CE QUE PEUT ET CE QUE DOIT ÊTRE NOTRE PROGRAMME
On pourrait dire que les noms (noms avec leurs adjectifs) et les verbes (avec leurs adverbes) exprimant ce qui est, forment en quelque sorte les matériaux du langage; et pour que l'élève les connaisse, il y faut une étude spéciale et propre, qui lie chacun de ces mots à son objet. Quant aux articles., aux pronoms, aux prépositions, aux conjonctions, et surtout aux modifications du verbe qui constituent sa conjugaison, ils pourraient être regardés comme le ciment qui les unit. Ces deux parties de l'étude d'une langue, ce qu'on pourrait appeler Télément objectifs fourni par les choses elles-mêmes, et l'élément subjectif, c'est-à-dire la part qu'y apporte l'activité de l'esprit, ont peut-être besoin d'être ici nettement distinguées.
La partie objective est immense et susceptible d'accroissements indéfinis : le dictionnaire de Littré, avec ses 100000 mots, est encore loin de comprendre tous les termes techniques et scientifiques. Un choix est donc à faire. Pour qu'un enfant puisse parler, il n'est pas nécessaire qu'il connaisse toutes les choses qui existent, pas plus que tous les actes qui peuvent être accomplis ; il suffit qu'il possède un certain nombre de ces matériaux du langage (ceux-là de préférence qu'il lui est particulièrement utile de connaître) et qu'il sache les employer : à mesure qu'il acquerra de nouvelles connaissances, il augmentera son vocabulaire, l'idée appelant toujours après elle le mot qui l'exprime. — C'est donc, en somme, dans l'emploi des articles et des pronoms, des prépositions et des conjonctions, et aussi dans la pratique familière de la conjugaison, avec les tours de construction auxquels ces mots se prêtent, que consistera surtout pour lui la possession de la langue, il lui faut des matériaux, sans doute ; mais une provision de .500 mots lui sera largement suffisante pour se familiariser avec l'emploi de cette partie du langage que nous appelons sa partie subjective, et qu'il pourra, une fois qu'il la possédera bien, appliquer à tous les ordres de choses auxquels s'appliquera sa connaissance elle-même. Un maçon qui sait faire son mortier et qui connaît ses outils, s'il a su construire une première maison avec des matériaux donnés, pourra tout aussi bien en construire une seconde avec d'autres matériaux qu'on lui fournira.
Ce qui importe le plus ici, ce n'est donc pas que l'élève connaisse un plus ou moins grand nombre d'objets et par suite possède un plus ou moins grand nombre de mots objeclifs, c'est qu'il sache les unir et les soumettre au plus grand nombre de combinaisons possible. Le choix de ces premiers mots est même assez indifférent, pourvu qu'ils correspondent à des objets comme à des actes
que l'élève connaît et qui lui sont familiers ^ Il semble dès lors '[^•le le programme à faire doive varier suivant les pays et le milieu, suivant les occupations auxquelles se livre celui à qui on s'adresse; en un mot, suivant les choses qu'il connaît dans sa langue maternelle et qui lui sont les plus familières. Il pourrait par suite différer à la ville ou à la campagne, sur les bords de la mer ou dans l'intérieur des terres, dans les pays du nord ou dans ceux du midi, puisque le ciel, le climat, la faune et la flore y sont différents. Et c'est, en effet, une idée dont devra s'inspirer le maître, quel que soit le pays où il exerce. Faire quelque chose dans la langue qu'on veut apprendre sera toujours le moyen le plus court et le plus simple de se familiariser vite avec l'usage de cette langue.
Nous ne pouvions ici songer à autre chose qu'à un programme général, applicable à des écoliers, dans une école quelle qu'elle
1. J'ai déjà cité (page 21) l'exemple de cette petite école bretonne, où j'avais trouvé des élèves sachant à peine d'ailleurs quelques mots de français, mais faisant avec aisance, et dans un français correct, des multiplications.
Voici une autre observation que j'ai été à même do faire également, et qui est plus topique encore.
Un conscrit était arrivé au corps n'ayant jamais parlé et ne connaissaut que le breton. Au bout de deux ans, à force d'avoir entendu des commandements faits en français et de les avoir exécutés en imitant des camarades qui les comprenaient, il était arrivé à les comprendre, lui aussi, et petit à petit à savoir parler français. Ceci n'était vrai pourtant que s'il s'agissait du cheval, de son harnachement et de son attelage, des soins qu'il exige et de tout ce qui fait la vie du soldat dans un quartier d'artillerie. Pris comme ordonnance par son capitaine et chargé de cirer des appartements, de servir à table, etc., il lui fallut apprendre un vocabulaire tout nouveau pour lui, mais auquel il sut vite appliquer les flexions et les tours dontdéjà il avait pris l'habitude etqui lui permettaient de s'exprimer lai-même au quartier. Plus tard, on voulut le faire travailler au jardin. Quoiqu'il eût vécu dans une ferme jusqu'à l'âge de vingt ans, il ne comprit rien tout d'abord à ce qu'on lui demandait. Il connaissait parfaitement toutes les façons qu'on donne à la terre et tous les outils dont on se sert, mais il ne le savait qu'en breton. Il fallut lui apprendre, en lui montrant les choses elles-mêmes, ce qu'on appelle en français une bêche, un hoyau, un râteau, etc.; bêcher, semer, éherber, etc. Ce fut, du reste, l'atTaire de quelques jours et bien vite il sut faire en français ce qu'il avait si longtemps l'ait en breton; et il en sera de même pour tous les autres ouvrages auxquels on voudra successivement remplo3'er. Ajouterai-je que le français réduit qu'il apportait, puisé dans le commerce journaliôr de ses camarades, est nécessairement un langage de caserne. Ainsi, sans croire manquer le moins du monde au respect qu'il doit à son chet, il lui disait : « Vous avez de ia poussière sur votre dolman, mon capitaine; attendez, je vais vous t... un coup de brosse. » C'est le plus naturelleme-Tit du monde qu'il se servait de ce mot, au lieu du mot donnei qu'il aurait employé aussi naturellement, s'il avait appris à parler franr;ais uaiib un milieu où le langage habituel eut été autre.
Soit. Ainsi avons-nous fuit. Partout où des élèves sont réunis sous la direction dun maître pour apprendre une langue quelconque, il y a une école avec ses dépendances, un mobilier scolaire et ce qu'on pourrait appeler les outils de l'écolier; partout où il y a des enfants, il est possible d'étudier les diverses parties du corps humain, de les nommer, d'en remarquer les qualités et les manières d'être, et de dire à quoi sert chacune d'elles. On pourra faire de même pour les vêtements. Enfin il y a des altitudes que les élèves peuvent prendre, des mouvements qu'ils peuvent accomplir dans l'intérieur même de l'école. Etc., etc. Le maître ne sera donc pas embarrassé pour trouver là matière à une cinquantaine de leçons dont il aura toujours les éléments sous la main, et qui sont les plus difficiles à faire, parce qu'elles sont les premières. Le musée scolaire et des images lui permettront ensuite d'en faire d'autres comme il le voudra, en spécialisant son enseignement et en l'adaplunt aux besoins particuliers de ses élèves.