PREMIÈRE LEÇON
La vie est l'amour, donc la vie et le bonheur sont en eux-mêmes une seule et même chose. — Distinction de la vie véritable et de la vie apparente. — La vie et l'être sont aussi une seule et même chose. — L'être véritable est éternellement identique à lui-même et invariable, l'apparence au contraire est variable. — La vie véritable aime l'unité, c'est-à-dire Dieu. — La vie apparente aime le multiple et le varié, c'est-à-dire le monde. — L'apparence elle même n'est supportée et conservée dans l'existence que par l'aspiration vers l'Éternel. — Or cette aspiration n'est jamais satisfaite dans la vie purement apparente, aussi la vie apparente est-elle toujours malheureuse. — Au contraire l'amour propre à la vie réelle est continuellement satisfait, et en conséquence la vie réelle est heureuse. — La pensée est l'élément de la vraie vie.
Messieurs,
Méthode pour arrivera la vie bienheureuse, tel est le titre sous lequel ont été annoncées les leçons que je commence aujourd'hui
1 Je dois ici témoigner ma reconnaissance à M. Durre, professeur d'allemand à Lyon; à M. Wilm, inspecteur de l'académie de Strasbourg; à M. Bruch, doyen de la faculté de théologie protestante, qui ont bien voulu m'aider de leur conseils et revoir tous les passages les plus difficiles.
Obligé de me soumettre à l'opinion commune, d'où il faut d'abord partir pour ensuite la redresser, j'ai dû m'exprimer de la sorte, quoique en réalité cette expression de vie bienheureuse contienne une vaine répétition. En effet, la vie est nécessairement bienheureuse, puisque la vie est le bonheur. I Il y a contradiction dans l'idée d'une vie qui ne serait pas bienheureuse. La mort seule est malheureuse. J'aurais donc dû, pour parler plus exactement, donner pour titre aux leçonsque je mesuis proposé de vous faire, le Chemin de la vie, ou la Doctrine de la vie, ou bien, en prenant l'idée par son autre côté , le Chemin du bonheur , la Doctrine du bonheur.
S'il s'en faut de beaucoup que tout ce qui paraît vivant soit heureux , c'est qu'en fait et en réalité, ce qui n'est pas heureux n'est pas vivant, et demeure en grande partie plongé dans la mort et dans le néant. La vie, ai-je dit, est elle-même le bonheur. Comment en serait-il autrement, puisque la vie est l'amour, puisque la forme et la force tout entière de la vie consistent dans l'amour et naissent de l'amour? Je viens d'exprimer dans ces paroles un des principes les plus profonds que puisse découvrir l'intelligence, et cependant il suffit de quelque effort d'attentionpourenapercevoir l'évidence. L'amour
partage d'abord, pour ainsi dire, en un être double l'être mort en soi, et le mettant face à face avec lui-même il en fait un moi et une personne, qui se contemple et qui se sait. Dans cette personnalité est la racine de toute vie. Ensuite l'amour réunit et relie de la manière la plus intime le moi divisé, qui sans l'amour se contemplerait froidement et sans intérêt. Cette unité dans une dualité qui n'est pas anéantie , qui dure éternellement , est précisément la vie, et celui qui voudra approfondir et comparer ces notions n'aura pas de peine à les comprendre. Or l'amour est en outre le contentement, la satisfaction, la jouissance de soi-même et par conséquent le bonheur, et ainsi il est clair que l'amour, la vie et le bonheur sont absolument un et identique. J'ai dit encore que tout ce qui paraît vivant ne l'est pas en fait et en réalité. Il en résulte, à mon avis, que la vie peut être envisagée sous un double point de vue, celui de la réalité et celui de l'apparence, et c'est ainsi que je l'envisage. Faisons tout de suite remarquer que cette vie purement apparente serait destituée même de l'apparence et resterait dans le néant, si elle ne se fondait et s'appuyait en quelque façon sur l'être véritable, et si, rien n'étant réel que la vie, la vie réelle n'entrait en quelque façon dans cette vie apparente et ne se mêlait avec elle. Il ne peut y avoir ni mort absolue ni malheur ab-
us
solu, car par là môme qu'on suppose cette mort ou ce malheur, on leur accorde une existence, et il n'y a que l'être et la vie véritables qui puissent exister. Tout être incomplet est donc seulement un mélange de ce qui est mort et de ce qui est vivant. De quelle manière a lieu ce mélange, et quelle est, même dans les degrés inférieurs de la vie, cette perpétuelle image de la véritable vie, je l'expliquerai bientôt.
