LA NATURE RÉALISE-T-ELLE LES CONTRADICTOIRES
Après tout co qui précède, nous pouvons l'affirmer sans hésitation : si Ton s'en tient au point do vue purement rationnel, le principe de contradiction, resté inébranlable malgré tous les efforts d'Hégel pour opposer la Raison à elle-même, demeure à Jamais, pour cfuiconquc croit à la Raison, le fondement de la logique comme aussi de la vraie métaphysique, de celle qui poursuit la vérité pour elle-même, sans parti pris d'aucune sorte; et le néant des attaques de la sophistique germanique ne peut avoir quim seul résultat, celui de mieux mettre en lumière toute sa solidité.
Toutefois, puisque d'après notre adversaire, les vues de l'entendement sont censées recevoir à chaque instant de l'expérience un démenti formel, nous devons pour atteindre notre but, et mettre notre principe hors de toute discussion, faire succéder à l'épreuve rationnelle une autre épreuve
encore, celle de la science expérimentale même. Au point où nous en sommes, maintenant que nous possédons pleinement la notion de ce qu'on nomme uTie contradiction, il nous sera facile de résoudre en toute connaissance de cause, et par suite en toute certitude, l'importante question posée plus haut : la nature, comme le veut Hégel, renfermet-eiie réellement des contradictoires?
Sans doute, pour toute personne qui voudra bien quelque peu réfléchir à l'essence même de la contradiction, il ressort avec la dernière évidence de l'étude précédente que la contradiction est un fait purement mental (1), puisque c'est simplement un jugement renfermant des éléments inconciliables, ou bien l'ensemble de deux jugements incompatibles, et se niant l'un l'autre. La contradiction étant exclusivement un fait de l'ordre intellectuel, et de plus un fait anormal que la Raison condamne, il est parfaitement clair aux yeux de quiconque
1 II faut tout prévoir avec les sophistes. Peut-être s'en trouvera-t-ii quelqu'un pour nous objecter que nous reconnaissons nous-même la contradiction comme un fait, et qu'ainsi nous admettons son existence au moment même où nous la repoussons. Un seul mot de réponse peut suffire: elle n'existe que comme aberration de l'esprit, que comme toute erreur existe; c'est là évidemment son seul genre d'existence.
rjvRir SECOND
prend la Raison pour guide, que sa réalisation dans la nature ne saurait avoir lieu: par essence môme, elle est irréalisable, puisque son caractère distinctif,fondamental,est de poser une impossibilité. Tous les sophismes du monde ne pourront rien là contre: en se réalisant, elle cesserait d'être impossible, ou plutôt elle serait à la fois impossible et possible, de sorte que sa réalisation dans la nature conduirait fatalement à cette monstrueuse identité du possible et de rimpossible dont l'audace Hégélienne (1)
1. Gorgias disait: il est faux qu'il y ait du mouvement, il est faux aussi qu'il n'y en ait point, car tout est faux. A cela Protagoras répondait; il est vrai qu'il y a du mouvement, il est également vrai qu'il n'y en a pas, car tout est vrai. Disciple fidèle de ces grands maîtres, Hegel établit d'abord que tout est possible (Logique, 2« vol. p. 155-157), puis que tout est impossible ; et dans son ardeur de démonstration, il va jusqu'à prouver l'impossibilité de sa propre existence, à lui Hégel : « 11 n'y a rien de pins impossible, dit-il, que mon existence, car le vrai n'est pas seulement un rapport simple avec lui-même, mais un rapport avec autre chose que lui-même. » Et continuant sa thèse, il ajoute: « Il en est ainsi de tout contenu dans le monde de la nature et de l'esprit. On peut dire que la matière est impossible, parce qu elle est l'unité de la répulsion et de l'attraction. Ceci s'applique également à la vie, au droit.... » Quant à la conclusion, qui n'est pas précisément désintéressée, la voici : (( Il n'y a donc rien de plus vide que les mots de possibilité et d'iiDpossibilité. La pliilosopliie doit surtout
s'efforce de faire une vérité transcendante, mais que le bon sens a le droit absolu do proscrire.
