DOUBLE NÉGATION
Deux négations se détruisent Tune l'autre et valent une affirmation : ou plutôt c'est la première négation qui détruit la seconde , et de là une grande différence de sens , selon que non est placé avant ou après le mot qu'il accompagne :
Nemo non , tout homme.
Nullus non , tous.
Nihil non , toute chose.
Nunquam non, toujours.
Annïbal tantis bellis districtus, non nihil temporis tribuit litteris, G. N. (Annibal, tout occupé qu'il était de si grandes guerres , donna quelque temps aux lettres). Non nihil diffère d'aliquid en ce qu'il nie une proposition qui serait ainsi conçue :
Annibal, tantis bellis districtus, nihil temporis tribuit litteris; on pouvait croire qu'il ne donnerait pas de temps aux lettres ; il en donna cependant.
Nihil non aggressuri sunt homines, si magna conatis magna prœmia proponantur \, T. L. (il n'est rien que les hommes ne soient capables d'entreprendre, si aux grands efforts sont promises de grandes récompenses). Nihil non est beaucoup plus
1. Ne avec l'impératif ne se trouve guère que dans les poètes ( Tu ne cède malis. Nimium ne crede colori), et dans les textes de lois.
2. On dit aussi , en un seul mot , nonnulli , nonnihil et nonnunquam.
Non nemo, quelqu'un; Non nulli2 , quelques-uns ; Non nihil, quelque chose; Non nunquam , quelquefois;
fort que ne serait omnia. En effet , Nihil non aggressuri suni équivaut à Nihil est qnod non aggressuri sint, et c'est d'après cette analyse qu'il faut traduire , pour conserver le mouvement de la pensée. Ces deux tournures ont exactement le même sens ; et pour rendre la phrase suivante : « Il n'est personne qui ne souhaite à ses enfants la santé et le bonheur , » on peut dire avec Cicéron1 : Nemo est, qui non liber os suos incol urnes et beatos esse cupiat; ou Nemo non liber os suos incolumes et beatos esse cupit.
§ 455. Non possum non. — Non possum quim
1. La locution non possum non, suivie d'un infinitif, répond au français ne pouvoir s'empêcher de, ne pouvoir manquer de : « Je ne puis m'empêcher de parler (je ne peux pas ne point parler)» Non possum non loqui. — «Celui qui compte la mort au nombre des maux, ne peut manquer de la craindre (ne peut pas ne point la craindre) » Qui mortem in malisjonit, nonpotest eam non timere , Cic.
2. Le même gallicisme peut se rendre aussi par Facere non possum quin, avec le subjonctif: Facere non potui, quin tibi sententiam declararem meam, Cic. (je n'ai pu m'empêcher de vous faire connaître ma pensée ) .
Facere est quelquefois sous-entendu : Non possum quin exclamem 2 (je ne puis m'empêcher de m'écrier).
§ 456. Neque. . . non. — Nec. . . non.
A l'usage de la double négation se rattachent neque... non, nec... non, par exemple: Nemo Attico minus fuit œdificator ; neque tamen non imprimis bene habitavit, C, N. (personne n'aima moins à bâtir qu'Àtticus ; et cependant il fut parfaitement bien logé, ou , ce qui ne V empêcha pas d'être fort bien logé).
Tel est le sens de nec non en bonne prose ; nec est toujours séparé de non par quelque mot, et il donne à la proposition un tour négatif, qu'il faut essayer de conserver en français. Necnon n'est employé en un seul mot que dans les poètes, et dans les écrivains postérieurs au siècle d'Auguste ; encore n'y est-il pas complètement synonyme de et.
1. De Invent. I, 30. —2. Plaut. Trinum. III, 2, 79; cité par Cic, de Orat. II, 10.
S ^57. Nemo, neque poeta, neque orator.
Si une négation est suivie de neque ou de neve répétés, la phrase reste négative: Nemo unquam, neque poeta, neque orator fuit , qui quemquam meliorem quant se arbitraretur , Gic. (il n'a jamais existé ni un poëte ,, ni un orateur, qui ait cru qu'il y en avait un meilleur que lui).
On dirait également bien , avec une seule négation : Nemo unquam, aut poeta, a ut orator fuit.
§ 458. Négation dans les propositions subordonnées.
Lorsque la négation tombe sur une proposition subordonnée, elle s'exprime par né, quin ou quominus, et le verbe se met toujours au subjonctif.
Ne.
Né équivaut à ut non, et s'emploie après les verbes d'intention ou de désir qui prendraient ut s'il n'y avait pas de négation ; cf. §§ 223, 225. Ainsi, comme on dit, Rogo te ut bonum animum habeas, on dira aussi : Hoc te primum rogo, ne demittas animum, Gic. (ce que je vous demande avant tout, c'est de ne pas vous décourager).
