‹ Méthode pour arriver a la vie bienheureuseChapitre 15 sur 29 · NEUVIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

NEUVIÈME LEÇON

Le nouveau monde que la moralité supérieure crée au milieu du monde sensible est la vie immédiate de Dieu même dans le temps. — Nous ne pouvons connattre ce nouveau monde que d'une ma» nière immédiate, dans notre propre vie. — Nous ne pouvons le caractériser en général que par ce seul signe : chaque chose y plaît par elle-même et non pas comme moyen vers un but quelconque.— Exemples qui éclaircissent l'idée de ce nouveau monde. — Exemples tirés de la beauté, de la science, et des manifestations du talent naturel pour la production de la science et de la beauté.— Néanmoins l'homme élevé au point de vue de celte moralité supérieure aspire par son activité à une certaine influence sur le monde extérieur. — Tant que le désir du succès de son activité s'ajoute au plaisir de la pure activité, la moralité supérieure est encore susceptible de douleur. — Dans le point de vue de la religion disparaissent à la fois ce désir du succès et cette possibilité de la douleur. — Principe de l'individualité. — Chacun a sa part propre à la vie divine. — Première loi de la moralité et de la vie heureuse. — Chacun doit saisir cette part qui lui est propre. — Caractéristique générale de la volonté morale et religieuse en tant qu'elle sort de sa vie propre et intime pour se manifester au dehors.

Messieurs,

Voici quel a été le résultat de notre dernière leçon et le point auquel nous nous sommes arrêtés. Tant que l'homme veut exister par luimême, le véritable être, la véritable vie ne peuvent pas se développer en lui, et en conséquence il ne peut être heureux. Car tout être particulier n'est qu'un non-être et une limitation.

de l'être véritable. Si cet être particulier est placé au premier point de vue de la sensibilité dans lequel on attend son bonheur des objets, il sera tout entier malheureux, parce qu'aucun objet ne peut satisfaire l'homme; s'il est placé au second point de vue de la conformité à la loi, il ne sera pas absolument malheureux, il est vrai, mais il ne sera pas davantage beureux; il sera apathique, indifférent, froid, et incapable d'aucune jouissance. Au contraire, dès que l'homme parvenu au plus haut degré de la liberté, abandonne et perd sa liberté propre et son indépendance , il entre en participation avec le seul être véritable, avec l'être divin et avec le bonheur qui y est contenu. Pour nous séparer à jamais du point de vue sensible et en finir avec lui, nous avons dit comment l'homme parvenu à la vie véritable considérait la vie extérieure et sensible, et nous avons reconnu qu'il envisage toute son existence personnelle et tous les événements extérieurs qui s'y rattchent comme de purs moyens pour l'accomplissement de l'œuvre de Dieu en lui, et comme étant tous, sans exception, les meilleurs moyens pour atteindre le but. Voilà pourquoi il ne veut pas avoir une voix ni un choix sur la qualité objective des événements, et il prend et accepte toutes choses telles qu'elles arrivent.

Nous avons réservé pour cette leçon la description delà vie propre et intime de cet homme parvenu à la véritable vie, et nous allons la commencer.

Déjà j'ai dit que le troisième point delà vie intellectuelle auquel nous sommes arrivés, le point de vue de la moralité supérieure, se distingue du point de vue de la conformité à la loi, parce qu'il crée un monde entièrement nouveau, un monde suprasensible qu'il fait sortir du monde sensible comme de sa sphère, tandis que la loi du stoïcisme n'est rien que la loi de l'ordre dans le monde sensible. Je vais approfondir cette remarque et la déterminer avec plus de précision.

