‹ Méthode pour arriver a la vie bienheureuseChapitre 6 sur 29 · SECONDE LEÇON · texte numérisé non relu

SECONDE LEÇON

Ce sujet appartient à la métaphysique ou à l'ontologie. — Il doit être traité ici d'une manière populaire. — Réfutation des objections contre la possibilité de cette entreprise. — Nécessité de la tenter. — Explication du caractère essentiel d'une exposition populaire en opposition avec l'exposition scientifique. — En fait, cette méthode a réussi depuis le christianisme. — Des nombreux obstacles qui de notre temps s'opposent au succès de cette méthode. — D'une part, sa forme précise et dogmatique va contre le penchant aux opinions arbitraires et contre cette indécision qui se décore du nom de scepticisme. — D'autre part, son contenu parait étrange et prodigieusement paradoxal. — Enfin, les gens non prévenus sont troublés et intimidés par les discours des partisans fanatiques de la méchanceté. -— Explication génétique du fanatisme de la méchanceté. — De l'accusation probable de mysticisme contre notre doctrine. — Véritable but de cette accusation et des accusations semblables.

Messieurs,

Un ordre et une méthode sévère s'introduiront naturellement et sans aucun soin de notre part, dans l'ensemble de ces leçons, aussitôt que nous en aurons trouvé l'entrée, aussitôt que nous aurons solidement posé un pied sur le seuil. Voilà ce que nous avons à chercher maintenant, et notre principal but doit être ici d'acquérir une vue plus nette et plus claire de ce qu'il y a d'essentiel dans la précédente leçon. Je dirai une se-

conde fois, dans la leçon suivante, ce que déjà j'ai dit, mais en partant d'un autre point de vue et en me servant d'autres expressions.

Pour aujourd'hui, je vous prie de prêter votre attention à ces observations préliminaires.

Je veux , ai-je dit , arriver à une intuition claire; mais la clarté se trouve seulement au fond des choses; a la superficie il n'y a qu'obscurité et confusion. Celui donc qui vous invite à une connaissance claire, vous invite sans nul doute à descendre avec lui dans le fond des choses. Aussi je ne veux pas nier, et je déclare hautement en commençant, que déjà dans la précédente leçon j'ai établi les fondements les plus profonds et les éléments de toute connaissance, les éléments en dehors desquels il n'y a pas de connaissance, et qui, dans le langage de l'école, s'appellent la plus haute métaphysique ou ontologie. Ce sont ces mêmes éléments que dans les prochaines leçons j 'ai entrepris de développer d'une autre manière dans une exposition populaire.

Contre un tel projet on a coutume d'objecter ou qu'il est impossible, ou qu'il est imprudent de rendre populaires de pareilles connaissances.

Ce dernier langage est assez souvent celui de philosophes qui sont disposés à faire des mystères de leurs principes. Avant tout je veux répondre à ces objections, car il me suffit d'être aux prises avec la difficulté du sujet, sans avoir à combattre encore contre les préventions qu'il peut vous inspirer.

Quant à ce qui concerne la possibilité, je ne sais pas en eftet si jamais aucun philosophe a réussi, et si jamais j'ai réussi et je réussirai moimême à élever à la connaissance des principes métaphysiques, par la voie d'une exposition populaire, des hommes qui ne veulent pas ou ne peuvent pas étudier systématiquement la philosophie. Mais, par contre, je sais avec une évidence absolue et je proclame les deux vérités suivantes : 1° celui qui n'arrive pas à l'intuition de ces éléments dont le développement méthodique et systématique, mais non le contenu , constitue le domaine propre de la philosophie scientifique, celui-là n'arriverait pas à la vraie pensée et à la véritable indépendance intérieure de l'esprit; il restera dans la sphère de l'opinion; tous les jours de sa vie , il ne sera qu'un appendice d'un esprit étranger et non d'un esprit s'appartenant à lui-même ; il sera absolument privé d'un organe, et du plus noble organe intellec-

