‹ Méthode spinoziste et méthode hégélienneChapitre 5 sur 37 · Revue des deux mondes, 15 novembre 18C · texte numérisé non relu

Revue des deux mondes, 15 novembre 18C

m LA MiîTnoM

réserve une pièce spéciale ou tout au moms un coin d'armoire pour les jouets des enfants : à moins de les supprimer complètement, ce qui serait bien dur, c'est le seul moyen de ne pas les trouver partout épars, et de ne pas trébucher parmi eux à chaque instant du jour. De même, dans un coin reculé du palais de la science, M. Berthelot bâtit soigneusement un compartiment à part, bien à part, fort loin des fourneaux et des cuves à mercure ; puis avec une indulgence toute paternelle pour ces grands enfants qui passent naïvement leur existence dans la contemplation des bagatelles philosophiques, il y relègue prudemment tous les joujoux métaphysiques dont le turbulent voisinage pourrait mettre en danger, tout du moins le croit-il, alambics et cornues. En résumé, si pour lui comme pour nous, métaphysique dit hypothèse, hypothèse à son tour, pour lui comme pour l'opinion courante, signifie simplement jeu d'esprit, passe-temps de désœuvré, chose parfois curieuse, mais en somme toujours décevante et futile (1).

i. Selon M. Berthelot, «tandis que la science positive une fois constituée l'est à jamais, la science idéale varie sans cesse et variera toujours.... La fantaisie tient et tiendra toujours ici la part la plus large. » Toutefois si nous constatons les dissidences, constatons aussi d'importantes analogies. Pour lui comme pour nous, le positivisme méconnaît les

fiN METAPflYSIQtfÊ

Eh bien î osons le dire : nous av^ns la confiance d'être en mesure d'établir que cette notion de l'hypothèse est fausse, que cette classification des sciences, que cette mise à part de la philosophie n'est pas sérieuse, et que tout esprit non prévenu devra concevoir la métaphysique comme l'indique son nom même (1), c'est-à-dire comme une suite à la physique^ comme un chapitre ajouté^ comme un complément indispensable aux études de la nature, qu'elle résume en les éclairant d'un jour nouveau, et non point comme une œuvre de pure fantaisie, comme un poème fantastique brodé par l'imagination en dehors des réalités positives. Pour justifier cette ligne de démarcation qu'on voudrait tracer, il n'y a point entre les deux domaines ce profond abîme creusé par les caractères opposés de certitude et d'arbitraire qu'on imagine être le cachet distinctif de ces deux ordres de sciences supposés

droits de l'esprit humain : le fait que l'humanité a de tout temps poursuivi la recherche des causes premières « dispense d'en discuter la légitimité. » — Il repousse aussi absolument toute méthode à priori dans le problème qui nous occupe.

4. On sait que le titre de l'ouvrage d'Aristote est : Tà [j.£Ta Ta <3^ujaà, ce qu'il faut étudier après les traités de physique. Que ce titre soit de lui-même ou d'un de ses disciples, la question importe ici fort peu.

absolument tranchés. La certitude, nous nous faisons fort de le montrer, est loin d'exister à tous les échelons de la science expérimentale, et plus la théorie s'élève, plus elle revêt le caractère hypothétique. Aussi nous croyons-nous en droit de l'affirmer: rien ne justifie cette brusque solution de continuité que l'on voudrait établir entre la philosophie et les sciences d'observation.

Il est d'ailleurs bien entendu que la métaphysique, telle que nous la comprenons, saura se renfermer dans un cadre sévère, éUminant avec le plus grand soin toutes ces creuses élucubrations de cerveaux malades qui se croient doués de la double vue, et pour lesquels l'infini n'a pas de mystère. Elle devra constamment se souvenir que son rôle n'est pas de poursuivre de vains fantômes, mais de saisir, dans la limite des force§ humaines, avec l'aide et sous l'œil de la science, ces réalités cachées dont l'action constitue les secrets ressorts de la nature. Si l'hypothèse est nécessairement sa méthode, puisque l'hypothèse constitue l'essence même de tout procédé d'investigation, elle aura constamment cette règle présente à la pensée, que toute hypothèse qui ne naît point spontanément de la contemplation des choses et n'est pas une stricte interprétation des faits observés, doit être condamnée sans pitié comme arbitraire, et partant sans

