‹ Méthode spinoziste et méthode hégélienneChapitre 17 sur 37 · PRINCIPE DE L'HÉGÉLIANISME · texte numérisé non relu

PRINCIPE DE L'HÉGÉLIANISME

Ce qui donc, avant tout, fait du spinosisme une non-valeur, c'est sa méthode à priori : il suffit delà constater pour mettre à nu tout le néant du système; et même l'évidence semble telle qu'on pourrait être tenté de regarder cet assez long combat que nous venons de livrer comme parfaitement oiseux. Selon nous, ce serait pourtant se tromper (1) : bien des fois, en effet, l'on a vu le cours des siècles ramener à peu près périodiquement les mêmes erreurs, et l'histoire de la philosophie, si l'on s'en tient aux grandes lignes, n'est

1. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que le Spinosisme n'est pas seul à exagérer le rôle de l'intuition et de la logique dans les recherches métaphysiques, et que le spiritualisme contemporain commet la même erreur.

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guère jusqu'ici que le tableau monotone d'une sorte de mouvement circulaire de la pensée, mouvement dont rien, par malheur, ne nous autorise à nous croire complètement affranchis. Loin delà, notre époque elle-même, malgré ses tendances si positives, nous offre une nouvelle preuve de la persistante vitahté des vieux systèmes ; ne nous présente-t-elle pas dans le Panthéisme allemand non-seulement la résurrection de cet injustifiable procédé que nous venons de combattre sous une de ses formes, mais encore son exagération la plus outrée, comme aussi le stupéfiant spectacle d'un engouement sans bornes, chez toute une grande nation, pour le plus insensé des systèmes qu'il ait jamais pu produire ? Nous n'entendons pas nier ici certaines vues, plus justes que chez Spinosa, de la philosophie germanique ; et nous lui reconnaissons volontiers le mérite relatif d'avoir aperçu, sinon compris et reproduit, le mouvement vital de cet immense organisme qui s'appelle le monde ; mais malgré cet avantage, on ne doit pas craindre de proclamer hautement que, comparée à la métaphysique spinosiste, elle présente une étrange infériorité au point de vue des exigences de la Raison, et que rien en elle ne saurait justifier son incompréhensible succès.

L'univers de . Spinosa, tel que la déduction

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semble le lui donner, a certes un grand tort : c'est d'être un pur abstrait dépourvu de toute vie. Semblable au monde géométrique, ce qu'il est, toujours il a dû l'être ; l'idée spinosiste, pas plus que le théorème de Pythagore, ne saurait admettre le progrès, puisque le progrès suppose le changement. Aux yeux du philosophe Hollandais, le mouvement n'est que du mécanisme, et la vie n'est qu'à la surface des choses : l'éternelle substance, étant invariable par essence, l'univers, en dépit des apparences contraires, apparences dont la pensée métaphysique sait faire bonne justice, est nécessairement comme figé dans une sorte de rigidité cadavérique au sein de l'éternel repos.

Acceptable en l'an de grâce 1677, malgré les germes déjà semés par Bacon, Descartes et Pascal, une telle conception, après le xvni*^ siècle, après Lessing et Condorcet, après de grands travaux scientifiques et des découvertes de premier ordre, n'était plus guère admissible. Le progrès, d'abord, était certain dans l'humanité ; la Géologie naissante et les hardies conceptions de l'Astronomie tendaient à le montrer partout dans l'infini des cieux : évidemment, à moins de vouloir jouer le rôle de mort-né, tout nouveau système métaphysique devait plus ou moins réfléter cette

universelle croyance au progrès. Comprenant la situation, le panthéisme allemand s'efforça d'y satisfaire : aussi la philosophie d'Hégel n'est-elle qu'un long exposé des évolutions sans nombre qu'a subies Vldce, partant du néant, pour devenir l'Univers, et marcher vers l'Absolu.

