SECTION PREMIÈRE
Éléments des Qoti.
§ 19. Dans les trois langues classiques de l’Antiquité, — le latin, le grec et le sanscrit, — les mots les plus complexes peuvent toujours se ramener aux cinq éléments suivants :
Les racines.
Les suffixes,
Les préfixes,
Les flexions,
Les lettres euphoniques, aussi nommées lettres de liaison. •
Ramener un mot à ces éléments premiers, pour déterminer le sens et la valeur de chacun d’eux, c’est faire
DES MOTS
de ce mot l’étude la plus profitable et en même temps la plus nécessaire; car cette étude est la base et le fond même de la philologie.
S 20. I. Des racines. La racine — ce que les gram-. mairiens sanscrits appellent tjT?T, üâtu, — est l’élément fixe et permanent du mot. C’est elle qui en contient la signification simple et primitive. Quelques modifications qu’elle subisse en s’unissant aux autres éléments, elle peut toujours en être dégagée par l’analyse. Ainsi, dans le latin adipiscinl^r , on reconnaîtra :
La préposition ad, marquant direction vers un but, physique ou moral ;
La llexion mur, désignant la première personne plurielle de la voix passive ou moyenne;
Le suffixe verbal isc (commun au latin et au grec), indiquant marche ou progrès d’une action ou d’un état ;
La voyelle euphonique i, qui lie le suffixe à la flexion;
Et enfin laracine// J , AP (scr. dp), qui, dans les langues aryennes, exprime l’idée d’atteindre et d acquérir.
Tous les mots qui dans une langue ont une racine commune, forment, par cela seul, ce que l’on nomme une famille de mots. En latin, par exemple, la racine ar, qui exprime l’idée de labour, produit les mots arn, je laboure, — arator, laboureur, — aratrum, l’instrument du labour, — etc., lesquels sont tous de la même famille.
Quand deux ou plusieurs langues présentent des familles de mots qui se correspondent et dans lesquelles la racine est la même, ces langues ont entre elles une
SECONDE PARTIE
parenté d’autant plus étroite que ces rapports sont euxmêmes plus nombreux et plus évidents. C’est ainsi qu’à la famille latine aro, arator, aratrum, répond la famille grecque apl>, àpimp, iporpov. Mais, comme il peut arriver que deux langues voisines aient adopté des terminaisons et des suffixes différents, c’est, avant tout, la communauté des racines qui constitue et dénote letir parenté. Reconnaître avec justesse les ressemblances, de toute nature, qui existent entre les mots vraiment parents, pris dans des langues de la même famille : tel^t le fondement, telle est l’œuvre essentielle de la philoîogie comparée (1).
Les racines sanscrites sont au nombre d’à peu près trois mille, dont les deux tiers au moins ne sont que rarement employées, tandis que les autres forment le fonds commun de la langue usuelle. On peut poser en principe que ces racines sont monosyllabiques. Quelques mots sanscrits, il est vrai, n’ont pas été ramenés 'par les savants indiens à leur syllabe originelle; mais la plupart de ces mots n’ont pu résister à l’analyse européenne ni à la lumière qui nous est venue de l’étude comparée des langues. Aujourd’hui, ce n’est plus énoncer un paradoxe que de prédire, pour un avenir prochain, la résolution des deux ou trois racines qui semblent encore polysyllabiques.
(I) Depuis une très-haute antiquité, les grammairiens indous avaient .. su dégager des formes accessoires les éléments primitifs de leur idiome. Ils avaient en cela poussé l’analyse à un point où nos philologues occidentaux ne sont arrivés que plus tard.
DES MOTS
Les racines ont d’ordinaire une signification très-simple et très-générale, n’étant par elles-mêmes ni un nom, ni un verbe, et ne pouvant par conséquent entrer nues dans le discours. C’est en s’adjoignant quelques autres éléments, et principalement des flexions, qu’elles prennent une acception déterminée et peuvent avoir place dans le langage.
