PRODUITES PAR LA CARIE DES VERTEBRES
Destines à servir de supports aux organes , de leviers aux muscles, et à conserver la forme du corps, les os devaient être capables d’une résistance assez grande pour ne point céder facilement aux efiforts exercés sur eux par les chocs extérieurs ou les puissances locomotrices. Aussi voyons-nous qu’ils sont formés , en grande partie, d’une substance dure et inflexible qui leur donne la solidité nécessaire à leurs fonctions ; mais en même temps ils admettent un appareil de nutrition semblable à celui des parties molles , et par lequel ils croissent, vivent et se renouvellent
comme elles. Des nerfs, des vaisseaux entrent dans leur constitution ; plus rares , il est vrai , et moins volumineux que dans les autres tissus orfijaniques , maissufl&sans a entretenir la vie qui leur est propre. D’après cette structure, il est évident que les os ne doivent pas être exempts des maladies qui affectent les autres solides , et qu’ils peuvent être frappés d’inflammation , s’ulcérer , tomber en mortification, ou , par une force reproductrice , rétablir leur continuité. Ils résistent, sans doute, plus facilement que les parties molles, aux causes légères d’irritation , et les phénomènes de leurs maladies se succèdent avec plus de lenteur *, mais , par une fâcheuse compensation , la nature ou l’art ont infiniment plus de peine à les ramener à leur lypt' normal devie. Touslesos n’ayant pas la même composition , ils doivent présenter quelques différences dans leur susceptibilité a devenir malades -, on conçoit, en effet, que ceux où prédomine la matière animale, qui contiennent plus de vaisseaux et de nerfs, s’enflamment plus facilement que ceux dont l’organisation est plus compacte. Les résultats de l’inflam-
mation varient aussi suivant le degré de solidité de la partie affectée ; ainsi , la même cause qui produit une inflammation ulcéreuse des os du palais ou du nez donne lieu à des exostoses sur le corps des os longs , et , activant la sécrétion du phosphate de chaux dans leur tissu réticulaire, amène la compression des filamens nerveux qui y pénètrent , manifestée par des douleurs ostéocopes. Ij’identité du principe morbifique est incontestable •, mais , d’une part , il agit sur des os spongieux très- vasculaires *, et de l’autre , son action s’exerce sur des parties à peine vivantes , et dont il ne peut élever la sensibilité au-delà du degré qui active leur nutrition. Lorsque l’inflammation est excessive dans les os les plus durs , il en résulte une prompte destruction de la vie dont ils jouissent, parce que , ne pouvant céder à l’expansion des vaisseaux engorgés de liquides , ils les compriment et les désorganisent. Aussi remarquet-on que les os longs , où prédomine la substance compacte , sont sur - topt frappés de néci’ose , tandis que les os courts et spongieux sont atteints de carie. Entie les parties du
système osseux qui sont le plus exposées j celle dernière affection , il faut placer les vertèbres , et ce n’est pas seulement à leur organisation très-vasculaire qu’on doit attribuer la fréquence des cas où elles sont attaquées d’inflammation ulcéreuse. Formant , par leur réunion , un axe très-mobile et qui supporte des pressions continuelles , en contact avec la moelle épinière , centre nei vcux oïl viennent aboutir une multitude d’impressions douloureuses , on imagine sans peine quelles nombreuses causes peuvent élever leur sensibilité au-dessus de son type naturel. Certaines prédispositions sont cependant nécessaires , en général , pour leur donner une activité qui puisse vaincre la résistance qu’oppose l’inertie d’un tissu à demi-inorganique : la plus remarquable est celle qu’on a désignée sous le nom de constitution scrophulense. Les signes extérieurs qui la caractérisent sont assez connus^ mais il n’en est pas de même de sou essence. Entre toutes les opinions qu’on au émises sur ce point , celle qui semble réunir le plus de probabilités la fait dépendre d’une exaltation de la vitalité du
système absorbant. Soutenue avec chaleur et développée par les partisans de la nouvelle doctrine médicale, elle ne leur appartient cependant point ; car Yillustre Cabanis , avant eux , regardait les scrophules comme produites par un surcroît d’activité des bouches absorbantes , coïncidant avec l’atonie des grandes divisions lymphatiques. Ce système pourrait être défendu à-la-fois par des analogies et des résultats pathologiques. Mais nous nous abstiendrons d’en donner le développement, qui nous conduirait à admettre quelques-unes des idées mécaniques de la théorie de Boërhaave , tombée aujourd’hui dans un discrédit peut-être trop absolu d’ailleurs.
Quelle que soit la nature des scrophules , lorsqu’à cette complexion qui en indique l’imminence, vient se joindre, soit une irritation accidentelle de la moelle épinière, ou une violence extérieure exercée sur la colonne vertébrale , on voit survenir fréquemment les symptômes que nous allons décrire.
