SIXIÈME LEÇON
Démonstration de ce qui a été dit en passant, que cette doctrine est la doctiine du véritable Christianisme, telle qu'elle est présentée dans l'évangéliste Jean. — Pourquoi nous nous appuyons de préférence sur l'autorité de cet évangeiiste. — - Notre principe herméneutique.
— Distinction dans l'évangile de Jean de ce qui est vrai d'une manière absolue et de ce qui est vrai d'une maniète relative. — Ce qui est ^ rai d'une manière absolue est contenu dans l'exorde de l'Evangile jusqu'au verset 5. — Cet exorde ne renferme pas l'opinion particulière de l'évangéliste, mais la doctrine immédiate de Jésus.
— Interprétation de cet exorde. — Ce qui est vrai d'une manière relative est cette thèse, purement historique et non métaphysique, que l'essence divine s'est manifestée pure, et sans aucune limitation indhiduelle , dans Jésus de Nazareth. — Distinction et alliance de ces deux points de vue d'après la doctrine expresse du Christianisme. — Appréciation de ce dogme historique. — Du sens de l'Évangile tout entier d'après ce point de vue et en réponse a ce» deux questions : Qu'enseigne Jésus de lui-même et de son rapport avec Dieu ? qu'enseigne-t-il de ses disciples et de leurs rapporta avec luiî
Supplément.— Explication plus précise de la distinction entre le point de vue historique et le point de vue métaphysique par rapport au dogme fondamental du Christianisme.
Messieurs,
Toute notre doctrine, tous les principes de la discussion actuelle et de toutes les discussions que je puis vous présenter ici, sont maintenant établis d'une manière claire et nette. D'un seul regard on peut les embrasser. 11 n'y a aucun être, aucune vie en dehors de la vie immédiate divine.
Cette vie divine se manifeste dans la conscience, enveloppée et voilée de différentes manières, d après les lois propres, indestructibles de cette conscience, d'après des lois fondées sur son essence même. Elle ne se manifeste, dégagée de ces enveloppes et modifiée par la seule forme de l'infinité, que dans la vie et dans les actions des hommes qui se donnent à Dieu. Dans leurs actions, ce n'est pas l'homme qui agit, mais Dieu lui-même, Dieu dans la pureté et l'intimité de son essence, Dieu qui accomplit son œuvre par l'organe de l'homme.
Je disais, dans une des premières leçons d'introduction : Cette doctrine, quelque nouvelle et inouïe qu elle puisse paraître à notre époque, est pourtant aussi vieille que le monde ; elle est, en particulier, la doctrine du Christianisme, telle qu'elle s offre encore aujourd'hui à nos yeux dans son document le plus authentique et le plus pur, dans l'évangile de Jean ! , et elle y est exprimée avec les mêmes images et les mêmes expressions dont nous nous servons. Pour plusieurs motifs, il serait bon de justifier cette opinion, et je veux y consacrer la leçon d'aujourd'hui. 11 est bien en-
1 Je traduii exactement le texte de Fiente, qui partout supprima répithéte de Miut.
tendu, sans qu'il soit besoin d'aucun avertissement spécial, que si je cherche à mettre en évidence l'harmonie de ma doctrine avec le Christianisme , ce n'est pas pour en démontrer la vérité ou pour lui donner un appui extérieur. Elle doit déjà s'être démontrée elle-même; son évidence doit déjà avoir été mise en lumière par tout ce qui précède,'etelle n'a pas besoin d'autre appui. De même le Christianisme, précisément parce qu'il est en harmonie avec la raison, parce qu'il est l'expression pure et complète de cette raison, doit se démontrer lui-même s'il prétend à une validité quelconque. Ne craignez pas qu'un philosophe vous ramène dans les chaînes de l'aveugle autorité.