tuel de l'esprit. Ainsi, prétendre qu'il est impossible et imprudent de conduire par une autre voie à l'intuition de l'essence du monde spirituel ceux qui ne peuvent pas étudier la philosophie systématiquement, revient à dire qu'il est impossible que quelqu'un qui n'étudie pas dans les formes de l'école arrive jamais à la pensée et à l'indépendance de l'esprit, et que l'école seule est propre à enfanter l'esprit. Si l'on ne prétend pasqu il soit impossible, mais imprudent, d'affranchir intellectuellement ceux qui sont étrangers à la science, on les condamne à demeurer toujours en tutelle et à n'être qu'un appendice de l'esprit souverain des prétendus philosophes. Au reste, cette distinction que j'indique ici seulement entre la vraie pensée et la simple opinion, sera établie clairement et nettement dans la prochaine leçon.

2° Je sais et je reconnais avec la même évidence que c'est seulement par la pensée propre, pure et vraie, et non par aucune autre voie, qu'on peut comprendre et s'approprier la divinité et la vie bienheureuse qui en découle. Donc cette opinion de l'impossibilité de présenter d'une manière populaire les vérités profondes, équivaut encore à celle-ci : On ne peut s'élever à la religion et au bonheur qui en résulte que par

l'étude systématique de la philosophie, et quiconque n'est pas philosophe doit éternellement être exclus de Dieu et de son royaume. Tout ceci dépend de la démonstration de cette vérité, que la pure pensée seule peut atteindre le vrai Dieu et la vraie religion. Souvent, dans ces leçons, je reviendrai sur cette démonstration et je chercherai à la mettre en évidence sous tous les points de vue. La vraie religion ne consiste pas, comme on se l'imagine d'ordinaire, à croire, à opiner, à convenir, parce qu'on n'a pas le courage de le nier sur ouï dire, et sur une assurance étrangère, qu'il y a un Dieu. Ce n'est là qu'une mauvaise superstition à l'aide de laquelle, tout au plus, on parvient à compléter une législation insuffisante, sous l'empire de laquelle l'intérieur de l'homme reste aussi mauvais et devient même souvent plus mauvais qu'auparavant, parce qu'il se fait ce Dieu à son image, et le façonne de manière à le faire servir d'appui à sa corruption. Mais la vraie religion, au contraire, consiste à contempler, à avoir, à posséder Dieu, non dans une personne étrangère, mais dans sa propre personne, à le voir avec l'œil propre de son esprit et non d'un esprit étranger. Or, cela n'est possible que par la pensée pure et indépendante , car elle seule constitue notre personnalité propre, car elle seule est l'œil auquel Dieu se découvre.

La pure pensée est la manifestation même de Dieu, et la manifestation divine dans son immédiatité n'est pas autre chose que la pure pensée.

Aussi, à considérer la question au point de vue historique, la supposition que tous les hommes , sans exception, peuvent arriver à la connaissance de Dieu, de même que la tendance à les élever tous vers cette connaissance, est la supposition et la tendance du christianisme, et puisque le christianisme est le principe du développement et le caractère propre des temps modernes, cette supposition et cette tendance sont l'esprit propre de l'époque du nouveau testament. Mais élever tous les hommes sans exception à la connaissance de Dieu, ou bien faire pénétrer dans tous les hommes les principes et les éléments les plus profonds de la connaissance par une autre voie que la voie systématique, sont choses tout à fait identiques. Il est donc évident que quiconque ne veut pas revenir aux anciens temps du paganisme doit admettre et la possibilité et le devoir rigoureux de mettre à la portée de tous les hommes les principes les plus profonds de la connaissance.

Mais je veux terminer cette argumentation sur la possibilité d'une exposition populaire des plus

