‹ Méthode pratique de langage et de lecture d'Écriture, de Calcul, etc, a l'usage du cours préparatoire des écoles primaires. Livre du MaîtreChapitre 6 sur 70 · MÉTHODE PRATIOUR DE LANGAGE · texte numérisé non relu

MÉTHODE PRATIOUR DE LANGAGE

parties de la classe ello-mème (fenêtres, murs, plafond, plancher, etc.) Il y joindra les noms de tous les objets du musée scolaire; mais il est bien entendu que ce musée devrait être composé d'une manière spéciale. Tandis qu'ailleurs, ou dans les cours moyen et supérieur des écoles bretonnes elie-mêmes, le musée scolaire ne doit renfermer que des objets qui puissent servir à l'instruction des élèves, des objets qu'ils n'ont pas occasion de voir au dehors et qu'ils doivent connaître pourtant, parce qu'il en est question dans leur livre ou parce que le maître leur en parle dans ses leçons, il faut le constituer ici à l'aide d'objets que les enfants voient tous les jours, mais en dehors de l'école, ou de leurs réductions *, s'ils sont trop encombrants; d'objets dont le plus souvent ils sauront le nom liieton, mais qu'on leur nommera cependant tout d'abord en français, pour éviter l'intermédiaire du mot breton et pour que le souvenir du mot français se grave dans leur mémoire, associé aux formes perçues par les yeux en même temps qu'aux sons saisis par l'oreille. Rien de plus facile à constituer qu'un musée pareil. On y joindrait avantageusement des images, beaucoup d'images, pour tous les objets que le maître ne pourra .pas se procurer et leur mettre sous les yeux en nature. Ainsi ils apprendront le nom de toutes les choses au milieu desquelles ils vivent, et chaque mot. correspondant à un objet précis et bien déterminé, représentera l'idée nette et claire qu'ils en auront dans l'esprit. Viendront ensuite les noms des diverses parties du corps humain, puis des vêtements. Ici le musée, ce sont les élèves eux-mêmes. Habiller et déshabiller une poupée devant la classe fournirait une occasion toute naturelle de passer en revue tout le vocabulaire du costume. Lamaîtresse le ferait d'abord elle-même; puis les élèves, à tour de rôle, viendraient prendre sa place et faire la même chose. Tout le monde répéterait en chœur le nom de chaque objet. Il va de soi qu'on ne se bornera pas longtemps a faire répéter simplement les noms des objets, en y ajoutant la distinction des genres et des

1. Ces réductions pourraient être demandées aux élèves eux-mêmes comme premiers onvrafres de travail nianucl.

nombres, ce qui serait vite monotone ; mais que, par le rapproiiiement de ceux qui ont quelque qualité commune, on tâchera de donner aux enfants la nofion de l'adjeitif et de son accord avec le nom. Puis viendront quelques verbes ri^piésenlaut une action accomplie sous leurs yeux, qu'on leur fera conjuguer aux temps principaux : marcher, couri' , chanter, crier, réunir des objets, etc. — Je mets un ruban noir autour de mon chapeau, tu mets un ruban noir, etc., etc.

L'usage des pronoms démonstratifs et des pronoms possessifs s'introduira vite, surtout si le maître complète sa leçon par une mimique analoi^ue à celle qu'emploie la mère avec son petit eufant. Quelques adverbes, quelques prépositions, quelques conjondions viendront tout naturellement prendre leur place dans les petites phrases que le maître composera et qu'il fera répéter en chœur par toute la classe.

Si ces exercices sont bien conduits, l'élève acquerra vite la connaissance d'un grand nombre de mots et l'art de les unir pour en former des phrases, ce qui établira une preniière communication entre le maître et lui ; d'autre part, s'ils sont faits avec entrain, ils l'intéresseront, lui inspireront de la confiance et lui feront aimer l'école, ce qui est un autre résultat non moins important. Le petit Breton, en elTet, quand il arrive à l'école, est naturellement timide: cette timidité tient, d'abord, à ce qu'il a vu fort peu de monde pendant ses premières années, mais beaucoup aussi à son ignorance absolue du français dans un milieu oi!i l'on ne parle que le fiançais. Il se sent dépaysé : de là sa gaucherie ; il craint de mal dire : de là son mutisme ; il éprouve une sorte d'etfroi : de là sa défiance dont il est difficile de triompher. Quand on lui parle, il baisse la tête et ne répond pas : ou, si l'on obtient qu'il réponde, il ne répond que par des monosyllabes. Et voila pourquoi il lui faut des exercices collectifs où il s'enhardisse, se sentnnt soutenu par de nombreux camarades ; voilà aussi pourquoi il faut que les dillicultés avec lesquelles on le met aux prises soient bien graduées, et qu'on ne lui demande rien tout daboid qui ne lui ait été dit auparavant. 11 a besoin d'être encouragé : il serait fâcheux qu'on se moquât de lui