11 faut remarquer encore que l'amour est toujours le siège et le centre même de cette vie apparente : saisissez bien ce que je veux dire ; l'apparence, comme nous le verrons encore bientôt, peut se produire sous des formes diverses et variées à l'infini. Or, toutes ces formes diverses de la vie apparente sont vivantes, lorsqu'on se place au point de vue de l'apparence , ou plutôt elles paraissent avoir la vie, à parler rigoureusement d'après la réalité. Si maintenant Ton demande comment le principe commun de la vie se trouve diversifié dans toutes ces formes individuelles, si l'on demande ce qui donne à chaque individu le caractère exclusif de la vie particulière, je réponds c'est l'amour de cette vie particulière et individuelle. Révèle-moi ce que tu aimes véritablement, ce vers quoi tu tends et aspires de toutes les forces de ton désir, lorsque tu es-
pères entrer en pleine jouissance de toi-même, et par là tu m'auras révélé ta vie. Ton amour c'est ta vie. Cet amour que tu me révèles est précisément ta vie, c'est la racine, le siège, le centre de ta vie. Tous tes autres mouvements ne sont de la vie, qu'à la condition de se diriger vers ce centre unique. 11 est certain que beaucoup de gens seraient embarrassés de répondre à cette question, parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils aiment; mais cela prouve seulement qu'à proprement parler, ils n'aiment rien , et qu'en conséquence ils ne vivent pas, parce qu'ils n'aiment pas.
Voilà ce que nous avons à dire en général sur l'identité de la vie, de l'amour et du bonheur. Maintenant établissons la distinction rigoureuse de la vraie vie d'avec la vie purement apparente.
L'être , et cette fois je dis l'être et non pas l'amour, est encore une seule et même chose avec la vie. Il n'y a que la vie qui puisse d'ellemême et par elle-même exister indépendante, et en conséquence la vie, pourvu qu'elle ne soit que la vie, emporte avec elle l'existence 1 . Ordinai-
* Il y a dans le texte Daseyn. Seyn est l'être en lui-même , l'être irrévélé, Daseyn est l'être révélé, manifesté sous une certaine forme et d'une certaine manière. En général, je traduirai Daseyn par existence, et j'opposerai existence à être comme dans l'allemand Daseyn
rement on conçoit l'être comme quelque chose d'immobile, de fixe et de mort, les philosophes eux-mêmes presque sans exception l'ont ainsi conçu, même lorsqu'ils l'ont proclamé comme l'absolu. Cette erreur vient de ce que, dans Ja considération de l'être , on partait d'une notion abstraite et morte. Ce n'est pas dans l'être en lui-même que se trouve la mort, mais dans la conception morte d'un contemplateur sans vie. ÎNous avons ailleurs démontré, à ceux au moins qui étaient capables de le comprendre, que cette erreur est la source primitive de toutes les autres erreurs , et que par elle le monde de la vérité et le monde des esprits demeure pour jamais fermé au regard. Ici il nous suffit de rappeler cette démonstration *.
est opposé à Seyn. Quelquefois seulement je mettrai la manifestation de l'être, l'être manifesté à la place d'eiistence pour éviter une trop grande obscurité. Mais je prie que dans tout le cours de l'ouvrage on se souvienne du sens dans lequel j'emploie le mot d'existence.
1 Fichte a développé cette même idée dans la plupart des ouvrages qui appartiennent à celte période de sa vie philosophique. Nous citerons la seconde de ses leçons sur l'Essence du savant, ouvrage qui n'est pas encore traduit, et qu'il ne faut pas confondre avec l'ouvrage de la Destination du savant, publié en 1795, à Icna, et traduit par M. Nicolas, professeur de théologie à la faculté de Montauhan. Voici quelques passages analogues de cette seconde leçon : « L'être, en tant qu'être, est d'une manière absolue vivant et actif en lui-même, et il n'y a pas d'autre être que la vie. Il n'est pas mort, înert, immobile en lui-même... La vie unique, la vie existant d'elle-même et par ellemême, est la vie de Dieu ou de l'absolu, car ces deux mots sont syno .