hautes vérités par une démonstration de fait la plus décisive. Cette connaissance que j'ai entrepris de développer, par ces leçons, en ceux qui ne l'ont pas encore, de fortifier en ceux qui déjà la possèdent, a-t-elle existé avant notre époque quelque part dans le monde, ou bien ai-je la prétention de l'introduire comme quelque ehosed'entièrement nouveau qui, jusqu'à présent, ne s'est produit nulle part? Je ne puis supporter qu'on dise en aucune façon que cette connaissance est nouvelle; mais je prétends que depuis l'origine du christianisme, quoique méconnue et persécutée par l'église dominante, elle a cependant régné çà et là dans chaque siècle, et s'est propagée en un degré de clarté et de pureté que nous ne pouvons aspirer à dépasser. Par contre, je n'hésite pas à déclarer que si la méthode d'une déduction logique systématique, scientifiquement claire, par laquelle nous sommes arrivés à cette connaissance, a été en effet tentée avant nous, jamais encore elle n'est arrivée au but, et cette méthode, en faisant la part qui revient au génie de notre illustre prédécesseur, est en grande partie notre ouvrage. Si donc jamais auparavant cette doctrine n'a existé scientifiquement et philosophiquement, comment le Christ, ou bien, si on ne lui accorde qu'une existence merveilleuse et surnaturelle, ce que je ne veux pas discuter ici,

comment les apôtres du Christ, comment les autres qui ont eu cette connaissance jusqu'à nous, y sont-ils arrivés? Parmi les premiers comme parmi les derniers, il y avait des hommes ignorants, non-seulement étrangers, mais encore opposés à la philosophie. Le petit nombre de ceux qui ont bien voulu se servir de la philosophie , et dont nous connaissons la philosophie, philosophent de telle sorte que le penseur s'aperçoit facilement qu'ils ne doivent pas à leur philosophie celte connaissance. Ils ne la tiennent pas de la méthode philosophique, donc ils y sont arrivés par la voie populaire. Pourquoi serait donc impossible aujourd'hui ce qui a été possible dans une série non interrompue de près de deux mille ans? Pourquoi ce qui a été possible avec des instruments très-imparfaits, dans un temps où nulle part n'existaient dans le monde des vues claires et générales, ne serait-il plus possible avec des instruments plus parfaits, et lorsqu'on trouve des vues claires et générales, au moins dans la philosophie? Pourquoi ce qui a été possible, lorsque la croyance religieuse et le bon sens naturel se faisaient toujours une guerre plus ou moins vive, deviendrait-il précisément impossible, lorsqu'ils se sont réconciliés, lorsqu'ils se sont confondus, et qu'ils tendent amicalement vers un même but?

De tout ce que nous venons de dire résulte, de la manière la plus impérieuse, le devoir pour chacun de ceux qui sont en possession de cette hauteconnaissance, de faire tousses efforts afin de la partager, s'il est possible, avec tous les hommes ses frères, en la communiquant à chaque individu sous la forme où il croit qu elle lui sera le plus accessible, sans jamais se demander, sans jamais s'arrêter à douter s'il réussira ou s'il ne réussira pas, mais travaillant toujours comme s'il devait nécessairement réussir, et recommençant toujours après chaque tâche accomplie, avec une nouvelle énergie, comme s'il n'avait encore rien l'ait. D'un autre côté résulte le devoir pour chacun de ceux qui ne possèdent pas encore cette connaissance, ou qui ne la possèdent pas encore avec la liberté et l'indépendance nécessaires, comme un bien assuré dont ils peuvent disposer à chaque instant, de se donner entièrement et sans réserve à renseignement qui leur est offert, comme si cet enseignement leur était exclusivement destiné, et comme s'ils ne pouvaient manquer de le comprendre. Jamais ils ne doivent craindre, hésiter et se dire : pourrai-je le comprendre, ou est-ce que je l'ai bien compris? Bien comprendre, dans le sens d'une pénétration complète du sujet, c'est beaucoup dire ; dans ce sens, celui-là seulement comprendra bien ce

cours cjui aurait pu le taire lui-même. Mais celuilà aussi l'aura compris, et l'aura compris d'une manière satisfaisante, qui en aura été louché, qui aura été élevé au-dessus de la vue commune du monde, et excité à de nobles sentiments et à de fortes résolutions. Que la mutuelle observation de ces deux devoirs soit, Messieurs, le fondement d'une espèce de pacte conclu entre nous, au commencement de ces leçons. Sans cesse, je chercherai des formes, des tournures, des combinaisons nouvelles, comme s'il était impossible de me rendre intelligible à vous ; mais vous à votre tour, c'est-à-dire ceux parmi vous qui visent à une vraie instruction, car pour les autres, je m'épargne volontiers de leur donner un conseil, portez à ce cours la même ardeur et la même confiance que si vous deviez me comprendre à demi-mot, et ainsi je crois que nous arriverons à nous entendre.

