‹ Méthode nouvelle pour le traitement des déviations de la colonne vertébrale; précédée d'un examen critique des divers moyens employés par les orthopédistes modernesChapitre 2 sur 11 · SOMMAIRE · texte numérisé non relu

SOMMAIRE

Comment entreprendre de remédier aux difformités qui peuvent affecter la colonne vertébrale , si l’on ne connaît toutes les particularités de son organisation , si l’on n’a étudié soigneusement et avec les lumières que nous prêtent les sciences exactes le jeu de ses diverses parties, les rapports de contiguïté et de liaison qu’elles ont entre elles ? C’est là cependant ce qu’osent tous les jours des hommes étrangers aux connaissances anatomiques , ou qui manquent des premières notions de la mécanique animale. Si quelques succès ont paru justifier leur témérité , c’est q^ue telle est la variété des affections de l’épine , tels sont leurs différens degrés de gra-

rite, que, parmi une multitude de moyens employés sans discernement, il s’en est trouvé quelqu’un fortuitement convenable au ras qui se présentait , ou qui , du moins , n’a pas contrarié efforts de cette nature médiatrice dont la puissance n’est pas toujours vaine. Le charlatanisme et la crédulit(* n’ont point manqué de vanter avec emphase ces cures merveilleuses , mais on s’est tu avec prudence sur des revers trop nombreux.

Quelle que soit l’opinion du vulnjaire, si facile à abuser, il reste constant pour les esprits judicieux que l’on procédera toujours au hasard dans le traitement d’une maladie, si l’on ne connaît parfaitement la constitution de l’organe affecté , et souvent avec péril , si l’on ne sait distinguer les cas oîi l’art du médecin est de s’abstenir. Notre premier soin doit donc être de rappeler succinctement aux lecteurs les principales circonstances de la structure de l’épine, eu faisant remarquer plus particulièrement celles qui ont un rapport prochain avec les inflexions vicieuses qu’elle peut contracter , et qui servent à les expliquer.

Le rachis est une sorte d’axe central qui réunit entre elles les parties principales du squelette, et que l’on a comparé , sous ce rapport , à la quille d’un navire , construite pour en rassembler les membrures. Il ne peut donc s’éloigner de sa forme ordinaire sans que toutes les pièces qui s’y attachent ne perdent quelques-uns de leurs rapports. Dans son ensemble , il constitue un levier coudé du troisième genre , dont le point d’appui est sur le bassin. On a attribué à sa forme flexueuse des propriétés qu’elle n’a point , et l’on n’a pas assez insisté sur celles qu’elle possède réellement. L’auteur d’un traité de physiologie, écrit avec une rare élégance , suppose qu’elle a pour but d’agrandir le champ dans lequel le corps peut osciller sans perdre l’équilibre ; mais il se trompe évidemment : le plus ou moins de stabilité de l’équilibre dans les divers mouvemens que la colonne vertébrale exécute dépend de deux circonstances absolument différentes , savoir : l’aire de la base de sustentation, et la distance verticale du centre de gravité à cette base.

Croira- t-on, avec un autre physiologiste,

lO

qui ne brille pas autant par IVclat du style, mais qui affecte la rigueur des sciences exactes, que les divei-ses inflexions du rachis l’assimilent à une lame parfaitement élastiifue , dont la réaction contre les puissances qui la pressent croit en raison du carre du nombre de ses courbures ? iN ous accordons que son élasticité peut être légèrement augmentée par les flexuosités alternatives qu’il présente; mais prétendre qu’elle est seize fob plus considérable que si l’axe était rectiligne , c’est abuser étrangement d’une analogie très-superficielle et pousser un peu loin l’ambition de traduire la physiologie en théorèmes géométriques. La colonne vertébrale n’est pas un ressort, par cela seul que, dans sa continuité , elle admet un certain nombre de disques élastiques; et bien loin que ses coui'bures contribuent à accroître d’une manière aussi prodigieuse sa résistance aux poids qui s’appuient sur elle, au-delà d’une certaine limite et dans certaines conditionsdu système osseux, elles favorisent son affaissement sous les efforts qui lui sont appliqués, ainsi que nous le démontrerons plus tard.