* Ainsi la racine (latin lubet, lubens ), exprime l’idée
de désirer, de désir, de désireux, etc., mais sans vouloir dire exclusivement aucune de ces choses. On ne la rencontre donc jamais«dans cette nudité toute grammaticale. Seulement, comme elle se trouve visible dans les mots luByâmi, je désire, lubâa, désireux, lubâaka, chasseur, 165 a, avidité, lôBanîya, désirable, etc., l’analyse parvient sans effort à la dégager des milieux où elle est enveloppée.
C’est du reste une grande faute que de croire les racines particulièrement attachées aux verbes ou à telle autre partie du discours. Les racines, au fond, ne sont ni verbales ni nominales : sources communes d’où découlent les noms, les verbes, les adjectifs, elles sont logiquement antérieures à toutes ces formes. Ainsi, les mots gati, marche, g ata, qui est allé, gantum, aller, gama, qui va, etc., ne viennent pas du verbe gaccâmi, je vais; c’est ce verbe, au contraire, comme tous les autres mots cités, qui dérive de la racine ïp^, gam, ou tî, ga, laquelle présente l’idée dans toute sa généralité.
Il y a cependant quelques racines qui, sans l’adjonction d’aucune lettre extérieure, forment des mots complets : yuil, combat; vft, Bi, crainte; xud, faim.
SECONDE PARTIE
Parmi ces mots-racines, les uns sont des verbes, d’autres sont des substantifs, mais non pas qu’il y eût nécessité pour cela. — Dans un certain nombre de composés, la seconde partie du mot présente une racine entièrement nue. Ex.: darmavit, qui connaît la loi : kâmaduk, vache,
où l’on reconnaît aussitôt les racines fsrr , vid, T5T, dit h.
C’est ce que l’on observe aussi en latin dans certains mots tels que tubicen ( tubi-can ) ; mais camifex et prœses ( prœseds ) sont terminés par l’s du nominatif, lettre qui doit être retranchée si l’on veut reconnaître les vraies racines fec ( fac ) et sed.
Le nombre de lettres qui peut entrer dans la composition de la racine monosyllabique n’est déterminé que par l’usage et l’euphonie.
Une simple voyelle peut constituer une racine : i, aller, y, aller. Mais une consonne pure ou un groupe de consonnes ne peuvent constituer une racine, parce qu’une consonne dépourvue de voyelle ne saurait se prononcer, et par conséquent n’est rien.
Beaucoup de racines se composent — ou d’une consonne suivie d’une voyelle : dd, donner; yyy, gâ, aller; ffr./f,
vaincre-, jyy ni, conduire; ôr, ky, faire ; — ou d’une voyelle suivie d’une consonne : w , ad, manger; , dp, acqué- «r;^r, iç, gouverner. On peut rattacher à cette classe les racines qui, finissant ou commençant par une voyelle, renferment plus d’une consonne : y^yy être debout;
s ni, couler.
La troisième et dernière classe de racines comprend
DES MOTS
celles qui commencent et Unissent par une ou plusieurs consonnes : q rl^.pat, tomber ; for, Bid, fendre ; s wap,
dormir; skand, marcher.
L’exemple de mots grecs et latins tels que IxpSxvut qui fait e).aoQv, findere qui fait fidi, nous prouve que parfois la nasale n’appartient pas essentiellement à la racine, et n’y a été introduite que par euphonie dans la formation de certains dérivés. De semblables cas se rencontrent fréquemment en sanscrit. C’est ainsi que la racine *T3sT , Banj, briser, fait Bagua ; que àancl, lier, fait
hadda, etc. C’est en comparant entre eux les mots de la même famille, que l’on reconnaîtra la racine pure et véritablement primitive.
