‹ Méthode spinoziste et méthode hégélienneChapitre 28 sur 37 · LA CONTRADICTION · texte numérisé non relu

LA CONTRADICTION

EST DANS l'hÉGÉLIANISME LE PRINCIPE CRÉATEUR.

Bien que dans le but.de ménager la patience du lecteur, nous n'ayons pas épuisé la série complète des arguments cornus dont Hégel et ses sectaires cherchent à étayer leur thèse, nous croyons pourtant avoir donné assez de développements à la question pour mettre hors de doute la certitude absolue du principe de contradiction, tel que, depuis Aristote, l'entendent tous les philosophes, comme aussi pour faire ressortir tout le néant de cette monstruosité logique qu'Hégel a baptisée du nom de conciliation des contradictoires. Donc, en dépit de ces proclamations retentissantes annonçant au monde la mort de la Logique ancienne, et l'heureux avènement de ce mode transcendantal de raisonnement qui doit donner des ailes à l'intelligence, lui faire braver tous les abîmes, et permettre à la Pensée

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cFcmbrasser adéquatement l'absolu même, nous nous croyons parfaitement en droit de conclure que ce prétendu principe hégélien de l'identité des contradictoires n'est qu'un principe de contrebande, énergiquement repoussé par la Raison universelle, vrai bagage de bateleur philosophique, et créé par la mauvaise foi dans le seul but de faire des dupes.

La seule crainte que nous ayons, et nous l'avons déjà manifestée, c'est que le lecteur ne nous reproche d'avoir pris trop au sérieux tous ces nonsens de la sophistique germanique, et ne soit tenté de nous dire qu'en combattant gravement des doctrines aussi complètement insensées, nous imitons de trop près les prouesses du chevalier de la Manche. La Fontaine n'a-t-il pas dit:

Quand l'absurde est outré, l'on lui fait trop d'honneur De vouloir par Raison combattre son erreur;

et le mieux alors n'est-il pas de se borner à rire?

S'il n'y avait là devant nous qu'une simple querelle d'école, sans grande portée métaphysique ou morale, ce serait aussi notre avis. Mais qu'on veuille bien y prendre garde: il ne s'agit pas moins ici que du bouleversement général de la Raison, et cela tout aussi bien dans le champ de la pratique que dans le domaine de la spéculation. Avant de nous adresser un blâme, qu'on

B. ifi

veuille bien nous permettre, pour notre justification, de rappeler deux choses encore : d'abord le rôle immense que joue le faux principe Hégélien de la contradiction dans la construction du système, rôle tel que, si l'on supprime ce principe, le système s'évanouit complètement : et d'autre part, la pernicieuse influence que, de l'aveu même d'un de ses admirateurs, l'Hégélianisme a exercée sur l'esprit des populations d'Outre-Rhin, surtout dans les classes élevées fréquentant les Universités, et dont il a totalement détruit le sens moral. Or le ferment putride de cette métaphysique dissolvante, ce n'est ni plus ni moins que ce principe de l'identité des contradictoires dont nous venons de faire ressortir, autant que nous l'avons pu, le non-sens et l'absurde. Voilà deux points que nous ne saurions omettre d'exposer sans grand inconvénient, car c'est seulement alors que l'on comprendra le rôle capital de la contradiction dans la doctrine Hégélienne, comme aussi la raison pour laquelle nous ne croyons pas que vis-à-vis d'Hégel le dédain suffise. Il est des adversaires avec lesquels il faut nécessairement combattre. Entamons donc immédiatement la première partie de la tâche qui nous reste à remplir.

Nous l'avons déjà fait entrevoir : ce faux principe hégélien de l'identité des contradictoires n',est

nullement, comme on pourrait le croire, un chapitre isolé de la doctrine d'Hégel, un accessoire qu'on puisse à volonté prendre ou laisser. Nonseulement au départ il donne le branle au système, mais il en constitue toute la trame même, et il ne peut pas y avoir plus d'Hégélianisme sans contradictoires que de vertébrés sans vertèbres, de fermentation sans ferment, ou d'enfant sans mère. Hégel les a employés comme le cuisinier Mignot employait la muscade : il « en a mis partout )> ; mais il y a cette différence capitale entre les deux grands hommes en question que le premier a eu la main forcée: impossible, en effet, sans ce semblant de principe, de faire un seul pas en avant. C'est lui d'abord qui, par sa vertu propre, permet au néant de passer à l'être ; car s'il n'y avait pas identité complète entre ces deux contradictoires, l'être et le néant, le néant resterait le néant, et l'Idée, ce bizarre hybride Hégéliano- Platonicien, laquelle deviendra l'Univers, mais qui primitivement est identique au néant, n'en sortirait pas, et ce serait vraiment dommage. Si vous la suivez ensuite dans ses développements successifs, vous verrez que, dans le nombre infini de ses évolutions, pas une ne s'effectue qu'en vertu de ce principe : partout, au commencement de chacune, deux éléments en contradiction : s'ils n'y étaient

pas d'ailleurs, on saurait bien les y mettre ; puis la thèse et l'antithèse une fois posée dans leur antagonisme, intervient la synthèse qui s'établit par la conciliation des deux contradictoires dans leur identité, et qui clôt ainsi l'évolution en complétant une nouvelle transformation de l'Idée. L'extrême importance du principe est donc indéniable, car depuis l'origine première des choses au fond de l'éternité jusqu'à leur consommation toujours imparfaite dans les profondeurs infinies de l'avenir, à chaque étape, à chaque progrès nouveau de l'Idée en cet interminable chemin qui, partant du néant, va jusqu'à l'absolu, le Dieu suprême qui, caché dans son sein, la féconde incessamment de son souffle créateur, ce Dieu sans cesse en acte, ce Dieu Tout-Puissant, c'est la contradiction.

