COMMENT SPINOSA PROCÈDE
Mais, nous dira-t-on, si la méthode dédiictive est complètement impraticable dans le problème métaphysique, comment se fait-il que Spinosa l'ait pourtant mise en œuvre d'un bout à l'autre de son système? La réponse est facile ; au risque de heurter plus ou moins l'opinion reçue, nous ne craignons pas de l'affirmer: en réalité, Spinosa ne déduit point. Quaad on veut bien examiner d'un peu près les choses, il est aisé de voir, en effet, que chez lui la déduction n'est qu'apparente: c'est un véritable trompe-l'œil dont on peut, sans grand effort, découvrir tout l'artifice.
D'abord, le rôle de l'intuition dans l'édification de sa doclrine est infiniment moindre qu'il ne semble le croire. On a beau dédaigner l'observation, on ne saurait complètement échapper à ses effets, car quoi qu'on fasse, on n'est pas un pur esprit, et malgré soi l'on a des yeux. Tout ce qu'on gagne à la vouloir écarter, c'est de fermer son intelligence
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aux sérieuses et fécondes notions de la science expérimentale pour l'ouvrir plus au large à ces vues superficielles, à ces aperçus vagues et souvent faux que nous apporte la vie commune. Tel est le cas de Spinosa: il a une physique à lui, mais ce n'est pas la bonne. Semblablement, il a beau professer un profond mépris pour l'abstraction, il lui doit énormément : en effet, c'est de cette faculté, mal dirigée sans doute, mais enfin c'est de cette faculté qu'il tient en grande partie les matériaux de son œuvre; et quand il s'imagine atteindre par l'intuition la chaîne infinie « des causes et des êtres réels, la série des choses fixes et éternelles, » il ne saisit réellement que ce monde même de concepts abstraits, plus ou moins arrangés à sa fantaisie, qu'il répudie comme impuissants à pénétrer jusqu'à l'essence intime. Voyez, par exemple, sa définition de la substance (1), et dites-nous si vous y sentez vivre et palpiter l'être infini dont, suivant lui, l'existence emplit l'immensité? N'est-il pas évident, au contraire, qu'il est impossible de rien trouver de plus abstrait, de plus inerte, de plus mort que ce prétendu principe de
1. « J'eiTitends par substance ce qui est en soi et est conçu par soi, c'est-à-dire ce dont le concept peut être formé sans avoir besoin du concept d'une autre chose. »
(Trad. Em. Saisset).
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toute chair, de toute activité et de toute vie? On n'en saurait douter : œuvre d'une imagination plus hardie que méthodiquement réglée, son système étant dépourvu de toute base scientifique empruntée à l'expérience, n'est d'un bout à l'autre, et quoi qu'il en dise, qu'un vaste ensemble d'abstractions hasardées et de généralisations mal établies, conçues qu'elles sont trop souvent en dehors des faits et des choses.
Oublions toutefois les erreurs commises, et supposons pour plus de simplicité, que la série de ses idées générales ait été parfaitement construite; les conséquences, au point de vue qui nous occupe, seront toujours les mêmes : il ne pourra pas déduire. Une fois à ce point culminant où se dégage la notion pure et vide de la substance, il lui est impossible, nous l'avons déjà vu plus haut, de redescendre l'échelle par voie déductive, la déduction étant complètement impuissante à restituer les éléments qu'a enlevés l'abstraction. Et pourtant Spinosa les restitue, puisque partant de l'idée abstraite de substance, il parvient finalement au monde et à l'homme même : comment donc s'y prend-il pour recomposer des concepts de plus en plus riches et compréhensifs, pour reconstituer ainsi les choses concrètes et les êtres doués de vie et de pensée?
MÉTHODE SPIiXOSISTE I
Le procédé diffère un peu suivant les circonstances. Tantôt c'est au moyen de postulats empruntés à l'observation vulgaire, ou bien par l'intermédiaire de prétendus axiomes où la raison n'a non plus rien avoir, qu'il introduit le germe fécond dont il a besoin pour vivifier ses concepts; tantôt c'est au moyen de nouvelles définitions qu'il rétablit les objets que l'abstraction a fait disparaître ; tantôt, enfin, c'est sous le couvercle même de ces nombreux théorèmes parfaitement indémontrés, et logiquement indémontrables, dont le système foisonne, que se glissent furtivement les éléments indispensables à la résurrection des êtres. Deux exemples brièvement rappelés suffiront à faire comprendre sa manière d'opérer.
On conçoit aisément qu'il serait fort embarrassé s'il lui fallait de sa définition de la substance déduire à la fois l'homme et Dieu, et pourtant il faut bien qu'il les trouve. Voici comme il s'y prend. Veut-il faire apparaître l'homme? Il le scinde en deux, et vous présente les deux parties l'uneaprès l'autre. Et d'abord la pensée : c'est l'objet d'un axiome. Ouvrez l'Éthique à la seconde page de la deuxième partie, et vous y lirez : (( Axiome 2 : L'homme pense. » Un simple fait de conscience se trouve ainsi transformé subitement en une vue à priori, en un principe de la raison intuitive. Quant
au corps, il l'introduit sous l'enveloppe de six postulats conçus évidemment en dehors de toute intuition et plus ou moins heureusement empruntés à la commune expérience (1). Que l'on rapproche maintenant les deux éléments ainsi surajoutés, et voilà la notion de l'homme rendue à la série des abstraits, sans que, bien entendu, ni déduction, ni intuition y soient pour rien.
Quant à son Dieu, c'est à peu près de la même façon qu'il l'introduit. Seulement, c'est dans une définition qu'il le présente au lecteur.
Il n'est pa5 rare de rencontrer cette assertion que, si l'on accorde à Spinosa sa définition de la substance, l'on est forcé d'accepter tout son système, vu qu'il s'en déduit logiquement tout entier. Eh bien! Rien n'est plus faux. Les additions à cette donnée première sont continuelles, et sans elles il lui serait complètement impossible de sortir du vide absolu de son principe. Creusez, en elTet, tant qu'il vous plaira sa notion de la substance,