POUR ARRIVER A l\ VIE R1ENHEUREUSE. 51
De même que l'être et la vie ne sont qu'une seule et même chose, de même la mort et le néant sont identiques. Or, comme je l'ai dit plus haut, il n'y a pas de mort absolue ni de néant absolu , mais il n'y en a que l'apparence, et cette apparence consiste dans un mélange de la vie et de la mort , de l'être et du non être. Il suit que l'apparence sous le point de vue de ce qui en fait une apparence , et de ce qui s'oppose en elle à l'être et à la vie véritable n'est que la mort et le néant.
En outre, l'être est absolument simple, il n'a rien de divers, il n'y a pas plusieurs êtres , mais un seul. 11 y a dans cette proposition, ainsi que dans la précédente , une idée qui est ordinairement méconnue ou même complètement ignorée.
Cependant quiconque veut considérer sérieusement la question, peut se persuader à l'instant de
nymes, et lorsque nous disons la vie de l'absolu, ce n'est qu'une façon de parler, puisque dans la réalité l'absolu est la vie, et la vie l'absolu. Cette vie divine existe par elle-même, est enfermée en elle-même, a son siège en elle-même, demeure en elle-même, elle ne se produit qu'au dedans d'elle-même , elle n'est accessible qu'à elle-même. Elle est tout. l'être, et en dehors d'elle il n'y a aucun être. En conséquence elle n'est sujette à aucune espèce de changement. Or, celte vie divine s'extériorise, se produit, se manifeste comme telle, c'est-à-dire comme vie divine; et son exposition, sa manifestation, son existence extérieure est le monde.
(5ur VE$seme du Savant. Berlin, 1806, p. 25-27.)
sa vérité et de son évidence. Je n'ai ici ni le temps ni le projet de faire sur les individus présents les préparations et pour ainsi dire les initiations nécessaires, dont la plupart des hommes ont besoin pour devenir capables de réfléchir sérieusement sur cet objet.
Je veux seulement présenter et employer les résultais de ces prémisses, qui déjà par ellesmêmes se recommanderont à un sens droit et naturel. Pour ce qui est des prémisses plus profondes, nous nous contenterons de les exprimer d'une manière claire et déterminée , et en les mettant à l'abri de tout malentendu. Ainsi , par rapport à la thèse que nous venons de poser, notre opinion est celle-ci : L être seul est , rien n'est qui ne soit pas l'être , qui soit au delà de l'être. Une telle supposition doit paraître, à quiconque comprend mes paroles, une absurdité palpable. Cependant c'est cette absurdité qui est cachée au fond de l'idée vulgaire de l'être. Car d'après cette idée vulgaire on suppose quelque chose qui par soi-même n'est pas et ne peut pas être, et on y ajoute une existence qui, à proprement parler, n'est l'existence de rien. C'est du mélange de ces deux absurdités qu'on fait résulter le vrai et le réel. Cette idée vulgaire est réfutée par la thèse que je viens d'établir.
L'être seul est, rien n'est que ce qui est de soi et par soi. Nous disons en outre, cet être est simple, identique à lui-même, immuable et invariable, il n'y a en lui aucune naissance, aucune mort, aucun changement, aucun jeu de transformation, mais toujours immobile, toujours identique à lui-même, il persévère dans l'être.
En peu de mots on démontre la vérité de cette assertion : ce qui est par soi-même, est ce qui est, est entièrement , est tout d'une fois, sans qu'on puisse en retrancher , sans qu'on puisse davantage y ajouter quelque chose.