Mais il ne faut pas perdre de vue que parfois aussi la nasale appartient essentiellement à la syllabe originelle; car certaines racines, sans elle, se confondraient avec d’autres dont le sens est tout différent. Ainsi, ST^ï, çak, pouvoir, et tfTJ , eajk, craindre-, nud, sonner, et qrj- , nand, se réjouir-, arç , vad, parler, et ôFTC , vand, vanter. L’application prudente de l’analyse pourra seule nous conduire aux formes intégrales et vraies de ces souches. Quant aux racines que les auteurs indiens nous livrent sous les deux formes bien qu’elles aient un seul et même sens, nous inclinons fortement à considérer comme la vraie et l’originelle celle d’où la nasale est absente. Dès qu’en effet le son nasal ne se trouve pas dans tous les mots issus de cette racine, il y a là un indice qu’il a été
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introduit après coup et par suite de quelque euphonie orientale (1).
§ 21. II. Des suffixes. Un suffixe est un allongement qui se place à la suite de la racine, soit pour en déterminer l’acception, soit pour lui permettre de recevoir la forme définitive qu’elle doit avoir dans le discours. En grec, par exemple, le suffixe vnp (rwç, rup) , mpa, rpov (dpov) ajouté à une racine, désigne l’agent (ou l’instrument, qui est comme un agent inanimé de l’action) ; on î exprime l’action se faisant, px le résultat de l’action, etc. Ce premier genre de suffixe détermine, comme on le voit, l’acception de la racine ; il la circonscrit et en limite l’usage. D’autres suffixes ont un emploi différent de celui-là, et en quelque sorte grammatical : telle est, par exemple, la syllabe «v dans le verbe Xa/aSav», suffixe qui n’ajoute ni ne retranche rien à l’acception de la racine, et sert uniquement à nous prévenir que le verbe est employé au présent ou à l’imparfait. Toutefois, comme il n’y a pas de différence fondamentale entre l’emploi grammatical d’un mot et son acception dans le discours, on reconnaîtra, en y réfléchissant, qu’il n’y en a pas non plus entre les diverses sortes de suffixes, et que tous également sont destinés à ajouter à une racine des différences qui la rangent aussitôt dans quelque classe de mots défi ) Cette vérité, d’ailleurs, ressort de la simple analogie, quand on voit ce qui se passe pour les temps spéciaux et généraux de la conjugaison des verbes.
DES MOTS
terminée. Ainsi naissent des racines les verbes, les noms, les adverbes et les autres parties du discours.
Une racine monosyllabique, augmentée d’un suffixe, forme ce que l’on appelle un radical. Ainsi la racine grecque Xa6, en recevant le suffixe verbal av, forme le radical lapSxv, qui appartient au présent et à l’imparfait du verbe bc/jjëxw. La racine sanscrite 3 TICT, dp, en recevant le suffixe verbal ^T, nu (ou nô avec le gouna), forme le radical grgf , âpnô, du verbe âpnômi, j’acquiers.
La distinction des racines et des radicaux est de la plus grande importance en philologie. Car, s’il est vrai que plusieurs racines entrent dans le discours sans avoir reçu aucun suffixe, le plus grand nombre pourtant n’est point dans ce cas; or, en principe, le suffixe change suivant la classe d’idées que le mot doit exprimer, et sert par conséquent à en reconnaître le sens. De plus, on peut répéter pour certains suffixes ce que nous avons dit plus haut des nasales ; il y a tel suffixe qui, consistant en une simple lettre, s’unit si bien à la racine qu’il paraît se confondre avec elle; cependant il importe, dans l’analyse des mots, de le reconnaître, de le dégager, d’en déterminer la valeur et l’emploi, si l’on veut mettre à nu la vraie et pure racine.