D'après le même principe, ne se rendra au besoin par de peur que, afin que... ne, pour ne pas: Gallinœ pennis fovent pullos, ne frigore lœdantur , Gic. (les poules réchauffent leurs petits sous leurs ailes, de peur qu'ils ne soient = afin qu'ils ne soient pas incommodés par le froid). Anguslias Themistocles quœrebat, ne midtitudine circumiretur , G. N. (Thémistocle cherchait un espace étroit , pour n'être pas enveloppé par la multitude. ) § ^59. Cavcre ne.
Après les verbes cavere, videre, providere, et autres qui signifient prendre garde , pourvoir à ce qu'une chose n'ait pas lieu, la proposition subordonnée prend également ne avec le subjonctif: Cave ne quid temere dicas aut facias,, Cic. (prenez garde de rien dire ou de rien faire légèrement). — Provide ne sermo tuus vitium aliquod indice t inesse in moribus, Gic. (prenez garde que votre langage n'annonce qu'il y a quelque vice dans vos mœurs ) .
Rem. Après les secondes personnes de l'impératif, cave et cavete , on met souvent le subjonctif seul : Cave existimes, Cic. Ep. IX, 24 (gardez-vous de penser). De même : Cave ignoscas, Cic. proLig. 5; Armis concurrant arma cavete , Virg.
§ ^60. Timere ne. — Timere ut.
Les verbes timere, metuere, vereri, pavere (craindre, appréhender, avoir peur) , offrent une particularité remarquable. Si vous dites : « Je crains qu'il ne pleuve, » vous exprimez le désir qu'il n'y ait pas de pluie , et il est naturel que la proposition subordonnée soit négative ; vous traduisez donc : Metuo ne pluat.
Mais si vous dites , « Je crains qu'il ne pleuve pas , » vous désirez évidemment qu'il pleuve; et le latin, qui ne s'arrête qu'à cette idée de désir, donne à la proposition subordonnée le tour affirmatif : Metuo ut pluat, ou , comme deux négations valent une affirmation : Metuo ne non pluat.
De ces observations résultent les deux règles suivantes :
1° Si la proposition subordonnée exprimejme chose qu'on désire ne pas voir arriver , on la rendra par ne avec le subjonctif : « Je crains d'augmenter le travail, en voulant le diminuer (je désire ne pas l'augmenter) , » Vereor ne, clum minuere velim laborem, augeam, Gic. — « Je crains que vous ne soyez trompé par les ruses des méchants (je désire que vous ne soyez pas trompé) , » Metuo ne doits malorum capiaris. — « Je ne crains pas que vous fassiez quelque acte de faiblesse (je désire que vous n'en fassiez pas) , » Non vereor nequid timide facias, Cic.
2° Si la proposition subordonnée exprime une chose dont on désirerait l'accomplissement, on la rend par ul ou par ne non avec le subjonctif : « Je vois que vous prenez sur vous toutes les fatigues; je crains que vous n'y résistiez pas (je désire que vous y résistiez) , » Omîtes làbores te excipere video; timeo ut sustineas, Gic. — « Je crains que la lettre n'ait pas été remise (je désire qu'elle l'ait été ) , » Vereor ne litterœ redditœ non fuerint, Gic.
Rem. Lorsque le verbe craindre signifie balancer, hésiter à , faire difficulté de, il s'exprime ordinairement par dubilare, et le second verbe se met à l'infinitif : « Il ne craignit pas d'entrer dans le sénat , » In senatum introire non dabitavit, Cic.
Timere, metuere, vereri sont quelquefois employés dans le même sens et avec la même construction , principalement chez les poètes : Nil metuunt jurare , Catull. (il n'est rien qu'ils craignent de jurer = aucun serment ne leur coûte).
§ 461. Prohibera ne <?w quominus.
Après les verbes qui marquent obstacle ou empêchement, comme prohibere, recusare, impedire, obstare, deterrere, et autres semblables, le verbe de la proposition subordonnée se met au subjonctif avec ne ou quominus : Ici prohiber e debuisti ne fieret, Cic. (vous avez dû empêcher que cela ne se fît). — Impedior verecundiâ ne te pluribus verbis rogem, Cic. (la discrétion m'empêche d'insister davantage). — Parmenio regem detewere voluit, quominus medicamentum biberet1, Q. G. (Parménion voulut détourner le roi de prendre le breuvage ) .
Rem. Prohibere se trouve souvent avec la proposition infinitive : Hiems adhuc rem geri prohibuerat, Cic. Ep. XII, 5 (l'hiver avait empêché jusqu'alors de rien entreprendre).