Ainsi nous avons frayé la voie à l'intelligence de la distinction caractéristique entre la véritable vie qui est identique avec l'être et la vie purement apparente, laquelle, en tant qu'elle n'est qu'apparence, est identique avec le non être. L'être est simple, invariable et demeure éternellement identique avec lui-même. En conséquence, la véritable vie est aussi simple, invariable et identique avec elle-même. L'apparence au contraire est un continuel changement, un continuel balancement entre ce qui devient et ce qui n'est plus , c'est pourquoi la vie apparente est aussi un continuel changement, un continuel balancement entre ce qui devient et ce qui n'est plus, et sans cesse elle
est entraînée au travers de variations sans lin. Le centre delà vie est toujours l'amour. La véritable vie aime ce qui est un, l'invariable, l'éternel ; la vie apparente s'efforce d'aimer ce qui est mobile dans sa mobilité , comme si ce qui passe pouvait être aimé et donner prise à l'amour.
Cet objet aimé de la véritable vie est celui que nous comprenons, ou du moins que nous devrions comprendre sous le nom de Dieu. L'objet de l'amour de la vie apparente est le variable, est ce qui nous apparaît comme le monde , et ce que nous appelons le monde. La véritable vie vit donc en Dieu et aime Dieu ; la vie apparente vit dans le monde et s'ellorce d'aimer le monde. Par quelque côté particulier qu'elle embrasse le monde, peu importe. Ce que l'opinion vulgaire appelle dépravation morale , pécbé , crime peut être plus nuisible et plus pernicieux à la société humaine que beaucoup d'autres choses que cette même opinion regarde comme innocentes ou même comme louables; mais au point de vue de la vérité, toute vie qui dirige son amour sur ce qui passe, et cherche sa jouissance dans un objet quelconque, qui n'est pas l'éternel, l'immuable, par cela même seulement qu'elle cherche sa jouissance en ces autres objets, est une vie de néant, de misère» de malheur.
La véritable vie vit dans ce qui est invariable, elle n'est donc pas plus susceptible d'un accroissement ou dune diminution que l'invariable même au sein duquel elle vit. Elle est complète à chaque instant , elle est la plus haute vie qui soit possible, elle reste dans toute l'éiernité, ce qu'elle est à chaque moment de la durée. La vie apparente ne vit que dans ce qui est variable, et en conséquence ne demeure pas deux instants de suite identique à elle-même. Chaque moment qui suit absorbe le moment qui précède. Ainsi la vie apparente est une mort continuelle , elle ne vit qu'en mourant, elle ne vit que dans la mort.
Nous avons dit, la véritable vie est heureuse par elle-même , la vie apparente est nécessairement misérable et malheureuse. La possibilité de toute jouissance , de toute joie, de tout bonheur, quel que soit le mot par lequel vous exprimez la conscience générale du bien-être, se fonde sur l'amour, sur l'effort, sur le désir. Être réuni à l'objet bien-aimé, être confondu entièrement avec lui, voilà le bonheur; être séparé et repoussé de lui, sans pouvoir s'empêcher de tendre et d'aspirer vers lui, voilà le malheur.
Tel est donc en général le rapport de l'apparence, ou du uni à l'être absolu, à l'infini, à l'é-
ternel. Ce que j'ai indiqué plus haut comme devant être le soutien de l'apparence , comme devant la maintenir , dans son existence, quand même elle existerait seulement comme apparence, ce que j'ai promis de caractériser, c'est l'aspiration vers l'éternel. Ce désir ardent d'être réuni et de se confondre avec ce qui est impérissable, est la racine la plus profonde de toute existence finie, aucune branche de ce mode d'existence ne peut en être entièrement détachée, sans tomber dans un néant complet et absolu.
C'est en partant de cette aspiration sur laquelle toute existence finie repose, que la vie apparente s'élève ou ne s'élève pas à la vie véritable. Si elle arrive à la véritable vie, et y pénètre, cette aspiration mystérieuse est expliquée et comprise comme amour de l'éternel; l'homme aperçoit alors ce qu'il veut , ce qu'il aime , ce dont il a besoin réellement.
Or, ce besoin peut toujours et dans chaque condition être contenté; en eflét , sans cesse l'éternel nous environne, s'offre à nous, et il ne nous reste rien à faire que de le saisir , et une fois saisi, il ne peut plus être perdu. Celui qui a la véritable vie l'a saisi et le possède à jamais tout entier et indivisible et dans toute sa plénitude, à chaque moment de son existence, il est
heureux par la réunion avec l'objet bien-aiiné. Il est inébranlablement persuadé qu'il en jouira dans toute l'éternité, et par la il est assuré contre toute espèce de doute, de crainte et d'inquiétude.