Si je considère l'apôtre Jean comme le seul organe du vrai Christianisme, c'est que, comme je l'ai expliqué dans mes leçons de l'hiver passé â ,
1 Grundzuge des gegenwarligen Zcitalters, Caractères fondamen • taux de l'esprit du siècle ; tel est le titre de ces leçons de l'hiver passé. Voici quelques-uns des fragments auxquels Fichte fait sans doute allusion : « La religion a une influence accidentelle qui dépend de l'esprit et des conditions d'une époque. L'influence qu'elle a eue et qu'elle a encore de nos jours est déterminée par l'esprit des hommes auxquels elle s'adresse. Aux temps où le Christianisme a pris naissance, la frayeur superstitieuse qu'inspire l'idée de la Divinité considérée comme un être ennemi, et le sentiment de la culpabilité et de la déchéance du genre humain étaient plus accablants et plus généraux qu'aujourd'hui... Le
Paul et ses disciples, auteurs du système opposé de Christianisme, sont demeurés à moitié juifs,
Christianisme dans son essence n'est point un moyen de'réconciliation et de rémission. L'homme ne peut pas se désunir d'avec la Divinité; si une telle désunion était possible» il ne serait qu'un pur néant et par là même incapable de pécher... Mais à cette époque le Christianisme dut nécessairement être un moyen de réconciliation et de rémission, et se transformer en une nouvelle allianee avec Dieu, parce qu'alors on n'avait ni l'idée ni le besoin d'une religion autrement conçue. Celte tendance du Christianisme a été un produit nécessaire de l'esprit du temps. C'est un abâtardissement du Christianisme, et l'apôtre Paul en est le principal auteur. Mais, comme cela était dans l'esprit du temps, si l'apôtre Paul ne l'eût pas fait, un autre l'aurait fait à sa place. Chaque jour le fait encore celui qui a la tête remplie de ces fantôme» et ne rêve que médiation nécessaire entre Dieu et l'homme, et ne peut d'un autre point de vue comprendre la religion. Le Christianisme ayant suivi cette tendance, et l'acte public de consécration du chrétien , le baptême étant devenu une mystérieuse purification des péchés, qui sauvait immédiatement de la punition éternelle et ouvrait le ciel sans autre forme, il dut arriver que les administrateurs d'un si puissant remède acquirent le plus grand crédit parmi les hommes. Ils furent nécessairement chargés de veiller à la conservation de cette pureté qu'ils avaient conférée par le sacrement. Dès lors sous ce prétexte il n'y eut plus aucune affaire humaine qu'ils ne s'arrogeassent
le droit de juger et de conduire P. 370 et suiv. Celte crainte de
Dieu, cette tendance à l'apaiser par des artifices mystérieux, est-ce là ce qui constitue la religion et le Christianisme? Nullement, c'est de la superstition, c'est un reste de paganisme qui s'est mêlé avec le christianisme et dont il n'est pas encore dégagé. Si on laisse libre la philosophie du siècle, elle aura bientôt effacé les dernières traces de cette superstition. En détruisant la superstition, elle n'anéantira pas le vrai Christianisme, car jusqu'à présent le vrai Christianisme n'a été que l'état de quelques âmes privilégiées et non pas l'état de la société. Mais si la philosophie actuelle est incapable de le détruire , elle est également incapable de le comprendre et de l'introduire dans le
et ont laissé subsister l'erreur fondamentale du judaïsme et du paganisme, erreur dont il sera question plus tard. Pour le moment, il suffit de vous dire que le philosophe ne peut s'accorder qu'avec Jean, parce que lui seul fait cas de la raison, et s'appuie sur la preuve unique qui ait de la valeur pour le philosophe, c'est-à-dire sur la preuve intérieure. « Si quelqu'un veut faire la volonté de celui qui m'a envoyé, celui-là s'apercevra que cette doctrine est de Dieu 1 . » Or, d'après Jean, faire la volonté de Dieu, c'est bien connaître Dieu et celui qu'il a envoyé, Jésus- Christ. Les autres apôtres du Christianisme s'appuient sur les preuves extérieures, sur les miracles, qui, pour nous au moins, ne prouvent rien. En outre, Jean est le seul des évangélistes chez lequel nous trouvons ce que nous cherchons et ce que nous voulons, à savoir, une doctrine religieuse. Ce qu'il y a de meilleur chez les autres ne serait que de la morale si l'évangile de Jean n'en donnait le complément et l'interprétation, et, pour nous, la morale n'a qu'une valeur subordonnée. Nous n'examinerons pas si l'opinion que
monde. (Où en est le siècle actuel sous le rapport de la religion générale et publique?)
1 Évangile saint Jean , chap. 7, 17. « Si quis voluerit volunlatem ejus (qui miait me) facere, cognoscet de doctriua utrum ex Deo sit, an ego a me ipso loquar. »
Jean avait sous les yeux les autres évangiles, et qu'il a voulu seulement suppléer à leurs lacunes, est fausse ou vraie, car, à notre avis, le supplément vaudrait mieux que tout le reste, et ses prédécesseurs auraient passé sous silence ce qu'il y a de plus important.
Mon principe d'interprétation pour Jean, comme pour tous les écrivains chrétiens, est celui-ci : toujours les interpréter comme s'ils avaient réellement voulu dire quelque chose, et, autant que leurs paroles le permettent, quelque chose de juste et de vrai ; ce principe me paraît conforme à 1 équité ! . Mais je suis tout à fait opposé au principe d'interprétation d'une certaine école, qui convertit en pures images et en métaphores les plus graves et les plus claires asser-
* Ce même principe d'interprétation des écritures est posé par Kant dans son ouvrage sur la religion dans les limites de la raison. « Aucun écrit ne saurait être attribué à l'inspiration diwne s'il n'est utile sous le rapport de la doctrine morale, de l'amendement et du perfectionnement... Peut-être certains passages de l'Ecriture ne pourront être ramenés au principe de la morale , c'est-à-dire de la vraie religion , sans que cette interprétation ne paraisse forcée et même ne le soit souvent en effet; néanmoins des qu'un passage est susceptible d'une telle interprétation, il faut la préférer à la lettre morte qui ne renferme absolument rien ou qui est même en opposition avec ses principes. » (Parag. loO et 101, Théorie de Kant sur la religion dans les limites de la raison, traduite par M. le docteur Lortet, petit in-12. Paris, Joubert.)
