela que saint Augustin dit, que celui qui est établi dans la foi, l'espérance et la charité, et qui y persévère inébranlablement , n'a besoin des Écritures que pour instruire les autres : « Homo fide, spe et chari- « tate subnixus, eaque inconcusse retinens, non indiget « Scripturis, nisi ad alios instruendos ^ » C'est pourquoi, ajoute-t-il, plusieurs, même parmi les solitaires, ayant ces trois choses , passent leur vie sans livres : « Itaque c( multi per heec tria, etiam in solitudine, sine codicibus « vivunt. »

» De Doct. christ., lib. II, 43.

Réponse. Examinons chaque partie de la difficulté proposée.

I. On dit que toute la religion est renfermée dans le Credo, le Pater, et les commandements de Dieu. Je conviens que tout y est : mais tout n^y est pas aperçu, et ne le peut être sans une étude sérieuse qui nous développe et nous montre par le détail ce qui y est contenu en substance. Ainsi on ne peut pas dire que celui qui ne sait que le symbole, l'oraison dominicale et les commandements , ( qu'on y mette encore, si l'on veut, les définitions des sacrements), sache la religion : comme on ne peut pas dire qu'un homme connaisse Paris, quand il ne Ta vu que de dessus la terrasse de l'Observatoire, ou du haut de la montagne de Montmartre. On a pu lui montrer de là l'étendue de cette grande ville, et lui faire remarquer ses principaux quartiers, par les clochers des églises qui y sont situées. Mais quoique tout ce qu'il y a vu renferme toutes les beautés et les richesses de Paris, peut-il dire qu'il le connaît? Un étranger qui ne l'aurait vu que de cette manière, serait-il beaucoup plus avancé que ceux de ses compatriotes qui ne sont jamais venus en France? Comment donc un chrétien peut-il croire qu'il lui suffit, pour savoir sa religion, d'avoir appris les textes du Credo, du Pater et du Décalogue , sous prétexte que tout ce qu'on doit croire par la foi, attendre par l'espérance, pratiquer par la charité, y est contenu en substance?

II. Quiconque sait cela, dit-on, et aime bien Dieu, a tout ce qui est nécessaire pour être sauvé.

Ne confondons rien. Quiconque n'a aucun moyen d'acquérir de nouvelles lumières, soit par la lecture, soit par la voix des ministres de l'Église; mais qui en a un vrai désir dans le cœur; qui sait par mémoire le symbole, le Pater, les commandements de Dieu, et les définitions des sacrements, et qui entend la signification des termes; qui

croit avec simplicité les vérités et les mystères qu'il connaît, et qui rend hommage par une soumission sans réserve aux vérités mêmes qu'il ne connaît pas encore distinctement; qui attend et demande avec confiance les vrais biens, qui aime Dieu , et n'aime rien qu'en lui et pour lui : il est indubitable qu'un tel homme est dans la voie du salut éternel, qu'il devancera dans le royaume de Dieu beaucoup de chrétiens plus éclairés que lui, mais moins fidèles à suivre leurs lumières.

Mais ce n'est pas là de quoi il s'agit. Il est question de savoir si celui qui a dans sa mémoire les textes dont nous parlons, et qui entend passablement le sens des termes , peut en demeurer là, sans vouloir aller plus loin ; s'il est dispensé de chercher à connaître ])lus à fond les vérités dont il n'a qu'une légère teinture ; s'il lui est permis de négliger les moyens de s'instruire que la Providence lui présente, et cela, sous prétexte qu'il en sait assez pour être sauvé, s'il aime bien Dieu. Yoilà ce qu'il faudrait prouver, pour renverser ce que j'ai dit de la nécessité d'étudier la religion.

