PREMIÈRE PARTIE
La méthode
1° Où et comment la méthode a pris naissance. — En quoi elle consiste.
i"" Qu'elle peut être généralisée et suivie dans tous les pays où la langue usuelle des enfants est autre que la langue française.
?>" Instruction à l'usage des maîtres et maîtresses chargés du cours préparatoire dans les écoles où les élèves arrivent ne comprenant pas, n'ayant jamais parlé le français, ou encore ne parlant qu'un patois ou un français corrompu.
fî MÉTHODE PRATIQUE DE LANGAGE.
De la manière d'enseigner les premiers éléments dn français dans les Écoles de la Basse-Bretagne.
(Extrait de la Bévue pédagogique. — N» du 15 mars 1S88.)
On trouve encore en France des pays dont les hal)itants lie comproniient ni ne parlent la laiiirue française, celle d;insla(|iielle leur sont prescrites leurs obligalions d'hommes et de citoyens : c'est, à savoir, les Flamands dans une partie des arrondissements de Dunkerque et d'Hazebronck, les Rasques dans les Pyrénées, et particulièrement les Bretons de la Basse-Br. t.igne (le département du Finistère tout eïilier et la moitié environ de ceux des Côtes-du-Nord et du Morhilian, moins toutefois les habitants des villes et çà et là quelques marins de la côte). Sans doute il y a bien d'autres contrées où les paysans parlent des patois qui ne ressemblent g-uère à la langue française; mais ces patois ne sont que des dialectes de l'ancienne lanime romane, dont les mots, profondément altérés quelquefois dans leur forme, ont cependant conservé leur racine : aussi le sens s'en retrouve-t-il facilement. Malgré l'accent local et les vices de prononciation, celui qui sait le français les comprend assez vite, et les enfants, a leur tour, quand ils viennent à l'école, comprennent vite le maître. C'est en français, d'ailleurs, que les élèves y récitent le catéchisme, que s'y donne l'instiuction religieuse, que s'y font les sermons à l'église. Il en va tout autrement dans les pays cités plus haut : le flamand, le basque et le breton ne sont pas des patois, ce sont des langues; la langue bretonne notamment semble n'avoir rien de commun avec la langue française, ni pour la valeur de ses mots, ni pour les tours ou le génie de sa phrase ; d'autre part, c'est en breton que se font les catéchismes et les sermons. Aussi les paysans n'y connais- >ieiit-ils [tas d'autre langue, et un Français fait des lieues à la cariqiagne, dans toute la Basse-Bretagne, sans rencontrer un être humain dont il puisse se faire comprendre autrement que par des signes. Naturellement les enfants qui arrivent à l'école ne savent pas le français, et les maîtres qui les reçoivent, et qui souvent ne savent pas le breton, se
trouvent aussi embarrassés pour se mettre en communicalion avec eux que s'ils avaient affaire à des Chinois.
Cependant, pour se conformer aux règlements scolaires, on leur met un livre entre les mains dès leur arrivée à l'école et on les fait épeler. Comme ils sont tenaces, ils (iiiissent par assembler des lettres et par savoir lire ; mais ils lisent le français comme jadis encore on lisait du latin dans nos écoles, sans y rien comprendre. On leur apprend à écrire ; mais ils copient des caractères qui, comme ceux de leur livre, n'ont pour eux aucune signification et n'expriment aucune idée. On les fait calculer; cependant ici, comme les chitfres représentent des choses qu'ils connaissent, les résultats sont plus satisfaisants. Enfin, par une application mal entendue des prescriptions administratives, on essaie de leur donner des notions d'histoire, de géographie, d'instruction morale et civique, de sciences physiques et naturelles, parce que toutes ces matières sont dans les programmes ; mais ils font de tout cela comme ils font de la lecture et de l'écriture, c'est-à-dire qu'ils copient et récitent des choses qu'ils ne comprennent pas ou ne comprennentguère. Après quelques années pourtant, à force d'entendre parler le maître, qui doit toujours donner ses explications en français, grâce aussi à leur contact avec des camarades plus avancés, ils ont appris un peu de français, mais par le dehors pour ainsi dire et par des voies indirectes, sans méthode aucune. Il en résulte qu'ils l'oublient bientôt quand ils ont quitté l'école. La langue française n a laissé dans leur esprit aucune trace profonde; la civilisation qu'elle porte avec elle les a à peine effleurés ; ils ne sont nullement assimilés. Le service militaire, aujourd'hui obligatoire pour tous, ravivera pour los hommes ces premiers éléments d'instruction et les rendra plus durables en les complétant; mais pour le? eînmes, ce sera tout : elles ne connaîtront ni ne comprendront jamais que le breton. Or, ce sont les mères de famille qui apprennent à parler aux enfants et qui leur donnent la première éducation; en sorte que « nous sommes au rouet », comme dirait Montaigne, et que c'est tou|ours à recommencer.
