‹ Méthode pour arriver a la vie bienheureuseChapitre 12 sur 29 · SUPPLÉMENT A LA SIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SUPPLÉMENT A LA SIXIÈME LEÇON

La doctrine fondamentale du Christianisme, considéré comme institution particulière ayant pour but de développer la religion parmi les hommes, consiste en ce point : dans Jésus pour la première fois et en un degré qui n'a été égalé par aucun autre homme, la manifestation éternelle de Dieu a revêtu une forme humaine ; par lui seulement et par la reproduction de tout son caractère en eux, les autres hommes peuvent arriver à l'union avec Dieu. Nous avons dit que celte thèse était purement historique et non métaphysique. Il ne sera pas inutile d'exposer ici plus clairement la distinction sur laquelle se fonde mon opinion, car je ne puis supposer que le public plus nombreux auquel je m'adresse en publiant cet ouvrage la comprenne aussi facilement qu'a pu la comprendre la majorité de mes auditeurs, d'après l'ensemble de mes doctrines. A parler rigoureusement, l'historique est entièrement opposé au métaphysique. Ce qui n'est réellement qu'historique, par là même n'est pas métaphysique, et réciproquement; car, dans un phénomène quelconque, l'historique est ce qu'on saisit seulement comme un fait pur et absolu, isolé et détaché de tous les autres faits, mais ne

se laissant expliquer et déduire par aucun principe plus élevé. Au contraire, dans un phénomène quelconque, le métaphysique est ce qui suit nécessairement d'une loi plus élevée et plus générale et peut en être déduit ; il n'est donc pas pris purement pour un fait, et même, à parler rigoureusement, c'est par une illusion qu'on le considère comme un fait, car en réalité il n'est pas un fait, mais une déduction de cette loi de la raison qui règne en notre intelligence. Mais l'élément métaphysique ne constitue pas à lui seul la réalité du phénomène, et jamais le phénomène ne s'identifie entièrement avec lui ; donc, dans tout phénomène réel, ces deux parties sont inséparablement liées.

Le défaut fondamental de toute prétendue science transcendentale de l'entendement qui méconnaît ces limites est de ne pas se contenter de prendre un fait pour un fait, mais de le convertir en un élément métaphysique. Car si ce que la métaphysique veut ramener à une loi plus élevée est un simple fait, quelque chose de purement historique, il est impossible, au moins dans la vie actuelle, de trouver cette loi. En conséquence, la métaphysique dont il est question fait une première faute en supposant qu'on doit chercher une explication de ce fait ; elle fait une se-

conde faute en inventant, en remplissant par une hypothèse arbitraire une lacune qu'elle ne peut combler d'aucune autre manière.

Pour en revenir à la question qui nous occupe, on prend le fait primitif du christianisme historiquement et purement comme fait , lorsqu'on s'en tient à ce qui paraît au grand jour, c'est-àdire lorsqu'on se borne à croire que Jésus a su ' ce qu'il sait, qu'il l'a su avant tout autre, qu'il a enseigné et vécu comme il a vécu et enseigné, sans prétendre expliquer comme tout cela a été possible. En effet, par des raisons concluantes que je ne veux pas développer ici, jamais nous ne le saurons dans cette vie. Ce même fait est changé en principe métaphysique par la logique, qui prétend s'élever au-dessus des faits, lorsqu'on s'efforce d'en concevoir la raison et qu'on établit, par exemple, une hypothèse pour expliquer comment Jésus en tant qu'individu est sorti de l'essence divine. Je dis comme individu, car comme l'humanité sort de l'essence divine, on peut trèsbien le concevoir, et les leçons précédentes avaient pour but de la faire comprendre. Cette vérité est, selon moi , exprimée dans l'exorde de l'évangile de Jean.

Pour nous qui considérons la chose d'un point

de vue historique, peu nous importe de quelle des deux manières tel ou tel individu prendra cette thèse; ce qu'il nous importe, c'est de savoir comment Jésus et ses apôtres l'ont comprise, et en conséquence comment les autres sont autorisés a la comprendre. Or, ce qu'il y a de plus important dans tout ce que j'ai avancé, c'est que le Christianisme lui-même et Jésus le premier n'ont pas pris cette thèse dans un sens métaphysique.