EiV MÉTAPHYSIQUE 2^

valeur. Loin de continuer cette singulière aberration de la philosophie cartésienne qui crut trouver dans la simple pensée de l'homme la formule même de l'univers, elle fera des lois physiques comme des faits psychologiques sa constante étude, dans cette salutaire persuasion que, s'il est un légitime espoir d'arriver avec le temps à une saine notion de l'immense ensemble des choses, c'est à la condition expresse d'avoir donné toute sa soUicitude à l'examen assidu des innombrables éléments composant ce tout'infmi.

Mais ici nous prévoyons une objection sérieuse : « Vous aurez beau faire, va nous dire le lecteur, la métaphysique ainsi conçue gardera fatalement sa marque originelle: née de l'hypothèse, elle restera toujours plus ou moins hypothétique. Alors, adieu la certitude ! »

Icicommeplus tard, comme toujours, nous irons droit devant nous jusqu'au bout de notre pensée, la voie obhque n'étant pas la nôtre. Nous ne pouvons que lui répondre : vous avez raison ; nous n'aurons pas la certitude.

Selon nous, le dogmatisme philosophique a fait son temps; et si le positivisme a tort de nous refuser le droit de remonter aux causes premières, la philosophie autoritaire n'est pas plus heureuse, lorsqu'elle prétend donner à ses solutions la forme

rigoureuse du théorème de géométrie. Le vieux mot de Socrate,si souvent répété qu'il semble usé: (( Je ne sais rien, si ce n'est que je ne sais rien», contiendra toujours une vérité profonde; bien compris dans son esprit, et complètement dégagé de ce travestissement sceptique dont l'affuble Arcésilas, que signifie-t-il, en effet, sinon conscience de la faiblesse de nos facultés, aperception nette des nombreuses chances d'erreur que la science même peut courir, et comme conséquence obligée, prudente défiance dans l'affirmation? Non, de nos jours moins que jamais, celui-là n'a point l'esprit philosophique qui croit posséder la vérité parfaite, sans nuage et sans mélange. Voulez -vous faire œuvre scientifique dans le tracé de la voie qui doit vous mener aux causes premières? Tenez-vous à mi-chemin de l'affirmation hautaine, dogmatique, qu'apporte trop souvent dans ses recherches telle ou telle métaphysique, et de la négation absolue de toute investigation de ce gçnre que le positivisme pose en principe. Quant à nous, notre conviction est celle-ci : les causes premières ne sont ni tout-à-fait saisissables, ni complètement inaccessibles : il y a, dans le problème qu'elles soulèvent, une part pour la science, et une autre, une grande, pour l'ignorance ; et s'il est des notions à notre portée, il en est d'autres aussi qu'il faut

désespérer d'atteindre : sachons voir la borne qui limite le champ ouvert à nos investigations ; audelà, sachons apercevoir Tabîme où nous ne pourrions que nous perdre, si nous vouHons tenter de le franchir.

Sans entrer dans des détails ici hors de propos, il est assez facile de marquer d'un trait la hgne de démarcation qui, dans la question présente, doit séparer à jamais le possible de l'impossible, comme aussi d'indiquer le degré de confiance que, dans une sorte de région intermédiaire, il convient d'octroyer aux vues de la raison relativement à certains éléments plus ou moins accessibles du problème des causes.