N'est-il pas vrai pourtant que cette impossibilité où se
trouve le paysan breton de communiquer par la langue avec le reste de la France lui crée un état d'isolement et d'infériorité préjudiciable à ses intérêts ? Quels services ne lui rendrait pas un peu d'instruction pour la mise on valour de celles de ses landes qui peuvent être cultivées ! N'est-il pas vrai aussi que la Bretagne, avec ses idées arriérées et d'un autre temps, est une entrave au progrès général du pays tout entier ? Pour n'en citer qu'un exemple, la tendance de notre époque est la laïcisation de la société ; or, n'est-ce pas en Bretagne que celle-ci rencontre le plus de résistances et qu'elle éprouvera le plus de retards? Il y a donc un intérêt de premier ordre à ce que tous les Bretons comprennent et parlent la langue nationale : ils ne seront vraiment Français qu'à cette condition, et c'est par les écoles surtout qu'on y arrivera. On en a ouvert beaucoup en Bretagne pendant ces dernières années ; mais elles sont encore bien insuffisantes. Il est telle région, le Morbihan, par exemple, où il faudrait en doubler le nombre pour arriver à la moyenne de ce qui existe dans le reste de la France, aussi bien sous le rapport de l'étendue kilométrique que sous celui de la population. Kt à peine ces écoles sont-elles ouvertes que les élèves y affluent, car il ne faudrait pas croire que le paysan breton soit réfractaire à l'instruction : il en comprend la nécessité, et il la désire pour ses enfants. Mais ces rassemblements d'élèves qui s'entassent dans des locaux bientôt trop étroits neconstituentpasdes écoles. Et puis, que de difficultés pour leur donner les premiers éléments de l'instruction, dans une langue qu'ils ne connaissent pas! Il y faudrait un art particulier que bien peu de maîtres possèdent. Des conseils ont été donnés à diverses reprises, mais généraux et vagues, parfois même contradictoires; naturellement ils ont été peu suivis, et la masse du personnel enseignant est retournée à son inditférence et à sa routine. C'est qu'aussi la chose n'est pas ordinaire, et qu'elle soulève des problèmes de plus d'un genre. Il nous a semblé qu'elle méritait d'être étudiée tout particulièrement.
Et d'abord, faut-il se servir du breton que savent les enfants pour leur apprendre le français qu'ils ne savent pas, et faire marcher simultanément l'étude des deux Jangues, le breton dominant d'abord, et le français ensuite? C'est un système qui serait, dit- on, pratiqué en pavs basque, et qui aurait donné de bons résultats. (Voir la Revue pédagogique du io janvier dernier, p. 43.) 11 aurait été recommandé également, à diverses reprises, par plusieurs inspecteurs généraux', et il ne manque pas de maîtres nés en pays breton, qui seraient disposés à le prôner encore. Cependant, tous les inspecteurs primaires de la région sont d'avis que les progrès en langue française sont beaucoup plus rapides et plus sûrs dans les écoles où tout le premier enseij^nement se donne en français, que dans celles où le breton vient se mélanger au français et où l'on a recours à la traduction. Où est la vérité ? Sans doute le français finit par s'apprendre des deux manières, et l'expérience n'est pas aussi concluante qu'on pourrait le croire : les résultats dépendent surtout du zèle du maître, de son inlellio-ence, et de la foi qu'il apporte dans l'application de la méthode qu'il a adoptée. La question vaut donc d'être examinée en elle-même et pour elle-même.
Nous ne sommes pas partisan de l'usage du breton dans les écoles, et voici nos raisons :
Quoique parlée encore, la langue bretonne n'est plus proprement une langue vivante. Débris corrompu du celtique, elle ne se renouvelle plus, elle se déforme seulement chaque jour davantage. Lille n'a pas garde son unité : elle se divise aujourd'hui en quatre dialectes, qui sont ceux de Vannes, de Quimper, de Léon et de Trégnier, sans compter les différences de prononciation qu'on rcn-
1. Il a même été demandé qu'un cours de langue bretonne fût ëtibi dans chacune des écoles normales du Finistère, du Morbihan et des Colesdu-Nord. (Voir les rapports d'inspection générale de 1881.)