Toute cette discussion sur la possibilité et la nécessité d'une exposition populaire des éléments les plus profonds de la connaissance, recevra une nouvelle lumière et une nouvelle force delà distinction propre, de l'exposition populaire d'avec l'exposition scientifique. Cette distinction est, à mon avis, inconnue et ignorée, surtout de ceux qui discutent avec tant d'assurance sur la

possibilité et l'impossibilité de l'exposition populaire. L'exposition scientifique dégage la vérité de l'erreur qui lui est opposée sous toutes ses faces et dans toutes ses déterminations. Elle la montre comme ce qui reste seul, comme ce qui est seul possible, après la négation et l'élimination de toutes les vues fausses et contradictoires qui lui sont opposées. Dans celte élimination des antithèses, dans ce dégagement de la vérité, du sein de ce chaos où la vérité et l'erreur sont mêlées ensemble, consiste l'essence de l'exposition scientifique. Cette exposition fait naître la vérité et l'engendre devant nos yeux, d'un monde d'erreurs. Or il est évident que le philosophe antérieurement à cette démonstration, et seulement pour la projeter et l'entreprendre, doit déjà avoir et posséder la vérité indépendamment de sa démonstration scientifique. Mais comment serait-il parvenu, s'il n'y avait été conduit par le sens naturel de la vérité qui se manifeste chez lui avec plus de vigueur que chez ses contemporains? En conséquence, par quelle voie y arrive-t-il, si ce n'est par la voie naturelle et populaire? L'exposition populaire s'adresse à ce sens naturel de la vérité, qui, comme nous venons de le montrer, est le point de départ môme de la philosophie scienlilique; elle ne demande aucun autre appui. Elle exprime purement et simplement la vérité

comme elle est en elle-même, sans la mettre en opposition avec Terreur, et elle compte sur l'assentiment volontaire de cet esprit de vérité. Elle ne peut pas démontrer, mais elle doit être comprise, car la compréhension est l'organe avec lequel on en reçoit le contenu, et sans cet organe la vérité ne peut arriver à nous. L'exposition scientifique suppose qu'on est sous l'empire de l'erreur, suppose une nature d'esprit malade et déformée. L'exposition populaire suppose qu'on n'est pas sous l'empire de l'erreur, elle suppose une nature d'esprit saine en elle-même, mais non encore suffisamment développée. Comment le philosophe pourrait-il douter que l'esprit naturel de vérité est suffisant pour conduire à la connaissance de la vérité, puisque lui-même n'y est arrivé que par cette voie?

Mais quoique la compréhension des principes les plus élevés de la raison par la voie d'une exposition populaire soit sans nul doute possible, quoique en outre cette compréhension soit le but nécessaire de l'humanité vers lequel tous les hommes doivent tendre de toutes leurs forces; cependant nous devons avouer que notre époque présente peut-être plus d'obstacles à une pareille entreprise que toutes les époques précédentes. D'abord la seule forme de cette connais-

MÊTHOftE

sance supérieure, forme arrêtée, sûre d'ellemême, qui se refuse absolument à toute modification, choque, en deux manières, la modestie que notre siècle n'a pas, il est vrai, mais qu'il exige de la part de tous ceux qui veulent avoir affaire avec lui. En effet, il faut avouer que cette connaissance prétend être vraie, et seule vraie, et vraie seulement dans l'expression déterminée avec laquelle elle se produit sous tous ses points de vue, et que tout ce qui va contre elle sans exception, sans atténuation, elle le déclare faux. Elle aspire à s'imposer sans ménagement à toute volonté , et à supprimer la liberté de l'erreur ; elle repousse d'une manière absolue toute espèce de pacte avec tout ce qui n'est pas elle. Ce caractère entier et impérieux offense les hommes d'aujourd'hui, comme s'il leur portait le plus grand préjudice. Ils veulent que d'abord on les consulte, qu'on les complimente pour les décider à laisser passer une doctrine, ils veulent de leur côté faire leurs conditions ; il faut qu'on leur laisse une place pour faire leurs tours de passepasse. Pour d'autres esprits, ce qui nuit à cette forme, c'est qu'elle les force de prendre parti, et de se décider immédiatement entre le oui ou le non. Car ils n'ont aucun empressement de savoir à quoi s'en tenir sur ce qui seul est digne de connaissance; ils voudraient garder leur voix