Celui qui n'est pas parvenu à la vie véritable sent cette aspiration , mais ne la comprend pas. Tous les hommes voudraient être heureux, tranquilles et satisfaits de leur condition , mais ils ne savent pas où ils trouveront ce bonheur, ils ne comprennent pas ce qu'ils aiment en effet et ce à quoi ils aspirent, ilscroient qu'on peut le trouver dans ce qui se présente immédiatement à leurs sens, c'est-à-dire dans le inonde. En effet, au point de vue de leur esprit rien n'existe, si ce n'est le monde. Ils se mettent courageusement à la chasse du bonheur , en s'appropriant le premier objet venu qui leur plaît, qui leur promet de satisfaire leur désir, et ils s'y abandonnent avec amour. Mais aussitôt ils rentrent en eux-mêmes et se demandent : Suis-je maintenant heureux? Du fond de leur conscience une voix retentit qui leur crie : Oh ! non, tu es encore aussi vide et aussi indigent qu'auparavant. Désabusés de cette illusion , ils pensent qu'ils ne se sont trompés que sur le choix de l'objet, et se jettent sur un autre. Mais celui-là ne les satisfera pas plus que le premier, aucun objet placé sous le soleil ou la lune
ne pourra les satisfaire. Et pourrions-nous désirer qu'il en fût autrement? Puisque ce sentiment que rien de ce qui est fini et passager ne peut les satisfaire, est précisément le lien unique par lequel ils tiennent à l'éternel, et demeurent dans l'existence. S'ils venaient un jour à trouver jamais un objet fini qui pût les contenter entièrement , ce jour-là ils seraient à jamais expulsés du sein de la Divinité et jetés dans l'éternelle mort du néant. Ainsi ils passent leur vie, agités par un désir et une angoisse continuels. Dans chaque état où ils se trouvent, ils pensent que, s'ils pouvaient changer, ils seraient mieux ; ils changent et ils ne se trouvent pas mieux. A chaque place où ils sont parvenus, ils s'imaginent que, s ils pouvaient monter jusqu'à cette hauteur que leur œil découvre, ils seraient délivrés de l'inquiétude qui les tourmente, ils y montent et ils y retrouvent exactement la même inquiétude. Si, dans l'âge mûr, lorsque l'ardeur et les joyeuses espérances de la jeunesse se sont évanouies, ils commencent à réfléchir , s'ils considèrent la vie que jusqu'à présent ils ont menée, s'ils osent en tirer une leçon décisive , s'ils osent s'avouer qu'il n'est absolument aucun bien terrestre qui puisse donner le parfait bonheur, alors que font-ils? Us se désisteront peut-être entièrement de toute prétention à tout bonheur et à toute paix, ils s'efforceront
autant qu'il est en eux, déteindre, d'affaiblir cet inextinguible désir qui vit encore dans leur âme, et ils appelleront ce marasme la seule vraie sagesse, ce désespoir du salut le véritable salut, et cette prétendue science que l'homme n'est pas fait pour le bonheur, mais seulement pour une stérile agitation dans le néant et en vue du néant, la seule vraie science. Ou peut-être ne se désisteront-ils que de l'espérance du bonheur en ce monde, et se contenleronl-ils d'une assignation sur le bonheur au delà du tombeau que leur promet une ancienne tradition? Quelle déplorable illusion les aveugle ! sans doute le bonheur est aussi par delà la tombe; mais il y appartient à ceux pour qui en deçà il avait déjà commencé, et il est absolument de la même nature que celui que nous pouvons à chaque instant goûter ici-bas.
11 ne suffit pas de se faire enterrer pour arriver au bonheur. Dans la vie future et dans la série infinie de toutes les vies futures, les hommes dont je parle chercheront tout aussi inutilement le honneur qu'ils l'ont cherché dans la vie présente, s'ils le cherchent ailleurs que dans l'éternel . Car déjà il les environne de si près ici-bas , que pendant toute cette série infinie, ils ne pourront en approcher davantage.