-Ml (ju'oii rhiimiliât. Il est susceptible, la moindre chose le bIo<se ; et quand une fois on Ta froissé, on n'en obtient plus lien, il se renferme dans un mutisme froitlement voulu. Ce sont des observations (ju'on a faites môme sur les adultes qui sont au réf];imenL

Un grand pas est fait : le maître peut maintenant franchir l'enceinte de l'école. Il suivra la même marche pour les objets que l'enfant voit et coimaît dans la maison paternelle, à la ferme: l'écurie, la grange, les bestiaux, les outils, etc. ; puis, élargissant le cercle, il passera à ce qu'on voit dans les champs et à ce qu'on y fait ; enfin, il pariera de l'église et des faits religieux qui s'y rattachent, laits relativement nombreux dans la vie du petit Breton ; puis, de la mairie et de ce qui a trait à la patrie.

C'est pour cette seconde série d'exercices seulement que la connaissance du breton pourrait peut-être rendre quelque service. Il y a, en elfet, en dehors de l'école, des choses que l'enfant connaît, dont il sait le nom breton et que le maître ne peut lui mettre sous les yeux, ni en nature, ni même en images; il pourrait, s'il savait le breton, lui en donner l'équivalent en français. Aussi n'y aurait-il sans doute pas grand inconvénient à ce qu'un pelil livret breton-français, contenant les cinq cents mots que l'enfant connaît, fût mis entre les mains des maîtres absolument ignorants de la langue bretonne. Ils y trouveraient parfois le moyen de se faire comprendre plus vite de leurs élèves. Mais c'est à cet usage restreint et bien déterminé que devrait se borner remploi du breton : encore croyons-nous, pour les raisons données plus haut, que l'emploi exclusif du français, avec l'aide d'images, est bien préférable.

Emploi du temps. — Mais on ne peut pas faire répéter des mots et construire des phrases, pendant trois heures le matin et trois heures le soir. Il faut varier les occupations, surtout avec de tout jeunes enfants, si l'on veut éviter la monotonie et leur épargner l'ennui qu'elle amène.

D'abord rien n'empêche que, dès la première classe à laquelle il assiste, l'enfant n'apprenne à lire et à dessiner des lettres et qu'il ne soit exercé à la lecture et à Vécriturey pour lesquelles il n'est pas nécessaire, à la rigueur, qu'il sache déjà parler français. N'est-ce pas dans des livre?

latins qu'on apprenait à lire autrefois, et cela, disait-on, parce que « le latin se lit plus comme il est écrit que le français? » Il sera toujours facile d'ailleurs, même dès les premières leçons, de ne lui faire lire et de ne lui faire écrire que des mois dont il a appris le sens dans la leçon de langapçe. On pouria joindre à la lecture et à l'écriture des exercices de calcul, et aussi de dessin et de chant. Enfin les jeux pendant la récréation fourniront également leur appoint.

Calcul. — Rien de plus facile que d'enseigner en français les premiers éléments du calcul, même à des enfants ne sachant encore que du breton, à l'aide d'objets matériels, (de bûchettes d'abord ; puis, successivement, pour varier et enrichir leur vocabulaire, de billes, de boutons, de haricots, etc.). Le nombre des mots nécessaires pour ces premiers exercices est très restreint, et l'on peut pousser tout d'abord assez loin dans cette étude des enfants ignorants du français, mais déjà âgés et capables d'un etïort intellectuel*.

Dessin. — Il n'est pas nécessaire non plus que des enfants sachent déjà parler en français pour s'exercer à dessiner : on le voit bien dans les écoles maternelles. Le maître ferait sagement de dessiner au tableau noir, par quelques traits, l'objet qu'il veut leur faire représenler et de mettre à côté cel objet lui-môme. Il ne s'agit pas d'art ici : il s'agit seulement d'habituer les élèves à observer, à tracer des lignes par imitation, à reconnaître un objet et à se souvenir de son nom.

1. Ud jour que j'avais visité, en plein pays breton, plusieurs écoles où je n'avais pu tirer aucune réponse des élèves, j'arrivai dans une école de hameau où je fus tout surpris de trouver des enfants qui faisaient une multiplication en français. Comme j'en témoignais mon étonnement au maître et que je lui adressais mes félicitations : « Ne pensez pas, me répondit-il modestement, qu'ils soient plus avancés qu'ailleurs en français. Ne sachant pas le breton, je me suis particulièrement occupé avec eux du calcul; car, pour cet exercice, quelques mots, toujours les mêmes, nous suffisaient; mais j'éprouve des difficultés très grandes pour leur faire comprendre ce qu'ils lisent ou écrivent en dehors du calcul. » — Je me rappelle avoir également trouvé jadis, au collège de 5>edan, des élèves de septième qui calculaient en allemand après quelques mois seulement d'étude de cette langue. On les aurait crus familiarisés avec Ij prnlique de allemand; mais ce n'était vrai qu'en arithmétique.

