Métaph. liv. IV, ch. 4, p. 116 de la même trad
2. Anaxagore en enseigna l'équivalent. Aristotelui atlribue les propositions suivantes: 1° « Toutes les choses sont ensemble » (p. 123); d'où Aristole conclut, pour le combattre: (c Une galère, un mur et un homme' doivent être la même chose; 2» « tout est mêlé dans tout. » (p. 129).
3. Nous ne voulons pas dire, bien entendu, que tous les Sophistes appartiennent à l'école d'Ionie (puisque le Sicilien Gorgias, par exemple, est un Éléate), mais seulement qu'ils lui ont généralement emprunté ses procédés dialectiques 6l ses principes logiques.
dont Texubérante fécondité devait, en fait d'absurde et de tromperie, étonner tous les siècles à venir. Une fois en possession de ce précieux non-sens: l'être et le néant sont même chose ; une fois munis surtout du procédé de discussion nécessaire à l'obtention de pareilles conclusions, procédé dont tout le secret consiste dans l'emploi permanent de l'équivoque (1), comme les Gorgias, les Protagoras, et leurs dignes émules s'en donnèrent à cœur joie dans leurs assauts contre la Raison ! Et comme ils surent, les honnêtes gens, semer à pleines mains l'erreur et l'imposture pour faire, à leur profit, germer et mûrir une moisson d'or ! Nous n'essaierons pas, on le comprend, de présenter ici le tableau, même restreint, de leurs grands exploits dialectiques : ce serait par trop sortir du sujet qui nous occupe ; et d'ailleurs, pour qui veut s'édifier à cet égard, rien ne saurait remplacer la lecture d'Aristote et de Platon. Nous ne pouvons qu'y renvoyer le lecteur.
Eh bien ! Tous ces produits surannés de la philosophie Ionienne, tous ces audacieux sophismes, tous ces impudents mensonges, œuvres d'hommes sans scrupule que Platon ne craignait pas
1. Gomme échantillon de la méthode sophistique, on peut lire particulièrement l'Euthydème.
d'appeler tout haut des charlatans (1) et des faiseurs de prestiges (2), voilà les belles choses que la docte Allemagne a rééditées de nos jours avec fracas ; voilà le substantiel aliment dont elle a nourri sa gloire durant un demi-siècle ; et c'est en vertu de la sublimité comme de la nouveauté de pareilles conceptions qu'elle se croit en droit de regarder avec dédain ce qu'elle appelle le terre-à-terre métaphysique des peuples de l'Occident, pour se proclamer ensuite elle-même avec un indéniable à-propos, avec une modestie parfaite, la seule nation vraiment douée du génie philosophique (3) !
« La même chose peut être et n'être pas, «» avaient dit les Ioniens. Hégel reprend : « L'être et le non-être sont identiques. » Puis extrayant hardiment' de ce non-sens la contradiction qu'il renferme pour ériger celle-ci, non-seulement en
1. « Twv Yor^TWV è'cTTi tiç. » le Sophiste, § XXII. , 2. ce Tou Y^vcuç elvat tou twv ôxu[J.aTOTCOto)v Ttç ûq. » id. § XXIII.
3. Écoutons Hégel • « Chez les autres nation?;, on cultive toujours la philosophie, ou pour mieux dire, on y trouve toujours son nom ; mais si le nom subsiste, le sens et la chose ont changé, ou disparu, de façon qu'elle n'y est plus qu'à l'état de souvenir ou de piessenliment. C'est en Allemagne que cette science s'est réfugiée et qu'elle vit. C'est à nous qu'a été confiée la garde de cette lumière divine...» Discours d'ouverture, le 22 octobre 1818.
vérité rationnelle, mais encore en principe créateur, il ajoute : « Dans le ciel comme sur la terre, dans le monde de la nature comme dans celui de l'Esprit, toutes choses contiennent une contradiction, et la contradiction est la racine de tout mouvement et de toute vitalité. » Et partant de là, il prend le néant, le féconde par la contradiction, puis le soumettant à maints tours de passe-passe, finit par en tirer toutes choses, par en faire naître le monde, l'esprit, tout, jusqu'à l'Absolu.
Nous connaissons maintenant les vraies origines de l'hégélianisme et la source pure où il va puiser ses inspirations. De plus, nous avons déjà vu, et nous le verrons encore mieux par la suite, qu'il repose en entier sur la contradiction, que la contradiction constitue son moteur même et son principe vital. Donc lui enlever la ressource de la contradiction, serait le détruire de fond en comble, car ce serait le ramener au néant, son point de départ, et le mettre hors d'état d'en sortir. Cela étant, qu'avons-nous donc à faire? Évidemment, nous efforcer d'étabUr l'inanité de son principe, et de montrer que l'identité des contradictoires n'est pas seulement une monstruosité logique, mais que sa prétendue réaUsation dans la
nature est en opposition complète avec toutes les données scientifiques, de sorte qu'en osant placer sa physique burlesque sous le patronage même de la science, l'auteur se livre volontairement vis-à-vis du public, à la plus impertinente des mystifications.
