Pages 43-45 du l«f vol. de la Logique
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Nous en doutons fort, car il n'y a rien là (et M. Véra, nous l'avons vu, le reconnaît luimême), de ce qui constitue une vraie contradiction ; il n'y a rien là qui puisse autoriser personne à formuler un principe proclamant l'identité du possible et de l'impossible, de l'égal et de l'inégal, du néant et de l'être.
L'argumentation qui nous oppose tous ces faux contradictoires ne peut évidemment faire illusion qu'aux sectateurs enthousiastes du Maître. Le secret de cette dialectique est des plus simples, et nous l'avons pressenti depuis longtemps : il consiste à voir dans toute différence une opposition, et dans toute opposition une contradiction. Par ce procédé, toute relation entre deux êtres différents, comme aussi toute antithèse, devient une contradiction. Vous mangez une orange entière pendant que je me contente d'une moitié : contradiction ! Vous avez le nez droit d'Alcibiade, et moi le nez aquilin d'un Bourbon : contradiction ! Tandis que je marche à la façon des tortues suivant l'humble horizontale, vous vous lancez verticalement en ballon vers la région lunaire : contradiction ! Votre domaine dont vous admirez la vaste étendue n'est qu'un point dans l'espace infini : contradiction ! Deux amoureux s'embrassent. — Votre maison fait face à la mienne — et
ce qui est plus grave encore, votre bâton a deux bouts : contradiction ! contradiction ! Je suis le fils de mon père. — Vous riez et je pleure. — Hégel est un grand homme et mon chien n'est qu'une bête; contradiction! Partout et toujours contradiction ! Et c'est ainsi, grâce à cette vue transcendante des choses, qu'on arrive à proclamer, avec l'accent solennel d'un infaillible oracle, cette vérité suprême : « Dans le ciel comme sur la terre tout est contradiction ».
Il est parfaitement clair, en effet, qu'avec une telle méthode on en pourra trouver en chaque point de l'univers et autres lieux. Mais cette méthode est-elle de bon aloi? Toute la question est là, et la solution n'en saurait être douteuse. Que la Nature nous offre des différences et des oppositions, nous sommes lassés de le reconnaître ; mais ces oppositions ne sont en rien des contradictions: personne, en effet, n'ignore qu'il y a deux sortes d'oppositions absolument irréductibles l'une à l'autre : d'une part, celles dont les éléments sont conçus par la Raison comme parfaitement conciliables et associables, et dont la Nature nous présente à chaque pas la réahsation; et d'autre part, ces oppositions dites logiques portant seules le nom de contradiction, dont la Raison saisit les deux termes comme absolument incompatibles, et
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dont par suite la réalisation est complètement impossible, puisque le principal rôle de la Raison; c'est de reconnaître et de tracer cette infranchissable limite qui sépare et repousse éternellement l'absurde de la région des possibles. Il faut toute la mauvaise foi d'Hégel, et tout l'aveuglement de ses adorateurs pour ne pas vouloir distinguer des choses aussi nettement tranchées.
Qu'on veuille bien, en effet, le remarquer ; il ne s'agit nullement ici d'une querelle de mots, mais d'une distinction nécessaire de choses absolument différentes. Le cas présent n'est pas l'un de ces cas assez fréquents où les mots peuvent, sans grand inconvénient, recevoir plus ou moins d'extension, au gré de l'auteur même qui les emploie : ici les deux genres d'opposition qu'on veut sournoisement fusionner sont par essence complètement inassimilables, et l'extension du mot contradiction à ce qui n'est qu'opposition harmonique et simple différence, ne peut avoir qu'un seul but, celui de troubler la vue du lecteur, et de l'amener à confondre, au milieu de ténèbres factices, deux ordres de choses aussi profondément distincts que le possible et l'impossible. Que veut Hégel? En quelques mots, le voici : pour édifier sa fantasmagorie transcendantale, il a, comme nous le rappellerons bientôt, un.
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absolu besoin do son prétendu principe de l'identité des contradictoires : sans ce moteur obligé, son système ne peut faire un seul pas ; c'est une montre sans ressort. A tout prix, il faut donc enlever d'assaut ce fameux principe; et que fait-il pour cela? Il a tout simplement recours à ce genre d'artifice qu'il décorerait sans doute, selon une heureuse expression dont il est l'auteur, du nom de ruse de l'Idée, mais que tout homme non soumis encore à l'influence Hégélienne, appellera justement mensonge et mauvaise toi: pour atteindre son but, il nous présente sciemment de faux contradictoires, qualifiant du nom de contradiction ce qu'il sait fort bien n'en pas être, puis il conclut comme s'il nous en eût exposé de vraies. 11 espère par là nous donner le change, et nous faire accepter sans réserve, grâce à ce tour de gobelet, cette idée absurde que tout dans la nature contient une contradiction. Le procédé est audacieux sans doute ; mais Hégel compte sur la confiante étourderie du lecteur. D'ailleurs, en cas de réussite, la partie est complètement gagnée : le principe une fois admis, rien ne saurait plus lui faire obstacle, et le cerveau du disciple est entièrement façonné comme il convient pour admettre' les non-sens les plus choquants, et les plus révoltantes absurdités. Ainsi, faire que les fausses
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contradiciions servent de passe-port aux vraies, voilà tout le secret de la dialectique Hégélienne. Mais malgré l'incontestable habileté d'Hégel, il ne peut tromper c|ue qui veut bien l'être. Aujourd'hui que le temps a permis à la réflexion de succéder à la première surprise, c'est un impérieux devoir pour tout vrai philosophe, pour quiconque fait de l'ardente recherche de la vérité, le but constant de son existence, de repousser avec la plus vivo énergie ces coupables tentatives de la sophistique, œuvres du mensonge, et qui ne peuvent profiter qu'au mensonge.