â2 MÉTHODE PRATIOUE DE LANGAGE.

Chant. — On chante peu en Hretàgne, et Ton n'y connaît ^uère dans les campa^Mics que les chants d'éplise et les complaintes. De petits chants patriotiques et autres, comme ceux qui se chantent partout ailleurs dans nos écoles, auraient l'avantage, tout en occupant les élèves, de dégrossir et d'adoucir leur voix, de leur affiner l'oreille et de leur donner un commencement d'éducation esthétique. A l'école normale d'instituteurs de Vannes, tous les élèves apprennent le violon pour pouvoir plus facilement et plus sûrement importer le chant dans les écoles qu'ils auront à diriger plus tard : c'est une pratique qui donne de bons résultats et qui pourrait être imitée ailleurs.

Jeux. — Enfin ilya les récréations et les jeux. Jusqu'à ce qu'il aille à Pécole, le petit Breton vit en toute liberté, respirant à pleins poumons l'air pur des champs: des récréations fréquentes formeraient un régime transitoire qui l'habituerait progressivement à la vie renfermée et sédentaire de l'école. Il joue peu ; il faudrait qu'on l'amenât à jouer : ce serait aussi un moyen de lui faire aimer l'école. Les heures de récréation ne seront pas des heures perdues pour l'étude de la langue. N'est-ce pas dans leurs jeux que les enfants s'animent et s'épanchent le plus? Le maître les suivra; il se mêlera à leurs amusements, leur disant en français l'équivalent de ce qu'ils disent en breton. Sans réprimander ceux qui parleront breton, il encouragera et récompensera ceux qui auront retenu ce qu'il aura dit et qui essaieront de le répéter en français. Surtout il interdira l'usage du symbole *, qui jadis était en grand honneur et auquel tous les maîtres n'ont peut-être pas encore renoncé.

Après quelques semaines, les enfants auront retenu un certain nombre d'expressions et de petites phrases qui

1. Le symbole est un morceau de bois sculpté, ou tout autre objet de convention, que l'élève surpris en flagrant délit de parler breton porte, parfois d'uue manière ostensible, le plus souvent caché dans sa poche, jusqu'à ce qu'il trouve l'occasion de le passer à un camarade qui s'oublie et laisse (échapper un mot breton. Celui entre les mains duquel il se trouve à la fin de la récréation est puni. Pratique détestable, et dont l'ellet le plus sûr, outre les inconvénients qu'elle entraîne au point de vue moral, est de rendre tout le monde silcuciouy et mnnt.

La méthode. 23

reviennent contiaueliement dans les jeux et que les livres ne leur apprendront point : c'est à moi déjouer: c'eut mon tour; je suis le premier; à toi maintenant, etc., etc. De plus c'est sans effort, sans contrainte et comme à leur insu, qu'ils auront acquis ces premières notions. Ils n'en seront pas moins tout fiers de leur petit savoir et encouragés à l'accroître. C'est une excellente besogne qui aura été faite.

Après une année, deux années au plus passées dans ce cours préparatoire, les élèves entreraient dans le cours élémentaire, où ils pourraient suivre le programme commun à toutes les écoles primaires. Plus tard ils auront toujours cette infériorité de ne pas parler le français en dehors de l'école, soit entre eux, soit avec leurs parents. Aussi y aurait-il lieu, dans les cours ultérieurs, d'insister plus qu'ailleurs sur les leçons de choses, impossibles dans le cours préparatoire, puisque la moindre explication suppose déjà chez l'élève une certaine connaissance de la langue, mais très praticables, à condition de rester fort simples, dès le cours élémentaire. On pourrait aussi leur recommander de causer en français, quand ils auront quitté l'école et quand ils en trouveront l'occasion. Mais c'est un résultatqu'onn'obtieudraqu'avecletemps.Il faudrait encore leur donner des livres à lire en leur particulier, afin qu'ils en prissent l'habitude dès leurs dernières années d'école et qu'ils la gardassent ensuite. Il faudrait même les engager à lire et à réciter tout haut, pour que leurs organes ne se déshabituassent pas des sons de la langue de leur patrie. Enfin il y aurait lieu d'arrêter à leur usage une liste progressive de livres simples, comme on l'a fait en pays basque (Voir la Revue du 15 janvier dernier, p. 46) et de maintenir dans cette région, de multiplier même les cours dadultes qui tendent ailleurs à disparaître.