tions de ces écrivains , et ne cesse de les modifier et d'y mettre du sien , jusqu'à ce qu'ils en aient fait une platitude et une trivialité telle qu eux-mêmes auraient pu la trouver et la produire. Il me semble que pour les écrivains sacrés, et surtout pour Jean, il n'existe pas d'autres sources d'interprétation que celles qui se trouvent en eux-mêmes. On peut recourir à des sources extérieures quand il s'agit des écrivains classiques profanes contemporains, qui ont besoin d'être comparés les uns avec les autres, et confrontés avec le public savant qui les a précédés et le public savant qui les a suivis. Mais le Christianisme; et surtout le Christianisme de Jean, se tient isolé comme un phénomène enigmatique et merveilleux que rien n'a précédé et que rien n'a suivi
Pour établir le contenu de la doctrine de Jean, il nous faut soigneusement distinguer en elle ce qui a une valeur et une vérité absolue indépendante des temps, et ce qui n'est vrai que relativement au regard de 1 époque, du point de vue de Jean et de Jésus , tel que 1 evangéliste Tannonce aux hommes. Je devrai aussi fidèlement
1 Fichte ne connaissait pas sans doute l'opinion de quelques théologiens allemands qui ont prétendu que le fond métaphysique de l'Évangile de saint Jean était emprunté à la philosophie du juif Philon.
POtfR ARRIVER A LA VIE BIENHEUREUSE.
exposer cette dernière partie de sa doctrine, car un autre mode d'interprétation serait déloyal et jetterait dans la confusion. Ce qui doit surtout attirer d abord notre attention dans l'évangile de Jean, c'est l'introduction dogmatique contenue dans la première moitié du premier chapitre.
Cette introduction est une sorte de préface. Ne considérez pas cette préface comme l'exposé des spéculations propres et arbitraires de l'évangéliste, comme un enjolivement philosophique des faits qu'il va raconter, et dont celui qui se tient au point de vue historique, au point de vue propre de l'auteur, peut penser tout ce qu'il lui plaira. 11 faut au contraire l'envisager dans son rapport avec l'Évangile tout entier et la saisir seulement dans son rapport avec lui. L'auteur, dans tout son Evangile, introduit Jésus-Christ comme parlant de lui-même, d'après un certain mode que nous déterminerons plus tard; et, sans aucun doute , Jean est convaincu que Jésus a parlé précisément de cette manière, et que lui, Jean, l'a entendu prononcer ces paroles, et il veut sérieusement nous faire partager cette conviction. Or la préface nous explique comment Jésus a pu penser et parler de lui-môme, comme il en a parlé. 11 faut donc admettre nécessairement la supposition préliminaire de l'évangéliste selon laquelle ce n'est pas lui, lui Jean, qui,
d'après son propre point de vue , et d'après son opinion plus ou moins suspecte, veut considérer et expliquer Jésus, mais Jésus lui-même qui s'est considéré et pensé lui-même , comme il nous le raconte. Il faut voir dans la préface le point de départ et le point de vue général de toutes les paroles de Jésus; cette préface a donc dans la pensée de l'auteur la même autorité que les paroles immédiates de Jésus. En conséquence, elle est dans la pensée de l'évangéliste non la doctrine de Jean , mais celle de Jésus, et elle contient véritablement l'esprit et la racine la plus profonde de toute la doctrine de Jésus.
Ce point important ayant été mis en lumière, nous allons entrer en matière par l'avertissement suivant.
De l'ignorance de la doctrine que j'ai établie jusqu'à présent, est née l'hypothèse de la création, erreur absolue et fondamentale de toute fausse métaphysique et de toute fausse religion, principe du judaïsme et du paganisme. Forcés de reconnaître l'unité absolue et l'immutabilité de l'Etre divin considéré en lui-même, et, d'un autre côté , ne voulant pas abandonner l'indépendance et la réalité de l'existence des choses finies, les juifs et les païens les ont fait dériver d'un décret absolument arbitraire de Dieu. Ainsi
tout d'abord a été corrompue pour eux dans son fondement la notion de la Divinité, ainsi elle a été revêtue d'un caractère d'arbitraire qui a pénétré dans tout leur système religieux. Alors la raison est pervertie pour jamais , et la pensée n'est plus qu'un rêve fantastique ; car il est impossible de penser la création , à prendre le mot penser en son sens réel, et jamais il ne s'est encore rencontré un liomme qui ait pu la penser. C'est surtout en ce qui concerne la religion que l'hypothèse de la création est le critérium de la fausseté ; par contre , la négation de la création posée par une religion antérieure est le critérium de la vérité. Ce critérium s'applique au Christianisme, et à celui qui l'a le mieux connu, Jean, dont il est ici question. La religion juive avait posé antérieurement l'idée de la création. Au commencement, Dieu créa, tel est le début des livres sacrés de cette religion. Non, dit Jean, opposant une contradiction directe et pour mieux faire ressortir cette contradiction, il commence par le même mot, et, à la place du second mot, expression d'une idée fausse, en met un autre, expression de la vérité ; non, au commencement, à ce même commencement dont il est parlé dans la Bible, c'est-à dire primitivement, et avant tous les temps, Dieu ne créa pas, et il n'y avait pas besoin de création, car déjà tout était, déjà
était le Verbe, et, par le Verbe seul, toutes choses ont été faites.
Au commencement était le Verbe, le Aoycç, comme il est dit dans le texte primitif, qu'on aurait pu traduire par la raison, ou bien par la sagesse, expression dont se sert le livre de la sapience, pour signifier la même idée. Mais, à mon avis, le mot de verbe qui se trouve dans toutes les plus vieilles traductions latines , sans nul doute d'après le conseil et la tradition des disciples de Jean, est suffisamment significatif, et traduit parfaitement le mot grec.