contre en passanl d'un canton dans un autre, et souvent même d'une commune à la commune voisine, et qui font (jue tous les Bretons sont loin de se comprendre entre eijx. Les enseip'nera-t-on tous les quatre ? ou, si l'on choisit, lequel choisira-t-on ? La fixité qui lui manque comme langue parlée, lui manque aussi comme laujïue écrite ; elle n a pins d'orthographe. « Quant à ce qui est de ma manière d'orllioi:rnpliier, dit M. Legonidec dans la préface de sa grammaire celto-bretonne, je préviens le lecteur que j'ai cru devoir en créer une toute philosophique, pour deux raisons : 1° parce que je n'ai pu adopter l'orthographe usitée en Bretagne, cette orthographe n'étant appuyée sur aucun principe fixe, et variant même au gré de chaque individu ; 2° parce que j'ai voulu offrir à mes lecteurs les termes de la lanjL'ue avec leur prononciation vraie, de manière que chaque mot puisse se lire et se prononcer tel qu"il est écrit. » L'n pareil aveu, de la part d'un grammairien féru de breton, prouve bien que cette langue est aujourd'hui une véritable langue morte. Sans doute, elle sera toujours intéressante à connaître pour les philologues, à cause des traces qu'elle a laissées sur la langue française par l'intermédiaire du latin*; elle pourra aussi donner matière à des comparaisons instructives avec les autres dialectes celtiques de l'Irlande, de l'Ecosse et du Pays de Galles; elle a d'ailleurs une littérature (des contes, des chants populaires, des pièces de théâtre, etc.) qui pourra fournir des renseignements utiles et de curieux sujets d'étude. Mais, faute d'avoir eu sou Homère ou son Virgile, elle ne deviendra jamais, comme la langue grecque ou latine, un moyen de culture in(el|pctuelle.
Si elle ne méi ite pas d'être étudiée comme langue litté-
1. Ces traces toutefois seraient bien faibles au dire de M. A. Crachée puisque, dans sa Statistique du français mof1erne,\\ ne trouve que vin^'lmots d'on-iiiH celtique. Ccrlaincs ressemblances entre les deux lang-ues ont pu faire .supposer que ce nombre était plus giand; mais la vérité est qu'au lieu davoir dcané naissance au français, certains mots bretons lui ont été ultérieurement empruntés, et qu'au lieu d'être du celtique primitif, ce sont des mots français corrompus et affublés d'une terminaison celtique. Voir son Dictionnaiv. étymologique, pages 3* «t 70.
raire, comme langue savante, y a-t-il lieu de l'étudier comme langue commerciale? La connaissance du breton n'a pas le même intérêt pour les populations de notre vieille Armori(jue, que celle de lallemaiid, de l'italien ou de l'espagnol pour les populations limitrophes de l'Allemagne, de l'Italie et de l'Espagne. Il ne les met en communication avec aucun grand peuple, et sa possession nt peut aider ceux qui le parlent à nouer des relations commerciales. La question serait tout autre, s'il s'agissait de l'Algérie ou de la Tunisie, puisqu'il peut y avoir intérêt, dans ces deux pays, à connaître à la fois le français et l'arabe.
Donc, que les principales œuvres de la littérature bretonne (c'est d'ailleurs un acquis qui ne s'accroîtra plus, soient conservées dans les bibliothèques à l'usage des linguistes et des savants, et qu'il y ait même un cours de celtique à la Faculté des lettres de Rennes, rien de mieux; que le breton continue d'être parlé dans la Basse-Bretagne comme langue usuelle (aussi bien n'est-il aucune ordonnance (jui eût le pouvoir de le supprimer), bien encore. Mais qu'il soit étudié dans nos classes primaires comme lanîrue morte ou comme langue cotnmerciale, on n'eu voit ni la raison, ni l'utilité. En l'introduisant dans nos écoles, on ne ferait qu'ajouter une matière de plus, et bien inutile, à des programmes déjà bien chargés.
