Fragmente, dans les œuvres de Pieid
2. Dictionnaire des sciences philosopli. de M. Franck, l"^» édition.
288 LIVRE SEGOxXD
mystérieux de l'Idée, jusqu'à l'heure propice où, devenue déjà Nature, et désireuse de prendre conscience d'elle-même, l'Idée le trouvant pour ainsi dire couvé à point, le fait enfin éclore.
Une autre différence tout aussi sensible entre la conception d'Hégel et cette notion de l'Idée que possède chacun de nous, c'est que dans la pensée de tous, l'objet de l'Idée préexiste nécessairement à l'Idée; s'il n'y avait pas de montagne, d'arbre ou de fleuve dans la nature, notre esprit, nous dit le bon sens, n'aurait aucune des idées que suscitent ces objets, fleuve, arbre ou montagne. Aux yeux d'Hégel, il n'en est pas ainsi : rien n'est encore, et déjà, comme nous allons le voir, l'Idée d'être existe. L'Idée a précédé la chose. Ce n'est pas l'objet qui est l'occasion de l'apparition de l'Idée, c'est ridée qui produit l'objet. L'Idée d'Hégel ne ressemble donc en rien à ce que chacun de nous désigne sous le nom d'Idée. (1)
1. Hégel, il est vrai, nous donne plusieurs définitions de ridée ; mais toutes sont relatives à des phases assez avancées de son évolution : aucune ne se rapporte à son point de départ. Faut-il ajouter d'ailleurs que ces prétendues définitions ne sont qu'un vain jargon sous lequel l'esprit ne saisit que vide, incohérence ou contradiction? Le lecteur en pourra juger par les citations suivantes :
Mais alors si l'Idée n'est rien de ce que tout le monde entend par Idée, qu'est-ce donc que l'Idée? A cette question, Hégei oublie de répondre. Aussi ne pouvons-nous que constater une fois de plus ceci: c'est que décidément notre philosophe n'a pas le moindre goût pour les définitions nettes et précises.
L'Idée d'Hégel, avons-nous dit, est antérieure à l'objet (1). On alléguera peut-être à sa décharge
(a) L'Idée, c'est « l'unité en sol du subjectif et de l'objectif, devenue leur unité pour soi » (g 212);
(6) « L'Idée est le vrai en et pour soi; c'est l'unité absolue de la notion et de son objet. Son contenu idéal n'est autre chose que la notion dans ses déterminations ; son contenu réel n'est que la détermination d'elle-même dans la forme d'une existence extérieure, forme qu'elle enveloppe dans sa puissance et dans son idéalité. C'est ainsi qu'elle conserve son unité » 213).
(c) « L'absolu est l'Idée, c'est là sa définition absolue » (même §).
(d) (( L'Idée est la raison dans le sens vraiment philosophique. Elle est le sujet-objet, l'unité de l'idéal et du réel, du fini et de l'infini, de l'âme et du corps.... » (g 214).
(e) « L'Idée dans son état immédiat est la vie » (§ 216). 1. Hegel pourrait à la rigueur nous répondre qu'ici nous
commettons une erreur, et que sa doctrine ayant pour but d'établir l'identité même de la logique et de la métaphysique, l'Idée, selon lui, n'est pas antérieure, mais bien identi(jae à l'objet, — Il est possible que telle soit parfois sa
290 LIVriE SECOND
que, chez Platon aussi, les Idées préexistent à leurs objets : mais pour qui veut voir, il n'y a que peu d'analogie entre les deux conceptions. Entre autres différences, il convient, en effet, de remarquer la suivante : Platon admet un Dieu, sinon créateur, du moins architecte du monde ; et dans sa pensée, les Idées ne sont pas sans doute autre chose que les prototypes de leurs objets, prototypes incréés, existants de toute éternité au sein de l'Intelligence suprême. Leur qualité de modèles ou projets des choses dans la Pensée Divine rend alors parfaitement compte de leur préexistence, et si la théorie Platonicienne des Idées laisse beaucoup trop à désirer pour que la science puisse aujourd'hui l'accepter, du moins l'on ne saurait y voir ce non-sens de la doctrine Hégélienne : une Idée sans Esprit pour la concevoir (1).
pénsée ; mais y est-il toujours fidèle ? Et si nous nous trompons, à qui la faute? Que ne parle-t-il pour être compris? D'ailleurs, en fait de clarté, gagne-t-on beaucoup à quitter une conception pour l'autre? El n'est-ce pas simplement sortir du chaos pour rentrer dans le chaob?