Malheureusement, le voyage qu'il faut faire pour la suivre coûte un peu trop cher au lecteur, car à chaque pas du chemin l'auteur a semé l'absurde, forçant ainsi son compagnon de route, au moment du départ, à laisser au logis sa raison. Il va sans dire que, malgré l'à priori le plus complet comme procédé général, la méthode géométrique ne ligure point parmi les bagages du mélaphysicien allemand : vu la rigueur de raisonnement qu'elle exige, elle est trop peu flexible pour se plier au récit des visions sublimes de ce profond penseur qui vit dans un intime tête-à-tête avec l'Absolu ; aussi notre grand docteur, pour se donner plus libre carrière, l'a-t-il prudemment exclue du voyage: on soupçonne bien que nous ne nous en plaindrons guère. Une question pourtant se présente : comment se fait la preuve ? Oh ! le plus simplement du monde : le voyageur ébloui qui, des sommets neigeux du Mont-Blanc, contemple avec ravissement l'éternelle majesté des Alpes, ne leur demande pas de se démontrer; ici

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de même. Les évolutions de Vidée s'exposent solennellement au regard, mais ne se démontrent pas : elles n'en ont pas besoin, car la philosophie du maître, c'est la philosophie de l'Absolu, et l'Absolu, comme les Alpes, se sert de preuve à luimême. Ce n'est pas plus difficile que cela. Le philosophe de l'Absolu, construit le monde à nouveau devant vous, et la besogne faite, il vous dit simplement : le voilà! Et cela suffit bien, car le philosophe de l'Absolu possède dans sa plénitude la souveraine divination des choses, et selon l'antique parole de Prolagoras, entendue modestement à la lettre et dégagée de tout élément sceptique, les intuitions du maître en sont la mesure exacte : 7:àvTwv /pr^ixaicov piToov. Et c'est ainsi que d'un seul bond, et par la seule puissance d'un prodigieux génie, Li Science, pour atteindre à sa consommation, doit commencer par subir un immense recul de vingt-cinq siècles, et revenir à l'antique formule : le maître l'a dit.

Toutefois, il importe d'étudier de très près le nouveau mode de penser qui sert de fondement à la soi-disant mé'aphysique HégéUenne, afin d'en mieux saisir tout l'absurde. Ici vraiment l'on ne peut plus dire que ce soit la Raison qui cherche la loi des choses : c'est bien plutôt son contraire, la déraison même. Si Spinosa

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s'est construit un monde sensible à sa façon, nonseulement la nouvelle philosophie allemande en a fait tout autant, mais douée de plus d'audace encore, elle a voulu, en rajeunissant de vieux sophismes, créer pour son propre usage un certain monde rationnel tout spécial,^ si tant est cependant qu'on puisse l'appeler rationnel ; autant, en effet, le monde de Spinosa est en contradiction flagrante avec la conscience et l'observation, autant et plus encore le monde prétendu logique du Panthéisme germanique, fidèle image de son cosmos, est construit en dépit de la Raison même qu'il heurte systématiquement. Nous pouvons l'affirmer sans aucune crainte : si dans les divers âges de la philosophie, la Raison a reçu de trop nombreux soufflets, jamais, à coup sûr, elle n'a essuyé de plus complet outrage que le jour où, dressant contre elle les machines de guerre , de l'ancienne sophistique, Hégel est venu de nouveau proclamer en logique, après avoir fait semblant de le puiser dans une nature de fantaisie, son principe insensé do Vldentllé des contradictoires (1). A ses yeux, le monde matériel n'est

1. Sans doute, avant Hégel, la contradiction avait déjà occupé une place notable dans la philosophie allemande. , Kant avait cru la rencontrer dans ses antinomies, et plus tard

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qu'un immense ensemble de contraires, et sa loi fondamentale est la contradiction : pour lui en effet, le mot contraire, appliqué aux choses naturelles elles-mêmes, ne désigne nullement une vague opposition, une simple différence, il est pleinement synonyme de contradictoire . Chaleur et froid, lumière et ténèbres, polarité des aimants, tout est système de contradictoires, tout est contradiction : pas un objet de la nature ne peut échapper à ce principe (1). Cette

Schelling en avait fait aussi le point de départ de sa philosophie. Mais elle présente chez celui-ci un caractère bien différent de celui qu'elle offre dans la logique hégélienne : chez Schelling, c'est une difficulté qu'il s'efforce de faire disparaître, une pierre d'achoppement qu'il veut aplanir; chez Hégel, au contraire, ce n'est pas moins que l'agent générateur de l'univers, lequel se retrouve en acte à chaque pas du système. Le premier la subit, s'en inquiète et voudrait la détruire, le second la crée à plaisir, l'orne de tous les dons, et va pour ainsi dire jusqu'à la déifier en lui réservant toute puissance de vie, toute vertu génératrice, et cela pour avoir ensuite le droit d'en faire à chaque instant, dans la construction de son cosmos, son deus ex machinà.