Nous ramenons notre démonstration aux points suivants :

Jésus de Nazareth a possédé sans nul doute la plus haute connaissance, celle qui contient le principe et le fondement de toutes les autres, à savoir, la connaissance de l'identité absolue de l'humanité avec la divinité, en considérant ce qu'il y a de vraiment réel dans l'humanité. 11 faudrait que tout le monde fût d'abord d'accord avec moi sur ce point purement historique, pour que la démonstration que je vais donner soit concluante, et je prie qu'on ne me juge pas avec trop de précipitation. À mon avis, celui qui n'a pas déjà reçu à l'avance celte connaissance par une autre voie, et ne l'a pas laissé vivifier en lui, la trouvera difficilement là où sans cette connaissance je ne l'aurais jamais trouvée. Mais celui cjui

remplit cette condition, et par là même s'est créé l'organe avec lequel seul on peut comprendre le Christianisme, ne trouvera pas seulement cette vérité dans la vie du fondateur du christianisme, il la trouvera aussi dans toutes les écritures dont les expressions les plus bizarres au premier abord lui apparaîtront comme pénétrées d'un esprit sublime et sacré.

Le mode de cette connaissance en Jésus-Christ, ce qui est le second point important à remarquer, ne peut mieux se caractériser que par opposition au mode de cette connaissance dans l'esprit du philosophe spéculatif. Le philosophe, pour arriver à cette connaissance , part du désir profane et étranger à la religion d'expliquer la manifestation de l'être. Partout où il y a un public lettré, il trouve cette question déjà posée, et parmi ses prédécesseurs et ses contemporains il rencontre des collaborateurs dont le secours l'aide à la résoudre. 11 ne peut lui venir à l'esprit de se considérer comme un être extraordinaire, comme un être à part pour avoir clairement conçu cette question. En outre, ce problème, en tant que problème, s'adresse à son activité et à sa liberté personnelle dont il a clairement conscience ; or, ayant une conscience claire de son activité propre, il ne peut se croire inspiré.

Enfin, supposez qu'il découvre la solution de ce problème parla seule vraie méthode, à savoir, par le principe de la religion, cette découverte sera toujours pour lui le résultat d'une série de recherches préliminaires et en conséquence un fait entièrement naturel. La religion n'est pas intervenue purement et simplement en tant que religion, mais comme le mot de l'énigme qui résout le problème de sa vie tout entière.

11 n'en est pas de même de Jésus. D'abord, il n'est pas parti d'une question spéculative, et la religion n'est pas seulement intervenue dans le cours de ses recherches pour la solution de cette question. Car par le principe de sa religion il n'explique rien dans le monde et il n'en tire aucune conséquence ; mais il présente purement et simplement ce principe en lui-même comme la seule chose digne d'être connue, en laissant de côté tout le reste comme étant sans importance. Sa foi et sa persuasion intime ne le conduisaient pas à poser une question sur l'existence des choses finies. Pour lui elles n'existent pas, et toute réalité est dans l'union avec Dieu. Comment ce non-être peut-il revêtir l'apparence de l'être, il ne s'inquiète en aucune façon de cette question, qui est le point de départ et le grand problème de toute spéculation profane.

Cette connaissance ne lui vient pas davantage de l'enseignement et de la tradition, car avec cette franchise et cette sincérité vraiment sublimes qui se manifestent dans tous ses discours, il l'aurait déclaré, et il aurait renvoyé ses disciples à la source où il l'aurait lui-même puisée. (Je suppose encore ici que mon lecteur a en lui une idée claire de cette sincérité par son propre penchant pour cette vertu, et par une étude approfondie de la vie de Jésus.) Si Jésus-Christ lui-même parle d'une connaissance religieuse plus pure avant Abraham que chez les Juifs contemporains, si un de ses apôtres renvoie positivement à Melchisédech, il n'en résulte pas que Jésus fût lié avec Abraham et Melchisédech, par une tradition immédiate, car il peut très-bien avoir retrouvé dans l'étude de Moïse ce que déjà il avait trouvé par lui-même. Une foule d'autres exemples prouvent qu'il a compris les écrits de l'Ancien Testament avec bien plus de profondeur que les commentateurs de son temps, et que le plus grand nombre des commentateurs de notre époque. 11 partait aussi de ce principe hermée neutique que Moïse et les prophètes ont voulu dire quelque chose, et non pas ne rien dire.