Mais si le breton ne vaut pas d'être étudié pour luiixiême comme langue savante ou comme langue commerciale, ne pourrait-il pas au moins servir comme moyen pour introduire l'enfant dans la pratique de la langue Irançaise ? Quoi qu'on fasse, étant donné que la grande majorité des hommes et la presque unanimité des femmes ne connaissent pas d'autre langue dans les campagnes, le breton y restera longtemps encore une langue usuelle, et les enfants n'en connaîtront pas d'autre en arrivant à l'école : ne semble-t-il pas naturel dès lors que, sans vouloir leur faire étudier le breton, le maître se serve pourtant tout d'abord de ce qu'ils savent pour entrer en communication avec eux, et qu'il leur donne en français la traduction de tous les mots qu'ils connaissent déjà en breton? Evidemment un maître qui sait le breton, et qui
s'adresse à l'enfant qu'on lui amène dans la langue que celui-ci connaît, lui inspire plus de confiance; de plus il le comprend et il en est compris, ce qui semble être la première condition pour qu'il puisse commencer son éducation. 11 ne lui apprendra absolument rien en breton ; mais ce que celui-ci saura déjà en breton, il le lui traduira en fiançais.
Ramenée à ces termes, la question paraît bien près d'être résolue. Cependant les adversaires du breton maintiennent que l'avantage de ce système lui-même est plus apparent que réel, et qu'il entraîne dans la pratique bien des inconvénients. Voici les raisons qu'ils en donnent.
1° On a remarqué, disent-ils, que l'enfant qui sait qu'on lui dira dans sa langue maternelle ce qu'il n'aura pas compris en français, n'écoute pas, ne fait aucun eflort pour comprendre, et attend patiemment qu'on lui traduise ce qu'on veut qu'il retienne. Au contraire, s'il ne peut pas compter sur ce secours, il est d'autant plus attentif; naturellement curieux, il s'adresse à un voisin quand il n'a pas compris; il s'ingénie à deviner, il s'applique à retenir tout ce qu'il entend.
2° On a remarqué aussi que là où le maître et l'élève communiquent en breton, ils trouvent plus commode de se servir encore de la langue bretonne, quand ils pourraient et devraient n'employer que la langue française. La pente est trop glissante pour qu'ils ne s'y laissent pas aller, et la connaissance pratique du français en est retardée d'autant. « Sans doute, écrit un inspecteur, si les instituteurs se bornaient à user d'un mot breton pour faire apprendre à l'enfant le mot français correspondant, il n'y aurait rien à dire. Mais ceci est la théorie, la pratique est tout autre. En réalité, les instituteurs sachant le breton se sei-vent presque uniquement de cette langue avec leurs élèves ; il? ne font que leur faciliter l'étude du catéchisme breton, el ceux-ci quittent l'école sans avoir réalisé aucun progrès sérieux, ni durable dans la langue française. » — « Si le maître a le malheur de parler breton, écrit un autre, c'est fini : l'un attend pour essayer de comprendre qu'on lui parle dans sa langue maternelle, et l'autre trouve plus
commode de parler breton pour se faire entendre. » Il semble qu'à cet égard l'opinion soit à peu près unanime.
3° On remarque encore que, pour pratiquer ce système, il y faut des maîtres bretons. Or le recrutement n'en serait pas toujours facile. Et puis, n'est-il pasàcraindre que ceuxci ne conservent, même quand ils parlent français, l'accent et les tours de la langue bretonne, et qu'ils ne perpétuent par leur enseignement les idées particularistcs et locales qui distinguent le breton? Ce sont des Français qu'il faut pour franciser les Bretons; ils ne se franciseront pas euxmêmes. N'est-il pas Dien préférable, d'ailteurs, que la méthode suivie soit la même dans toutes les écoles et qu'elle puisse être appliquée même par des maîtres ne sachant que le français?
4° Enfin il va de soi que ce système de traduction ne pourrait en tout cas être appliqué qu'au début, en leçon orale, et pour les choses seulement que l'enfant connaît avant son entrée à l'école. Pour qu'on pût s'en servir au delà, il faudrait des livres bretons; or, Tenfant ne sait ni lire, ni écrire, quand il arrive a l'école, pas plus en breton qu'en français.
« Vouloir se servir du breton pour introduire l'enfant dans le français, dit-on, c'est supposer qu'il sait le breton; mais il ne le sait guère plus que le français et il faudrait d'abord le lui apprendre... Se servir des mots bretons que l'enfant connaît, mais qu'il ne sait ni lire, ni écrire, ne peut que retarder la marche de l'enseignement français puisque, pour arriver au français, il faut d'abord lui apprendre à lire et à écrire le breton. » L'acquis d'un petit paysan breton qui arrive à l'école est bien peu de chose, en effet. Il ne faudrait pas le comparer à l'enfant des villes, dont l'esprit a été éveillé par tout ce qu'il a vu et entendu. Son vocabulaire ne s'élève certainement pas au delà de 500 mots.
Un instituteur* a bien voulu, en s'aidant d'un lexique breton, rechercher les mots que possèdent ses élèves les