Ainsi le misérable fils de 1 éternité, chassé de la
demeure paternelle, erre sans cesse au milieu de son céleste héritage sur lequel il n'ose tendre une main trop timide, dans des déserts où il s'efforce partout de se bâtir un asile. Heureusement la prompte ruine de chacun de ces asiles lui rappelle qu'il ne peut trouver le repos nulle part, si ce n'est dans la maison de son père. Voilà comment, Messieurs, la vraie vie est nécessairement le bonheur lui-même, et la vie apparente est nécessairement le malheur.
Maintenant prêtez toute votre attention à ce que je vais ajouter : l'élément, l'éther ou si quelqu'un comprend mieux cette dernière expression , la forme substantielle de la vraie vie est la pensée. Personne, en effet, ne peut être tenté d'attribuer sérieusement et dans la vraie signification du mot, la vie et le bonheur à un être qui n'aurait pas conscience de lui-même. Toute vie suppose la conscience de soi-même, et la conscience de soimême peut seule saisir la vie et permettre d'en jouir. En outre, la vraie vie et le bonheur consistent dans l'union avec ce qui est invariable et éternel. Or, l'éternel ne peut être saisi que par la pensée, il ne nous est accessible que par cette seule voie. Nous concevons l'un et l'invariable comme la raison de notre existence, et de l'existence du monde. D'abord, il est le principe de
quelque chose, il s'est manifesté dans le fini , il n'est pas demeuré dans le néant; ensuite, ce quelque chose dont il est le principe est fondé sur son essence intime, qui est compréhensible de cette manière et de tout autre est incompréhensible , et qui ne peut se manifester d'une autre manière que de celle dont elle s'est manifestée 1 . Ainsi donc, la véritable vie et le bonheur existent dans la pensée, c'est-à-dire dans une certaine conception déterminée de nous-mêmes et du monde, considérés comme une émanation de l'essence intime et cachée de l'être divin. Ainsi, la doctrine du bonheur elle-même ne peut être autre chose qu'une doctrine de la science; il ne peut, après tout, y avoir d'autre doctrine que la doctrine de la science. Le vie réelle repose sur l'esprit, c'est-à-dire sur la vitalité de la pensée qui a son fondement en elle-même, car en dehors de l'esprit il n'y a rien de réel. Vivre réellement, c'est penser réellement et reconnaître la vérité.
Telle est la vérité. Que personne ne se laisse donc troubler par les injures que ces temps gros-
1 La pensée fondamentale de ce passage un peu obscur peut se ramener à ceci : Dieu se manifeste dans le fini, c'est-à-dire dans le monde, par conséquent son essence intime ne peut être connue que par l'essence du monde, et il resterait lui-même incompris et incompréhensible, si l'essence du monde ne nous le manisllstait tel qu'il est.
siers et impies ont prodiguées à ce qu'ils appellent la spéculation. Pour apprécier la valeur de ces injures, sachez qu'elles venaient de gens qui n'entendaient rien à la spéculation. Personne de ceux qui l'ont connue ne Ta injuriée. La divinité ne peut être saisie que par l'élan le plus élevé de la pensée, il est impossible de la saisir par un autre organe. Rendre suspect aux hommes cet élan sublime de la pensée, c'est vouloir les priver pour jamais de la jouissance de Dieu et du bonheur.
Où serait l'élément de la vie et du bonheur si ce n'est dans la pensée ? Serait-ce dans les sensations et dans les sentiments ; peu importe qu'il s'agisse des jouissances sensuelles les plus grossières, ou des ravissements les plus purs et les plus mystiques? Mais comment un sentiment qui de sa nature est accidentel, pourrait-il donner la garantie de son existence invariable et éternelle? Comment pourrions-nous la contempler et en jouir au sein de cette obscurité, qui par la même raison enveloppe nécessairement le sentiment? Non, il n'y a que la llamme de la connaissance claire, entièrement transparente à elle-même, et se possédant librement elle-même, qui puisse, par cette clarté même, nous donner la garantie de son éternelle existence !