1. En tout cas, l'obscurité de Platon ne saurait en rien j iistifier Hégel. Quand on a la prétention d'apporter au monde, non pas une vue telle quelle de l'origine des choses, mais bien le tableau vivant de la Science absolue, on est tenu de mettre en pleine lumière son point de départ.
MÉTHODE hégélienne! 291
En résumé, que semble donc être l'Idée d'Hégel? Une sorte de germe (1) non défini, d'où tout doit sortir, Esprit et Nature. Malheureusement pour la clarté de sa conception, ce germe, au dire même d'Hégel, n'est d'abord qu'une simple abstraction ; or la pensée a beau faire, elle n'arrive pas à comprendre comment d'une abstraction pure pourront jamais spontanément naître, d'abord un tout concret comme l'Univers, puis après l'Univers, l'Esprit lui-même. Si donc par suite d'une excessive indulgence, on ne veut pas tout-à-fait la qualifier d'absurde, l'Idée d'Hégel, on est obligé d'en convenir, est tout au moins un profond mystère. Comme le singe de Florian, et certes avec autant d'emphase, Hégel nous dit à tous : « Voyez la naissance du Monde ! d Mais comme le singe aussi, Hégel n'oublie qu'un point, et c'est d'éclairer sa lanterne. Toutefois, est-ce bien oublier qu'il faut dire ? Nous sommes déjà suffisamment renseignés sur la bonne foj d'Hégel ; et d'autre part, l'expérience ne nous le prouve-t-elle pas tous les jours? A tout escamoteur l'obscurité est chère.
Maintenant que nous savons de l'Idée tout ce
i. En désir toutefois, plutôt qu'en fait; car il ne peut réussir à lui donner ce caractère de germe.
qu'on en peut savoir, c'est-ù-cliro rien du tout, nous pouvons sans grand inconvénient, le spectacle étant gratuit, nous permettre d'assister à la première scène de l'origine des choses. Seulement, attention ! s'il vous plait; car le grand Révélateur, (( le Christ de k Pensée (1) » va parler lui-même !
§ 86. « C'est par l'être pur que l'on doit commencer, parce que l'être pur est aussi bien pensée pure (2) qu'être immédiat, simple et indéterminé, et que le commencement, sans être médiatisé, doit pouvoir être ultérieurement déterminé. »
§ 87. « Cet être pur n'est que l'abstraction pure, et par conséquent la négation absolue, qui, considérée dans son état immédiat, est le non-être (3). »
1 . Expression de Fôrster et de Mareinecke, empruntée parM. Yéracomme « très-exacte et très-profonde» (Introd. à la Phil. d'Hégel, préface, p. X). On ne saurait croire jusqu'où les Hégéliens ont poussé le fétichisme. Quelque opinion qu'on ait de Jésus, il nous semble difficile qu'on ne partage pas ici notre manière de voii- : le mot cité plus haut n'est qu'une impertinente bouffonnerie. On s'en convaincra surtout, si l'on veut réfléchir que le seul résultat moral de ^'Hégélianisme a été, comme nous le verrons plus loin, l'oblitération générale des consciences.
2. Une question indiscrète : où est Têtre pensant en qui réside cette pensée? Est-ce l'Idée qui pense? Mais alors, étant être pensant, elle n'est pas seulement être pur.