Maintenant d'après le point de vue de l'écrivain, qu'est-ce que ce loyoç ou ce Verbe ? Ne subtilisons pas sur le mot, mais examinons plutôt sans prévention ce que Jean dit de ce Verbe. Les prédicats du sujet, surtout si ces prédicats lui sont attribués exclusivement , doivent servir à déterminer le sujet lui-même. Il était au commencement , dit-il , il était en Dieu , il était Dieu luimême; il était au commencement en Dieu il est impossible d'exprimer plus clairement ce que nous-mêmes nous avons dit précédemment.
Outre l'être intérieur de Dieu, et caché en lui, que nous pouvons concevoir par la pensée, il y
1 In principio erat verbum et verbum erat apud Dcum et Deus erat yeibunu
a son existence que nous ne pouvons saisir que comme un fait, et il se manifeste nécessairement par suite de son essence intérieure et absolue. L'être, que nous distinguons de l'existence, ne peut en être distingué par lui-même et en Dieu ; car cette existence est primitive ; elle est dans l'être avant le temps, sans le temps; elle est inséparable de l'être, elle est l'être même. Le Verbe était au commencement, le Verbe était en dieu, le Verbe au commencement était en Dieu , Dieu même est le Verbe , et le Verbe même est Dieu. Ce principe pouvait -il être posé d'une manière plus expressive et plus saillante ? Rien ne devient , rien ne naît en Dieu et de Dieu ; en lui est éternellement ce qui est; ce qui doit être, doit être primitivement en lui , et doit être lui-mêûie. Si levangéliste avait voulu prodiguer les mots, il aurait pu ajouter : Arrière ce fantôme cfune création divine qui trouble la pensée, d'une création de ce qui n'est pas en Dieu, d« ce qui n'était pas éternel et nécessaire ! Arrière le îantôme d une émanation où Dieu n'est pas et abandonne son œuvre ! Arrière le fantôme d'une séparation et d'une expulsion de l'être de Dieu qui nous rejette dans le vide du néant, et fait de Dieu un maître arbitraire et ennemi !
Or ce séjour de l'être en Dieu, et, dans notre
langue, cette existence de l'être, est caractérisée comme le loyoq ou le Verbe. Était-il possible d'exprimer avec plus de précision qu'il est la révélation, la manifestation claire et intelligible à elle-même, l'expression spirituelle de Dieu; d'exprimer que , comme nous l'avons dit nousmêmes, l'existence immédiate de Dieu est nécessairement la conscience d'une part d'elle-même, et de l'autre de Dieu ? Nous en avons donné une démonstration rigoureuse.
Or, si tout cela est clair, il n'y a plus la moindre obscurité dans le verset 5 : « Toutes choses ont été faites par ce même Verbe, et sans lui rien n'a été fait de ce qui a été fait etc. » Ce principe est l'équivalent de celui que j'ai posé : le monde et toutes choses existent seulement dans l'idée, dans le Verbe de Jean, comme conçues et conscientes, comme le langage par lequel Dieu lui-même se révèle à nous. L'idée ou le Verbe est l'unique créateur du monde, et les différences qu'il comprend sont le principe de la variété infinie des choses dont le monde se compose.
En somme, j'exprimerais ainsi ces trois ver-
1 Omnia per ipsum facta sunt et sine ipso factum est nihil quod factum est*
sets dans ma langue. La manifestation de letre en Dieu, ou l'existence, est tout aussi primitive que son être lui-même; elle en est inséparable, elle lui est identique, et cette manifestation de l'être divin en son propre contenu est nécessairement du savoir, et dans ce savoir sei a y a un monde, et toutes les choses qui se trouvent dans l'univers n'ont d'existence réelle que dans ce savoir. Ainsi deviennent tout aussi clairs les deux versets suivants en lui, c'est-à-dire dans cette manifestation immédiate de Dieu , était la vie, principe le plus profond de toute existence et de toute vie, qui demeure éternellement caché à nos yeux ; et cette vie est devenue dans l'homme passé à l'existence la lumière, la réflexion consciente d'elle-même; et cette lumière unique et primitive a lui éternellement dans les ténèbres des degrés les plus obscurs de la vie intellectuelle ; elle en a été le fondement, sans être vue; elle les a conservés dans l'existence, sans que les ténèbres l'aient comprise.
Aussi loin que nous venons de pousser l'explication du commencement de l'évangile de Jean, aussi loin s'étend ce qui s'y trouve d'absolument
* In ipso vita erat et vita erat lux horainum. Et lux in tenebris lucet et tenebra eam non comprehenderunt.
et d'éternellement vrai. A partir de là, commence ce qui n'a de valeur que pour le temps de Jésus et de la fondation du Christianisme, et pour le point de vue nécessaire auquel Jésus et ses apôtres étaient placés. Cette valeur relative est le caractère de la thèse historique, et, en aucune façon, métaphysique, d'après laquelle cette manifestation absolue et immédiate de l'être, le savoir ou le Verbe, pur comme il est en luimême, sans aucun mélange d'obscurité ou de ténèbres, et sans aucune limitation individuelle, s'est produit sous la forme d'une existence personnelle et humaine dans Jésusde Nazareth, qui a apparu enseignant dans la Judée, etdans un temps déterminé. En lui, cette manifestation absolue et immédiate de l'être (le Verbe) est devenue chair, selon l'expression admirable de levangéliste.