Il nous est évidemment impossible d'examiner en détail chaque fécondation nouvelle, chaque nouvelle parturition de Vidée ; toutefois nous ne saurions guère, sans manquer notreJ)ut, nous dispenser d'assister, derrière l'épais nuage Hégéhen, prolecteur de sa pudeur, à la première au moins de ses couches ; s'il ne nous est pas donné de complimenter la jeune mère et de bénir le nouveauné, du moins serons-nous pleinement en mesure d'apprécier le rare mérite et la parfaite dextérité de l'accoucheur sans pareil.

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Pour mieux comprendre ce que sera l'Idée dans sa maiernité glorieuse, il nous importerait beaucoup de faire avec elle une connaissance intime alors qu'elle est vierge encore: mais il faut renoncer à pareille entreprise, car en sa qualité de vierge, elle marche toujours voilée, afin de mieux cacher sans doute aux regards indiscrets tous les mystères de sa jeune âme, tous les secrets de son cœur. Si du moins ce voile jaloux devait disparaître avec la période virginale ! Mais il n'y faut pas compter ; la soumission fdiale l'oblige, hélas ! à le porter jusqu'à la fin des temps : ainsi l'a voulu son père, le divin Hégel !

A défaut du portrait fidèle, contentons-nous, bon gré mal gré, de la silhouette, et même d'une silhouette assez molle dans ses contours. On connaît la théorie Platonicienne des Idées : c'est là qu'Hégel a puisé sa notion, mais il faut lui rendre cette justice : en la défigurant complètement, il se l'est complètement appropriée. Au lieu de ce nombre d'Idées, infini chez Platon comme celui de leurs objets, il n'y a pour Hégel qu'une seule Idée, germe infinitésimal de l'Univers, mais qu'il ne faudrait cependant pas prendre pour sa réduction en petit ; ce n'est point une sorte de microcosme auquel il ne manque que de se dilater et d'absorber l'espace pour devenir le monde ; loin de là ; ce

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germe, à l'origine, n'est qu'une simple abstraction, un pur néant. Nous le verrons bien dans un moment, lorsqu'Hégel nous présentera sa première triade; mais nous pouvons le conclure immédiatement de sa définition même de la Logique : « La Logique, nous dit-il, c'est la science de l'idée pure, de l'idée dans l'élément abstrait de la pensée (1).» Ainsi nous sommes bien dans le domaine de la pure abstraction. Seulement, par un mystère dont Hégel se charge de nous dévoiler le secret, ce néant finit par se réaliser dans le temps et dans l'espace ; se fécondant lui-même, ce rien peu à peu s'élabore par sa propre puissance ; et si nous voulions assister à la longue exhibition que le grand magicien veut bien nous faire des nombreux tableaux de sa lanterne, nous le verrions, ce néant primitif, embrassant l'éternité tout entière dans son perpétuel devenir, tendre incessamment vers l'Absolu. C'est ainsi que la pensée Hégélienne a su résoudre un problème réputé de tout temps insoluble : trouver dans ses moindres détails le Quomoclo d'une création ex nihilo, et ce qui est plus merveilleux encore, d'une création sans créateur.

1. Tome p. 243. — Il dit encore à la page suivante : (( La logique est la science la plus difficile, en ce qu'elle oiîère.... tm de simples abstractions. >•>

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Mais nous n'en sommes pas encore là : revenons à ridée pure, car la conception d'Hégel n'est pas sans offrir quelques difficultés à nos esprits vulgaires. Et d'abord, sans chercher à définir un fait élémentaire de l'intelligence humaine, nous pouvons nous demander, d'après la commune acception du mot, ce qu'est l'Idée. « L'Idée, nous dit Royer- (•ollard, c'est l'acte de l'esprit qui connaît (1). » On peut dire encore, et plus exactement peut-être, « l'Idée est ce fait de rintelhgence par lequel les choses se rendent présentes à notre esprit (2). » D'après cela, nous voyons d'abord que pour tout le monde, l'Idée suppose toujours l'existence préalable de l'esprit, non pas d'un esprit doué seulement d'une existence virtuelle, mais bien d'un esprit actuellement capable de connaître, d'un esprit présentement en acte. Pour Hégel, il en est autrement : l'Idée pure, c'est l'Idée avant sa réalisation dans l'espace et le temps, c'est l'Idée avant l'origine des choses, et conséquemmcnt bien avant l'apparition de l'esprit. Selon lui, bien loin que l'Idée soit fille de l'Esprit, l'Esprit depuis les profondeurs de l'Éternité sommeille à l'état virtuel au sein

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