POUR ARRIVER A l\ VIE BIENHEUREUSE.

en réserve, dans le cas où Jes choses tourneraient encore un jour d'une autre manière. D'ailleurs il est commode de couvrir du nom ronflant de scepticisme le manque d'intelligence. Il est agréable de faire passer aux yeux des hommes ce manque d'intelligence qui nous a empêché de saisir la vérité pour une pénétration merveilleuse d'esprit, qui nous révèle des motifs de doute inconnus et inaccessibles au reste des hommes.

Un autre obstacle au succès de notre entreprise, c'est l'aspect prodigieusement paradoxal, étrange, et presque sans exemple, de nos doctrines qui traitent de mensonge tout ce que le siècle jusqu'à présent a tenu pour ce qu'il y avait de plus précieux et de plus sacré dans sa civili- sation et ses lumières. Nous ne voulons pas dire qu'elle soit en réalité paradoxale. Chez les Grecs, Platon a marché dans la même voie. Le Christ de Jean dit absolument la même chose que ce que nous enseignons et démontrons; il le dit précisément dans les mêmes termes dont nous nous servons ici. Dans notre nation elle-même, depuis une vingtaine d'années, nos deux plus grands poètes 1 ont chanté cette même doctrine

» Schiller et Goethe. Fichle a eu des relations avec l'un et avec l'autre. GoPthc professait la plus grande estime pour le caractère et le talent de Ficlite. 11 le protégea à Iéna auprès du prince de Saxe Wey-

sous les figures et les formes les plus variées. Mais la voix du Christ de Jean a été étouffée par la voix de disciples inintelligents ; mais selon l'opinion du siècle, les chants des poètes ne signifient absolument rien, les poètes ne cherchant à produire que de belles paroles et des sons retentissants.

Voici pourquoi cette doctrine si ancienne, et reproduite plus lard de siècle en siècle, paraît si nouvelle et si étrange à notre époque.

Depuis la renaissance des sciences dans l'Europe moderne, depuis surtout la réformation qui permit à l'esprit le libre examen, même de la plus haute vérité, de la vérité religieuse, une philosophie s'est formée peu à peu qui a cherché si le livre inintelligible pour elle de la nature et de la connaissance n'aurait pas un sens en le lisant à rebours. En conséquence tout, sans exception, fut renversé de sa base naturelle. Cette philosophie s'empara, comme le fait nécessairement toute philosophie régnante , de toutes les sources de l'instruction publique, des

mar. Il le mit en relation avec Jacobi. Schiller fut lie* avec Fichte pendant une grande partie de sa \ic. Il (Hudia sa philosophie et on en reconnaît l'influence et la trace dans quelques-unes de ses poésies et de ses tragédies.

catéchismes, de tous les livres d'enseignement, de tous les sermons, de tous les ouvrages en vogue. L'éducation de nous tous appartient à cette époque. 11 n'est donc pas étonnant que ce qui est naturel nous paraisse contre nature, puisque ce qui est contre nature est devenu notre nature; il n'est pas étonnant qu'accoutumés à voir toutes les choses la tête en bas, nous croyions qu'on les renverse lorsqu'on les remet la tête en haut. Cette erreur passera bien avec le temps. Car nous qui déduisons la mort de la vie et le corps de l'esprit, mais non la vie de la mort et l'esprit du corps, comme les modernes, nous sommes les vrais successeurs des anciens, si ce n'est que nous voyons clairement ce qui est demeuré obscur pour eux, et la phi-* losophie dont nous venons de parler n'est pas un progrès dans le temps, mais plutôt une sorte d'intermède qui sert d'appendice à la complète barbarie.

Enûn ceux qui, peut-être encore abandonnés à eux-mêmes, triompheraient de ces deux obstacles, sont effrayés par les objections perverses et odieuses des fanatiques de la méchanceté.