Voici la différence et l'harmonie de ces deux points de vue, du point de vue absolu, éternellement vrai, et du point de vue purement relatif à Jésus et à ses apôtres. Au premier point de vue, dans tous les temps, dans tout individu sans exception qui se pénètre vivement de son unité avec Dieu , et qui , réellement et entièrement , abandonne toute sa vie individuelle à la vie divine qui est en lui, le Verbe devient chair, sans restriction et sans réserve, devient une exis-
tence personnelle et humaine, absolument de la même manière qu'en Jésus-Christ. Non-seulement ni Jean ni Jésus , dont l'évangéliste nous fait entendre les paroles, ne nient pas cette vérité ainsi exprimée qui se rapporte purement à la possibilité de l'être, sans considérer le moyen par lequel cet être peut se réaliser; mais encore partout ils nous inculquent cette vérité, et de la manière la plus forte, comme nous le verrons plus tard. Le point de vue exclusivement propre au Christianisme, et qui n'a de valeur que pour ses disciples, se rapporte au mode de cette réalisation, et voici ce qu'il enseigne sur ce sujet : Jésus de Nazareth a été absolument, de luimême et par lui-même , par son existence , sa nature , son inspiration , sans réflexion et sans artifice, sans instruction, la représentation parfaite, sensible, du Verbe éternel, comme personne absolument ne l'avait été avant lui. Tous ceux qui deviendront ses disciples ne le sont pas par cela seulement qu'ils ont besoin de lui ; mais ils doivent le devenir par lui. Je viens d'exprimer ici clairement le dogme caractéristique du Christianisme considéré comme une apparition dans le temps, comme une institution temporelle pour l'éducation religieuse des hommes, et sans doute Jésus et ses apôtres ont eu foi dans ce dogme. Il est pur et sans altération; il est pris
en son sens le plus élevé dans l'évangile de Jean. Jésus de Nazareth y est bien représenté comme le Christ , comme le bienfaiteur promis de l'humanité ; mais ce Christ est à son tour présenté comme le Verbe fait chair. Chez Paul et chez les autres apôtres, ce même dogme est mêlé aux rêves judaïques d'un (ils de David , destructeur de l'ancienne alliance avec Dieu, fondateur de la nouvelle 3 . Partout, et surtout chez Jean, Jésus est le premier né, le Fils unique immédiatement né du Père ; ce n'en est pas une émanation ou quelque chose de semblable , rêves déraisonnables qui sont venus plus tard; il est le premier né de Dieu, dans le sens expliqué plus haut, comme une éternelle unité et identité d'essence. Tous les autres peuvent seulement en lui, et par leur transformation en son essence, devenir médiatement les enfants de Dieu. D'abord, constatons bien cela , sinon nous commenterions le Christianisme d'une manière déloy aie, ou bien, en le comprenant mal , nous serions jetés dans la confusion et dans l'erreur. Ensuite, à supposer même que nous ne voulions faire aucun usage nous-mêmes de cette doctrine , ce dont chacun est parfaitement libre, il nous faut au moins la bien comprendre et la bien juger. En conséquence, je vous rappellerai : 1° que sans aucun
* Voir sur ce sujet k note qui est au commencement de cette leçon.
doute, la conception de l'unité absolue de l'être humain et de l'être divin est la plus haute connaissance à laquelle l'homme puisse atteindre. Avant Jésus, on ne la trouve nulle part. Depuis Jésus, et presque jusqu'à nos jours, au moins dans la science profane , elle a été comme extirpée et perdue. Mais Jésus l'a évidemment possédée, et pourvu que nous l'ayons nous-mêmes, nous en trouverons la preuve incontestable, ne serait-ce que dans l'Évangile, au moins dans l'évangile de Jean.