On s'est demandé ^ s'il ne conviendrait pas de composer, à l'usage des Bibliothèques scolaires de la Bretagne, «quelques petits volumes avec les histoires des marins bretons les plus illustres, avec de beaux faits de dévoue-

l. Voir le rapport de l'inspection générale de l'année 1880.

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meut qui ne sont pas rares dans ce pays, avec des aventures qui auraient eu lieu dans les forêts, dans les landes, les bruyères sauvages, etc. » Des livres pareils présenteraient sans doute un intérêt particulier pour leursjeunes lecteurs; mais il ne faudrait pas pourtant faire un appel trop continu ni trop exclusif à ces histoires locales. Le Breton n'est déjà que trop paiticulariste ; il faut le faire sortir de luimême et de son pays, lui élargir les idées, le franciser en un mot. « Quant aux contes si en vogue dans d'autres régions, écrit M. l'inspecteur d'académie de Vannes, ils sont peu répandus en Bretagne, quoi qu'on puisse en penser, et les légendes bretonnes, malgré leur célébrité, ne courent guère que le reste de la France. Le seul être fantastique qui occupe une assez grande place dans l'imagination des Bretons est le diable avec ses cornes et ses pieds fourchus. Je ne pense pas qu'il soit bon de lui accorder droit de cité dans notre système d'éducation. On nous reproche de bannir Dieu de nos écoles, ce qui n'est pas vrai ; j'espère qu'on ne nous fera pas un crime de laisser le diable à la porte. « On aurait tort sans doute de supprimer absolument les légendes, les récits moraux, plus ou moins authentiques ; mais on est sûr que les enfants bretons seront suffisamment intéressés par la description des objets qui les entourent, par l'énumération des usages auxquels ils se prêtent, par les tableaux de la nature, les récits de voyages, les actions d'éclat, les grands événements, les découvertes utiles. Quoique rêveurs à certains égards, ils sont, au fond, positifs et c'est aux réalités de la vie qu'ils s'attachent.

En résumé, établir, dans toutes les écoles des pays ou la langue bretonne est la langue usuelle, une classe ou section préparatoire plus spécialement consacrée à des exercices de langage ; n'y employer que la langue française, en allant toujours de l'objet ou de l'image au mot qui les exprime, et n'avoir exceptionnellement recours au mot breton que pour le cas où il s'agirait d'une chose déjà connue de l'enfant et qu'il est impossible au maître de lui mettre sous

les yeux ; instituer pour celte classe enfantine un emploi du temps appi'oprié et rccliger un programme détaillé des leçons qui devront y être faites ; faire marcher l'apprentissage delà lecture et de l'écriture simullanément avec les leçons de langage, en ayant soin de ne laisser dans les premiers livrets qui seront mis entre leurs mains que des mots qu'ils connaissent déjà ; les mettre au régime commun, quand ils quitteront ce cours préparatoire, en insistant toutefois sur les exercices de langage oral et sur les leçons de choses, afin de compenser l'iiifériorité que crée pour eux l'habitude de ne se servir que de la langue bretonne, en dehors de la classe, pour exprimer leurs idées : telle est la méthode qu'il y aurait lieu, suivant nous, d'adopter après l'avoir bien précisée, el de suivre avec persévérance. Est-ce à dire qu'on obtiendra ce résultat que, dès demain, tous les enfants sauront comprendre et parler le français dans la Basse-Bretagne ? Assurément non. Il y a à triompher de trop nombreux obstacles et qui sont tout particuliers à ce malheureux pays : pénurie d'écoles, insuffisance des mobiliers scolaires, difficultés qu'on rencontrera pour se procurer mt-me le petit matériel nécessaire à cette classe préparatoire, irrégularité de la fréquentation ayant pour cause la misère des paysans qui ont besoin de leurs enfants pour la garde des bestiaux et pour les travaux des champs, incapacité ou apathie de beaucoup de maîtres qui adopteront difficilement une méthode nouvelle, résistance des congréganistes qui détiendront longtemps encore un granc nombre d'écoles publiques dont les locaux appartiennent aux fabriques et qui ne manqueront pas d'ouvrir des écoles libres, enfin et par-dessus tout, opposition d'un clergé toutpuissant qui semble faire de celte question une question politique et voir, dans le progrès de l'instruction et la disparition de la langue bretonne, la fin de son influence- Cependant puisque, malgré ces obstacles et avec des méthodes irrationnelles, des progrès considérables ont été réalisés dans ces dernières années, on en pourrait espérer de plus grands encore et de plus sûrs avec une méthode rationnelle el graduée, bien progressive, que pourraient appliquer également les maîtres qui savent le breton et ceux qui ne le savent pas. Aussi bien, tandis que la création

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