A ce point de vue, le monde tout entier des sens qui n'est posé que par notre afïect et notre amour pour une existence déterminée au milieu d'objets déterminés, n'est qu'un pur moyen. Mais s'il n'est qu'un moyen, évidemment il n'est pas un moyen sans but, car s'il n'y avait rien en dehors de lui, il ne serait pas un moyen, il resterait le but unique et éternel en tant que seule existence absolue, tandis qu'au contraire il n'est qu'un moyen pour arriver à un être vrai et réel. Quel est cet être? Déjà nous le connaissons. C'est l'être intime de Dieu, tel qu'il est par lui-même et en lui-même, absolu

immédiat, pur, primitif, c'est l'être qui n'a pas encore été déterminé, et par là même enveloppé, obscurci, limité par une l'orme quelconque de l'indépendance du moi; c'est l'être qui ne se manifeste encore que sous la forme indestructible de l'infinité. Cet être, comme je l'ai rigoureusement démontré dans la précédente leçon, étant déterminé d'un côté par l'essence divine fondée sur elle-même d'une manière absolue, et de l'autre par la forme de l'infinité qui ne disparaît et ne s'annule jamais dans l'existence réelle, il est évident qu'on ne peut comprendre sa nature par un intermédiaire quelconque et par une construction à priori. Sa nature ne peut être saisie, éprouvée et reconnue que dans le fait de la vivante émanation de l'être en l'existence, de telle sorte que la vraie connaissance de ce nouveau monde suprasensible ne peut être donnée à ceux qui n'y vivent pas par une description ou une définition quelconque. L'homme inspiré de Dieu nous révélera ce monde tel qu'il est, et ce monde est tel qu'il nous le révèle, parce que c'est un homme inspiré qui nous le révèle. Personne ne peut en parler sans une révélation intime.

Mais voici comment ce monde divin peut trèsbien se caractériser d'une manière générale par

un critérium extérieur et négatif. Tout être a son amour en lui, et il en est de même de l'être divin immédiat qui se manifeste dans la forme de l'infinité. Or, cet être tel qu'il est, n'est pas par un autre et à cause d'un autre, mais il est par lui-même et à cause de lui-même. Se produitil, est-il aimé? il est aimé nécessairement et purement à cause de lui-même, il plaît par luimême, et non en vue d'une autre chose qui serait son but, et par rapport à laquelle il ne serait qu'un moyen. Ainsi j'ai trouvé le critérium extérieur qui sépare profondément le monde divin du monde sensible. Ce qui plaît absolument par soi-même, ce qui plaît en un degré infiniment supérieur a tous les autres, est Ja manifestation de l'essence divine dans la réalité. On peut encore décrire le monde divin comme ce qu'il y a de plus parfait dans un moment déterminé et dans toutes les conditions données du temps. 11 ne s'agit pas ici d'une perfection dérivée d'une notion logique qui ne comprendrait que l'ordre et les rapports complets du varié, mais d'une perfection dérivée d'un aflect immédiat qui se rapporte à un être déterminé.

Telle est la seule description possible de ce nouveau monde qu'une moralité supérieure crée au sein même du monde sensible. Si vous me

demandiez une clarté plus grande sur ce point, il ne faudrait pas la chercher dans une définition plus claire, car on ne peut rien ajouter à celle que je viens de donner, mais seulement dans des exemples. Puisque je me suis élevé à une région inaccessible aux regards du vulgaire, je veux bien encore recourir à ces exemples. Toutefois je vous préviens que les exemples particuliers que je puis vous donner, n épuisent par euxmême aucunement ce qui ne peut être épuisé, comme nous venons de le faire, que par une description, et ces exemples eux-mêmes ne peuvent être bien compris que par cetie description.

L'essence intime et absolue de Dieu se manifeste comme beauté; elle se manifeste comme le règne complet de l'homme sur toute la nature; elle se manifeste comme l'état parfait et le rapport de tous les états; elle se manifeste comme science , en un mot, elle se manifeste dans tout ce que j'appelle les idées au sens rigoureux et propre du mot, sur lequel j'ai donné des explications dans les leçons que j'ai faites l'hiver passé, et dans d'autres que je viens de publier il y a peu de temps Je prends pour exemple à

1 Les leçons auxquelles Fichte renvoie sont contenues dans les deux ouvrages successivement publiés à Berlin, en 1806, dont le premier a pour titre : Caractères fondamentaux de l'Esprit du siècle {Grundxuge

l'appui de ma pensée fondamentale, la forme inférieure de l'idée, la beauté par laquelle j'espère pouvoir me faire plus clairement comprendre.