Il est un genre de connaissance qui se dérobera toujours à nous, et que nous devons absolument renoncer à poursuivre : c'est la connaissance de l'essence même de toute cause première. Voilà un fait qui saute aux yeux de toute personne exempte de parti pris. Pour tout homme au courant des méthodes et des ressources limitées de la science, il est de la dernière évidence que jamais nous ne saurons ce qu'est en soi la matière, ce qu'est en soi l'esprit, ce qu'est Dieu en tant que substance. En dépit des folles prétentions de certaines philosophies , il ne peut y avoir de doute sur la question de l'essence : savoir ici se résigner à

l'ignorance , c'est la seule science possible du vrai philos(»phe. On comprendra sans peine que ce n'est pas ici le lieu d'insister sur ce point, d'autant plus que plus tard, à propos des doctrines contraires, nous aurons souvent l'occasion d'y revenir. Pour le moment, ce que nous croyons devoir indiquer un peu plus longuement, c'est cette part de l'inconnu, que la science, pénétrant à des profondeurs diverses dans ces mystérieuses régions, peut plus ou moins espérer découvrir.

Si plonger dans l'essence même des choses est impossible à l'homme, s'il ne lui est pas donné de pouvoir s'emparer du secret des êtres, il peut du moins, d'après ladifférence de leurs manifestations, constater entre eux des différences de nature, et savoir, en présence d'une classe entière de phénomènes du même ordre, s'il doit ou non recourir, pour les expliquer, à l'hypothèse d'un agent spécial, s'il est ou non logique de les considérer comme la révélation d'un être distinct de ceux auxquels il attribue déjà d'autres groupes de faits. Quant à nous, nous n'en saurions douter: avec le temps, avec la persévérance dans la recherche, l'homme pourra, par le travail accumulé des générations, savoir s'il convient, par exemple, de rapporter les faits de conscience à la matière, ou s'il est indispensable, pour leur explication rationnelle,

de leur supposer un substratum de nature toute différente. De même encore, quand abandonnant les procédés impuissants suivis jusqu'alors, la métaphysique voudra bien suivre d'un pas ferme la voie tracée par la science, elle se trouvera tôt ou tard en mesure de juger s'il est conforme aux résultats des observations scientifiques de considérer l'univers comme uniquement régi par des forces aveugles, ou si l'hypothèse d'une pensée dirigeante n'est pas beaucoup plus en harmonie avec les faits. Hypothétique à l'origine, ou bien l'existence d'une certaine cause sera postérieurement démentie par une étude plus complète des phénomènes naturels, ou bien, mise en présence des découvertes incessantes de la science, elle acquerra chaque jour quelque nouveau degré de probabilité par sa conformité de plus en plus évidente avec l'ordre universel des choses. Et c'est ainsi qu'à l'aide de l'hypothèse et de cet autre facteur indispensable, le temps, la science pourra faire une conquête nouvelle, et marcher de plus en plus vers la certitude.

En même temps que s'étabht ainsi progressivement, et pour ainsi dire expérimentalement, l'existence de telle ou telle cause, en même temps aussi, cela est de toute évidence, nous arrivons à connaître, avec les mêmes éléments de probabilité, certaines propriétés de cette cause, celles-là mêmes B. 2,

dont les manifestations ont révélé son existence. Mais la science ne s'arrêtera pas là : de ces propriétés directement observées, souvent elle sera conduite à en inférer d'autres qui lui sembleront se rattacher aux premières par un lien rationnel plus ou moins étroit, tout en échappant plus ou moins complètement au contrôle de l'expérience. Alors se présentera nécessairement cette question: Quel degré de confiance convient-il d'accorder aux notions ainsi obtenues ? Il est clair^ en effet, qu'au doute plus ou moins accentué pouvant porter encore sur l'existence de l'objet, viennent s'ajouter de nouvelles causes d'incertitude provenant de la validité plus ou moins grande de l'inférence qui donne naissance aux propriétés dérivées, car cette inférence n'étant pas une déduction proprement dite, recèle toujours quelque élément hypothétique. Pour mieux nous faire comprendre, prenons un exemple. Supposons admise à peu près sans conteste la différence de nature entre la matière et l'esprit. L'un des caractères fondamentaux de cette distinction sera la composition de l'une et la simplicité de l'autre ; mais la composition des corps organisés rendant possible, à un moment donné, leur dissolution, on est naturellement conduit à penser que l'être simple, étant indécomposable, ne présente aucune possibihté

de destruction (1), et que par conséquent l'esprit doit être immortel. L'immortalité de l'esprit, voilà donc bien une propriété dérivée, car elle n'est pas tirée directement des faits observés,