L’individu ressent, dans quelque point du rachis, des douleurs obtuses, qui deviennent
plus vives, si l’on applique sur la surface de la peau correspondante un corps d’une température élevée, tel qu’une éponge imbibée d’eau chaude (i). H tombe dans un état de faiblesse et de langueur qui va toujours croissant j la station ou la marche lui causent promptement une grande fatigue \ ses jambes se croisent involontairement et occasionent des chutes fréquentes; ses genoux tremblons fléchissent sous le poids du corps, et il ne peut qu’avec peine diriger ses pas vers un but déterminé. S’il est couché, il ne se tourne que difticilemcnt dans le lit, et lorsqu’il est debout et incliné il ne peut redresser le tronc qu’avec les plus grands efibrts.
Quelques-uns des accidens varient suivant le siège de la maladie. Si elle affecte les vertèbres cervicales , le malade ne peut soutenir sa tête, et cherche à l’appuyer sur tous les corps qui se présentent ; les bras perdent de la facilité de leurs mouvemens , et la respiration devient embairassée. Si l’inflammation occupe la région dorsale, les muscles abdo-
(i) Copolancl , on Spinal Dinrasci.
minaux se paralysent , le malade est fatigué par une toux sèche et le sentiment d’une barre transversale à l’épigastre les membi'es, habituellement froids, sont privés de mouvementj et les évacuations soustraites à l'empire de la volonté par la paralysie du rectum et de la vessie. A mesure que la carie fait des progrès, les symptômes s’aggravent, des abcès se forment autour de la partie malade, et la matière de la suppuration, fusant le long de la colonne vertébrale et du bassin , vient apparaître dans l’aine ou dans la région lombaire.
Le corps des vertèbres , plus vasculaire , plus spongieux que la masse apophysaire , est le plus ordinairement le siège de l’inflammation ulcérative. Lorsqu’elle a exercé de grands ravages , et que la continuité de la colonne n’est plus maintenue que par les apophyses articulaires , il est nécessaire que les parties supérieures s’afîaissent par le défaut de support , et il en résulte une courbuï’e antérieure plus ou moins étendue ; si elle est trèsanguleuse , et sur-tout si elle se prononce brusquement , la moelle épinière peut être
comprimée, et la mort ne tarde pas à arriver } mais , dans le plus grand nombre des cas ^ l’excurvation se faisant avec lenteur , la moelle s’accommode à sa forme , ou meme peut être détruite dans une partie de sa longueur sans que le malade cesse de vivre (i). Le docteur Wilson a vu l’inflexion de l’épine portée au point que le bord inférieur du thorax touchait presque à la marge du bassin , et ce-pendant les membres inférieims avaient conservé leurs mouvemens (a).
Le mal vertébral n’atteint pas toujours le haut degré d’intensité dont nous venons de décrire les fâcheux symptômes. Si les cartilages intervertébraux ne participent point à l’inflammation et ne font point saillie dans le canal spinal, comme on l’a vu quelquefois ; si le ligament vertébral postérieur n’est pas affecté , et que la partie antérieure du corps des vertèbres soit seule atteinte de carie , les symptômes de compression de la moelle peuvent manquer. Dans plusieurs cas cités par les auteurs, la maladie, après avoir déterminé
(x) OUiricr. De la moelle épinière et de sc* maladie».
(a) Wilson , on lhe boncs and joints.
Mne excurvation très -prononcée, a cessé ses ravages, soit spontanément, soit par les secours de l’art , et la nature est parvenue à réunir , d’une manière assez solide , par une sorte d’exsudation osseuse , les vertèbres qui comprenaient celles dont le corps avait été détruit, ainsi que les apophyses articulaires de ces dernières. Les collections anatomiques renferment plusieurs exemples de ce genre.
Une disposition scrophuleuse n’est pas toujours la cause première de la carie des vertèbres ; assez souvent elle est une suite de la maladie vénérienne, ou bien le résultat d’une irritation de la moelle épinière, comme on le remarque chez les individus qui se sont livrés avec excès à la masturbation.
Quels moyens la médecine possède-t-elle pour combattre une maladie aussi grave ? Entre tous ceux qu’on a préconisés , l’action des exutoires appliqués sur les côtés du rachis a réuni les suffrages les plus recommandables. Un médecin anglais , le docteur Manson, assure avoir employé avec beaucoup de succès , dans les affections de l’épine , l’iode et ses préparations. Si l’on considère que cette
substance exerce une influence très-énergique sur tous les organes glandulaires , qu’elle s’est montrée souvent efficace dans les engorgemens de la glande thyroïde (i) et l’exubérance du tissu adipeux (2), on sera disposé à croire qu’elle puisse modifier d’une manière heureuse l’état pathologique des os, lors- <|u’il est lié à une prédominance du système lymphatique. Tous les pathologistes ont présenté, comme une indication essentielle à remplir, de soustraire les vertèbres malades à la pression des parties supérieures et aux secousses qui accompagnent la locomotion ; la position horizontale leur a donc semblé nécessaire. Mais quelle attitude le malade doit-il garder dans le lit où il repose? Cette détermination n’est pas indifférente , ainsi ([ue nous allons le démontrer.
Supposons , en effet , que le malade soit étendu sur le dos, comme il arrive presque constamment. Si le plan qui le supporte n’est pas inflexible , l’épine sera courbée d’arrière en avant , les vertèbres seront pressées les
(1) M. Coindet.