De sa nature, le suffixe est invariable, ou du moins n’obéit, dans les modifications qu’il reçoit, qu’à des lois parfaitement établies. Cela vient de ce qu’un même suffixe peut se joindre à une foule de racines, qu’il range, par sa seule présence, dans une même classe de
SECONDE PAItTIE.
mots; s’il était variable, on ne reconnaîtrait pas aisément celte classe, dont il est cependant le signe distinctif. Celte nécessité logique va si loin, que, si le suffixe et la racine ne peuvent s’unir sans qu’une modification euphonique se produise à leur point de contact, c’est la racine, et non le suffixe, qui se modifie. Ex. : rarij,
teindre: rakta, teint. Cependant, comme les lois d'eu-
phonie doivent avoir leur application, il peut arriver que la réaction soit mutuelle entre les deux parties du radical. Ex. : T^r duh, traire: j-jfry, dôgâi, de dôh-ti, il trait. Mais c’est là une exception.
Le nombre des suffixes est assez grand dans toutes les langues, et particulièrement dans le sanscrit. Plusieurs d’entre eux ont une même signification ; probablement ils proviennent de tribus ou de contrées différentes. Toutefois, il est possible de diviser les suffixes en familles, soit d’après l’analogie de leur signification, soit d’après l’identité de leurs lettres principales. Dans le premier cas, on aurait, par exemple, les suffixes qui marquent l’action, la qualité, etc.; dans le second, ceux qui se ressemblent matériellement, comme les suffixes grecs cités plus haut, mp, mç, m pu, rpov. Enfin, l’on peut encore diviser les suffixes en nominaux, verbaux, etc., selon la division des parties du discours. Nous donnerons ailleurs la liste des suffixes sanscrits avec leur signification. Voyez § 120.
§ 22. III. Préfixes. Les préfixes se placent avant les racines. Ils servent à en modifier la signification, à la
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préciser, à la restreindre, niais sans ranger les mots qui . en résultent dans une classe déterminée, comme le font les suffixes. Ainsi, de la racine sr, 1er, l’on tire, au moyen de différents suffixes : kartum, faire, — krti, action, — kartf , agent, — karman, œuvre faite, — qui se rapportent à autant de classe d’idées. Avec le préfixe ?R, anu, après, l’on forme des mots tels que atmkartum , imiter, anukâra, imitation, etc., ternies dans lesquels c’est l’idée même de la racine qui se trouve modifiée.
Le nombre des préfixes est très-petit dans toutes les langues àryennes; plusieurs d'entre eux ne sont autre chose que des prépositions ou des adverbes pouvant s'employer séparément dans le discours. Voici la liste des préfixes sanscrits. (Nous y indiquons par une étoile ceux qui sont des mots séparables.)
§ 23. 3j, ?R , a, an, privatif (à, «v des Grecs). Akâma, malgré soi, invitas (rac. kâma , désir); ananta, infini (rac. an/ a, fin).
5 T, A, vers, exprime adjonction : Ayant , aller vers, aborder. 11 rappelle l’« copulatif des Grecs, celui qui se manifeste dans o).o/o;, épouse (à-Xé/oç) , dans st5s)<pô ; , frère (jc— 3e7<pui), dans ày.ilovS oç, compagnon (î-ze?.£v9oç) (t).
gfîf, aëi, vers : abigam, aller vers, aller trouver.
5 %, adi, snr, dessus : adieî, être étendu sur (rac. ci).
antar (latin inter), entre, parmi, au-dedans : antarixa, l’air transparent (rac. fi, voir).
( I j Le préfixe « se joint à l’ablatif des noms pour signifier jusque i
â&amudràt, Jusqu'à la mer.
SECONDE PARTIE
* ^q , anu, après : anugam, suivre (rac. gam, aller) .
?P 7 , apa (latin ab ; grec àm), de, séparément : apakram,
s’en aller.
api, sur (gr. ini) : apidadâmi, je place dessus; èmrîOnp .1 (rac. ââ) . Api est plus souvent adverbe que préfixe.
îjffT , ati, au delà : atikram, aller au delà, transgresser. Joint aux adjectifs, ce préfixe leur donne le sens de superlatifs.
ÎT5 , ava, de haut en bas : avatdra, descente (rac. if, traverser) ; avaman, mépriser (rac. man, penser).