'pour arriver a la vie bienheureuse. 63
L'élément de la vie heureuse serait-il par hasard dans les actions vertueuses? Consisteraitil dans ce que les profanes appellent vertu, c'està-dire à administrer régulièrement son emploi et remplir ses fonctions convenablement, à laisser à chacun ce qui est à lui, ou même à donner un peu du sien à l'indigent? Mais les lois contraindront à cette vertu désormais, comme elles y ont contraint jusqu'à présent, et elles y exciteront la compassion naturelle. Quant à la véritable vertu, à cette activité vraiment divine qui de rien fait le bien et le vrai dans le monde, personne ne s'y élèvera , si ce n'est celui qui conçoit clairement la divinité et l'embrasse avec amour. Mais celui qui la conçoit ainsi, ne pourra pas même, malgré lui, ne pas l'aimer.
Je suis loin de penser que cette doctrine soit une doctrine nouvelle sur le monde de l'esprit, car c'est la vieille doctrine qui est arrivée jusqu'à nous à travers tous les temps. Ainsi, par exemple, le christianisme fait de la foi la condition exclusive de la véritable vie et du bonheur, et il rejette sans exception comme n'étant que mort et néant tout ce qui ne sort pas de la loi. Cette foi consiste précisément dans ce que j'ai appelé la pensée, c'est-à-dire la vraie, le seule vraie conception de nous-mêmes et du monde dans l'essence ioi-
muable de Dieu. C'est seulement lorsque cette foi, lorsque la pensée claire et vivifiante a disparu du monde, que Ton a placé dans la vertu la condition de la vie bienheureuse, et cherché des fruits exquis sur un bois sauvage.
J'ai promis d'indiquer une méthode pour arriver à cette vie que je viens de décrire d'une manière générale, je me suis engagé à donner les moyens et les voies par lesquels l'homme peut entrer dans cette vie bienheureuse et s'en emparer. Toute cette méthode est comprise dans la seule remarque qui suit : On ne demande pas à l'homme de créer l'éternel, ce que jamais il ne pourrait faire ; l'éternel est en lui, sans cesse l'éternel l'environne ; qu'il rejette seulement l'accidentel, le néant avec lequel jamais la véritable vie ne peut s'unir, et alors immédiatement il atteindra l'éternel et le bonheur. Nous ne pouvons pas par nos efforts faire venir à nous le bonheur, mais nous pouvons repousser notre misère, et immédiatement le bonheur vient de lui-même prendre la place de la misère. Le bonheur, comme nous l'avons vu, c'est le repos et la concentration dans l'unité, le malheur c'est la diffusion dans la diversité et dans la variété. Ainsi devenir heureux, c'est ramener notre amour de la variété sur l'unité.
Ce qui s'abandonne à la variété, s'épanche, se répand, s'écoule comme de l'eau. Cette concupiscence qui nous porte à aimer tantôt ceci, tantôt cela, et un grand nombre de choses à la fois, fait que nous n'aimons rien. Tandis que partout nous voudrions être chez nous, nous n'y sommes nulle part. Cet entraînement vers la variété est notre nature propre et nous sommes nés avec lui. Par cette raison, le retour de l'esprit vers l'unité qui échappe à la vue naturelle de notre esprit et ne peut être mise à découvert que par un effort de la pensée, apparaît comme un recueillement de l'esprit, comme un retour de l'esprit sur lui-même, comme la gravité en opposition au jeu frivole que la multiplicité dans la vie joue avec nous, comme la profondeur en opposition à l'esprit superficiel qui, en voulant tout embrasser, n'embrasse rien réellement. Cette gravité profonde, ce recueillement sévère de l'esprit, ce retour de l'esprit sur lui-même est la seule condition à laquelle nous pouvons obtenir la vie bienheureuse, mais à cette condition nous l'obtiendrons certainement et infailliblement. Sans doute il est vrai que notre esprit, en se détachant ainsi des choses visibles, verra pâlir et disparaître peu à peu les objets de son ancien amour, jusqu'à ce que nous les retrouvions revêtus d'une beauté idéale au sein de 1 ether
du monde nouveau qui s'ouvre devant nous.
Toute noire ancienne vie meurt, jusqu'à ce que nous la retrouvions comme un loger appendice de la nouvelle vie qui commencera en nous.
