CHAPITRE II
Section bes mines et be métallurgie 1. Ce laboratoire
L'organisation des études des cours de mines et de métallurgie fait apparaître une fois de plus la j^réoccupation des autorités scolaires d'appuyer les études théoriques sur les données fournies par les essais, exécutés dans la mesure du possible, sur des bases industrielles.
L'idée de l)aser l'instruction sur des travaux de laboratoire est actuellement admise par toutes les écoles techniques américaines.
M. Richards, le chef du département de la métallurgie à l'Institut de Boston, dont la compétence est universellement reconnue aux Etats-Unis, a bien voulu nous montrer en détail
722 LES ÉCOLES TECHxMQUES SUPERIEURES
r(jiyanisation et nous expliquer sur le vif des principes ionda mentaux des travaux de laboratoire qu'il a créés en 1871 et qu'il ne cesse de perfectionner et de compléter.
Suivant l'opinion du distingué professeur les expériences que les élèves réalisent servent d'illustration aux cours oraux d'auditoire ; elles leur apprennent à saisir un problème dans son ensemble, à l'étudier dans tous ses facteurs et à le pousser jusqu'à la solution industrielle. En même temps elles les entraillent à observer exactement, à fixer le résultat de leurs observations dans des notes, à comparer les résultats obtenus et à formuler les faits constatés dans un rapport clair et précis. Il n'est ni nécessaire ni utile de faire des installations scolaires identiques à celles de l'industrie en ce qui concerne l'arrangement général, le genre et les dimensions des appareils. En voici les raisons : une installation industrielle doit traiter journellement une ({uantité considérable de minerais, travailler à bon marcbé, ce qui ne peut se faire qu'en réduisant le plus possible les manipulations. Au laboratoire, au contraire, le travail étant purement expérimental, il doit être divisé en opération successives qui permettent à l'expérimentateur de vérifier les matériaux en traitement avant et après chaque opération il faut qu'il puisse modifier les opérations, les arrêter sous ses yeux, etc. Tel doit être la caractéristique d'un laboratoire, dit M. Richards qui est partisan d'appareils industriels de petit modèle. Ces installations sont économiques, évitent •aux élèves des fatigues qui peuvent nuire à leur activité intellectuelle ; ils permettent d'exécuter toutes les opérations mécaniques de la métallurgie.
Le laboratoire, installé au rez-de-chaussée du bâtiment "Roger", comporte trois grandes divisions :
a) La concentration des minerais.
b) L'échantillonnage et l'essai chimique.
c) Les opérations métallurgiques.
Les élèves traitent les minerais de fer, de cuivre, de
plomb, d'or et d'argent.
Les installations sont prévues pour le traitement de 100 à 125 kilos de minerais par heure.
Parmi les appareils de concentration nous relevons les concasseurs, au nombre de deux, permettant de réduire le
LES KCOLKS TECHNIOUKS SUI'ERIFX'RES
minerai par 4 opérations successives au dianiolre d'un d(»nii pouce, (^es l)ro3-eurs sont actionnés par des moteurs électriques. Pour la réduction du minerai en fragments plus menus, l'école possède des broyeurs à c.ylindres, une batterie de boccards et un broyeur à échantillons. La production par heure des broyeurs à cylindres (fi^i". 3(51) est de 300 kilos de minerai d'un huitième de pouce et de 75 kilos d'un seizième de pouce. L'échantillonnage se fait par des tamis de divers diamètres, au nombre de 14. Le laboratoire n'emploie pas les tambours.
Fig. 364. — Aspeci du laboratoire de métallurgie
L(t préparation mécanique à l'aide de l'eau. — La classification hydraulique est pratiquée également à l'Institut dans des spitzcasten (1) à courant d'eau horizontal (jue M. Richards a combinés et fait Ijreveter lui-même.