On entend parler de l'embellissement du monde qui nous environne, et des beautés de la nature, comme si, à prendre ces mots dans leur sens rigoureux, le beau pouvait se trouver ou bien être transmis dans les choses terrestres et passagères. Mais la source de la beauté est en Dieu seul, et elle se manifeste dans le cœur de ceux qu'il inspire. Représentez-vous, par exemple, une femme sainte qui est emportée sur les nuages, qui est environnée par les légions célestes ravies d'amour à son aspect, brillante de tout l'éclat du ciel, dont elle est la joie et l'ornement, et qui cependant seule, ne s'apercevant pas de toute sa gloire, se plonge et se perd dans ce seul sentiment : Je suis la fille du Seigneur, que tout me soit fait selon sa volonté. Incarnez un pareil sentiment environné de toute cette grandeur dans un corps humain , et vous aurez assurément la beauté sous une forme déterminée. Or, d'où vient la beauté de cette forme? Vient-elle de ses membres et des diverses parties qui forment son corps? N'est-ce pas plutôt ce sentiment unique

des gegentPartigen Zeitalters, et le second : De l'Essence du Savant (Uber das Wesen des Gelehrten). Nous les avons déjà cités tous les deux.

qui respire exclusivement au travers de tout son corps? La forme y est jointe purement et simplement, parce qu'en elle et par elle la pensée devient visible. Cette forme est imprimée à la surface par des lignes et des couleurs , parce que sans cette forme elle ne pourrait se révéler aux autres. Peut-être cette même pensée aurait-elle pu être exprimée dans la pierre insensible ou dans toute autre matière; la pierre serait-elle donc devenue belle? La pierre reste éternellement pierre, et en conséquence n'est pas susceptible du prédicat de la beauté. Mais l ame de l'artiste était belle, lorsqu'il a conçu son œuvre, et l'àme de tout spectateur intelligent devient belle au moment où il la conçoit après l'artiste. Quant à la pierre , elle demeure toujours ce qui limite l'œil extérieur pendant ce développement intérieur de l'esprit.

Cet être idéal et l'affect créateur qui le produit se manifeste comme une apparition naturelle dans le talent, pour l'art, pour le gouvernement , pour la science , etc. Puisque l'affect naturel pour les créations du talent, est l'affect fondamental dans lequel s'absorbe tout entière la vie du talent, il va sans dire, et quiconque a quelque expérience en ce genre a pu suffisamment l'éprouver par lui-même, que le vrai talent n'a pas

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besoin d'être stimulé et contraint par un impératif catégorique à un effort assidu dans son art ou dans sa science , et que toutes ses forces se dirigent spontanément vers cet objet ! . 11 est également évident que l'homme de talent, par là même qu'il a du talent, réussira toujours dans ce qu'il entreprend, et sera satisfait des produits de son travail, et ainsi toujours au dedans de lui et au dehors de lui, il jouira des choses qui lui plaisent et le charment. H ne veut que son activité même, et rien en dehors de cette activité. Au contraire, pour aucun prix au monde, il voudrait ne pas faire ce qu'il a résolu de faire, et il ne consentirait à le faire autrement qu'il ne juge convenable et qu'il lui plaît de le faire. En conséquence, il trouve sa jouissance vraie, entière et vitale dans son activité même, en tant qu'activité. S'il s'arrête en passant à quelque chose du inonde, ce n'est pas pour s'y absorber, mais pour en revenir renouvelé et fortifié dans son véritable élément. Ainsi déjà le talent purement naturel nous élève non-seulement au-dessus des vils besoins des sens, mais encore bien au-dessus de la froide apathie du stoïcien , et place celui qui