Peut-être s'étonnera-t-on que l'homme méchant, non content d'être méchant lui-même et dans sa propre personne, puisse déployer un zèle fana-

MÉTIIODli

tique pour le maintien et le développement de la méchanceté chez les autres. Cependant cela peut s'expliquer, et voici comment. Lorsque les hommes méchants sont arrivés au temps de la rétl' xion et du retour sur eux-mêmes, lorsqu'ils ont cherché au dedans d'eux, et n'y ont trouvé rien que la tendance au bien-être personnel et sensible, lorsqu'ils n'ont pas le moindre désir de trouver et d'acquérir autre chose, ils jettent les yeux autour d'eux sur les êtres de leur espèce, et ils croient observer qu'en eux aussi il n'y a rien de plus élevé que ce même penchant au bien-être personnel et sensible. Alors ils s'affermissent dans l'idée que telle est la véritable essence de l'homme, et ils développent en eux cette essence au plus haut degré par un travail assidu. Us sont ainsi devenus à leurs propres yeux les hommes les plus distingués et les plus éminents, parce qu'ils ont la conscience de posséder en eux la virtualité de tout ce qui constitue la vraie valeur de l'homme. Pendant leur vie entière ils ont pensé et agi de la sorte. Mais s'ils s'étaient trompés dans ces prémisses de leur syllogisme, si dans d'autres êtres de leur espèce se montrait encore quelque autre chose, incontestablement plus élevé et plus divin que le simple penchant au bien-être personnel et sensible, eux qui s etaieut crus jusqu'alors des hommes

éminents, seraient des êtres d'une espèce inférieure, et au lieu de s'estimer au-dessus de tout, comme ils l'avaient fait jusqu'à présent, ils seraient dès lors obligés de se mépriser et de se rabaisser. Us ne peuvent donc pas moins faire que d'attaquer avec rage cette opinion qu'il y a quelque chose de plus élevé dans l'homme, et toutes les apparences qui pourraient lui donner quelque fondement. Il faut nécessairement qu'ils fassent tout leur possible pour éloigner d'eux et étouffer ces apparences. Us combattent pour leur vie, pour la racine la plus intime et la plus profonde de leur vie, ils combattent pour la possibilité de se supporter eux-mêmes. Le fanatisme et toutes ses fureurs, dès le commencement du monde jusqu'à nous, sont sortis de ce seul principe : Si mes adversaires avaient raison, je serais un misérable l Si ce fanatisme peut s'emparer du feu et de l'épée, il alttaque son ennemi avec le feu et avec l'épée; s'il ne le peut pas, il se sert de la langue, qui, sans toujours tuer l'ennemi, paralyse néanmoins puissamment son énergie et son action au dehors. Un des tours de prédilection que leur langue met le plus souvent en jeu, consiste à donner un nom généralement odieux à ce qui n'est odieux qu'aux fanatiques et aux pervers, afin de le décrier et de le rendre suspect. Le trésor de réserve de ces tours et de ces dénoini-

nations est inépuisable, il s'augmente continuellement, et il serait impossible d'en faire le dénombrement. Nous voulons seulement citer une de ces dénominations, celle de mysticisme que Ton donne à cette doctrine que je prétends enseigner.

Considérons d'abord la forme de cette accusation. Un homme sans prévention répondrait aux accusateurs : Eh bien! supposons que cette doctrine soit en effet du mysticisme, et le mysticisme une doctrine erronée et dangereuse, néanmoins il peut plaider sa cause, et nous l'entendrons ; et, s'il est erroné et dangereux, on le verra au grand jour. Mais nos adversaires, conformément à la décision catégorique par laquelle ils croient nous avoir mis hors de cause, répondraient à leur tour : Il n'y a plus rien à entendre, il y a longtemps, depuis près de deux générations, que le mysticisme, par les décisions unanimes de tous les conciles de la critique, a été déclaré une hérésie et frappé d'ana thème.