Mais comment Jésus s'est-il élevé à cette conception? Que quelqu'un , après qu'une vérité a déjà été découverte, la retrouve ensuite, il n'y a là rien de bien merveilleux. Mais comment le premier a-t-il pu arriver à celte conception dont la possession exclusive le sépare des milliers d'années qui l'ont précédé, et des siècles qui l'ont suivi, voilà ce qu'il y a de prodigieux. Ainsi est vraie la première partie du dogme chrétien : Que Jésus de Nazareth , en un degré émuient, et qui ne s'est réalisé en aucun individu, si ce n'est en lui, est le Fils unique, le Fils aîné de Dieu , et que tous les siècles capables de le comprendre devront le reconnaître comme tel. 2° Quoique chacun puisse maintenant retrouver cette doctrine dans les écrits de
ses apôtres , et Ja reconnaître comme vraie par lui-même et par sa propre conviction, quoique, comme nous le disons plus loin, le philosophe, dans la proportion de sa science, trouve ces mêmes vérités, indépendamment du Christianisme, et les contemple dans toutes leurs conséquences et sous toutes leurs faces, en une clarté avec laquelle le christianisme ne les a pas livrées, à nous au moins, il n'en demeure pas moins éternellement vrai que nous et toute notre époque, et toutes nos spéculations philosophiques, nous sommes placés sur le terrain du Christianisme, et que nous sommes sortis de son sein ; il n'en demeure pas moins éternellement vrai que ce Christianisme, par mille voies diverses, a pénétré tout notre développement intellectuel et moral, et que d'une manière absolue, tous tant que nous sommes, nous ne serions rien de ce que nous sommes .si ce principe puissant ne nous avait précédés dans le temps. Nous ne pouvons annuler aucune partie de l'existence que nous avons reçue en partage des événements antérieurs, et aucun homme sensé ne s'occupe de faire des recherches sur ce qui serait si ce qui est n'était pas. Ainsi demeure incontestablement vraie la seconde comme la première partie du dogme chrétien, à savoir que tous ceux qui depuis Jésus sont arrivés à l'union avec Dieu n'y
sont arrivés que par lui et par son intermédiaire. Par là est donc confirmée de mille manières la vérité de cette autre croyance, que jusqu'à la fin des temps, devant Jésus de Nazareth, tous les hommes intelligents se prosterneront profondément, et tous avec d'autant plus d'humilité qu'ils seront plus grands eux-mêmes, reconnaîtront la magnificence infinie de celte grande apparition.
Voilà ce que j'avais à dire pour défendre où elle se rencontre naturellement cette idée du Christianisme valable au point de vue de son temps contre un jugement faux et injuste. Mais je ne l'ai pas défendue pour l'imposer en aucune façon à celui qui n'aurait pas dirigé son attention sur ce côté historique, ou qui, l'y ayant dirigée, ne croirait pas y découvrir ce que nous croyons y trouver. Car nous n'avons pas du tout voulu, par ce qui a été dit, nous ranger du parti de cette espèce de chrétiens pour lesquels les choses de la religion paraissent n'avoir de valeur que par leur nom. Ce qui est métaphysique seul et non ce qui est historique béatifie. Ce qui est historique ne fait que des érudits. Quelqu'un est-il réuni à Dieu réellement et vitil en lui, peu importe le chemin par lequel il y est arrivé; il serait inutile et absurde de s'occuper sans cesse du souvenir du chemin par
lequel on y est parvenu, au lieu de vivre de cette vie divine. Si Jésus pouvait revenir dans le monde, il serait, sans aucun doute, tout à fait satisfait s'il voyait ce Christianisme régner réellement dans les esprits des hommes , soit que son nom fût célébré, soit qu'il fût oublié. N'estce pas en effet le moins qu'on puisse attendre de la part d'un homme qui, déjà du temps de sa vie, ne cherchait pas sa propre gloire, mais la gloire de celui qui l'avait envoyé ?
Après avoir trouvé dans la distinction des deux points de vue précédents la clef du sens de toutes les paroles de Jésus dans l'évangile de Jean, et le moyen assuré de ramener à une vérité pure et absolue ce qui a été dit sous une forme accommodée à l'époque, nous allons embrasser le contenu de toutes ces paroles dans la réponse aux deux questions suivantes : 1° Que dit Jésus sur lui-même et sur son rapport avec la divinité? 2° Que dit-il sur ses partisans et ses disciples dans leur rapport d'abord avec lui et ensuite avec Dieu par son intermédiaire ?
Chap. 1-18. — Personne n'a jamais vu Dieu; le fils unique de Dieu , qui est dans le sein de son père, est celui qui l'a annoncé 1 . C'est absolument
1 Deum nemo videt unquam ; unigenitus ûlius , qui est in sinu patris, ipse enarravit. 1-18.
ce que nous avons dit nous-mêmes : l'essence divine est en elle-même cachée, c'est seulement sous la forme du savoir qu elle se manifeste, absolument telle qu'elle est en elle-même.
Chap. 5-19. 0 Le fils ne peut rien faire par luimême, il ne fait que ce qu'il voit faire au père, car ce que fait celui-ci, le fils le fait également » Son indépendance s'évanouit au sein de la vie de Dieu, comme nous l'avons exprimé.
Chap. 10-28. « Je donne à mes brebis la vie éternelle, et personne ne peut me les arracher de ma main. »
Chap. 10-29. « Le père qui me les a donnés est plus grand que tout, et personne ne peut les arracher de la main de mon père 2 . » Qui donc les soutient et les supporte? est-ce Jésus ou le père? La réponse est dans le verset 30. — « Moi et mon père nous sommes un 3 . » La même chose
1 Non potest filius a se facere quidquam nisi quod viderit patrem facientcm. Quœeumque enim ille fecerit, hœc et filius similiter facit. 5-19.
2 Ego vitam aHernam do eis (ovibus) et non peribunt in aHernum, et non rapiet eas quisquani de manu mea. 10-28. Pater meus quod dédit mihi majus omnibus est, et nemo potest rapere de manu palris mei. 10-29.
3 Ego et pater unum sumus. 10-30.
est dite dans ces deux propositions identiques : Sa vie est ma vie, ma vie est la sienne, mon œuvre est son œuvre, et réciproquement. C'est là précisément ce que nous avons dit dans la leçon précédente.