1. Toutefois, conclure qu'il ne présente aucune possibilité de destruction, c'est certainement sortir de la déduction : on est seulement en droit d'affirmer qu'il ne peut être détruit par décomposition. Aller au-delà, ce n'est plus déduire, c'est poser un certain à priori, c'est admettre que la décomposition est le seul mode possible de destruction, postulat qui n'a rien d'effrayant pour nous, mais que plus d'un spiritualiste n'accepterait pas volontiers, car il équivaut à cette vue rationnelle que, la destruction d'un être simple étant inconcevable, est impossible; or, cette vue rationnelle a sa contre-partie tout aussi rationnelle : la création d'un être simple, étant inconcevable, est impossible. A moins d'inconséquence, on ne peut accepter l'une sans l'autre. Si l'on nous demande ce que nous pensons de ce postulat, nous répondrons que, selon nous, il doit être admis comme tout autre, mais comme tout autre sous bénéfice d'inventaire, vu que son contraire, tout en paraissant inconcevable, ne porte pas nettement le caractère de l'absurde. C'est ainsi qu'en mécanique rationnelle on admet au point de départ certaines vues de l'esprit, certaines hypothèses, mais sous condition de vérifier ensuite si les conséquences déduites sont toujours et partout en harmonie avec les faits. Un postulat, dans ce cas, n'est pas autre chose qu'une hypothèse probable provisoirement admise. Tout ce qu'on en déduira sera donc marqué d'un caractère hypothétique.

mais bien inférée d'une des propriétés dont les manifestations antérieurement constatées ont fait conclure à son existence même. D'ailleurs, par nature, elle semble échapper à tout contrôle expérimental. Cela étant, quel sera donc son degré de certitude ? Notons, en efi'et, que ces sortes d'inférences, de l'aveu même de philosophes spiritualistes (1), ne sont pas des déductions certaines comme celles de la géométrie : on n'y procède pas « du même au même, » et c< quelque intimement unies que soient les propriétés d'immortel et de simple, elles ne sont point identiques (2). »

1. Voir A. Gibon, cours de Philosophie, 1 vol. p. 363 et suivantes.

2. F. Huet, la science de l'esprit, t. I*"", p 4i5. Il ajoute : « on découvre dans ces sortes de raisonnements une évolution ou génération de vérités : on pourrait les appeler raisonnements par évolution. » Il suit de là, suivant le même auteur, que Condillac se trompe : « il ne voit, dit-il, qu'une sorte de raisonnements, et il oublie ceux qui offrent le plus d'intérêts. » Condillac n'a pas si tort qu'il le croit. Il n'y a pas ici génération de vérités^ dans le sens où l'entend M. Huet; il y a simplement admission tacite d'un postulat servant de majeure; ou déduit, mais d'un majeure sousentendue qui est plus ou moins hypothétique. Ici, comme toujours, le principe générateur, c'est l'hypothèse. 11 est

Et si, l'hypothèse de l'immortalité étant admise pour d'autres raisons qui ont bien leur valeur, l'on voulait ensuite, comme on l'a tant de fois cherché, découvrir par une série d'inférences plus ou moins semblables, la destinée même de l'esprit dans cet avenir sans bornes ouvert ainsi devant lui, ne voit-on pas, à mesure qu'on s'éloignerait du point de départ, combien décroîtraient rapidement les garanties de certitude sur lesquelles on pouvait compter à l'origine? Pour peu d'ailleurs que le lecteur veuille bien y réfléchir, il trouvera facilement parmi les attributs que confère à telle ou telle cause première telle ou telle philosophie, de nombreux exemples de propriétés simplement inférées, unies par un lien tantôt serré, tantôt assez lâche à des propriétés dûment constatées, ces propriétés inférées n'étant point, du moins fort souvent, susceptibles de recevoir des faits observables ni démenti bien net, ni confirmation très-précise. Eh bien ! s'il en est ainsi, quel sera donc, dans tous ces cas divers, le rôle obligé de la science? Il nous

facile de voir que le raisonnement fait revient au syllogisme suivant :

Ce qui ne peut être décomposé ne peut être détruit ;

Or, l'esprit ne peut être décomposé;

Donc l'esprit ne peut être détruit;

La preuve serait faite, si la majeure était certaine.

semble, sauf erreur, que s'il est parfois très-délicat dans la pratique, il est en théorie des plus simples.