Ici toutefois, nous nous attendons à une objection. On nous dira peut-être que la réfutation d'un évident non-sens est chose futile et sans portée ; qu'un homme sensé ne se bat pas contre un moulin à vent, qu'il suffit de laisser l'oubli faire justice d'aussi sottes conceptions. A tort ou à raison, nous ne saurions accepter cette manière de voir. Quand une doctrine a eu l'immense retentissement de la doctrine hégélienne, quand durant de si longues années, un grand pays, réputé pour sa science, a vécu tout entier do sa vie ; quand même après la chute du système, il se trouve que son principe s'est si bien infusé dans le sang même de la race, que toute l'existence morale et politique de celle-ci en reste comme imprégnée; quand, de plus, des efforts sont tentés chaque jour pour faire pénétrer chez nous tous ces rebuts de la Pensée allemande, quand des hommes de grande valeur se laissent plus ou moins prendre à ses audacieux sophismes et croient faire acte de
haute science en nous vantant ses merveilleuses révélations sur la nature des choses, il ne nous semble ni prudent, ni digne, de se borner, avec une telle doctrine, à une condamnation sommaire. Le dédain, d'ailleurs, n'est pas toujours une preuve de force ; et dans le cas présent, il ne nous paraîtrait, à nous, qu'un assez mauvais argument. Quand les plus grands philosophes, quand Aristote et Platon, nos maîtres à tous, loin de recourir à ce moyen, trop commode pour être vraiment sérieux, ont consumé leurs veilles à combattre sans relâche les plus ridicules assertions des anciens sophistes, on serait assez mal inspiré, ce nous semble, si l'on venait, au nom d'une fausse dignité^ nous exhorter à laisser passer sans combat les théories mensongères de la nouvelle sophistique. En tout cas, si nous nous trompons, nous aurons du moins la consolation d'errer en assez bonne compagnie.
Avant d'entrer en matière, nous devons pourtant examiner encore une autre objection qui tout d'abord paraît sans réplique. Hégel, peuton nous dire, n'a fait qu'emprunter aux anciens, vous venez de le constater vous-même, son prétendu principe de l'identité des contradictoires. Or Aristote a combattu à outrance ce principe sophistique, et victorieusement
établi le principe adverse, celui qui, depuis lui, est connu sous le nom de principe de contradiction, et qui se formule ainsi : « La même chose ne peut pas en même temps être et n'être pas. » En conséquence, pour réduire au néant la théorie d'Hégel, il n'est pas nécessaire de se mettre soi-même en frais de bataille : il suffit de renvoyer le lecteur à ce iv" livre de la métaphysique, écrit il y a bientôt vingt-trois siècles. Ainsi, la besogne est toute faite.
Pas autant qu'on pourrait le croire. Ce serait bien mal connaître, en effet, toutes les subtihtés de la dialectique hégélienne, que de s'imaginer Hégel si facile à enferrer. Pour peu qu'on le pressât, il ne ferait pas difficulté d'admettre qu'Aristote a raison ; mais loin d'en conclure à sa propre défaite, il saurait tirer de son aveu même un argument à l'appui de sa doctrine. Il vous dirait qu'il n'est point le contradicteur d'Aristote; que le prendre pour son adversaire est une grossière erreur ; qu'il est simplement son continuateur: il ne le combat pas, mais l'amende et le complète (1). Sans doute, au
1. ftLa logique spéculative, dit Hégel, contient l'ancienne logique et l'ancienne métaphysique ; elle conserve les mêmes formes de la pensée, les mêmes lois et les mêmes
point de vue de l'entendement vulgaire, Aristote a raison : il est certain, parfaitement certain qu'à son premier degré, rintelligence repousse la contradiction. Mais ce fait, bien qu'exact, n'infirme en rien la thèse hégélienne; bien, au contraire, il vient à sou appui. Voici comment: « La base de ma doctrine, vous dira-t-il, c'est un autre fait présentant tout autant de certitude ; et ce fait, vous le savez, c'est que la nature physique est pleine de contradictions. Ce fait, d'ailleurs, Aristote ne l'a pas connu, car il n'est établi que depuis peu: c'est le dernier mot, c'est la dernière conquête de la science moderne (1). Aristote ne l'a donc pas combattu; je puis même affirmer qu'il ne l'aurait pu, pas plus que vous ne le pourriez vous-même, du moins avec quelque chance de succès, car un fait scientifique ne se laisse pas détruire : il défie toute puissance. Ma base est donc solide,
objets, mais elle les construit et les organise d'une manière plus large et à l'aide de nouvelles catégories. » Logique, l-^r vol. p. 220.