3T’ ^ ur ’ ^ us ’ ma ^ fe r - Sus) ; durmati, stupide
(rac. mati, intelligence) ; dus tara, difficile à traverser (rac. if) ; duskrta, péché, méfait (rac. kr, faire).
fq , ni, de haut en bas; séparation, privation. C’est le contraire de ut : nipat, tomber; niüp, cacher (rac. Bp, porter).
fqq , nis, fq^", nir, de, hors de : nirgam, sortir.
tjp, parâ (gr. r.apâ), à rebours, en retour, en sens opposé : parâjaya, défaite (rac • jay a, victoire ; ji, vaincre) .
, pari , autour (gr. mpi) : parigam, aller autour, circuler, parcourir ; pariskpla, entouré, orné (rac. kp, avec IV euphonique).
tt, pra, en avant (lat. præ, pro, gr. npo) : pravrt, s’avancer (rac. vpt, aller), praBû, commander (rac. Bit, être).
* ïïfq . prati, à, vers, vis-à-vis, contre (gr. tt pis, éol . ttoti) : pratipad, aller vers, parvenir (rac. pad, aller); pra-
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tivac, répondre (rac. vac, parler). Devant k l’on insère l’s euphonique après prati.
TPj), sam (iat. cum; gr. alv), avec : samiti, réunion (rac. i, aller); latin comitium ( cum-itio ).
g , su, bien (gr. tl)\ c’est le contraire de dus : suvarna, l'or (rac. vanta, couleur).
3CT, upa, vers: upagam, aller vers, aborder (lat. sub, gr. vxo).
3rT , ut, en haut : utpat, sauter (rac. pat, tomber, ou plutôt se mouvoir brusquement) .
, vahir, de pris ablativement; latin ex, 11 marque séparation, privation : vahiskpa , privé de (rac. kf, faire).
* vi> particule d’éloignement, de séparation ou de privation : viyvj, disjoindre (rac. yuj , joindre) ; vismf, oublier (rac. smr, se souvenir). C’est le latin ve de vecors, vesamis. — Cependant quelquefois vi exprime, au contraire, l’intensité, le superlatif. Ex. : vimahat, très grand.
§ 24. La plupart de ces préfixes modifient plus ou " moins profondément le sens des racines; à ce point qu’il n’est pas toujours facile de retrouver par quelle suite d’idées l’on est parvenu du sens primitif au dernier sens du mot. C’est ainsi, par exemple, que de la racine STT, jüâ, connaître, avec le préfixe ami, l’on tire le mot anujnâ, qui signifie permettre, congédier (t). Mais d’un
(I) On voit en grec de pareils exemples : témoin le vcibe àjayntexu (mot à mot, iterum cognoscere), qui a pris le sens de lire (en passant, il est vrai, par reconnaître et «Hecerner).
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autre côté, l’usage, qui oblitère à la longue le sens des mots, peut avoir ôté, dans certains cas, à plus d’un suffixe toute valeur réelle; de sorte que la racine, par sa combinaison avec le suffixe, n’a rien changé à sa signification première : toutefois ce sont là des exceptions.
On peut regarder comme des préfixes l’augment et le redoublement dans les verbes; soit que ce dernier se rencontre dans les temps du présent, soit qu’il se trouve à ceux du passé. Ces formes verbales, en effet, sans changer précisément le sens de la racine, en restreignent la signification à quelqu’un des moments de la durée : modification plus profonde peut-être que celles qui souvent proviennent des préfixes proprement dits.