1 Fichtc a développé celle idée sur la nature du vrai (aient dans son ouvrage sur l'Essence du Savant, et principalement dans la troisième leçon qui a pour litre : Des premiers développements du savant, du talent et de l'assiduité.

le possède dans une série non interrompue de moments de bonheur, pour lesquels il n'a besoin que de lui-même, et qui, sans peine et sans effort , s'épanouissent d'eux-mêmes au sein de sa vie. Une seule heure de jouissance dans l'art et dans la science dépasse de bien loin toute une vie de jouissances sensibles; et, en présence du seul tableau de ce bonheur, déjà l'homme sensible sécherait de désir et d'envie.

Jusqu'à présent j'ai toujours placé dans le talent naturel la source et la racine de la jouissance de la vie spirituelle et du mépris des choses sensibles. Par cet exemple particulier d'une moralité supérieure , et du bonheur qui en découle , j'ai voulu seulement vous préparer à saisir quelque chose de plus général. Quoique l'objet de ce talent soit véritablement suprasensible, et la pure expression de la divinité , comme nous l'avons surtout prouvé par l'exemple du beau, cependant le talent exige et doit exiger que cet objet suprasensible ait une certaine enveloppe, et une forme empruntée au monde sensible qui en soit le cadre. 11 faut donc reconnaître que le talent a aussi besoin d'une forme déterminée du monde qui l'entoure, ce que j'ai jugé et condamné d'une manière absolue, en traitant de la sensibilité dans la précédente leçon. Or, si la jouissance de soi-

même dépendait pour le talent de la réalisation ou de la non-réalisation de cet objet extérieur vers lequel il tend , c'en serait fait de la paix et du bonheur du talent lui-même, et la moralité supérieure serait abandonnée à toutes les misères de la grossière sensibilité. Mais, à considérer le talent en particulier, aussi sûrement qu'il existe , aussi sûrement les moyens et le milieu dont il a besoin pour exprimer et représenter son idée ne lui manqueront pas. Jamais la forme et les accessoires dont il a besoin ne peuvent lui faire défaut. D'ailleurs c'est l'activité avec laquelle il produit cette forme qui est le sujet propre et immédiat de sa jouissance, et la forme n'en est qu'un sujet indirect, en tant que cette activité se manifeste en elle. On peut se convaincre de cette vérité , en remarquant que le vrai talent ne s'arrête jamais longtemps à l'œuvre qui Jui a réussi , pour se reposer dans la jouissance voluptueuse de lui-même et de son œuvre; au contraire, il va sans cesse en avant, et s'élance dans de nouveaux développements. Je fais maintenant abstraction de toute espèce particulière de talent ; je considère la pure manifestation de l'être divin dans toute vie possible, et j'établis le principe suivant. Aussi longtemps que la jouissance de l'activité elle-même se mêle a la jouissance et au désir du produit extérieur de cette

activité, l'homme de la moralité supérieure n'est pas encore lui-même arrivé au dernier degré de la pureté et de la clarté. Alors, dans l'économie divine, l'échec extérieur de son activité est le moyen pour le faire rentrer en lui-même, et pour l'amener au point de vue plus élevé de la vraie religion, c'est-à-dire à la conception claire de ce qui est le véritable objet de son désir et de son amour. Comprenez bien ce que je vais dire dans son ensemble et dans ses rapports.

Le moi un et libre, dont j'ai déterminé l'idée dans la précédente leçon, reste comme réflexion éternellement un ; mais comme objet, c'est-à-dire comme substance réfléchissante qui n'existe que dans l'apparence, il se divise. A un premier point de vue, il se divise à l'infini, et par une raison trop profonde pour la donner dans ces leçons ; il se divise dans un système de moi et d'individus qui doit être entièrement accompli. Cette division est une partie de la division plusieurs fois suffisamment décrite du monde objectif dans la forme de l'infinité. Elle fait donc partie de la forme fondamentale et absolue de l'existence que Dieu lui-même ne peut anéantir. Tel que l'être s'est brisé primitivement en elle, tel il demeure éternellement brisé, et tout individu arrivé par cette réfraction primitive à la réalité, ne peut ja-