Réduisons à sa véiitable valeur l'influence de la forme de l’épiiie sur l’aptitude de l’homme à conserver la situation debout. Comme la colonne vertébrale s’appuie sur le bassin , en arrière des cavités cotyloïdes , si elle se fût élevée directement au-dessus de lui , la verticale qui passe par le -centre de gravité du corps aurait rencontré le sol hors de la base de sustentation , ou très-près de ses limites , et l’équilibre n’aurait pu être facilement maintenu. Les courbures du rachis favorisent donc la station , d’une part en transportant la ligne de gravité dans un plan plus antérieur, et ensuite en présentant le levier, sous un angle moins aigu, à l’action des puissances musculaires qui se fixent au bassin. Chacune d’elles en particulier remplit d’autres fonctions secondaires j ainsi la concavité postérieure des lombes sert à loger la masse volumineuse des muscles qui envoyent des faisceaux à toutes les vertèbres, et la concavité antérieure de la région dorsale augmente la capacité dé la poitrine. Considérées dans leur ensemble, lorsqu’elles ne dépassent pas certaines limites, elles donnent de la grâce

aux contours qui terminent le («rps de l’homme.

Ces inflexions ne sont pas également prononcées chez tous les sujets et à tous les âges; elles sont d’autant plus considérables que l’individu s’est exercé davantage à supporter des fardeaux. . Dans l’homme de la nature, qui ne porte pas les stigmates de la civilisation , elles sont très-légères , comme on peut le voir sur le squelette d’un Canadien , déposé dans le cabinet anatomique de la Faculté de Paris. Chez le fœtus et l’enfant très-jeune, la colonne vertébrale n’aflec te sensiblement qu’une seule courbure, dont la concavité est en avant. Par cette conformation , le fœtus se pelotonnant sur lui-même , occupe le moindre espace possible dans l’utérus. La difficulté de la station, dans le premier âge, dépend autant de la forme désavantageuse du levier (jul sou-, tient les viscères que de la faiblesse desmuscles. A mesure que ceux-ci acquièrent de l’énergie, ils font subir à l’épine un changement favorable à leiu: maximum d’action.

Outre ses courbures alternatives d’arrière en avant, la colonne vertébrale en présente

une autre à droite dans la région dorsale. On a supposé d’abord qu’elle tenait à la présence de l’aorte mais les observations du savant Béclard ont démontré qu’elle était le résultat de l’usage plus fréquent que nous faisons du bras droit. Un médecin, qui se recommande à l’attention publique par une longue énumération de titres et de fonctions bénévoles , a tenté d’infirmer cette autorité; il nous permettra de ne pas partager le dédain qu’il affecte pour les premiers travaux de l’anatomiste célèbre dont la science déplore la perte récente. Cette inflexion latérale de l’épine, dont la convexité se transporte à gauche*, si l’individu fait un usage plus habituel du membre thoracique du même côté , nous servira à, démontrer , avec la dernière évidence , la manière dont se forment les déviations les plus ordinaires.

Pour réunir la flexibilité à la force , la colonne vertébrale se compose de plusieurs brisures, dont chacune est un levier du premier genre. Le degré de mobilité de chaque vertèbre sur celles qui lui sont contiguës est très-borné ; mais, en raison de leur multi-

le mouvement général est assez étendu, et peut se faire dans tous les sens avec plus ou moins de facilité. La réunion des pièces annulaires qui composent le rachis forme un canal solide qui soutient, loge et protège une grande partie du système nerveux , et livre passage aux prolongeraens qui en émanent pai’ des ouvertures disposées dans le sens de sa longueur. Les nombreuses articulations de ce canal sont en rapport avec la mollesse de l’organe qu’il renferme ; elles préviennent, dans les mouvemens du tronc, les .flexuosités trop brusques et trop anguleuses qui pourraient comprimer la moelle. Les vertèbres s’unissent entre elles , dans la partie cylindrique , par une substance élastique, dont la solidité diminue prdgressivement de la circonférence au contre. Presque fluide et incompressible en ce point, elle y remplit les fonctions d’une sorte de pivot, autour duquel peuvent s’exercer quelques légers mouvemens de rotation ,'pendant'que les lamls , susceptibles de aider à la pression , permettent des flexions variéres. L’élastioité des cartilages intervertébraux est propre à

rompre la violence des clioc'S qui agiraient dans le sens de l’axe de la colonne; elle est, de plus, une force constante qui tend à rétablir sa rectitude. Chacune de ces lames éprouve, dans le jour, un affaissement qui diminue de cpielques lignes la hauteur totale du corps; mais dans la position horizontale du repos , elles reprennent leur dimension naturelle. Des prolongemens articulaires servent encore à lier solidement les vertèbres les unes aux autres. Leurs surfaces de jonction sont diversement configurées et inclinées, suivant la région de l’épine ; d’où résultent des différences dans la facilité et la direction de certains mouvemens. Dans la région des lombes , les faces articulaires sont des portions de cylindres presque verticales, qui se reçoivent réciproquement, et dont la génératrice moyenne est dans un plan qui diviserait en deux parties égales l’angle dièdre formé par le plan transversal et le plan antéro-postérieur du corps. Par cette disposition, les inflexions latérales se trouvent nécessairement très-bornées , tandis que l’écartement des apophyses permet assez d’étendue aux inouve-