Puisqu'il existe entre les notions qu'elle pose des différences considérables au point de vue de la certitude, elle doit s'efforcer de faire ressortir, avec la provenance de chacune, le degré précis de confiance qu'il convient de lui octroyer. En même temps qu'elle met en relief ses positions bien acquises, il faut aussi qu'elle sache avouer ses points faibles ; au lieu de protéger toutes ses conceptions d'une égale puissance d'affirmation, il est indispensable qu'elle s'attache à établir nettement leur valeur relative, à peser rigoureusement chacune d'elles dans la balance de la certitude, à constituer entre elles, suivant qu'elles y seront trouvées plus légères, une véritable hiérarchie de probabiUtés où la pensée voie clairement la place de chaque chose ; hiérarchie mobile, bien entendu, oii les rangs devront souvent s'intervertir, où chaque notion pourra chaque jour descendre ou monter suivant les progrès réalisés dans tout l'ensemble des études cosmiques. Ou nous nous trompons fort, ou c'est ainsi qu'il lui sera donné de construire un ensemble de doctrines vraiment digne d'elle, et capable de réunir dans une conviction commune toutes les intellig-ences sérieuses

possédées du besoin de savoir, et éprises de l'amour du vrai.

En résumé, si l'homme ne peut pénétrer l'mence d'aucune cause, il lui est cependant possible d'arriver à connaître, avec un degré plus ou moins élevé de certitude, l'existence distincte de chaque cause spéciale correspondant à chaque ordre de phénomènes, et, par la constatation du caractère particulier de chacune de ses manifestations, de saisir ce qui fait qu'elle est soi, et ne se confond avec aucune autre. Parmi sespropriétés, d'ailleurs, celles d'où l'on conclut son existence seront toujours connues avec ]e même dégré de probabilité qu'ellemême; et quant à celles dont la notion tire son origine d'une inférence hypothétique, la science peut se mettre en mesure d'apprécier à chaque instant le rang qu'elles doivent occuper dans l'échelle hiérarchique de la certitude.

Seulement, il faut bien le reconnaître : ici le temps est un facteur indispensable, s'imposantde toute nécessité à la patience du métaphysicien, sans qu'aucun effort puisse jamais y suppléer. En effet, le travail nécessaire pour constituer un tel ensemble de connaissances, aussi nettement précisées, ne saurait être le produit d'un jour. En outre, pour soutenir ses forces et vivifier son œuvre, la Métaphysique est tenue d'emprunter sa

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nourriture à toutes les autres sciences ; or, en dépit de certaines prétentions, celles-ci sont encore bien jeunes pour donner des fruits bien mûrs. Aussi sommes-nous encore très-loin de l'heure, si jamais elle vient, où l'homme pourra reposer en paix sa pensée dans la sérénité de la science. Bien des difficultés sont à vaincre, bien des travaux à faire ; et si dans l'ordre purement matériel il a fallu à l'humanité tant de labeurs pour passer du triste état de ]'âge de la pierre à la civilisation déjà brillante de l'âge du télégraphe et de la locomotive, il ne faut pas s'attendre à lui voir résoudre en un clin d'oeil les problèmes les plus ardus qui puissent occuper son intelligence ; il ne faut pas, en de telles matières, exiger dès aujourd'hui de l'esprit humain des réponses arrêtées, des solutions définitives et sans appel, entraînant fatalement toutes les convictions. Non, nous n'en sommes pas à la certitude : l'homme y parviendra-t-il jamais? Pour nous, en fait de causes premières, connaître n'est pas avoir une science assurée, indiscutable,infaillible: nous ne saurions croire qu'onpuisse jamais viser si haut, mais nous pensons que dès maintenant, la science est en mesure, dans les questions métaphysiques les plus importantes, de nous présenter un ensemble de raisons suffisantes pour motiver et asseoir une conviction