mais périr. Je dis ceci en passant, contre ceux de nos contemporains qui, se croyant éclairés par la lumière confuse d une philosophie incomplète, nient la continuation des existences individuelles dans des sphères plus élevées. Fondée sur la forme primitive de l'existence de l'être, l'existence des individus participe au développement sans terme de toute l'essence divine, qui est divisée en eux et distribuée d'après une règle absolue de division ayant sa raison dans l'essence de Dieu même. En outre, chaque individu, en tant que fragment de l'Un, chaque moi déterminé par sa propre forme, revêt nécessairement celte forme tout entière, c est-à-dire, comme je l'ai expliqué dans la leçon précédente, est un être libre et indépendant dans la sphère des cinq points de vue que j'ai établis. Ainsi chaque individu, par sa puissance que Dieu lui-même ne peut détruire, est capable de la conception et de la jouissance d'après chacun de ces points de vue, de sa participation avec l'être absolu, participation qui constitue sa réalité. Ainsi, encore chaque individu a d'abord une part déterminée à la vie sensible et à l'amour de la vie sensible, qui lui paraît le but dernier, le but absolu, tint que sa liberté y demeure tout entière concentrée. Mais si, en passant par la sphère de la conformité à la loi, il s'élève à une moralité supé-

rieure, alors cette vie sensible ne lui paraît plus qu'un pur moyen et la participation à une vie plus élevée, à une vie suprasensible et immédiatement divine se découvre à son amour. Chacun sans exception, par le simple fait de son existence réelle, reçoit sa part, de l'être suprasensible, car autrement il ne serait pas un produit de cette division nécessaire de l'être absolu sans laquelle il n'y a point de réalité et sans laquelle il n'existerait pas. Mais cet être suprasensible peut demeurer caché à tout individu sans exception qui ne s'élève pas au-dessus de son être sensible et de son indépendance objective. Chacun, dis-je, sans exception reçoit une part de l'être suprasensible qui lui est exclusivement propre et qui n'appartient à aucun autre individu hors de lui. Or, cette part qui se manifeste comme une action continuelle se développe éternellement en lui et ne peut se développer en aucun autre de la même manière ; on pourrait appeler ce développement propre, le caractère individuel de la détermination supérieure de l'individu. Je ne veux pas dire que l'être divin en soi se divise ; l'essence une et invariable de Dieu, telle qu'elle est en elle-même, se trouve dans chacun sans exception et peut y paraître pourvu qu'il se rende véritablement libre ; seulement elle y paraît sous une face différente et particulière. Si nous posons,

comme nous l'avons fait plus haut, ces deux équations, l'être = A et la forme = B, alors A, pénétrant d'une manière absolue en B, se divise par le fait même de son entrée en B, et non quant à son essence. D'après la forme absolue de la réflexion, il se divise en b-J-b + b c'est-à-dire en un système d'individus et chaque b particulier et déterminé a en soi : 1° A entier et indivisible, 2° B entier et indivisible, 3° son b propre qui est égal au reste de toutes les autres formations d'A par b -}- b -f- b ....

Personne ne peut inventer par la réflexion ni déduire d'aucune autre vérité par voie de conclusion, ni se faire communiquer par un autre individu la notion de cette part propre d'être suprasensible. Aucun individu ne peut la voir dans un autre que lui-même , chacun doit donc la trouver immédiatement en lui-même, et chacun l'y trouvera sans peine et sans effort du moment où il aura sacrifié sa volonté propre, ses buts particuliers, et aura tout à fait anéanti son individualité. 11 est donc évidemment clair que l'on ne peut parler d'une manière générale de ce que chaque individu voit en lui d'une manière particulière, et en conséquence je suis forcé de m'arrêter ici. A quoi servirait aussi d'aller plus loin, même si cela était possible? Celui au-

quel est apparue sa destination supérieure et propre, celui-là sait aussi de quelle manière elle lui apparaît, et par analogie il peut conclure en général ce qui se passe dans les autres lorsque se manifeste également à eux celte destination supérieure. Mais on ne peut en donner aucune connaissance à celui auquel elle ne s'est pas manifestée ; il ne sert de rien de parler de couleurs aux aveugles.