n)fns qui s’exécutent d’arrière en avant. Dans la région dorsale, les faces de jonction ne pn^ sentent qu’une légère courbure, et ne forment qu’un angle très -aigu avec le plan tran.sversal, de manière à regarder presque directement en arrière ; d’où il résulte qye la flexion, dans le sens latéral, doit avoir l)eaucoup plus d’étendue que dans le sens antéropostérieur , quoiqu’on ait prétendu le contraire. Au cou , les faces articulaires, presque planes, sont tiès- inclinées à l’horizon, de telle sorte que le mouvement de rotation des vertèbres les unes sur les autres est plus facile en ce point que partout ailleurs. î^a convexité antérieure de cette région favorise encore ce mouvement; car, par cette courbure , la rotation se fait sur im pivot fictif perpendiculaire à la surface articulaire. On peut donc distinguer l’épine en trois parties sous le rapport du sens et de l’étendue de sa flexibilité: cette particularité de structure, qui n’avait pas été remarquée, à notre connaissance , nous servira à expli({uer la formation de quelques difformités, et leur plus grande fréquence dans certaines régions.

Les puissances qui meuvent l’épine se fixent à elle par des prolongemens osseux connus sous le nom d’apophyses épineuses et apophyses transverses. Les unes et les autres ont une longueur et une direction différentes, suivant la région de l’épine à laquelle elles appartiennent. Chaque vertèbre étant un levier du premier genre, dont le point d’appui est à leur corps , dans les régions oîi la mobilité est plus grande, le bras de la puissance doit être plus long et se présenter moins obliquement à l’action des fibres musculairesj c’est pourquoi, aux lombes, où la flexion en avant est plus facile , les apophyses épineuses sont horizontales et assez prolongées. Dans la région dorsale , elles sont fort obliques de haut en bas, parce que les vertèbres de cette partie étant peu mobiles les unes sur les autres , d’arrière en avant, il fallait et il suffisait que les muscles qui s’y attachent s’insérassent de la manière la plus favorable , pour tirer dans le sens du levier , et retenir le mouvement général de la totalité de cette région en avant. Au cou , les apophyses épineuses sont courtes et presque horizonta-

les; elles se trouvent ainsi accommodées au mouvement de rotation des vertèbres les unes sur les autres.

Les apophyses transverses des lombes sont beaucoup plus longues que celles du dos, et situées dans un plan plus antérieur ; il en devait être de la sorte pour donner un bras de levier assez long aux puissances qui agissent latéralement sur cette région de l’épine. Daus celle du dos, les côtes suppléent au défaut de longueur des apophyses transverses pour atteindre le même but. Les apophyses transverses du cou ont peu de longueur, parce que le grand nombre de muscles qui s’y attachent, et la disposition des apophyses articulaires facilitent singulièrement le mouvement de rotation , qui est le plus étendu de ceux dont cette région est capable.

Plusieurs ligamens consolident l’union des veru'bres entre elles. Outre ceux qui s’étendent en avant et en arrière, le long de la colonne vertébrale, on voit, entre les lames des vertèbres , une sul>stance élastique particulière , qid tend sans cesse, dans les diverses flexions de l’épine, à la ramener à sa forme ordinaire.

€t soulage ainsi les muscles qui la redressent. Au dos et aux loml)es , existent des ligamens inter-épineux et sur-épineux , qui manquent dans la région cervicale , où ils seraient superflus, et gêneraient même le mouvement de rotation des vertèbres les unes sur les autres. Des capsules fibreuses embrassent les articulations des apophyses obliques. Enfin, telle est la solidité des moyens d’union qui rassemblent les vertèbres , qu’il est plus facile de les fracturer que d’en produire la luxation.

Entre les puissances qui agissent sur l’épine, on peut distinguer celles qui lui sont propres , de celles qui prennent seulement sur elle un point d’appui. Les unes et les autres sont également intéressantes à connaître , pour se faire une idée exacte de la naanière dont peuvent arriver certaines difformités de l’épine, et des moyens les plus rationnels d’y remédier.

Les muscles propres de l’épine sont le sacro-lombaire et le long dorsal , les transversaires épineux, le transversaire du cou, les inter-épineux de la même région , et le carré des lombes.

Le muscle sacro-lombaire, qui se fixe, d’une

part, à la crctc de l’ilion, et envole delà des tendons aux six dernières côtes, prend, d’autre part , des tendons d’origine aux côtes, et envoie des faisceaux musculeux aux apophyses transverses de cinq ou six vertèbres inférieures du cou. Il peut donc abaisser, par ses fibres iliaques, les côtes, et incliner de son côté la région cervicale par ses tendons costaux.