1. Nous appelons l'attention du lecteur sur le passage d'Hégel que nous allons citer : c'est le résumé de ce qu'on pourrait appeler sa Physique, et nous serons obligés de lui consacrer une assez longue étude. « Le positif et le négatif, dit Hégel, se conditionnent réciproquement, et n'existent que dans leur rapport. Dans l'aimant, le pôle nord ne peut

conception de l'univers physique une fois obtenue, • Hégel la transporte de toutes pièces dans le monde de l'esprit, et cela sans aucun scrupule,

exister sans le pôle sud, ni celui-ci sans le premier. Et si l'on brise un aimant, on n'aura pas le pôle nord dans un des morceaux, et le pôle sud dans l'autre, mais on aura les deux pôles dans les deux morceaux. De même dans l'électricité, l'électricité positive et l'électricité négative ne sont pas deux Iluides différents, et qui puissent subsister l'un sans l'autre. Dans l'opposition, le terme différencié n'a pas un autre terme vis-à-vis de lui, mais son autre terme. La conscience vulgaire considère les termes différenciés comme indifférents l'un à l'égard de l'autre. On dit : Je suis un homme, et je vois autour de moi l'air, l'eau^ les animaux et autres choses. Et toutes ces choses sont là devant moi sans lien et sans rapport. Le but de la philosophie est, au contraire, de bannir l'indifférence, et de reconnaître la nécessité des choses, de telle façon que l'une d'elles apparaisse comme se trouvant en présence d'un autre qui lui appartient. Ainsi, par exemple, on ne doit pas considérer la nature inorganique comme quelque chose qui est simplement autre que la nature organique, mais comme quelque chose qui est nécessairement autre qu'elle. Toutes deux sont dans un rapport nécessaire, et chacune d'elles n'est qu'autant qu'elle exclut l'autre, et qu'elle est, en même temps, en rapport avec l'autre. De même la nature n'est pas sans l'esprit, et celui-ci n'est pas sans la nature.... C'est un progrès essentiel qu'a fait la science de la nature, dans les temps modernes, lorsqu'elle a posé en principe que la polarité magnétique est une opposition qui pénètre la nature entière, ou une loi uriivers,elle de la nature. A la

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car pour lui les deux mondes ne font qu'un : c'est là le fond même de sa doctrine logique. La logique ancienne, étudiant en elles-mêmes les

place du principe de l'exclusion du troisième, qui est le principe de l'entendement abstrait, on devrait mettre ce principe que « toutes choses contiennent une contradiction. » Il n'y a rien, en effet, dans le ciel, ni sur la terre, ni dans le monde de la nature, ni dans le monde de l'esprit, dans lequel ces abstractions et ces disjonctions de l'entendement / trouvent leur application. Tout ce qui est, et qui possède une nature concrète, contient une différence et une opposition. La finité des choses consiste principalement en ce que leur être immédiat ne coïncide pas avec ce qu'elles sont en soi. Ainsi, par exemple, dans le règne inorganique, l'acide est en soi la base, c'est-à-dire son être est lié par un rapport nécessaire avec un terme autre que lui. Et ce n'est pas là une opposition dans laquelle l'acide demeure comme dans un état de repos, mais c'est une opposition qui le stimule à se poser tel qu'il est virtuellement, ou en soi... C'est une des erreurs ridicules de l'ancienne logique, et de la manière commune de se représenter les choses, que de considérer l'identité comme une détermination plus essentielle et plus immanente aux choses que la contradiction, tandis que l'on devrait donner la préférence à la contradiction comme contenant une détermination plus essentielle et plus profonde. (>ar l'identité n'est qu'une détermination immédiate, l'être mort, tandis que la contradiction est la racine de tout mouvement et de toute vitalité. Ce n'est que parce qu'elle contient une contradiction qu'une chose se meut, et qu'elle est douée de tendance et d'activité... Le mouvement sensible et extérieur nous en fournit

opérations de l'esprit, et posant les lois de la pensée sans s'inquiéter en rien des objets concrets qui en sont la matière, n'est pour Hegel qu'une

