II
à calquer, en quelque sorte, notre grammaire sur la Méthode grecque et la Méthode latine de notre commun maître, J.-L. Burnouf. Nous avions un autre motif : formés à l’école de son fils regretté, nous n’avons fait à peu près que mettre en œuvre ses propres idées, et réaliser un projet qu’il a longtemps nourri sans avoir eu le loisir de le réaliser; projet dont nous avons conservé la vraie tradition. Donner à l’enseignement des trois langues littéraires de l’antiquité, l’ensemble, l’unité qui peut en rendre l’étude féconde en résultats théoriques et pratiques, est une des fins les plus désirables que les grammairiens et les professeurs se puissent proposer : nous nous sommes donc avancés vers ce but, autant que la chose a été en notre pouvoir.
Par un système si naturel, l’étude du sanscrit sera non - seulement abrégée et rendue plus facile, mais elle jettera un joifr nouveau sur celle du grec, du latin, et généralement de toutes les langues de la famille aryenne. Résultat bien désirable; car nos professeurs, de tout ordre, doivent se persuader que les études grecques et latines ne peuvent plus être ni étendues, ni renouvelées, sans la connaissance, au
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moins élémentaire, de la langue et de la littérature de l’Inde.
Au reste, notre livre n’est pas une nouveauté sur tous les points. Nous n’avons, par exemple, rien changé aux déclinaisons telles qu’elles sont enseignées en Allemagne. On eût pu dédoubler la sixième, distinguer les noms parisyllabiques des imparisyllabiques, et rentrer entièrement dans le système de la déclinaison grecque; mais la division indienne s’applique mieux que toute autre au sanscrit. Elle est très-simple en elle-même; elle souffre moins d’exceptions que quelque autre que ce soit; elle répond d'ailleurs assez bien au latin et au grec : nous l’avons donc adoptée. De plus, suivant l’idée très-juste des Indiens, nous .avons réuni sous un même titre les substantifs, les adjectifs et tous les mots déclinables : ces mots ont logiquement une origine commune ; ils peuvent s’employer les uns pour les autres, les sulDtantifs adjectivement, les adjectifs substantivement; enfin, les flexions des cas leur sont communes. Ne faire qu’un ensemble de tous les mots déclinables, abrège et simplifie la grammaire.
Mais la conjugaison des verbes sanscrits est pré-
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sentée par nous tout autrement quelle ne l'est en Allemagne. Dans ce docte pays, où la confusion ne semble pas engendrer l'obscurité, on a conservé intégralement les habitudes des savants indous. On y enseigne la division des temps en généraux et spéciaux : les premiers présentant une forme radicale constante pour tous les verbes; les autres variant celte forme et se répartissant en un certain nombre de classes. Les temps spéciaux sont le présent, avec l’imparfait et l’optatif correspondant^ • tous les autres temps sont appelés généraux. Cette division, fort embarrassée, cessera detre un mystère, si l’on observe que le même fait a lieu en grec, où, indépendamment des verbes en w pur, beaucoup de verbes ont leur présent en «vw, ç»o, 5co, (jkco, etc., formes allongées, qui font en effet du présent et de l’imparfait, des temps spéciaux; tandis que les autres temps, conservant le radical simple, rentrent dans la conjugaison générale. Si l’on voulait, en grec, prendre pour point de départ de toute la conjugaison cette diversité du radical propre à quelques verbes, nous jugerions une telle marche à la fois obscure et 'peu philosophique; car elle divise dès l’abord la conjugaison, qui doit être, avant tout, présentée
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dans son ensemble. Cette marche suivie en Allemagne pour le sanscrit, nous l’avons entièrement rejetée : et, quelque critique qui puisse nous venir d’Outre-JMiin, nous avons la certitude de n’avoir fait qu’adopter l’ordre naturel, en rendant la conjugaison sanscrite conforme à celle du grec et du latin. Par cette assimilation légitime, se trouvent abrégés et éclaircis des chapitres grammaticaux où l’on ne rencontrait que confusion et ténèbres.