(a) M. Itard.
unes contre les autres par leurs bords antérieurs ; et comme cette partie est celle que l’inflammationattaque le plus ordinairement, il est manifeste que la cause qui la produit recevra une nouvelle activité. On peut prévoir le même résultat du décubitus sur l’un et l’autre côté. Cette considération si simple^ qui avait échappé à tous les médecins qui ont écrit sur le mal vertébral de Pott, a conduit le docteur Bampfield (i) à proposer la position horizontale, en pronation. Nous allons, après lui, en développer les avantages.
Lorsqu’une personne bien conformée prend cette attitude sur un plan horizontal qui cède facilement à la pression , tel qu’un lit de plume ou un sommier de crin , la colonne vertébrale , par son propre poids , se courbe mollement, d’avant en arrière, dans la partie inférieure de la région dorsale et dans la région lombaire : or , si l’épine présentait dans cette étendue une excurvation vicieuse , il est
(i) Âa £ssay ou curvatures and discases of the spine , including ail the forms of spinal distortion , to which the FothergilUan gold Medal was awardcd by the Medical Society of London.
évident que la même position tendrait à la diminuer, en éeartant , autant que possible , les unes des autres, les surfaces horizontales des vertèbres. Cette attitude a pour premiei’ résultat de supprimer leur pression mutuelle, qu’on a regardée avec raison comme suiEsante pour entretenir une inflammation ulcérative ou produire l’absorption lente des cartilages et des os. La nature peut alors, aidée des secours de l’art , travailler avec succès à la régénération des parties détruites , ou plutôt leur substituer une nouvelle substance osseuse (]ui maintient à leur distance natui'elle les vertèbres restées saines, et prévient la difibrmité. Outre que le décubitus en pronation rend plus facile le pansement des exutoires, dont l’expérience a consacré l’usage, peutêtre leur donne-t-il une efficacité plus grande. On conçoit très-bien, en effet, que la peau et le tissu cellulaire n’étant pas constamment comprimés comme dans la position inverse, ils doivent jouir d’une vitalité supérieure , et rendre plus énergique la révulsion qu’on se propose d’opérer en les irritant.
Nous avons vu que l’impression du calo-
rique augmentait la sensibilité de l’épine affectée de carie : cette cause d’irritation, qu’entretient le contact perpétuel des substances dont se forment les lits, en général peu conductrices de la chaleur , est presque entièrement supprimée dans le coucher en pronation. On peut exposer avec facilité, et aussi souvent qu’il paraît convenable, la région où paraît siéger la carie, à l’influence favorable de l’air atmosphérique , ce qui constitue la flabellation , si fort recommandée par Ambr»ise Paré et Percy.
Si l’inflexion antérieure de l’épine , en redressant les côtes , a imprimé à la poitrine cette forme ovalaire, d’arrière en avant, qui lui donne de la ressemblance avec le thorax des oiseaux , et entrave d’une manière si funeste les fonctions de l’organe respiratoire , la pression exercée sur le sternum par le poids du corps tend à ramener cette cavité à sa configuration naturelle , et, augmentant sa capacité , dissipe la dyspnée qui accompagne constamment l’espèce de difibrmité qui nous occupe.
On peut ajouter à l’énumération des avan-
tages que présente ce mode de décubitus, qu’il ne s’oppose point à l’exercice des muscles de la partie postérieui'e du tronc , dont il est si essentiel d’entretenir l’énergie , et qu’une longue inaction , autant que la pression qu’ils éprouvent dans le coucher sur le dos, frappe ordinairement d’une profonde débilité.
Ce n’est pas seulement en raisonnant à priori que l’on est conduit à recommander le décubitus en pronation dans les excurvations de l’épine : un certain nombre d’observations rapportées par le docteur Bampfield semblent venir à l’appui de ce précepte. Si , dans tous les cas oii le médecin anglais l’a mis en pratique, il n’en a pas retiré les avantages qu’il en pouvait espt*rer , c’est qu’indépendamment de la gravité de la maladie, d’autres moyens qu’il nous est impossible de considérer comme rationnels lui avaient été associés.
Dirigé par des idées mécani(|ues que l’on |X‘ut appeler grossières, lorsqu’elles s’appliquent à modifier violemment une forme quelcon(|ue de l’organisation , le docteur Bampfield prescrit des tractions sur les extixmiités
tle la colonne vertébrale atteinte de carie, combinées avec des pressions perpendiculaires sur les parties proéminentes. 11 est facile d’imaginer quels résultats ont pu succéder à une semblable manœuvre : souvent les malades ont succombé à des accidens nerveux , qu’il attribue à une inflammation du cerveau, mais qu’on peut, sans présomption, rapporter à une irritation mécanique de la moelle épinière; quelquefois le succès a été complet , et l’heureuse influence d’une bonne situation des parties malades n’a pas été détruite par l’association d’autres procédés toujours dangereux. Nous allons rapporter succinctement deux cas remarquables de guérison obtenue par la méthode du docteur Bampfield.