(1) Les Spitzcasten sont des caisses (tour-trémie) dont le fond est en forme de pyramide, le sommet tourné %'ers le bas : dans ce fond se fait le dépôt d'une partie des matières en suspension dans leau qui passe par ces caisses.
721 LES ÉCOLES TECHMOUES SUPÉRIEURES
Les élèves font aussi la concentration des minerais à sec et par des "jigs» ou cribles à secousses ; le lavage des alluvions ; la concentration électro-magnétique, appliquée aux minerais magnétiques ou aux minerais de fer rendus magnétiques par un grillage préparatoire, se fait par une machine à courroie sans fin placée prés du tank. Une petite roue Pelton, hydraulique, de 6 pouces de large actionne cette machine.
Les appareils du laboratoire reçoivent le mouvement d'une machine à vapeur de 15 chevaux, à tiroir. Une transmission qu'on remarque dans les figures reproduites dans le texte, court sur toute la longueur des salles. D'autre part, une d\'namo, de 5(J ampères sous 50 volts alimente une série de moteurs électriques qui actionnent les appareils de triage de minerais.
V échantillonnage des minerais se fait généralement à la main. Des échantillons d'alliages ou de métaux à essayer sont pris au burin, au j)oin(;on, à la scie ou à la machine à forer.
S(tus l'appellation "essai- M. Richards entend la détermination quantitative et rapide des éléments d'un composé métallurgique. Les élèves ne se bornent pas à faire des essais au feu ; les cours comportent l'analyse approfondie de corps solides, liquides et gazeux. M. Richards s'occupe spécialement des essais au feu ; les autres essais sont poursuivis dans les laboratoires d'analyse de l'Institut.
Le laboratoire dans lequel 50 élèves peuvent travailler simultanément, est complété d'une salle des balances.
Nous relevons parmi les appareils : 9 fours à moufles, 12 fours à gaz, 4 étaux avec enclumes et l'outillage accessoire nécessaire aux essais à la traction, à la compression mécanique des métaux ou alliages, et une installation pour études rnétallographiques.
M. Richards pense qu'il est difficile de réaliser dan.s des laboratoires scolaires certaines grandes opérations métallurgiques, par exemple, celles des hauts-fourneaux, à une échelle suffisante pour (]ue les i-ésultats puissent servir de guide aux travaux pratiques. Le traitement des minerais par cubilots (fîg. 365) est néannjoijis prescrit parmi les travaux à exécuter par les élèves.
LES ÉCOLES TECHNIQUES SUPÉRIEURES
Voici sous quello Conne : l'élève reçoit une qunntité de minerai donné, l'exnmine au point de vue métallurg-ique et au i)()int de vue chimique ; il en fait l'analyse pour déterminer la nature de la gangue ; il calcule le lit de fusion et la quantité de combustible et de fondant nécessaires à la réduction ; il i-ésume les résultats en pesant, essayant et analysant les produits. Sans aucun doute, pareil système
Fig. 365. — Coin du laboratoire de métallurgie Le cubilot à minerais avec tuyères à vent. Elèves perçant le trou de coulée
726 LES ÉCOLES TECHNinUES sn-ÉRIEURES
produit des effets instructifs plus solides qu'une simple visite aux usines. En réalisant jusqu'à la fin une opération totale, l'étudiant en voit toutes les phases et devient particulièrement apte à comprendre les cours d'auditoire.
Une seule école américaine, l'L'niversité de Pensylvanie, possède un haut-fourneau d'essai ; il est l'objet de l'envie de toutes les institiiti(jns américaines.
CHAPITliE III
Ces Collèges agricoles
La {jlupart des institutions d'enseignement technique supérieur doivent leur origine aux "Agriculture Collèges» nés euxmêmes du -Land Grant Act".