Ainsi, que la contradiction ne puisse jamais se présenter réalisée dans le monde matériel, c'est de toute évidence pour quiconq;ue connaît la vraie nature de la Raison dont la fonction, nous le savons, est de poser entre le possible et l'impossible cette infranchissable limite qui les sépare à tout jamais. Prétendre le contraire, c'est simplement nier la. Raison. Cependant, nous ne pouvons, on le comprendra sans peine, nous en tenir à ce point de vue tout rationnel, car ce serait tout juste préjuger la question pendante entre Uégel et nous. N'oublions pas, en effet, qu'il refuse absolument à la Raison le rôle que nous lui assignons ici ; cette négation est le point de départ même de son système : pour lui, ces barrières étroites que, dans son ignorance des vraies lois naturelles, elle pose arbitrairement, ne sont que le fait de l'entendement vulgaire au-dessus duquel s'élève une faculté supérieure destinée à redresser ses jugements , faculté qui, seule d'accord avec
éliminer toute recherche qui a pour but d'étabhr que telle ou telle chose est possible, ou comme l'on dit pensable (denkbar), et l'historien a raison de ne pas faire usage de ces catégories qui n'ont aucun fondement.» — Et dire que tout cela a la prétention de s'appeler de la métaphysique !
l'expérience, conduit seule à la science, et par suite mérite seule le nom de Raison. Pour juger la théorie d'Hégel, non du dehors, mais en nous plaçant au. centre même de ses idées, il nous faut donc interroger l'expérience elle-même, et lui demander si réellement la nature donne un démenti à ces lois de l'entendement qui jusqu'ici nous semblent, à nous, inéluctables.
Précédemment nous avons prévenu le lecteur qu'à chacun de ces arrêts de la Raison proclamant l'absurdité d'un jugement, il devait, quittant le point de vue purement rationnel, se placer en face des faits naturels eux-mêmes, et se demander si jamais, soit parmi les observations de la vie commune, soit parmi les phénomènes scientifiquement constatés, un seul cas s'était offert à lui, réalisant une contradiction. S'il a bien voulu se livrer chaque fois à cet examen, si simple d'ailleurs, notre tâche, à nous, sera maintenant des plus faciles.
Et d'abord, si nous remontons à ce premier cas de contradiction que nous avons rencontré, celui d'un jugement identifiant les idées de deux êtres distincts, ou proclamant à la fois l'existence d'un être et sa non-existence, et méconnaissant ainsi le principe d'identité, il ne nous faudra pas un temps bien long pour consulter l'expérience, et
Mi2TH0DE IIHGÉLIE.X.XE ^263
savoir si la nature, ici, réalise ou non la contradiction. Hégel veut-il nous convaincre? Le moyen est bien simple : qu'il nous montre Berzélius ou Thénard admettant Tidentité d'un acide et d'une base (1) ; qu'il nous découvre un paysan de bon sens et consentant à prendre un chat pour un rat, un renard pour une poule ; ou bien à croire que sa maison est et n'est pas en même temps ; et nous nous déclarons vaincu. Jusque-là, nous nous croirons en droit absolu de trait d'insensé quiconque se permettra de violer la première des lois fondamentales de la pensée.
Inutile d'insister non plus sur les contradictoires constitués par cette catégorie de contraires qui « ne peuvent coexister dans un même sujet. »
1. M. Véra reconnaît impossible « de convertir un homme politique ou un physicien à l'Hégéhanisme. » (hitrod. à hi phil. d'Hégel, p. XII). Selon lui, « I Hégélianisme ne peut cire démontré qu'à un Hégélien, » et cela pour une raison bien simple : c'est que l'homme placé au pied d'une montagne ne peut découvrir tous les objets qu'embrasse du regard le spectateur plus heureux qui foule de son pied la cime. Nous nous permettrons de répondre à M. Véra que sa comparaison manque absolument de justesse, que la vérité n'a ni haut ni ba'-^ qu'elle est une d'une unité absolue, q^e la vraie science se dtiinoatre à tout le inonde, cl que Terreur seule, ayant besoin d'aveugles, a besoin de sectaires.