Lorsque cette destination propre à l'individu lui apparaît, elle le remplit d'un amour ineffable, du plus pur de tous les plaisirs, elle le saisit tout entier, et s'approprie tout ce qu'il y a de vie en lui. Ainsi le premier acte de cette moralité supérieure, qui se manifeste infailliblement en nous lorsque nous avons dépouillé notre propre volonté, découvre à l'homme sa propre destination, l'empêche de vouloir être autre chose que ce qui peut être lui et seulement lui, que ce qu'il doit être conformément à sa nature supérieure, c'està-dire conformément à ce qu'il y a de divin en lui ; en un mot, il ne veut plus autre chose que ce qu'il veut réellement dans le fond de son être. Comment un tel homme pourrait-il donc jamais faire quelque chose avec déplaisir, puisqu'il ne fait jamais autre chose que ce qui lui procure le plus grand plaisir? Ce que j'ai dit plus haut du

talent naturel s'applique bien mieux encore à la vertu engendrée par une liberté accomplie, car la vertu est la plus haute expression et le triomphe du génie, c'est-à-dire de celte forme que l'essence divine a revêtue dans notre individualité. Au contraire, tout effort, pour être autre chose que ce qui est conforme à notre destination, quelque grand et élevé que puisse paraître ce quelque chose, est la plus haute immoralité, et toute la contrainte qu'on s'impose, toutes les souffrances qu'on endure pour y parvenir, sont des révoltes, des soulèvements de notre volonté contre la volonté divine, et l'ordre divin qui nous avertit de noire révolte par ces obstacles et ces souffrances. Qui nous impose ce but que notre nature ne nous donne pas, si ce n'est notre propre volonté, notre propre choix, notre propre sagesse qui se glorifie elle-même? Nous sommes donc alors bien loin d'avoir abandonné notre propre volonté. Aussi cette tendance produit-elle nécessairement le plus haut degré de malheur. Dans cet état nous sommes obligés de nous contraindre, de nous pousser, de nous exciter et de nous renier nous-même. Car jamais naturellement nous ne pouvons aimer ce que réellement nous ne pouvons vouloir. Aussi le succès de cette tentative estil impossible; en ellet, nous ne pouvons pas faire ce à quoi notre nature se refuse. Agir ainsi c'est

vouloir se sanctifier par les œuvres de son propre choix, ce que le Christianisme aussi condamne. Vous transporteriez les montagnes, vous jetteriez votre corps dans les flammes, que tout cela ne vous servirait de rien, si vous n'y étiez porté par l'amour, c'est-à-dire par l'affection qui accompagne toujours votre être propre, votre être spirituel. Ayez la ferme volonté d'être, non pas dans les choses sensibles, où il n'y a pas de bonheur, mais dans les choses suprasensibles, ce que vous devez être, ce que vous pouvez être, et ce qu'en conséquence vous voulez être, voilà la loi fondamentale de la moralité supérieure et de la vie bienheureuse.

Cette destination supérieure que l'homme embrasse, comme nous avons dit, avec un amour entier et sans partage, se rapporte d abord, il- est vrai, seulement à sa propre activité, mais ensuite, par l'intermédiaire de cette activité, elle agit d'une certaine manière dans le monde sensible. Aussi longtemps que l'homme ignore la racine propre et l'unique point fondamental de son existence, il confond son essence intime propre avec le succès extérieur. Que quelque chose ne lui réussisse pas, et qu'il ne puisse atteindre le but extérieur vers lequel il tend, ce qui ne dépend pas de lui, car il ne veut que ce qu'il peut, mais