Voilà assez de passages décisifs et concluants. L'Évangile tout entier reproduit partout la même idée dans le même esprit et dans les mêmes formules. Jésus ne parle jamais autrement de lui.
En second lieu, comment parle-t-il de ses disciples et de leurs rapports avec lui ? Voici quelle est à ce sujet l'invariable opinion développée dans l'Évangile : dans leur état actuel ils n'avaient pas la véritable existence; mais, comme Jésus le dit dans le chap. 3, à Nicomède ils devaient avoir une existence aussi profondément opposée à leur existence antérieure que si à leur place était né un homme nouveau.
Ailleurs il dit encore avec plus de force qu'à proprement parler ils n'existaient pas, ils ne vivaient pas, mais qu'ils étaient plongés dans la mort et le tombeau, et que Lui seul doit les ap-
1 Respondit Jésus et dixit ei : Amen, amen dico tibi nisi quis renalus fuerit dcnuo, non potest videre re$ nura Dei. 3-3.
peler à la vie. Écoutez à ce sujet les passages décisifs qui suivent.
Chap. vi, 53 : « Si vous ne mangez ma chair et ne buvez mon sang (le sens de ces paroles sera plus tard expliqué), vous n'aurez pas la vie en vous C'est seulement en mangeant cette chair et buvant ce sang , qu'il y aura de la chair et du sang en vous, sinon, il n'y en aura point. » 11 est dit encore, chap. v,24 : « Celui qui entend ma voix a la vie éternelle ; il a passé de la mort à la vie 2 . »
Chap. v, 25 : « L'heure viendra, elle est déjà venue, où les morts entendront la voix du fils de Dieu, et ceux qui l'entendront vivront 3 . »
Les morts! Quels sont ces morts? Sont-ce ceux qui au dernier jour seront couchés dans les tombeaux? Interprétation grossière, interprétation d'après la chair et non d'après l'esprit de l'expression biblique. Déjà l'heure était arri-
1 Nisi manducaveritis carnero fllii homtnis et biberitis cjus sanguinem, non habebitis v'tam œternam in vobis. vi, 53.
2 Qui verbum meum audit... habet vitam arternam et transiit a
morte ad vitam. v, 24.
3 Dico vobis quia venit hora , et nunc est quando mortui audient vocem OUI Dei, et qui audierint vivent, v, 23.
vée. Ceux-là étaient les morts qui n'avaient pas encore entendu sa voix, et c'est pour cela qu'ils étaient morts. Et quelle est cette vie que Jésus promet aux siens?
Chap. vin, SI : « Si quelqu'un conserve ma parole, de toute éternité il neverra pas lamort l . » Non pas dans le sens où l'ont entendu de plats interprètes, c'est-à-dire, en ce sens qu'il mourra bien une fois, mais pour un temps, mais pour ressusciter au dernier jour. Le vrai sens, au contraire, est que, ni maintenant, ni jamais, il ne doit mourir. C'est ainsi que les Juifs l'ont compris, et voilà pourquoi ils opposent à Jésus la mort d'Abraham, et lui, approuvant leur interprétation, répond qu'Abraham qui a vu le jour de Jésus, parce que, sans doute, il a été introduit dans sa doctrine par Melchisédech, n'est pas mort en effet.
Cela est encore plus clairement signifié au chap. xi, 23 :
(( Ton frère ressuscitera 2 . » Marthe, dont la tête est encore remplie de rêves juifs, répond :
* Si quis sermonem meum scrvaverit, mortem non videbit in Détermina, vin, 51.
2 Rcsurget frater tuus. xi, 23.
Je sais bien qu'il ressuscitera à la résurrection du dernier jour. « Non, lui dit Jésus, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort. Et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais l .» L'union avec moi donne l'union avec le Dieu éternel et avec sa vie, et la certitude de cette union. De telle sorte que l'homme, ainsi uni avec Dieu, a et possède dans chaque moment toute l'éternité, et, comme il n'attribue aucune foi aux phénomènes trompeurs d'une naissance et d'une mort dans le temps, il n'a pas besoin d'une résurrection qui le sauve d'une mort à laquelle il ne croit pas.
D'où vient à Jésus cette force qui donne la vie pour toute l'éternité à ceux qui croient en lui? Elle vient de son identité absolue avec Dieu. « Comme Dieu a la vie en lui-même, ainsi il a donné aussi au fils d'avoir la vie en lui-même 2 . »
Et comment les disciples de Jésus arriverontils à l'identité de leur vie avec sa vie divine?
Jésus l'a indiqué sous les formes les plus va-
* Ego su m resurrectio et vita , qui crédit in me etiam si mortuus fuerit vivet. Et omnis qui vivit et crédit in me non morietur in acternum. xi, 25 et 26.