Mais nous n'avons pas séulement rétabli la conjugaison générale des verbes : nous avons encore restitué à plusieurs formes verbales leur véritable valeur. Dans l’Inde et en Allemagne, on 11e distingue pas nettement les Temps d’avec les Modes ;* en effet, la présence de l'augment caractérise l'indicatif; son absence dans un mot dont la terminaison est celle des temps secondâmes, caractérise un mode autre que l’indicatif; pourquoi donc regarder comme temps des formes qui, privées d’augment, ne peuvent être que des modes de temps secondaires? Les mots Précatif et Potentiel n’indiquent pas même exactement la valeur ni l'empléi de ces formes, qui sont de vrais Optatifs ; et ces mots jettent l'esprit dans une indicible confusion, quand on les
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donne comme désignant des temps, quoique, en réalité, ils ne désignent que l'optatif du présent et celui de l’aoriste.
Nous avons donc suivi l’analogie, depuis longtemps aperçue, des formes sanscrites avec les formes grecques. Par là se trouve ramenée à la plus grande simplicité possible une conjugaison qui rebutait tout le monde par sa complication, et qui désormais au contraire, sous la forme vraie où nous la présentons, éclairera môme la conjugaison du grec et du latin.
Deux chapitres de notre Méthode ne se trouvent pas dans les Méthodes composées pour l’étude du latin et du grec.
Premièrement, celui qui traite de l’euphonie. A la rigueur nous eussions pu le supprimer entièrement, et, comme on le fait dans notre enseignement classique, laisser indécises toutes les lois qui régissent ce sujet; car la plupart d’entre elles existent, par le tait, en grec et en latin ; et cependant on peut apprendre ces deux langues sans se préoccuper des lois d’euphonie. Mais, l’étude du sanscrit étant destinée à éclairer et à compléter celle des langues de l’Europe, si ce qui concerne l'euphonie n’était pas traité dans une grammaire sans-
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crite, il ne le serait dans aucune autre. De plus, les lois d’euphonie sont bien plus rigoureusement appliquées dans le sanscrit que partout ailleurs, parce que cette langue présente des lettres de plusieurs organes, dont les permutations peuvent et doivent être réglées uniformément. Nous avons donc reproduit in extenso les lois d’euphonie, telles que l’Inde les avait énoncées et telles que l’Allemagne et l'Angleterre les ont accueillies.
Secondement, nous avons ajouté, comme complément aux Méthodes faites pour le grec et le latin, un chapitre sur les éléments des mots, sur la manière de les analyser, d’en reconnaître les parties, de les composer entre eux, et de les classer par familles. Les mots sanscrits sont aujourd’hui ramenés presque tous à leurs racines monosyllabiques et primitives; travail qui est loin d’être fini pour le grec et pour le latin, et qui même ne pourra se bien faire que par une comparaison sagace et surtout prudente de ces deux langues avec la langue sanscrite. Le chapitre dont nous parlons donne les principes qui doivent présider à cette importante étude. Faute de les avoir connus, la plupart de nos livres classiques répandent, dans
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l'enseignement, des notions fausses sur les racines des mots grecs et des mots latins; puis on en tire des conséquences, historiques, littéraires, philosophiques ou religieuses, tout à fait inadmissibles. L’étude du sanscrit peut seule remédier à ces erreurs.