â6i LIVRE SECOND
Leur définition même les rend essentiellement irréalisables, et nous n'avons pas à craindre qu'Hégel nous présente jamais une idée rouge ou bleue, un jugement ayant la saveur d'une orange, un souvenir long d'un mètre ou rendant le son d'une cloche.
Les seuls contradictoires dont il nous reste à faire l'examen , sont donc ceux qui tirent leur origine du rapprochement de deux idées faisant partie d'un même genre. Nous avons trouvé là plusieurs degrés de contradiction, plus ou moins accentués, il est vrai, au point de vue des conséquences à déduire, mais portant tous comme caractère essentiel le cachet de l'absurde. Eh bien ! En est-il un seul où l'Expérience ait jamais contredit la Raison? Qu'on nous cite un seul exemple où la Raison conclut à l'absurde, alors que pourtant l'observation vulgaire ou scientifique le découvre réaUsé dans la Nature. Seulement, si l'on tient à nous convaincre, qu'on veuille bien, de grâce, nous épargner tous ces faux contradictoires dont l'Hégélianisme abuse, et que nous rappellerons plus loin, vu que jamais un esprit sain n'a découvert en eux l'ombre d'une contradiction.
Voulez-vous nous prouver que la nature réalise la contradiction ? Montrez-nous donc un homme à la fois honnête et malhonnête, un historien qui
soit, à propos d'un fait simple et indécomposable, à la fois véridique et menteur ; une fleur entièrement rouge qui soit entièrement blanche ; car enfin, vous le savez, voilà les monstrueuses associations d'idées que nous appelons, nous, des contradictions. Si vous voulez employer le mot, montrez-nous donc 'a chose. Mais si vous ne le pouvez, baptisez alors d'un autre nom, du nom qui vous plaira, tout ce que vous nous montrez, car de tous les faits naturels que vous nous présentez sous le nom de contradictoires, il n'y en a pas un seul qui porte cette empreinte de l'absurde absolument nécessaire pour constituer une contradiction.
M. Véra nous dit : il est vrai; le sens que vous donnez au mot contradiction est bien le sens que tout le monde lui donne, et je le reconnais : entendu comme vous l'entendez, le principe de contradiction doit être admis. Seulement, s'il est exact, d'autre part il est dépourvu de toute valeur scientifique ; bien plus, il est puéril (1). — Enregistrons
1. « Une chose ou un sujet, nous dit- on, ne saurait être autre que lui-même, c'est-à-dire ne saurait posséder une qualité contraire à une autre qualité, ce à quoi on ajoute, pour rendre la formule plus précise, qu'il ne saurait la posséder en même temps et sous le même rapport... C'est là le sens que l'on attache généralement au principe de B. 15.