sérieuse. De plus, nous sommes convaincu que dans cet immense avenir ouvert devant elle, et si brillamment annoncé par un siècle fécond en grandes œuvres, chaque jour lui apportera quelque lumière nouvelle, et viendra combler quelque lacune, réduire quelque doute, fortifier quelque croyance. Sans doute, la connaissance, née de l'hypothèse, gardera longtemps et même toujours quelque trace de sa marque originelle ; mais il est certain aussi que ce caractère ira s'atténuant de plus en plus dans la suite des temps par les progrès incessants de la Pensée. Heureuses donc ces générations, invisibles dans le lointain des âges, pour lesquelles tant d'épaisses ténèbres qui nous enveloppent encore se seront par degrés dissipées devant le flambeau de plus en plus radieux de la science ! Mais si nous ne pouvons prétendre à leur félicité, s'il ne nous est pas permis d'espérer la jouissance sereine et sans effort de la connaissance, notre rôle n'en est pas moins nettement tracé, et certes il a bien son genre de beauté et de grandeur : à nous de travailler pour nos successeurs dans la vie comme nos devanciers ont travaillé pour nous ; à nous le défrichement sans grand espoir de moisson ; à nous le labeur infatigable ; à nous l'austère volupté de la recherche obstinée.

M DE LA MÉTIIODI?

Pour compléter quelque peu cet aperçu, nécessairement bien vague, de la façon dont nous concevons l'étude des causes premières et des résultats que nous pouvons en attendre, qu'on veuille bien nous permettre, en vue de rendre notre pensée un peu plus sensible, une comparaison dont la justesse, nous l'espérons du moins, frappera plus tard le lecteur ;

Une cause première, selon nous, c'est quelque chose comme une Terre inconnue, une Ile cachée et mystérieuse, une sorte de lointaine Atlantide perdue au sein des mers. Aussi pour oser en poursuivre la recherche au milieu des solitudes inexplorées d'un Océan sans bornes, s'il est indispensable d'être bon pilote, cela certes ne peut suffire : il faut surtout avoir le cœur haut ; il faut savoir non-seulement affronter les terribles chances du naufrage, mais encore braver, ce qui peut-être est plus redoutable, ce blâme méprisant qu'inspirent toujours aux timides les nobles infortunes de l'audace. Nouveau Colomb désireux de grandes aventures, vous sentez-vous de taille à entreprendre, en vue de découvrir cette Terre quasi fantastique, le plus périlleux des voyages ? En ce cas, bon courage et bon vent ! Mais sachezle bien : avant d'en apercevoir à l'horizon fuyant la silhouette incertaine, longtemps, bien long-

EN MÉTAPHYSlQtrtr ^3

temps sans doute il vous la faudra chercher sur la vaste étendue de l'abîme. Que de fois, trompé par votre ardeur même, il vous arrivera de prendre pour elle quelque vaine apparence, quelque fantôme de l'air ! Plus d'un est parti qui ne l'a jamais vue : est-il bien sûr que vous l'aperceviez jamais ? Mais écartons ce triste présage ; oui, plus heureux que d'autres dont vous mettrez à profit les erreurs mêmes, il vous sera donné de la voir : c'est là notre espérance et la vôtre. Toutefois, quand après de bien longues et pénibles vigies, après d'interminables recherches, après des circuits sans fin sur une mer trompeuse, vous parviendrez à saisir dans la brume du matin ses vagues et flottants contours, quand le cœur plein de joie, vous croirez n'avoir plus qu'à cingler vent çirrière pour atteindre la rive tant désirée, c'est alors que vos yeux s'ouvriront, et que le vrai problème viendra seulement s'offrir à vous : une zone immense de récifs cachés seront là comme d'inpomblables bastions pour défendre la plage tant convoitée, et lui faire une ceinture infranchissable. Aborder ? Impossible ! Que faire alors ? Vous armer de courage, de patience, et surtout de prudence; louvoyer sans cesse, sonder les passes étroites, glisser lentement entre les rares et trop courts interstices des rochers, non dans l'espoir