Quant à vetare (§ 225), c'est là sa construction naturelle, et le peu d'exemples où il est suivi du subjonctif, avec ne (exprimé ou sous-entendu), appartiennent surtout à la poésie.
§ 462. Niliil obstat quin, ou quominus.
Si la proposition principale est négative , c'est quin ou quominus que l'on met avant le second verbe : « L'âge ne nous empêche pas de conserver le goût de l'agriculture jusqu'à uue extrême vieillesse , » JEtas non impedit quominus agri colendi studia teueamus ad ultimum tempus semctutis, Cic. — « 11 n'a pas tenu à moi qu'il n'y eût entre nous une amitié solide , » Non per me stetit, quominus firma inter nos amicitia esset.
Rem. Le tour interrogatif produit le même effet que la négation : « Rien n'empêche , quelle chose empêche que vous ne soyez heureux ? » Nihil obstat, quid obstat, quin sis bealus?
g 463. Non multum abest quin.
Peu s'en faut, Une s'en faut pas beaucoup, etc., s'expriment par non multum, haud multum abest, et que. . . ne par quin : « Il s'en fallut peu que Tibère ne fût tué par un Bructère , » Non multum abfnit, quin a Bructero quodam occideretur Tiberius, Suét. 2.
On dit aussi , quoique plus rarement , paulum abest, nihil abest ; mais parum abest ne se trouve dans aucun auteur latin : Paulum abfuit quin F arum inter ficeret, Ces. (peu s'en fallut
î. Quominus biberet représente ut eo minus biberet , afin qu'il bût d'autant moins, c'est-à-dire qu'il ne bût pas. — 2. Cf. Tit. Liv. XXXI, 37, et XXXIX, 49.
qu'il ne tuât Varus). Virgilii et Titi Livii scripta paulum abfuit quin ex omnibus bibliothecis amoveret Caligula, Suét. [peu s'en fallut que Caligula ne fît retirer de toutes les bibliothèques les œuvres de Virgile et de Tite-Live). — Nihil abest quinsim miserrimus 1 (il ne manque rien à mon malheur).
Rem. Si le sens négatif disparaît du premier membre , et qu'au lieu de peu s'en faut, on dise tant s'en faut, les deux que suivants seront exprimés par ut avec le subjonctif : « Tant s'en faut que ces choses aient été faites pour les bêtes, que les bêtes mêmes ont été créées pour l'homme, » Tantum abest ut hœc bestiarum causa parata sint, ut ipsas bestias hominum gratiâ generatas esse videamus, Gic. Des deux ut, le premier se rapporte à abest , le second à tantum 2.
§ 464. Non dubitare quin.
Lorsque le verbe douter est accompagné d'une négation ou d'une interrogation , la proposition subordonnée prend quin avec le subjonctif : « On ne doit pas douter qu'il n'y ait eu des poètes avant Homère , » Non débet dubitari quin fuerint ante Homerum poetœ , Cic. — «Qui peut douter que notre vie ne soit un présent des dieux immortels ? » Quis dubitare potest quin deorum immortalium munussit, quodvivimus2'? Sén.
§ 465. Autres emplois de Quin.
Il faut encore remarquer les constructions suivantes, où quin annonce toujours une proposition négative subordonnée :
1° Nunquam tant maie estSiculis, quin aliquid facete et cornmode dicant, Cic. (jamais les Siciliens ne sont si malheureux qu'ils ne trouvent quelque bon mot à dire ) ; quin = ut non.
2° Nemo tam férus fuit quin Alcibiadis casum lacrimaret, G. N. (il n'y eut personne de si dur , qu'il ne pleurât , = d'assez dur pour ne pas pleurer le malheur d'Alcibiade) ; quin=qui non.
1. Cicéron, Attic. XI, 15. — La raison pour laquelle on ne dit point parum abest, c'est qu'en bonne latinité parum signifie presque toujours trop peu ; il est opposé à satis 3 très-rarement à multum.
2. Au second membre, on trouve souvent dans Cicéron, ut etiam; deux fois dans Tite-Live, ut contra. On ne trouve nulle part ut potius.
3. Non dubito , haud dubium est peuvent aussi se construire avec une proposition inflnitive : Pompeius non dubitat ea , quœ de republica nunc sentiat , valde- mini probari , Cic. Attic. VII, 1; cf. Ep. fam. X, 31; XVI, 21; pro Flac, 33. Cette construction se rencontre surtout après Cicéron ; elle est très-fréquente chez Tite-Live.
3° Non temere fama nasci solet, quin subsit aliquid , Cic. (un bruit ne se répand guère qu'il n'ait = sans qu'il ait quelque fondement) ; quin = eut non ou ita ut non.
Rem. Les deux derniers exemples offrent le moyen de rendre l'un assez pour avec négation , l'autre sans que , précédé d'une proposition négative.