Maintenant allons de la forme au fond même de l'accusation. Quel est ce mysticisme dont on accuse notre doctrine? Nous n'obtiendrons jamais de nos adversaires une réponse précise. Car comme ils n'ont aucune notion claire en aucun

point, comme ils ne cherchent que des paroles retentissantes, ils ne peuvent nous donner aucune définition. 11 faut donc qu'ici nous venions à leur aide. Il y a, sans nul doute, une certaine manière de concevoir les choses spirituelles et saintes qui, quelque juste qu'elle soit en son principe, est cependant affectée d'un vice qui la rend pernicieuse et impure. Déjà, dans mes leçons précédentes, je l'ai caractérisée en passant, et peut-être, dans les leçons de cette année, trouverai -je une place pour y revenir. Il est convenable de distinguer cette doctrine fausse de la doctrine vraiment religieuse par la dénomination de mysticisme. Pour ma part, j'ai l'habitude défaire cette distinction en me servant de la dénomination citée. Ma doctrine est très-éloignée de ce mysticisme ; elle n'a aucune tendance commune avec lui. Telle est ma manière de voir. Mais que veulent les méchants? Cette distinction demeure entièrement cachée à leurs yeux, comme aux yeux de la philosophie dont ils sont les adeptes. D'après leurs décisions unanimes, d'après leurs critiques, d'après leurs dissertations, d'après leurs pamphlets facétieux, d'après toutes leurs déclarations sans exception, ceux qui sont à même de les consulter s'en assureront, et les autres peuvent m'en croire sur parole, c'est toujours la vraie religion, la conception de Dieu dans l'es-

prit et dans la vérité qu'ils appellent du nom de mysticisme, et qui, sous ce nom, porte tous leurs coups et tous leurs analhèmes. Toutes leurs recommandations pour mettre les esprits en garde contre celte doctrine en tant que mysticisme, sauf quelques périphrases, se réduisent tou jours à ceci : On vous parlera là-bas d une existence qui ne tombe absolument sous aucun sens extérieur, qui ne peut être saisie que par la pure pensée d'une existence spirituelle. Vous êtes des gens perdus si vous vous laissez persuader; rien absolument n'existe, si ce n'est ce qui se touche avec nos mains. C'est de cela seul que nous avons à nous inquiéter; il n'y a plus rien au delà que de vaines abstractions de ce qui est palpable, abstractions que ces rêveurs confondent avec la réalité palpable elle-même. S'agit-il de la réalité, de la substantialité intime, de la force créatrice de la pensée, ils vous diront que vous êtes perdus pour la vie réelle si vous y croyez, car rien n'existe si ce n'est le ventre d'abord, et ensuite ce qui le soutient et ce qui lui donne à dîner. Ce sont les vapeurs qui s'en échappent que ces rêveurs prennent pour des idées. Nous donnons les mains à cette accusation, et nous avouons, non sans un sentiment de joie et d'orgueil, qu'en ce sens notre doctrine est de tout point le mysticisme. Avec des gens de cette opinion, nous n'avons pas à engager

un nouveau combat, car entre nous il existe une vieille querelle insoluble, inconciliable. Ne disentils pas, en effet, que toute religion, à moins qu'ils n'exceptent la superstition dont nous avons parlé plus haut, est inadmissible et pernicieuse, et doit être extirpée du sol jusqu'à la racine? Ne s en tiennent ils pas à cette condamnation absolue? Nous, au contraire, nous disons : La véritable religion béatifie, la véritable religion seule donne aux hommes ici-bas et dans toute l'éternité l'existence, la valeur et la dignité; il faut travailler de toutes ses forces pour qu'elle devienne, s'il est possible, le partage de tous les hommes. Ce principe est pour nous d'une évidence absolue, et nous nous y tenons.