ti M LA MÊtIIODI^

chimérique de planter enfin fièrement le drapeau sur votre conquête, mais seulement pour la contempler, pour la serrer de plus près, cette terre si ardemment poursuivie, pour en crayonner les contours, pour en saisir par une âpre recherché tous les principaux traits, ses golfes et ses promontoires, l'embouchure de ses fleuves et le profil lointain de ses montagnes, les couches qui composent ses falaises abruptes, et la végétation qui couvre les pentes adoucies de ses coteaux; en un mot, il vous faudra chercher, chercher encore, chercher toujours.... et parfois aussi savoir attendre : attendre qu'un heureux coup de vent balaie le nuage qui dérobe aux regards un de ses innomblables et mouvants aspects.... et surtout vous défendre des illusions, et ne pas prendre pour des réalités certaines les mirages trompeurs d'une imagination surexcitée et trop avide de savoir.

Il faut donc en prendre notre parti: dans le problème des causes, moins encore que dans tout autre, la science absolue n'est point chose humaine ; et quoi que nous fassions, nous n'aurons pas la certitude. Certes pour tout esprit philosophique, ce serait pourtant le plus grand des biens ; mais veuillez peser ce mot, la certitude ! Et ditesnous si, dans certains cas, vous ne trouvez pas son contenu bien lourd pour la faiblesse humaine*

La certitude ? En dehors des sciences abstraites, est-ce donc chose si commune?

On nous dira peut-être : « Mais si la condition de la certitude est l'abstraction, la Métaphysique n'est-elle donc pas une science abstraite? N'est-ce pas même la plus abstraite de toutes? » Entendonsnous, et ne confondons pas abstrait avec difficile. Déterminer le vrai caractère des sciences abstraites comme l'Arithmétique ou la Géométrie, c'est une étude que tout prochainement nous aurons à faire ; on verra clairement alors que la Métaphysique n'en fait nullement partie. Bornons-nous donc présentement à une réponse provisoire tirée de l'objet même de cette dernière science. Pour nous, la Métaphysique, c'est cette partie de la science philosophique qui s'occupe de la recherche des causes premières, ou plus généralement de l'origine et de la fin des choses ; or les causes premières, quelle que soit leur essence, ne sont point des abstractions : que le monde soit sorti d'une abstraction, c'est une de ces niaiseries Hégéliennes dont le plus simple bon sens suffit à faire justice ; et l'on nous accordera bien que la mission du philosophe n'est pas d'être plus sot que le vulgaire. La Métaphysique porte donc tout entière sur des existences^ elle a pour objet des êtres concrets qu'il s'agit pour elle de déterminer, et

dont elle doit étudier le rôle dans la nature. C'est donc une science, plus ardue sans doute, mais tout aussi concrète que la physique elle-même, et par suite, comme nous le verrons plus tard, assujettie, pour réussir, à l'emploi des mêmes méthodes.

Nous n'aurons pas la certitude : qu'y faire? Et comment l'aurions-nous, si la nature des choses y met obstacle ? Au lieu de nous condamner sur ce simple aperçu, nous prions donc instamment le lecteur de vouloir bien nous suivre, et d'étudier avec nous l'essence même des questions métaphysiques, afin de voir quelle méthode les peut rendre accessibles, et si leur solution comporte la certitude. L'objection, en effet, ne saurait valoir que dans un seul cas : si l'on peut nous montrer, en dehors de l'hypothèse, une voie plus sûre pour attaquer le problème des causes premières. Or, nous nous croyons en mesure de le démontrer : cette méthode n'existe pas.