Aucune connaissance n'est venue à Jésus ni de la spéculation, ni de la tradition ; cela veut

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dire qu'il tenait de son être même toute sa doctrine. Cette doctrine était pour lui primitive et absolue, elle ne se reliait par aucune partie à autre chose qu'à elle-même. 11 la tenait de la pure inspiration, comme nous disons maintenant par opposition avec notre connaissance réfléchie, mais comme lui-même ne pouvait pas s'exprimer. Mais quelle connaissance avait-il par inspiration? Que tout être a son fondement en Dieu, et par une conséquence immédiate que son être propre avec et dans cette connaissance est fondé en Dieu et sort immédiatement de lui. Je dis par une conséquence immédiate, quoique pour nous cette conséquence soit médiate, parce que nous allons du particulier au général, parce que nous tous, nous devons d'abord anéantir dans le général notre moi personnel, qui pour nous existe antérieurement et constitue le particulier. Mais, et je prie de le remarquer, il n'en est point de même pour Jésus. En lui n'était à anéantir aucun moi spirituel apprenant et réfléchissant. Son moi spirituel était tout entier identifié avec cette connaissance. La conscience de soi-même était en lui immédiatement la pure et absolue vérité de la raison, un pur fait de conscience et non, comme en nous, un produit génétique d'autres faits antérieurs, une conclusion et non un pur fait de conscience.

Dans ce que je viens de m'efïbrcer d'expliquer, je crois avoir établi le vrai caractère personnel de Jésus-Christ, qui comme toute individualité ne peut être supposé qu'une fois dans le temps, ne peut avoir existé auparavant, ni se reproduire plus tard. 11 était la raison absolue arrivée à la conscience immédiate d'ellemême, ou bien, ce qui est la même chose, la religion.

Or, Jésus se reposait dans ce fait absolu et s'était identifié avec lui; il pouvait seulement penser, savoir et dire qu'il savait qu'il en était ainsi, qu'il le savait immédiatement en Dieu, et qu'il avait conscience de le savoir en Dieu. De même il ne pouvait donner d'autre méthode à ses disciples que celle de l imiter pour arriver à la vie bienheureuse, car il éprouvait en luimême que son mode d'existence rendait bienheureux. Mais il ne connaissait la vie bienheureuse qu'en lui-même et comme son mode propre d'existence, et il ne pouvait la désigner autrement. 11 ne connaissait pas cette vie bienheureuse par une notion générale, comme la connaît le philosophe spéculatif, et comme il peut la démontrer, car il ne la tirait pas d'une notion, mais seulement de la conscience de luimême. 11 la comprenait seulement comme un

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fait, et celui qui la comprend ainsi, comme nous venons de l'expliquer, la prend, selon nous, d'une manière purement historique. Tel homme est apparu à telle époque dans le pays de la Judée et voilà tout. Mais celui qui désire savoir en outre par quelle disposition arbitraire de Dieu, ou par quelle nécessité intime de sa nature, un tel individu est devenu possible et réel, celui-là va au delà du (ait, et cherche à transporter dans la métaphysique un fait purement historique.

Pour Jésus une réflexion transcendentale de cette nature était absolument impossible, car il ne pouvait la faire qu'en se distinguant de Dieu dans sa personnalité, et en se séparant de lui, en s'étonnant au sujet de sa propre nature comme de quelque chose de merveilleux, et en se posant la solution du problème de la possibilité d'un tel individu. Mais c'est un des traits les plus saillants et les plus continuels du Jésus de 1 evangéliste Jean qu'il ne veut pas entendre parler d'une séparation de sa personne d'avec son père, et qu'il blâme sérieusement les autres lorsqu'ils cherchent à l'établir. Toujours il suppose que celui qui le voit, voit son père ;que celui qui l'entend, entend son père, et que tout cela est une seule et même chose. 11 nie d'une

manière absolue et rejette ce moi que ceux qui ne l'ont pas compris lui reprochent d'élever trop haut. Pour lui, ce Jésus n était pas Dieu, car il n'admettait pas l'existence d'un Jésus indépendant, mais c'était Dieu qui était Jésus, qui paraissait comme Jésus. Le réalisme de l'antiquité n'était pas porté à la contemplation et a l'admiration de soi-même, à plus forte raison un homme comme Jésus, par rapport auquel cette supposition serait presque une injure, car le talent de contempler ce qui se passe au dedans de soi-même, et de sentir son sentiment et de ressentir le sentiment de son sentiment, et d'expliquer, dans l'ennui du désœuvrement, d'une manière psychologique, sa petite personnalité, était réservé aux modernes, qui ne feront jamais rien de bien jusqu'à ce qu'ils se contentent de vivre tout simplement, sans prétendre élever toujours de puissance en puissance la contemplation de cette vie, jusqu'à ce qu'ils abandonnent le soin de cette contemplation à d'autres qui n'ont rien de mieux à faire, et qui croient cette vie digne d'être admirée et expliquée.

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