3. Ces deux premiers paragraphes sont accompagnés chacun d'une note dont le but principal est de montrer que
§ 88. « Le non-être, en tant qu'il forme une chose immédiate et identique à soi, ne diffère pas de l'être. La vérité de l'être et du non-être se trouve, par conséquent, dans l'unité de tous les deux, et cette unité, c'est le devenir. )■>
Prenons d'abord les choses comme Hégel nous les donne : il ressort clairement des lignes précédentes que c'est la contradiction, et sous sa forme la plus choquante, qui donne le branle à tout le système. Au commencement se trouve l'être pur ; mais en y regardant de près, Hégel fait une découverte; l'être pur, n'étant qu'une abstraction, c'est un être qui n'est pas; donc c'est le non-être. Voilà donc, dans un même objet, deux contradictoires
la définition des Eléates: l'absolu est l'être, tout en convenant parfaitement au Dieu de Spinosa, est cependant incomplète, et qu'il est nécessaire de la faire suivre de cette seconde définition : « l'absolu est le non-être ». Il dit ensuite : « de cette manière on se représente Dieu comme une négation. Le néant des Bouddhistes qui est le commencement et la fin des choses exprime la même abstraction. » Yoilà certes Dieu bien nettement défini. Ainsi, d'après Hégel, vous avez parfaitement le droit de dire : Dieu est, à la condition d'ajouter vite : Dieu n'est pas. D'ailleurs une telle notion de Dieu ne nuit en rien à la profonde religion du personnage, pour qui la Trinité n'a pas de mystères. — On sait d'ailleurs que la proposition : « L'être n'est pas » est du Gorgias tout pur.
LrVRÉ SECOND
en présence, l'être et le non-être : impossible même d'en trouver de plus accentués. A la place d'Hégel, tout autre serait sans doute fort embarrassé de sa trouvaille ; mais lui ne saurait l'être pour si peu : ne tient-il pas en réserve, dans sa boîte à * surprises, son fameux principe de l'identité des contradictoires ? Et bravement il conclut à l'identité do l'être et du non-être, et pose comme un axiome indiscutable (1) que leur unité constitue le devenir. Déjà l'Idée a fait un pas.
Si l'on veut bien se rappeler le but que nous voulions atteindre, il sera facile de voir qu'ici nous y touchons, du moins en partie. En effet, ce que nous nous proposions d'abord, c'était d'établir, ne fût-ce que par un exemple, le rôle fondamental du principe Hégélien de la contradiction dans
1. N'allez pas vous permettre de douter ou de sourire vous seriez vertement traité d'étourdi. « C'est faire, dit-il une dépense d'esprit inutile que de tourner en ridicule cette proposition: l'être et le non-être sont une seule et même chose, en alléguant des conséquences absurdes qu'on prétend à tort tirer de cette proposition... » Aussi les disciples dociles, dûment avertis, se sont-ils bien gardés de troubler la hautaine sérénité du maître : il n'en coûte rien de faire semblant de comprendre, tandis que dans la moindre lutte contre un plus fort, on court toujours risque d'attraper des horions.
chaque triade, et de montrer comment, en ramenant à l'unité deux contradictoires, il engendre un nouveau terme, et fait progresser l'Idée : ici l'on voit le premier acte générateur delà contradiction donner naissance au devenir. Ce que nous voulions encore, c'était prouver, toujours par un exemple, que le principe de l'identité des contradictoires, établi subrepticement au moyen de faux contradictoires, servait dans la pratique à en faire passer de véritables. Ici le doute n'est pas possible : entre l'être et le non-être, il n'y a pas une simple différence, il n'y a pas une opposition banale : la contradiction s'étale dans toute sa nudité. Nous pourrions à la rigueur nous borner à ces constatations qui justifient pleinement l'importance donnée par nous, dans la présente étude, au principe Hégélien de la contradiction; toutefois, l'occasion s'offrant d'elle-même, nous croyons bon de présenter encore quelques réflexions qui feront mieux connaître Hégel.
Il ne faudrait pas croire qu'il se soit dissimulé la difficulté de faire admettre à un public plus ou moins sérieux un pareil point de départ ; mieux que personne, il connaît à fond l'inanité de son système. Aussi tout est-il parfaitement calculé (1)