On remarquera dans notre grammaire le peu d’étendue d’un chapitre qui fait partie intégrante des méthodes latines ou grecques : c’est le chapitre, ou plutôt le livre de la Syntaxe. Une telle réduction, de notre part, n’a pas eu lieu sans de graves motifs. Comme on pourra s’en convaincre par la lecture des auteurs, le sanscrit ne renferme qu’un très-petit nombre de règles d’accord et de régime, qui n’aient pas leur équivalent dans nos langues classiques; or, le sanscrit ne devant guère être un objet de travail sérieux que pour les personnes dont la jeunesse ou l’àge mûr continue les études de l’enfance, il eût été superflu de grossir ce volume d’un ensemble d’observations auxquelles nos lecteurs arriveront fort aisément d’eux-mêmes. Telle était l’opinion du docteur Bopp, de qui l’œuvre savante a servi de base à notre ouvrage : il n’a mis de syntaxe ni dans l'édition allemande ni dans l’édition latine de sa grammaire sans-
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crite. Il en promettait une, à la vérité; mais nous doutons qu'il ait tenu parole, d'après le peu d’importance qu’il y attachait. « Que les lecteurs, disait- il, n’aillent pas attendre là-dessus un travail étendu. Car, si l’on ne veut pas répéter les principes qui appartiennent à la grammaire générale, ou les choses qui pourraient figurer à aussi bon droit dans le rudiment de toute autre langue de la même famille, il est facile d’exécuter en bien peu de paragraphes une syntaxe sanscrite. » Il est vrai, et nous en convenions tout à l’heure, que le sanscrit possède quelques règles spèciales, qui n’ont leurs analogues dans aucune autre langue; mais ces règles sont en si petit nombre quelles ne sauraient être l'objet ni fournir la matière d’une ample syntaxe : il suffit que nous les ayons indiquées dans un Supplément. Nous avons agi de même pour les sanscritismes qui, n'ayant pas été transportés dans les langues occidentales, sont restés des idiotismes sans filiation et pour ainsi dire uniques dans leur espèce. En résumé, nous n’avons pas jugé nécessaire d’exposer soit les principes d’une syntaxe générale, parce que nos lecteurs sont au delà d’un pareil enseignement, soit les faits grammaticaux d'une syntaxe particulière
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sinon dans quelques notes additionnelles, parce que,
comme le dit très-bien l'illustre Bopp, Sanscrita lin-
gua locvpletissimæ et perfectissimœ suœ grammaticœ rarô transgreditur fines à natnrâ constüutos.
Au moment où nous livrons au public une Méthode destinée à lui ouvrir l’entrée de la grande et admirable civilisation de l’Inde, nous devons lui rendre compte des secours qui nous ont facilité notre tâche. Nous adressons, avant tout, nos remerciements et nos félicitations à l’homme qui fait le plus aujourd’hui pour propager en France les études orientales, à M. le baron G. du Mast : il a mis à notre disposition les caractères qu’il avait fait graver et fondre à Nancy, pour la publication de ses Fleurs de F Inde ; secours matériel, il est vrai, mais qui ne se rencontre pas ailleurs dans tout l’Empire, et qui n’existe même ici que par la munificence de cet ami des Lettres. Nous lui rendons grâces encore pour les excellents conseils qu’il nous a donnés. Après nous avoir prodigué les trésors de ses connaissances philologiques, de sa critique judicieuse et do sa bienveillance, il ne peut, quoi qu’il fasse, se dérober à nos hommages.
Nous payons publiquement le même tribut de gra-
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titude à la royale Académie de Stanislas, qui, de concert avec celle de Metz, réclame pour la France entière la création de chaires orientales dans nos Facultés des Lettres. Elle nous a prêté son appui moral ; et, toujours prompte à encourager les hautes études, elle a souscrit la première à notre ouvrage.
Puisse notre livre aussi répondre à la confiance que nos autres souscripteurs ont bien voulu nous montrer ! Puisse-t-il hâter, ne fùt-ce que d’un jour, la reconnaissance officielle de la langue sanscrite et de la littérature indienne parmi les littératures et les langues classiques! Puisse- t-il, enfin, contribuer à la régénération de notre littérature nationale, en donnant moyen au public d’arriver à la pleine jouissance des hymnes, des lois, des épopées et des drames de l’Inde; en commençant à populariser, au profit de la science et de l’art, de la morale peut-être, des livres et des noms aussi respectables que peu connus : innovation féconde, qui permettrait d’élargir singulièrement
le cadre moderne où l’inspiration gréco-latine de nos
pères a déjà su placer tant de chefs-d’œuvre, dans lesquels le monde admire la vraie gloire de la France !
Juillet 1859.