Ils aiment mieux dire : ceci est du mysticisme, que de dire, comme ils le devraient : ceci est de la religion, pour plusieurs raisons dont nous ne parlerons pas, mais surtout pour les raisons suivantes. Par cette dénomination, ils espèrent insensiblement faire craindre que celte doctrine n'amène avec elle l'intolérance, la persécution , l'insubordination et les troubles civils, en un mot, que ce soit une doctrine dangereuse pour l'Etat. Mais ils veulent surtout intimider ceux qui seraient disposés à entrer dans des considérations pareilles à celles que nous développons, en leur

inspirant des craintes sur la durée de leur bon sens, et en leur donnant à entendre que, par cette voie, ils pourraient bien arriver à voir des revenants en plein jour, ce qui serait le plus grand de tous les malheurs. Par rapport au premier point de l'accusation, au danger de l'État, ils se méprennent sur ce qui peut, en réalité, inspirer des craintes, et sans doute ils comptent que personne ne se trouvera pour signaler leur méprise. Car la vraie religion, qu'ils appellent le mysticisme, ni même jamais ce que nous appelons le mysticisme n'a persécuté , n'a été intolérant, n'a excité de troubles dans l'Etat. Toute l'histoire de l'Eglise, des hérésies et des persécutions, prouve que les persécutés étaient toujours placés à un point de vue plus élevé que les persécuteurs qui, comme nous l'avons expliqué plus haut, combattent pour leur vie \ Non, c'est le fanatisme et la méchanceté essentiels à nos adversaires, qui, seuls, sont intolérants, persécuteurs et perturbateurs du repos public, et, si l'on pouvait l'aire un pareil vœu, je désirerais qu'ils fussent aujourd'hui déchaînés pour qu'on pût les voir à l'œuvre et les juger.

Quant à la conservation du bon sens, elle dé-

» Voir page 86.

pend d'abord de l'organisation du corps, et le dernier degré de la platitude et de la trivialité de l'esprit ne peut mettre à 1 abri de son influence. Il serait donc inutile de se jeter dans leurs bras pour échapper à ce danger. Par l'expérience de toute ma vie, et par tout ce que j'ai appris, je suis convaincu que ceux qui vivent dans les spéculations dont il est ici question, et en font leur tache continuelle, ne tombent jamais dans de pareils écarts d'imagination, ne voient jamais de spectres, et sont aussi sains de corps et d ame que qui que ce Suit. 11 est vrai que, dans leur vie, souvent ils ne font pas ce que la plupart des autres auraient fait a leur place, et souvent, au contraire, ils font ce que d'autres n'auraient pas fait. Mais cela ne vient pas du manque de sagacité nécessaire pour voir qu'ikauraient pu agir ainsi, et pour voir quelles auraient été les conséquences de leur action, comme le croit celui qui, à leur place, aurait ainsi agi s'il avait vu cette possibilité et ces conséquences. Ils se sont déterminés d'après d'autres raisons. Je sais qu'il y a des natures intellectuelles maladives, qui, aussitôt qu'elles sortent de leurs comptes de ménage ou de toute autre réalité vulgaire qui les absorbe, tombent dans la folie; eh bien ! qu'elles restent à leurs comptes de ménage. Je désire seulement qu'on ne prenne pas sur ces natures, qui ne sont, je l'es-

pore, qu'en petit nombre, et d'une espèce inférieure, la règle générale; je désire que, parce qu'il y a quelques hommes faibles et malades, on ne traite pas le genre humain tout entier comme faible et malade. On s'est occupé des sourdsmuets et des aveugles-nés, on a inventé une méthode pour leur donner l'instruction ; cela mérite toute la reconnaissance des sourds-muets et des aveugles-nés. Mais si de cette méthode particulière on voulait faire une méthode générale, même pour ceux qui sont nés bien constitués, sous prétexte qu'au milieu d'eux il pourrait y avoir quelques aveugles et quelques sourds-muets, si quelqu'un voulait apprendre à parler et a lire les paroles sur les lèvres, a celui qui entend comme à celui qui n'entend pas, sans tenir compte du sens de l'ouïe dont il est doué; ou bien encore faire lire avec les doigts celui qui a des yeux, sans tenir compte de ses yeux, assurément il n'aurait pas droit à la reconnaissance de ceux qui ne sont ni aveugles ni sourds. Cependant telle serait la méthode suivie, si l'instruction publique dépendait des aveugles et des sourdsmuets.

Voilà les considérations préliminaires que j'ai cru devoir aujourd'hui vous soumettre. Dans la leçon suivante, à laquelle je vous invite respec-

lueusement, je tâcherai de vous présenter, sous une face nouvelle et dans un nouveau jour, le principe de ces leçons, qui est en même temps le principe de toute la connaissance.

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