un exemple immédiat. Une chose se meut, non parce qu'elle est ici dans un instant, et là dans un autre instant, mais parce qu'elle est ici, et qu'elle n'est pas ici dans un seul et môme instant, et que dans cet instant, elle est et elle n'est pas. On peut accorder aux anciens dialecticiens qu'il y a contradiction dans un mouvement, ainsi qu'ils le démontrent, mais il ne suit pas de là qu'il n'y ait pas de mouvement; mais bien plutôt que le mouvement est la contradiction réalisée. — Il en est de même du mouvement interne, propre et spontané. — Le désir en général (l'appétit ou le nisus de la monade, Ventélécliie de l'essence simple et absolue) implique un être qui est en lui-même, et qui en même temps et sous le même rapport, renferme un manque et une négation de luimême. L'identité abstraite n'est pas la vie, mais la vie n'est que là où le négatif est enveloppé dans le positif, et où l'être sort de lui-même et pose lui-même son changement. Un être n'est vivant qu'autant qu'il contient la contradiction, et sa force consiste à recevoir en lui la contradiction, et à s'y maintenir. Ce qui meut le monde en général est la contradiction, et il est risible de dire qu'on ne peut penser la contradiction. Ce qu'il faut dire à cet égard, c'est que les choses ne s'arrêtent pas à la contradiction, et que celle-ci se détruit elle-même. Mais la contradiction annulée n'est pas l'identité abstraite, car l'identité abstraite n'est elle-même qu'un côté de l'opposition. Le résultat immédiat qu'amène l'opposition, en tant que contradiction, est la raison d'être, qui contient 1 identité ainsi que la

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forme vide, un puéril assemblage de mots, un exercice vain et stérile, puisque ses formules n'atteignent point l'être. A cette logique abstraite, « ridicule » et futile autant que prétentieuse, il oppose la logique concrète^ fusion de la logique et de la métaphysique, de la science des idées et de la science des choses, logique seule réelle et vivante qui saisit l'être, le suit dans tous ses développements successifs, et mettant en évidence son principe même d'évolution, lequel n'est autre que la contradiction permanente d'éléments contraires, nous le montre ainsi dans sa vie intime et progressive depuis son origine première, le néant, jusqu'à sa fm dernière, jusqu'à la consommation de l'Absolu : tentative grandiose, disent ses sectateurs, et comme telle au moins, digne de toute admiration!

différence comme deux moments qu'il enveloppe, et qui n'ont plus qu'une existence idéale en lui.» Logique d'Hégel, traduction Véra, tome 2, p. 94-97.

Nous prévenons le lecteur que tous les passages de cette logique, dont nous aurons dans la suite à faire usage, se rapporteront toujours, pour l'indication du volume et de la page, à la traduction de M. Véra, traduction qui nous tiendra lieu de texte. On sait que le traducteur est un disciple ardent d'Hégel, et que les soins apportés à son travail permettent de compter sur une scrupuleuse exactitude. B. 9

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— Tentative insensée en elle-même (1), répondrons-nous, et outrageusement exécutée au mépris de la Raison humaine, qu'il fallait à tout prix essayer de pervertir, avant d'oser espérer le succès de cette burlesque fantasmagorie, aussi absurde que solennelle, qui a nom l'Hégélianisme.

On l'a dit bien des fois : le neuf est chose peu commune en ce monde. Quand on suit d'un peu près les plus hardis novateurs dans leurs voyages de prétendues découvertes, il n'est pas rare de voir que, pour gravir à grandes enjambées l'âpre et long chemin de la renommée, ils n'ont guère fait que mettre de méchantes semelles neuves à de vieilles chaussures, depuis longtemps désireuses de prendre leurs invalides. C'est assez là le cas d'Hégel. Pour retrouver les origines de sa théorie, à laquelle il a su donner d'ailleurs un parfait air de jeunesse en couvrant les non-sens

1. Notre langue possède une expression figurée : « Vouloir prendre la lune avec les dents,» qui qualilie à merveille ces sortes d'entreprises. Lorsque le bon sens universel en fait usage, ce n'est pas précisément en signe d'admiration: restons avec le bon sens, au risque d'enpourir le profond mépris d'Hégel, dont le génie transcendant ne connaît que dédain pour « la conscience vulgaire, » ipour « l'entendement vulgaire, » pour « la raison vulgaiie. »

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effrontés de la sophistique grecque d'un faux vernis de science moderne, on est obligé de remonter jus- .qu'aux phases primitives de la pensée philosophique. Si parmi les premiers philosophes, quelques-uns, comme Thalès et Phérécyde, Anaximène et Héraclite, ont cherché l'origine des choses dans un principe unique, l'eau- ou la terre, l'air ou le feu, ou dans l'action simultanée, mais plus ou moins isolée de tous ces éléments, d'autres on le sait, ne tardèrent pas, pour expliquer le monde, àrecourir au dualisme, c'est-à-direà la lutte même, à l'antagonisme de puissances contraires. On courrait peu risque de se tromper sans doute, en attribuant l'origine et l'idée primitive de la théorie dualistique à l'observation d'un fait vulgaire, le concours des deux sexes à l'acte de la .procréation dans toute la série animale alors connue ; assez naturellement encore, les premières •ébauches d'une physique naissante devaient, ce semble, y conduire : aussi vit-on se produire en ce sens un assez grand nombre de systèmes. Pour les uns, c'est le froid et le chaud, ou bien le sec et -l'humide ; pour d'autres, c'est la lumière et les ténèbres ; pour Empédocle, c'est l'amitié et la discorde qui deviennent ainsi les éléments générateurs des choses. De son côté, cherchant la solution du problème des origines dans un champ