Le muscle long dorsal, qui naît, avec le sacro-lombaire, d’une aponévrose qui leur est commune, envoie , en s’élevant de la base du saerum, deux rangées de faisceaux musculeux j les extei nes s’attachent aux bords inférieurs des huit ou dix dernières côtes; les internes, plus volumineux, au nombre de quinze ou seize, s’attaehent aux apophyses transverses et articulaires des vertèbres lombaires , et aux apophyses transverses des vertèbres dorsales. Comme le sacro-lombaire , le long dorsal, par ses tendons costaux, peut incliner l’épine latéralement, ou lui imprimer un mouvement de rotation sur son axe ; mais par ses tendons apophysaires il agit sur-tout pour la redresser.

Le muscle transversaire e'pineux a des faisceaux profonds et des faisceaux superficiels ; les faisceaux profonds, au nombre de vingtcinq ou vingt-sept, naissent isolément des tubercules de la face postérieure du sacrum , du ligament sacro-sciatique , de la partie correspondante de la crête iliaque , des apophyses articulaires lombaires , des apophyses transverses dorsales , et des apophyses articulaires cervicales, et vont se fixer obliquement au bord inférieur des apophyses épineuses lombaires, dorsales, et six dernières cervicales. Chacun des tendons de terminaison se divise en plusieurs faisceaux qui se terminent aux troisième , quatrième et cinquième vertèbres , au-dessus de celle dont il provient ; ainsi , chaque apophyse épineuse reçoit à-lafois plusieurs tendons venant des apophyses transverses situées au-dessous d’elles. Les faisceaux superficiels naissent du sommet des apophyses, transverses des six dernières vertèbres dorsales , et se terminent à la partie inférieure et latérale des apophyses épineuses des quatre premières dorsales et des deux dernières cervicales. Si l’on considère le

©ombre, la grandeur et la direction des fibre» musculaires qui viennent s’attacher à chacune des apophyses épineuses, on ne peut douter que l’action du transversaire épineux ne soit très - énergique pour imprimer aux vertèbres un mouvement de rotation sur leur axe. Nous faisons d’avance remarquer ce fait, parce qu’il nous servira à expliquer une disposition particulière que la colonne ver té-' braie présente tiès - souvent dans ses déviations.

Le muscle ti ansversaire du cou se fixe aux apophyses transverscs des vertèbres moyennes du dos, et six dernières cervicales. On remarquera qu’il passe sur un certain nombre de vertèbres sans s’y attacher , laissant ainsi toute liberté au centre de mouvement plus sensible qui existe entie la région cervicale et celle du dos.

Les musçlesintei’-épineux cervicaux, fdacés, 4eux à deux , dans les espaces inter-épineux du cou, étendent la région cervicale de la colonne vertébrale , .et suppléent au défaut des ligamens inter-épineux.

Le muscle carré des lombes, qui s’attaclu'

au tiers postérieur de la crête iliaque , et par quatre digitations à la base des apophyses transverses lombaires et au bord inférieur de la dernière côte, fléchit latéralement la colonne vertébrale.

Tels sont les muscles principaux dont la fonction spéciale est d’agir sur l’épine, soit pour la redresser , soit pour l’incliner latéralement. Nous allons examiner ceux qui , destinés à mouvoir les membres , prennent sur elle un point d’appui , médiatement ou immédiatement. Le bras, articulé avec l’omoplate , agit sur l’épine dorsale par les muscles trapèze , rhomboïde et angulaire, qui attachent l’épaule à la colonne vertébrale, et par le grand dorsal. Si un poids est soulevé , les fibres supérieures du trapèze , obliques du haut en bas , sont contractées , ainsi que celles du rhomboïde et de l’angulaire de l’omoplate; la région dorsale devient convexe du côté de l’effort par l’attraction que les fibres exercent sur elle. Si le bras, au contraire, est soulevé, et fait effort pour attirer à lui un corps qui résiste, les fibres inférieures du trapèze et celles du grand dorsal , prenant

appui siu- la i ej>ion lomLaiie , lendent à hi rendre convexe. Dans l’un et l’autre cas, il y a toujours inflexion contraire dans un autre point de l’épine, pour maintenir le centre de gravité au-dessus de la base de sustentation.

Dans le mouvement des membres abdominaux , on remai'que aussi qu’ils agissent sur la colonne vertébrale pour accroître une de ses courbures naturelles. Ainsi , dans la flexion de la cuisse sur le bassin , les muscles psoas , qui s’attachent à la base des apophyses transveises des loml^es , tendent à augmenter la convexité antérieure que présente cette région. Nous rappellerons plus en détail l’influence qu’exercent nos mouvemens habituels siir la configuration de l’épine, lorsque nous liailerons des diflbrmités qui peuvent en être la suite.

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