§ 25. IV. Flexions. Les flexions se placent à la fin des mots; elles expriment les cas, les temps, les modes, en un mot toutes les modifications passagères que peut subir une idée, et les diverses circonstances où elle se trouve placée dans le discours. Par exemple, dans le mot xrfiî,
mûrâni, en face (locatif de mûrâan, visage ; voyez § 46, 3”), nous découvrons pour éléments la racine mûrâ, le suffixe n, abrégé de an, et la flexion i. Cette dernière lettre ne peut pas être considérée comme un suffixe, parce que le suffixe est persistant et naturellement invariable, tandis que la flexion change d’un cas à l’autre, d’une personne à l’autre. Dans les mots pitrtiyas, aux pères, pitfnâm, des pères, pitf, père, la syllabe (r (ou far) est un suffixe, liyas et âm sont des flexions. Il importe, dans l’analyse des mots, de distinguer les tlexions d’avec
DES MOTS
SI
les suffixes ; c’est la persistance de ces derniers et la variabilité des premières, qui forment leur caractère distinctif. Les mots invariables n’ont donc pas de flexions, et leur terminaison porte toujours le nom de suffixe. C’est ce qui a lieu, par exemple, pour les adverbes. Toutefois, il arrive souvent que ces derniers mots sont des cas, empruntés à des noms ou à des adjectifs ; et alors, l’analyse doit, avant tout, rendre le mot à la déclinaison d’où il est venu, puis reconnaître la flexion, c’est-à-dire le cas où il est placé. Ainsi, balât, violemment, est l’ablatif de bala, force (rac. bal, flex. ât) ; naktam, nuitamment, est l’accusatif de l’inusité q^, nakla, nuit (rac. nakt, flex. am).
La grammaire a pour objet principal de faire connaître les flexions des mots variables et la signification de chacune d’elles. Quant aux racines, et aux radicaux qui en dérivent, soit immédiatement, soit par le moyen des suffixes et des préfixes, c’est l’objet des dictionnaires.
§ 26. Y. Lettres euphoniques. 11 nous reste à dire quelques mots des lettres de liaison. Il en existe dans toutes les langues, et chacun sait que la plus usitée est en grec l’o, en latin 17. Chez les Indiens, la lettre de liaison la plus employée est l’a bref.
Ces lettres servent à unir entre eux les éléments d’un mot, lorsque les simples règles de l’euphonie ne permettraient pas cette Union. Ainsi, nous considérons sya, comme la flexion du génitif singulier, et ^Tsf , râj, comme la racine du mot râja, roi; dans le génitif rûjasya, les deux éléments sont donc unis par la voyelle de liaison a.
SECONDE PARTIE
Car celle-ci ne fait pas partie essentielle du mot ; nous en sommes certains par l’existence du mot râj, racine nue, déclinable, sans suffixe ni lettre de liaison, et exprimant la même idée que râja; ex. : H¥TS^, samrâj, le Roi universel (Dieu). Dans la dérivation des mots, qui se fait au moyen des préfixes, des suffixes et des flexions, par combinaison avec les racines, — et dans la formation des mots composés, qui sont le produit de deux ou de plusieurs racines unies l’une à l’autre, — il est toujours nécessaire de tenir compte des lettres de liaison ; or, la règle, en sanscrit, est de n’en pas faire usage quand l’euphonie permet de s’en passer. C’est pourquoi, dans un grand nombre de mots composés, l’a qui unit les racines n’est pas une lettre de liaison, mais appartient aux mots simples : ainsi, le mot dévaganflarvamdmtsôragarâxaèâm doit se décomposer ainsi : déiw-gandarva-mânusa-uragarâxasdm; et dans tous ces mots juxtaposés, dont le dernier porte seul la flexion du génitif pluriel, les a finaux appartiennent aux thèmes primitifs, qui signifient « les dieux, les Gandharvas, les hommes, les serpents et les Ràxasas. » A la vérité, dans mânuèa, la racine primitive est man, penser; mais, par le suffixe sa, ce mot désigne les hommes comme des fils de Manu, et non plus seulement comme des êtres qui pensent. Voilà pourquoi Vu a été conservé dans la dérivation, et cela prouve en même temps que cet u n’est pas une lettre de liaison (1).
(I) L’analyse des mots est en général très-facile en sanscrit, quand on est bien pénétré des lois contenues dans ce chapitre. Elle est déjà