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plus vaste, Pythagore, ou tout au moms son école (1), étendit la vertu génératrice à tous les contraires qui devinrent ainsi les principes constitutifs des êtres (2). Et cette doctrine, il convient de le remarquer, n'est pas dépourvue de toute

1. Aristote, au premier livre de sa métaphysique, nous dit que, pour Alcméon comme pour les pythagoriciens « les contraires sont les principes des choses, » et que de plus ces philosophes nous font connaître « le nombre de ces principes et leur nature. )) Toutefois, peut-être serait-il juste d'observer que déjà, dans l'école pythagoricienne, il s'est produit, ce semble, une transformation graduelle de l'idée primitive. Les dix antithèses du fini et de l'infini, du pair et de l'impair, de l'unité et de la pluralité, de la droite et de la gauche, du mâle et de la femelle, du repos et du mouvement, de la ligne droite et de la courbe, de la lumière et des ténèbres, du bien et du mal, du carré et du quadrilatère, ces dix antithèses paraissent beaucoup moins indiquer les puissances productrices des êtres de la nature, que les principes ou les formes mêmes de la connaissance humaine. Dès ce moment se manifeste un commencement d'abandon de la question métaphysique des origines du monde au profit de la question logique de la formation des idées. Ainsi la classification d' Alcméon est peut-être moins une théorie cosmique qu'une première tentative pour répartir en vingt catégories, deux à deux opposées, les moules mêmes de la pensée.

2. Socrate,ou du moins Platon, a recours dans le Phédon à la théorie des contraires pour établir que la vie doit naître de la mort, puisque la mort naît de la vie.

valeur : elle contient certainement au fond, une idée vraie, car ce sont les différences des êtres et leurs oppositions qui font la vie du monde ; mais la forme et les détails en sont absolument inacceptables. Ici d'ailleurs, comme trop souvent, la parcelle de vérité devait, avant de se dégager de sa gangue, engendrer une montagne d'erreur.

Quel est l'esprit faux ou l'audacieux trompeur qui le premier transforma ces contraires que l'on croyait voir partout dans la nature, en prétendus contradictoires, pour se donner le droit d'introduire ensuite les contradictoires, ainsi légitimés, jusque dans l'ordre de la pensée ? Le savoir exactement est chose aujourd'liui difficile. Elle l'était déjà, paraît-il, du temps même d'Arislote, car s'il nomme Héraclite, c'est seulement sur la foi d'autrui (1), sans rien affirmer en son nom propre. Déjà donc la doctrine était assez ancienne pour laisser des doutes sur sa véritable origine ; et l'incertitude se conçoit d'autant mieux que la plupart des anciens philosophes, on le sait, n'ont point écrit d'ouvrage résumant leurs systèmes. Ce

1. « Il n'est pas possible, dit-il, que personne conçoive jamais que la même chose existe et n'existe pas. Héraclite est d'un avis contraire, selon quelques-uns ; mais tout ce qu'ondit, il n'est pas nécessaire qu'on le pense. «Métaphysique liv. IV, ch. 3, p. 115 de la trad. Pierron et Zévort.

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que pourtant nous pouvons assez bien savoir, c'est le nom de l'école où la théorie des contradictoires a pris naissance. Le passage suivant d'Aristote nous semble, en effet, suffisamment explicite : « Certains philosophes, dit-il, prétendent que la même chose peut être et n'être pas, et qu'on peut concevoir simultanément les con- Iraires. Telle est Vassertlon dj la plupart des Physiciens (1). » Ainsi le fait paraît très-probable : c'est à l'École Ionienne, et sans doute assez haut dans son histoire, qu'il faut remonter pour retrouver l'origine même du prétendu principe de l'identité des contradictoires (2). Par conséquent, c'est d'elle que naquit la sophistique. Celle-ci est bien sa fille (3), caria sophistique n'est pas autre chose que l'épanouissejnent, suivi de la complète floraison, de ces germes semés par l'Ionie, et

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