1. Voir un passage cité plus haut : « C'est un progrès essentiel qu'a fait la science de la nature, dans les temps modernes, lorsqu'elle a posé en principe que la polarité magnétique est une opposition qui pénètre la nature entière, ou une loi universelle de la nature »
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et je suis dans mon droit absolu, quand je vous répète avec la physique elle-même : dans le monde des corps, tout est contradiction. Vous arguez, il est vrai, que l'entendement réprouve la contradiction; mais loin de me contrarier, vous me comblez de joie, car votre thèse que j'accepte vient appuyer la mienne: elle établit,sans réplique possible, que la contradiction existe, non plus seulement dans le monde physique, mais encore entre ce monde et l'entendement. Il ne vous reste plus qu'un pas à faire pour entrer de plein pied dans ma pensée : c'est de reconnaître que la contradiction existe dans l'entendement même. Eh bien! ce pas, vous êtes tenu de le faire ; vous ne pouvez, en effet, comprendre le monde physique, ni concilier ce monde et l'entendement, qu'en faisant violence à l'entendement même, qu'en acceptant, par une vigoureuse réaction de la Raison contre elle-même, la contradiction comme une loi naturelle, comme un principe universel. Ainsi la Raison, sous peine de ne rien entendre à l'ensemble des choses, est contrainte d'abandonner ses premières aperceptions, et de se contredire résolument elle-même. Donc il y a contradiction même dans l'Esprit : contradiction entre l'entendement vulgaire et la Raison supérieure. Donc enfin ma thèse est vraie dans toute
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son étendue : partout il y a contradiction^ contradiction dans le monde de la nature, contradiction entre ce monde et le monde de l'Esprit, enfin contradiction dans l'Esprit même. C'est en vain que vous invoquez Aristole : Aristote n'y peut rien.
Voilà ce qu'à défaut d'Hégel, nous répondrait tout Hégélien, si comme réfutation, nous nous en tenions à l'argumentation, si juste qu'elle soit, de la Métaphysique Aristotélique. Et les prémisses une fois accordées, une fois admis le prétendu fait qu'invoque Hégel, cette réponse, il faut bien en convenir, serait tout-à-fait péremptoire. 11 est clair, en effet, qu'il n'est point d'argument pouvant résister à la brutalité d'un fait. Le fait une fois accepté, la Raison devrait nécessairement se soumettre, car ce qui existe, ce qui est réalisé, la Raison ne saurait évidemment le repousser comme impossible. Si par chose ratlonnellG on entend simplement une chose dont la Raison est tenue de reconnaître la jjossibiUlé cVéirc, l'axiome Hégélien a Toutce qui est réelesl rallonnd[\), est
1. Il est entendu que nous n'accordons cet axiome que dans le sens ici défini. CeUe restriction est indispensable. Plus tard, en effet, nous verrons Hégel lui donner une toute autre significatirm, en metlant à profit le double sens du mot rationnel, qui peut signifier'aussi : approuvé par la Raison, raisonnable, et partant légitime.
16i LIVRE SECOND
d'une évidence incontestable, et dans le cas présent, il est certain qii'Hégel serait en droit absolu de nous Topposer.
Si donc on veut combattre utilement Hégel, il ne suffit pas, malgré leur excellence indubitable, de renouveler plus ou moins les arguments d'Aristote (1) : il faut soumettre la physique Hégélienne au jugement même de la science moderne qu'elle invoque, et dont elle se prétend la fidèle interprète ; il faut prouver que ses théories sur la nature des choses sont de pures inventions faites tout exprès pour les besoins de la cause. Établir que le monde matériel, loin d'être le règne absolu de la contradiction, n'en présente même pas l'ombre, voilà ce qu'après Aristote, il reste encore à faire, si l'on veut réellement atteindre l'Hégélianisme dans son fondement même : voilà aussi ce que nous essaierons, si le lecteur veut bien nous suivre.
1 . La présente étude snr la métaphysique Hégéhenne était terminée, quand lasuite de notre travail nous a conduit, à propos du spiritualisme contemporain,à lireccLa Logique» de M. Gratry. Elle contient un bon résumé des arguments d'Aristote contre le faux principe de l'identité des contradictoires : c'est même la seule partie vraiment sérieuse de l'ouvrage. Mais pour les raisons étiumérées plus haut, nous croyons ce mode de réfutation tout-à-fait insuffisant.
Nous allons donc examiner d'abord cette question : y a-t-il dans la nature physique de véritables oppositions, des contraires nettement accusés? Puis ce problème une fois résolu, nous nous demanderons si les contraires dont nous aurons pu constater l'existence, constituent, oui ou non, de vrais contradictoires. C'est ainsi que nous reconnaîtrons la part de vérité contenue dans les théories antiques des Pythagoriciens et autres philosophes sur la question des contraires, comme aussi la somme d'erreur et d'imposture, dont la sophistique ancienne ou moderne a su trop souvent faire usage pour berner ses dupes.
Dans cette étude d'assez longue haleine, nous ne pouvons cependant nous dissimuler que nous allons courir un danger: fréquemment, pour la clarté de l'argumentation, nous serons obligé d'entrer dans de minutieux détails, et parfois le lecteur sera tenté sans doute de trouver nos explications un peu naïves: qu'il veuille bien ne pas oublier que, si nous prenons la peine d'affirmer nettement certaines évidences, c'est uniquement parce que, dans sa poursuite acharnée d'une scandaleuse célébrité, la mauvaise foi les nie.
LIVrxE SECOND