Non, nous n'aurons pas la certitude. Mai-s la science expérimentale elle-même est fort loin de la posséder toujours. Sur toute question, que d'indécision souvent ! que d'erreurs même ! Nous établirons surabondamment plus loin ce point important de doctrine : ce n'est parfois qu'à grand'peine qu'elle obtient la certitude dans la simple région des faits, et souvent il faut que de biBn longues

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années passent sur un même fait, avant qu'on puisse le considérer comme certain. D'ailleurs les faits seuls ne font pas la science, car la science ne saurait, comme un livre de cuisine, n'être qu'un recueil de recettes : elle doit forcément interpréter les faits, les unir par un lien théorique, les souder entre eux pour une vue d'ensemble ; or, dès qu'elle met le pied dans le domaine de la théorie, elle fait à chaque instant quelque faux pas. Voulez-vous vous en convaincre? Réunissez d'une part toutes les vérités scientifiques incontestables acquises depuis un siècle à la science, et d'autre part entassez toutes les erreurs commises durant le même laps de temps, soit dans le simple domaine des faits, soit dans la région des théories, et vous arriverez à ce résultat : la première somme, malgré sa haute importance intrinsèque, sera bien petite relativement à la seconde. Pour ignorer cela, il faut n'avoir étudié la science que dans des manuels de bacheliers . Convenons-en donc : l'homme , hélas ! est ainsi fait : il n'arrive à la vérité que par un chemin semé d'erreurs. C'est humiliant sans ■doute à reconnaître ; mais à quoi servirait de s'insurger contre la nature des choses ?

Encore une remarque pour finir. Si nous croyons devoir condamner sans réserve toute métaphysique dogmatique, est-ce à dire pour cela que nous

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soyons sceptique ? Certes , pas le moins du monde, £t pareille conclusion ne prouverait qu'une chose : une ignorance complète, chez son auteur, du mode de penser de tout homme qui vit de science. Un chapitre spécial, vers la fm de notre travail, sera consacré à tracer pi*ofondément la ligne de démarcation qui doit à jamais séparer l'esprit scientifique et son doute vivifiant et salutaire, moteur essentiel de toute recherche et de tout travail intellectuel, d'avec le Pyrrhonisme au doute énervant et morbide, destructeur inepte de toute pensée et de toute vie. Présentement, bornons-nous à caractériser par un seul trait la situation de la Métaphysique relativement à la certitude.

Demandez au Physicien qui, dans son cours d'optique, vous expose avec un soin si minutieux la théorie de l'Ether, demandez-lui s'il a la certitude de l'existence de ce fluide : il vous répondra négativement ; mais modifiez un peu votre question ; informez -vous s'il croit à l'existence de l'éther; il vous dira que oui. Eh bien! de même, si la Métaphysique, telle qu'elle nous apparaît, ne peut nous donner la certitude (c^u'on nous permette un pléonasme), la certitude complète, la certitude absolue, elle peut du moins, nous en sommes sûr, autoriser la croyance confiante.

légitimer la conviction ferme, engendrer la foi philosophique.

Certaines personnes pourront penser que ce n'est pas assez : qu'elles nous permettent, au moins comme réponse provisoire de leur rappeler un souvenir historique dont la haute portée philosophique ne saurait échapper à personne.

Quelques instants seulement avant la dernière et fatale visite du serviteur des Onze, Socrate, l'âme sereine et toute pénétrée d'une douce joie, se comparait lui-même au cygne chantant à l'heure suprême un chant plus suave, heureux qu'il est de remonter enhn vers le Dieu qu'il sert. Et pourtant Socrate qui venait de discourir longuement sur l'âme et sur ses destinées, Socrate n'avait pas la certitude. Ecoutez pkitôt ses dernières paroles, résumé de toute sa pensée : « Soutenir que toutes ces choses soient comme je vous les ai exposées, c'est ce qu'un homme de sens ne saurait faire. Mais que l'état des âmes et leurs demeures soient ou-commeje vous l'ai dit, ou à peu près, l'âme étant, paraît-il, immortelle, c'est ce qui me semble admissible, et la chose vaut bien la peine qu'on hasarde d'y croire. Oui, c'est un risque qu'il est beau de courir, et qu'il faut accepter avec joie » (1).

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