Mais telle est l'inévitable destinée de tout ce qui est fini. Pour arriver à la vie, le fini doit passer par la mort. Ce qui est mortel doit mourir, et rien ne pc t l'affranchir de ce qui constitue son essence. 11 meurt continuellement dans la vie apparente; mais lorsqu'il entre dans la vraie vie il meurt une fois pour toutes, et il est à jamais affranchi de toutes les morts réservées à la vie apparente dans la série infinie des existences futures.
J'ai promis une méthode pour arriver à la vie bienheureuse. Mais de quelle manière, avec quelles images, avec quelles formules et quelles notions faut-il les représenter à notre époque et à la société telle qu'elle est aujourd'hui ? Les images et les formules de la religion établie qui disent ce que nous avons voulu dire, et qui le disent précisément dans les termes que nous avons dû employer, parce qu'ils sont les meilleurs, ces images et ces formules ont perdu leur véritable sens, elles sont tournées publiquement en ridicule ou bien elles sont l'objet d'un silence poli et dédaigneux.
En même temps, les notions et les conclusions de la philosophie sont accusées de conduire à la ruine de la société et de détruire les saines croyances, devant un tribunal où ni l'accusateur ni le juge ne se montrent au jour. On pourrait encore en prendre son parti; mais ce qui est pire, c'est qu'on répète a qui veut l'entendre qu'il ne comprendra jamais ces formules et ces conclusions philosophiques, afin qu'il ne prenne pas les termes dans leur sens naturel et tels qu'ils se présentent, et qu'il y cherche encore quelque chose de particulier et de secret. De cette manière naissent nécessairement les équivoques et la confusion.
Et quand même pour un tel enseignement on découvrirait des termes et des formules qui pussent être bien compris, comment pourrait-on inspirer le désir de les approfondir, lorsqu'avec plus de succès que jamais on présente le désespoir du salut comme le seul salut possible , lorsque cette opinion que les hommes ne sont rien, si ce n'est le jeu d'un Dieu arbitraire et fantasque, est partout donnée comme la seule vraie sagesse, lorsque celui qui croit encore à l'être et à la vérité, à la vertu véritable et au bonheur, est tourné en ridicule comme un enfant sans expérience ne connaissant rien des choses du monde? Quoi
qu'il en soit, nous ne manquons pas de courage, et l'on doit risquer des efforts qui peuvent être inutiles, pour atteindre un but louable. Je vois devant moi et j'espère y voir encore des personnes qui ont reçu la meilleure éducation que notre siècle puisse donner. D'abord je vois des personnes d'un sexe auquel la société confie le soin des petits arrangements extérieurs et des embellissements de la vie, soin qui distrait et éloigne plus que tout autre chose de la méditation claire et sérieuse. Cependant, par compensation, la sage nature leur a donné une aspiration plus forte vers l'éternel et plus de délicatesse d'esprit. Ensuite, je vois devant moi des hommes d'affaires que leur état fait passer tous les jours de leur vie au travers des détails les plus minutieux et les plus variés, détails qui ont bien un rapport avec l'éternel et l'impérissable, mais un rapport tel que chacun ne peut le découvrir du premier coup d'œil. Enfin, je vois devant moi de jeunes savants dans lesquels l'éternel travaille encore pour arriver à la forme qu'il doit prendre en eux. Si pour ceux-ci je puis espérer que quelques-unes de mes paroles contribueront à développer en eux l'éternel, j'ai, par rapport aux deux premières classes, des prétentions beaucoup plus modestes. Je vous prie seulement d'accepter de moi ce que sans doute vous auriez
tout aussi bien trouvé sans moi, mais ce que j'aurai moins de peine que vous à trouver.
Tandis que tous sont distraits et dissipés par les objets variés entre lesquels s'agite leur pensée, le philosopbe dans le calme de la solitude, dans le continuel recueillement de l'esprit, marche seul vers le vrai, le bien et le beau. Ce qui pour les autres est une récréation et un délassement, est pour le philosophe une tâche de tous les jours. Je suis un de ceux auxquels ce sort favorable est tombé en partage, et ce qui peut être intelligible à tous, ce qui conduit au vrai, au beau et à l'éternel, les résultats les plus clairs de mes travaux spéculatifs, je vous offre de vous les communiquer tels que je les possède et aussi bien qu'il me sera possible de les communiquer.