dépend des choses extérieures qui ne sont pas soumises à son influence; alors son amour dont l'objet n'est pas encore arrêté, n'est pas satisfait, et par là même son bonheur est troublé et dérangé. Ce trouble le fait rentrer en lui-même, et le pousse à nettement distinguer quel est l'objet propre vers lequel il tend, et l'objet vers lequel en réalité il ne tend pas, et qui lui est indifférent. Dans cet examen de lui-même, il trouvera ce que nous avons dit plus haut, peu importe qu'il l'exprime en d'autres termes que nous, il trouvera que cet objet vers lequel il doit tendre est le développement de l'être divin et de la vie divine en lui, individu déterminé. Ainsi se dévoilera à ses yeux la nature propre de son être et de son amour, et il s'élèvera du point de vue de la moralité supérieure, dans lequel nous l'avons jusqu'à présent considéré, au quatrième point de vue qui est celui de la religion. Cette vie divine, telle qu'elle peut et doit se développer en lui, se développe toujours sans empêchement et sans obstacle, c'est elle seule que proprement il veut, sa volonté se fait donc toujours, et il est absolument impossible que quelque chose se fasse contre cette volonté. Or cette vie propre et intime tend toujours à se répandre dans tout ce qui l'entoure, et à le transformer à son image. Dans celte action sur le dehors elle 3e montre

comme la véritable vie, et non comme une dévotion morte. Mais le succès de cette tendance au dehors ne dépend pas seulement de sa vie isolée et individuelle, il dépend aussi de la liberté générale de tous les autres individus à côté et en dehors de lui. Dieu lui-même ne peut pas abolir cette liberté; en conséquence l'homme qui lui est dévoué, l'homme aux yeux duquel la lumière s'est faite, ne peut vouloir la détruire. II désire donc sans doute le succès extérieur, il travaille sans cesse et avec toute sa force pour l'obtenir, parce que cela est dans sa vie intime, parce qu'il ne peut pas ne pas le faire; mais il ne veut pas ce succès absolument et sans condition, sa paix et son bonheur ne sont pas troublés même un moment si ce succès lui manque, car son amour et son bonheur se rapportent toujours à sa propre vie où ils se trouvent toujours satisfaits. Je dis ceci en général; dans la leçon suivante je donnerai à cette matière l'explication plus étendue dont elle a besoin, aujourd'hui donnons une conclusion qui répande de la clarté sur toute cette question.

Tout ce que cet homme moralement religieux veut et poursuit sans cesse au dehors n'a point pour lui, et n'a point en réalité, de valeur en soi ; car ce n'est pas le plus parfait en soi, mais le

plus parfait par rapport à un moment donné, qui dans un temps à venir sera remplacé par quelque chose de plus parfait. Ce que veut l'homme religieux n'a de valeur que comme apparition immédiate de Dieu dans l'homme individu déterminé. Or, Dieu est aussi primitivement en chaque autre individu sous une forme propre, quoique dans la plupart, à cause de leur volonté particulière et de leur défaut de liberté supérieure, il demeure caché, et ne se manifeste ni à eux-mêmes ni aux autres dans leur activité. Ainsi l'homme moral et religieux, de son côté, a pris possession de sa part d'être véritable, mais il demeure séparé des portions d'être qui appartiennent à d'autres individus, et il languit dans une continuelle aspiration vers ces autres fractions de l'être qui doivent compléter celle qui est en lui. Mais cette aspiration ne trouble point son bonheur, car elle est inhérente à sa nature finie et à la soumission à l'égard de Dieu qui, embrassée avec amour, fait partie de son bonheur.

Par quoi cet être intime et caché, s'il se manifestait dans les actions des autres individus, aurait-il de la valeur pour l'homme religieux? Evidemment ces actions , de même que l'existence de l'homme religieux , n'ont pas de valeur par

elles-mêmes; elles n'en ont que comme manifestation de Dieu dans ces individus. Ensuite, par quoi l'homme religieux voudrait-il que cetie apparition de Dieu eût de la valeur pour ces individus? Évidemment par là seulement que ces individus la reconnussent en eux comme une apparition divine. Enfin, pourquoi voudrait-il que sa propre activité et ses efforts eussent de la valeur pour ces individus? Évidemment par là seulement qu'ils prissent cette activité et ces efforts pour l'apparition de Dieu en lui.