Ce ne sont point précisément les lumières de Fesprit qui nous sanctifient, c'est l'amour de Dieu : rien n'est plus vrai ; mais il est vrai aussi qu'on n'aime Dieu qu'à proportion qu'on le connaît par la lumière d'une foi pure ; et que cette lumière de la connaissance de Dieu, suivant l'ordre que lui-même a établi, s'acquiert, s'entretient^ s'accroît , et se perfectionne par la voie de l'instruction , de la lecture, de la méditation des vérités divines. iVimer Dieu , c'est faire sa volonté, et garder sa loi : a Qui habet (( mandata mea, et servat ea^, ille est qui diligit me K » Mais pour faire la volonté de Dieu, il faut la connaître; et on la connaît en se nourrissant de sa parole, et en se

1 Joan., XIV, 21.

remplissant de sa loi : et le sage nous donne ce goût et cette ardeur pour se remplir de la loi de Dieu, comme une preuve qu'on l'aime. « Qui diligunt cum , replebuntur « lege ipsius K »

Je ne crains donc pas d'avancer qu'un chrétien qui se borne volontairement à une connaissance de Dieu aussi superficielle et aussi imparfaite que celle dont nous parlons, n'aime pas Dieu comme il veut être aimé. On ne l'aime pas, quand on n'a pas de goût pour sa parole; qu'on ne s'affectionne point à tout ce qui peut nous faire penser à lui, nous rappeler le souvenir des œuvres de sa puissance , de sa justice et de sa miséricorde ; exciter en nous des sentiments de foi, de reconnaissance et de confiance; et allumer de plus en plus dans nos cœurs le désir des biens éternels. C'est là l'état de toutes les personnes qui nous disent que c'est assez qu'elles sachent le Paf&r et le Credo.

III. Venons maintenant à ce que dit saint Augustin, c( qu'un homme établi dans la foi, l'espérance et la cha- ({ rite , et qui y persévère inébranlablement , n'a besoin « des Écritures que pour instruire les autres. » Ces paroles bien entendues ne disent rien de contraire à ce que j'ai avancé de la nécessité d'étudier la religion. Il n'y a que la foi, l'espérance, et la charité, qui soient absolument nécessaires pour le salut. Qui a ces trois choses, a tout : qui a tout le reste sans ces trois choses, n'a rien. On peut se perdre avec les pratiques extérieures de la religion, la réception des sacrements, la lecture et la science des Écritures; mais on ne le peut avec la foi , l'espérance et la charité. Ainsi, dès qu'on suppose qu'un homme y est solidement et inébranlablement établi, inconcusse retinens, il a tout ce qui est absolument nécessaire pour être sauvé.

1 p:ccli., II, 19.

492 MÉTHODE GÉiNÉRALE DE CATÉCHISME.

Dans cette supposition', quand il ne pourrait ni faire une seule des œuvres de religion commandées, ni recevoir aucun sacrement, ni entendre aucune instruction ; quand il ne lirait pas un seul livre, pas même celui de TÉvangile, il serait sauvé: car la foi, Tespérance et la charité lui tiennent lieu des œuvres dont elles renferment le désir. Jésus-Christ supplée par sa grâce à la réception des sacrecrements, en lui accordant ce qui est la fin de l'institution des sacrements, la fermeté de la foi , rimmobilité de l'espérance, et la persévérance dans la charité. L'onction intérieure de TEsprit saint qui habite en lui, l'instruit de toutes choses; et la charité qui est, pour ainsi parler, la passion dominante de son cœur, lui rend la pensée de Dieu et de sa loi si familière et si présente , qu'il s'en entretient jour et nuit; de sorte que s'il avait besoin des Écritures, ce ne serait que pour enseigner le prochain, et le conduire par cette voie à la foi , à l'espérance et à la charité.

Mais quoique le salut ne dépende pas nécessairement et immuablement de ces moyens, parce que Dieu est souverainement libre dans la distribution de ses grâces ; néanmoins il est certain que, suivant l'ordre qu'il a établi, le don, la conservation, l'accroissement et la perfection de la foi, de l'espérance et de la charité , sont attachés à l'instruction extérieure, à la lecture et à la méditation de la divine parole, à la réception des sacrements, à la pratique des bonnes œuvres : et par conséquent il n'y a aucun de ces moyens qu'il soit permis de négliger, sans désobéir à Dieu, et sans s'écarter de son ordre, en sortant de la voie commune par laquelle il conduit les hommes au salut. Ainsi ce que dit saint Augustin, dans la passage cité, est très-vrai et très-exact; mais que peut-on conclure en faveur de l'ignorance?

Page 1