d'abord Taveu, sans nous inquiéter beaucoup du reproche de puérilité : nous savons ce qu'il vaut ; car ne servit-il que de base à tous les axiomes des
contradiction; et ainsi entendu, j'en conviens, il faut bien l'admettre, mais je me hâte d'ajouter qu'il n'a pas de valeur scientifique, bien plus, qu'il est puéril. Personne, en efîet, ne s'avisera de contester qu'une chose n'est pas blanche pendant qu'elle est blanche, que la lumière n'est pas la lumière, ou que l'ombre n'est pas l'ombre » (Logique, préface, l^r vol. p. 42-43). Personne ne conteste cela sans doute, personne, excepte les Hégéliens. A peu près d'un bout à l'autre, la logique d'Hégel est en contradiction flagrante avec notre principe, autant du moins que les épaisses ténèbres qui y régnent permettent d y voir quelque chose. Et quand M. Véra trace les lignes précédentes, il ne sait donc pas que bientôt il écrira lui-même les suivantes (et bien d'autres !) qui sont la meilleure justification du principe attaqué : « En disant qu'une quantité est ou positive ou négative, on admet que la quantité est positive et négative tout ensemble. En disant qu'un corps est lummeui (il veut probablement dire transparent) ou opaque, on admet que le corps est à la fois lumineux et opaque (2" vol. p. 91).. . Le positif et le négatif sont les mêmes en soi et pour soi (p. 92)... T) Et ces paroles déjà rapportées plus haut, et qui nous offrent un modèle achevé d'amphigouri : « Chaque terme (dans la contradiction) est lui-même en n'étant pas lui-même, et il n'est pas lui-même en étant luimôme; ou pour mieux dire, il n'y a plus qu'un seul et même terme qui est et n'est pas, qui est en n'étant pas, et n'est pas en étant » (p. 94). Rappelons encore les lignes 5ui^'antes déjà citées dans une note antérieure (p. 2Ï4):
MÉTHODE ]ÎÉV,ÉUES:<E 267
géomètres, notre principe aurait sa place assurée dans la scienae.Mais en dehors de cette remarque, .M. Véra nous permettra de lui en présenter une autre de première importance pour le jugement à porter sur la méthode Hégélienne : c'est que si, pour établir son faux principe, Hégel est obligé d'entendre autrement que nous la contradiction, il applique ensuite ce principe à la vraie contradiction, à la contradiction telle que nous l'entendons nousmêmes, do sorte que toute sa doctrine repose sur une équivoque. L'être et le non-être affirmés simultanément d'un même objet, tout comme l'identité et la différence, l'égal et l'inégal, le possible
« L'égal n'est pas l'égal de lui-même, mais d'un autie que lui-même. Il est par conséquent 1 inégal. Et l'inégal, en tant qu'inégal, non de lui-môme, mais d'un autre que lui-même, qui lui est inégal, est lui-même l'égal. Et ainsi l'égal étant l'inégal, et l'inégal l'égal, ils sont tous deux inégaux à euxmêmes. Chacun d'eux forme un mouvement rélléchi suivant lequel l'égalité est elle-même et l'inégalité, et l'inégalité est elle-même et l'égalité. CeUe unité de l'égalité et de l'inégalité est l'opposition, Gegensatz » (Log. 2* vol. p. 83), — Voilà pourtant le gâchis métaphysique où l'on arrive quand on rejette cette loi logique que M. Véra qualifie de puérile, à l'instar de son maître. Enfin de compte, si maître et disciple avaient pris à tâche de démontrer par l'absurde l'absolue nécessité du principe de contradiction , ils ne s'y seraient pas mieux pris.
et l'impossible, voilà certes des contradictoires, ce mot étant complètement entendu dans notre sens ; voilà aussi, pour nous laisser convaincre, ceux que nous aimerions voir réalisés dans la nature. Avant de faire de leur identité le fondement de son système, qu'il nous la prouve doue expérimentalement.
Selon vous, « divin Hégel » (1), l'être et le nonêtre sont identiques ; nous voulons bien vous croire, mais sur preuve. Eh bien ! cette pierre que nous vouons de heurter du pied, demandez à l'expérience de nous prouver clairement qu'elle n'a jamais existé. Si l'expérience vous a jamais appris que l'égal et l'inégal soient une même chose, montrez-nous donc sur la place publique deux groupes de citoyens à la fois égaux et inégaux en nombre; ou bien trouvez-nous quelque créancier facile qui, recevant un franc pour mille francs qu'on lui doit, veuille bien croire à l'équivalence des deux sommes. Si vous voulez enfin nous persuader qu'un même fait simple puisse être à la fois possible et impossible^ racontez-nous donc ce que vous a révélé l'expérience, lorsque par un beau soir votre Benjamin vous a prié de lui donner la Lune (:2).