Nous avons donc ainsi le caractère général et extérieur de la volonté morale et religieuse, en tant qu'elle sort de sa vie intérieure et cachée pour se manifester à l'extérieur. L'objet seul et éternel de cette volonté est le monde spirituel des in Jividus doués de raison, car le monde sensible est devenu depuis longtemps pour elle une simple sphère d'activité. Or, la volonté positive de l'homme moralement religieux, par rapport à ce monde spirituel, est que dans l'action de chaque individu paraisse absolument la même forme revêtue en lui par l'essence divine , que chaque individu reconnaisse Dieu dans Faction de tous les autres individus tel qu'il se manifeste hors de lui , et que tous les autres le reconnaissant également dans l'action d'un seul individu, tel

POUR ARRIVER A tA VIE RIENHEUREUSE. 291

qu'il se manifeste hors d'eux. L'homme moral et religieux veut donc que toujours et continuellement Dieu ressorte entièrement dans toute apparition, qu'il vive seul , qu'il règne seul , et rien hors de lui, et que, présent en tout temps et en tout lieu, il apparaisse toujours seul à l'œil de la créature finie.

Donc , comme l'a dit le Christianisme , sous forme de prière : Que ton règne arrive, c'est-àdire vienne l'état du monde dans lequel, seul, tu seras, tu vivras, tu régneras, parce qu'au moyen de la liberté que toi-même ne peux détruire, ta volonté sera faite dans la réalité sur la terre, comme elle se fait éternellement, et comme elle ne peut pas se faire dans le ciel ou dans l'idée , dans le monde tel qu'il est en lui-même, et sans rapport avec la liberté.

Il y a des gens qui gémissent sur toutes les misères accumulées dans le monde , et s'efforcent de les diminuer avec un zèle digne d'éloge. Mais, hélas ! la misère qui se découvre à l'œil n'est malheureusement pas la vraie misère, et les choses étant ce qu'elles sont , la misère est peut-être la meilleure des choses qui soient dans le monde, et puisque malgré tant de misère , le monde ne change pas , on serait presque disposé à croire

qu'il n'y en a pas encore assez. Mais l'image de Dieu, c'est-à-dire l'humanité souillée, avilie, traînée dans la poussière, voilà la vraie misère dans le monde, voilà ce qui remplit d'indignation l'homme religieux. Peut-être adoucissezvous, aussi loin que votre main peut s'étendre, les misères humaines par le sacrifice de vos propres et de vos plus chères jouissances. Mais si vous le faites, parce que la nature vous a donné un système nerveux tellement tendre et tellement sympathique avec le reste de l'humanité, que chaque souffrance dont vous êtes le témoin retentit douloureusement dans vos nerfs , alors vous pouvez rendre grâce à celte organisation délicate ; mais dans le monde des esprits il ne sera pas tenu compte de votre action. Au contraire, si vous avez accompli cette même action, plein d'une sainte indignation de voir le fils de l'éternité en qui habite quelque chose de divin, tourmenté par ces misères , et abandonné de la société, si vous l'avez accomplie avec le désir de lui procurer une fois au moins une heure dans laquelle, heureux et reconnaissant, il puisse contempler le ciel, si vous l'avez accomplie dans le but de lui montrer en votre main la main secourable de Dieu, de lui apprendre que le bras de Dieu n'est pas raccourci , que Dieu ne manque encore ni d'instruments ni de serviteurs, et qu'il

doit se pénétrer de foi, d'amour et d'espérance, si vous avez voulu porter remède à ce qu'il y a d'intérieur en lui, plutôt qu a son extérieur qui n'a pas de valeur, vous avez accompli la même action dans un esprit moralement religieux.

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