2 Sicut enim pater habet vitam in semetipso, sic dédit et filio habere vitam in semet ipso, v, 26.
riées. Je ne citerai ici que la plus claire et la plus forte, qui, justement à cause de sa clarté absolue, a paru la plus incompréhensible et la plus scandaleuse à ses contemporains, aussi bien qu'à ceux qui sont venus ap* ;s lui : « Si vous ne , mangez pas la chair du Mis de l'Homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n'avez point de vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang, celui-là a la vie éternelle. Ma chair est la véritable nourriture et mon sang est la véritable boisson l . » Qu'est-ce que cela veut dire? 11 l'explique lui-même : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang, celui-là reste en moi, et moi en lui. Et aussi celui qui reste en moi et moi en lui, a mangé ma chair, etc. » Manger sa chair et boire son sang veut dire devenir entièrement lui-môme, et se transformer en sa personne sans restriction, le reproduire dans notre personnalité, nous transsubstantialiser en lui. De même qu'il est le Verbe éternel devenu chair et sang, de même nous devons devenir sa chair et son sang, et en conséquence, et ce qui est identique, nous devons devenir le Verbe éternel fait chair
1 Nisi manducareritis carnem filii horainis et biberitis ejus sangutncm, non habebitis Yitam in vobis... Qui manducat mcam carnem et bibit roeum sangutnem, habet vitam aeternam... Caro enim mea vere est cibus et sanguis meus vere est potus. Qui manducat meam carnem et bibit meum sanguincm, in me manet et ego in illo, vi, 54, 55, 87,
et sang. Nous devons penser absolument comme lui, et comme s'il pensait lui-même et non pas nous; nous devons vivre absolument comme lui, comme s'il vivait en nous à notre place. Pourvu que vous ne rabaissiez pas mes paroles, et que vous ne les interprétiez pas en ce sens plus vulgaire et plus restreint, qu'on doit seulement imiter Jésus de loin, comme un modèle que la faiblesse humaine ne peut égaler et ne peut reproduire que par fragments, pourvu que vous preniez ces paroles dans mon sens, c'est-à-dire que vous croyiez qu'il faut devenir entièrement lui, alors vous reconnaîtrez que Jésus ne pouvait pas parler autrement, et qu'il s'est exprimé d'une manière excellente. Jésus était bien loin de se poser comme un idéal inaccessible, tel qu'il a été si mesquinement représenté par les temps qui ont suivi ; aussi ses apôtres ne l'ont pas ainsi considéré, entre autres Paul, qui dit : Je ne vis plus, mais Jésus-Christ vit en moi. Jésus voulait que ses disciples le reproduisissent tout entier dans son indivisible caractère, et il l'exigeait comme une condition absolue et indispensable : Si vous ne mangez pas ma chair, etc., vous n'aurez point de vie en vous, vous resterez au fond des tombeaux dans lesquels je vous ai trouvés.
Il n'exigeait que cette unique chose, ni plus ni
moins. Il était bien loin de se contenter de la foi historique, consistant à croire qu'il était le Verbe éternel fait chair, et le Christ, ainsi qu'il l'annonçait. Sans doute, même chez l'évangéliste Jean, comme condition préalable pour l'entendre et pour pénétrer dans le sens de ses discours, il exige la foi, c'est-à-dire la supposition préalable qu'il pouvait bien être ce Christ. On voit même qu'il ne dédaigne pas d'appuyer et d'insinuer cette supposition par les actions frappantes et merveilleuses qu'il accomplit. Mais la démonstration finale et décisive à laquelle doit aboutir cette hypothèse préliminaire ou cette foi , est celleci : Quiconque accomplit réellement la volonté de celui qui a envoyé Jésus, c'est-à-dire celui qui, dans le sens où nous l'avons expliqué, mange sa chair et boit son sang, celui-là découvre que cette doctrine est de Dieu, et que Jésus ne parle pas de lui-même. 11 n'y est nullement question de la foi à la substitution de ses mérites. Jésus est bien, dans l'évangile de Jean, un agneau de Dieu qui enlève les péchés du monde 1 , mais on ne voit nulle part qu'il doive les expier par son sang pour apaiser un Dieu irrité. 11 ne les expie pas, il les enlève. D'après sa doctrine, l'homme en dehors de Dieu et en dehors de lui n'existe pas,
1 Agnus Dei qui tollit peccata raundi.
il est mort, il est enseveli, il est exclu du royaume spirituel de Dieu ; comment donc un être si mésérable, un pur néant, pourrait-il troubler en rien ce royaume de Dieu, et détruire les plans divins? Quant à celui qui s'est métamorphosé en Jésus et par conséquent en Dieu, celui-là ne vit plus, mais Dieu vit en lui ; or comment Dieu pourraitil pécher contre lui-même? En conséquence, - Jésus a fait justice de cette fausse idée du péché; il a détruit, il a extirpé la peur d'une divinité qui pouvait se croire offensée par les hommes. Enfin, lorsque quelqu'un a reproduit de cette manière en lui le caractère de Jésus, quelle en sera la conséquence d'après la doctrine de Jésus? Jésus invoque ainsi son père en présence de ses disciples : « Je ne prie pas seulement pour eux, mais pour tous ceux qui, par leur parole, croiront en moi, afin qu'ils ne fassent tous qu'un, comme toi, mon père, en moi, et moi en toi, et alin qu'ils ne fassent qu'un avec nous »
Être en nous, être un! cela étant accompli, toute différence est détruite. Toute la famille, le premier né et avec lui ceux qui sont nés après lui, et ceux qui sont venus plus tard, se confon-
1 Non pro eis auto m rogo tantum, sed et pro eis qui credituri sunt per verbum corum in me... Ut omnes unum sint, sicut tu, pater, in me, et ego in te, ut et ipii in nobis unum sint. xyq, 20-21.