A mesure que dans les régions agricoles surgissait et j>e développait l'industrie manufacturière et minière, les Collèges agricoles annexèrent des départements d'enseignement technique. Dans d'autres cas les sections techniques entrèrent dans la sphère de l'université. Actuellement il n'existe que deux institutions autonomes consacrées exclusivement aux sciences agricoles. Dans ses -Notes sur l'agriculture aux Etats-Unis. (1) M. Paul De Vuyst a fait un exposé documentaire et vivant des méthodes d'exploitations américaines dans leurs rapports avec les besoins de notre pays et a caractérisé nettement l'enseignement agricole. Nous y renvoyons le lecteur pour de plus amples détails.
Au programme des Collèges agricoles figurent invariablement les travaux manuels, et, par ce fait, ces institutions participent au régime de l'enseignement technique. Les élèves, garçons, consacrent un nombre considérable d'heures aux travaux du bois et du métal, rapportés plus ou moins aux
(1} yotes sur VAgriruUare aux Etats-Unis, D. De Vuyst, Inspecteur de l'Agriculture 0. Mayolez et J. Audiarte, Bruxelles 11)05
LKS ECUI.HS jnCIlNlOUES Sll'KHIKI MHS
(•oi>stiu(tions et à r()iilill;i;;e des formes; ils s'exercent.prati- ([iKMiu'iil et pi'oCessioniielleirient :iu inMoiement des instruments ;ii;it()ires les plus divei-s. Oue le (l()llè;4(^ ;iyricole soit autonome ou qu'il soit une division de ]'uiiivei'sit(*, en rè^'le f^énérule, une ferme y est annexée où les jeunes gens sont chargés de faire les travaux dans les conditions normales d'une exploitation industi'ielle. La ferme, la laiterie, la fromagei'ie sont de vrais ateli(U's, où l'i'lèvci appi-end à ap|)liquer les théories ({ui lui sont enseignées dans les cours et à vérifier leur valeur par des essais et des ti'avaux i)rati([ues ahsolunxMit réels.
Fig. 366. — La laiterie du Collège agricole du Wisconsiu
Les ligures 3t-)6 et 367 donnent la physionomie des travaux de la laiterie et de la fromagerie. Les installations répondent entièrement aux conditions de l'industrie ; le travail du lait, de la crème, du barattage, les manipulations du beurre, la préparation com[)lète des diverses spécialités de fromages y sont exécutés avec minutie par les élèves.
Conformément aux méthodes générales d'instruction propres
LES ECOLES TECHNIQUES SUPÉRIEURES
aux Etats-Unis, la prati({ue est inséparal)le de la théorie ; tout enseignement verbal, non sanctionné par des expériences exécutées par les élèves eux-mêmes, est considéré comme de faible valeur et, sauf des rarissimes exceptions est exclu des études. Au surplus, les collèges agricoles semblent, plus que nos écoles supérieures d'agriculture, avoir le souci d'approprier leur enseignement aux besoins de l'industrie des champs. Le centre de gravité des études ne se trouve pas dans l'enseignement prédominant de sciences dans des laboratoires de chimie, de physique et de botanique ; suivant la
Fig. 367. — Les élèves fabriquant le fromage C'heddar (\\'isconsin)
formule préconisée par M. Lonay (1) dans ses nombreuses et remarquables publications, leurs laboratoires les plus importants sont les laboratoires de culture, de zootechnie et de génie rural. Elles forment réellement des agriculteurs et n'encourent pas le reproche fait aux écoles belges "d'enlever aux campagnes l'élite de leurs jeunes gens pour en faire des hommes de sciences et des professeurs d'agriculture (2) ».
(1) Alex, Lonay; L'enseiijnement de la mécanique ogHcoIe, Mous (2j Compte-rendu des travaux du Congrès Agricole do Louvain 19'.5
Concluôions
Conclusions
Au milieu d(^ révolution rapide des conditions économiques et sociales, la confiance dans l'etticacité du réi^'ime ti-aditionnel d'instruction semlile s'ébranler dans notre vieille Europe. Une |)léïadc de philosophes modernes ont fait une analyse pénétraiite de la science de l'éducation ; leurs (cuvi-es (1) ont jeté le doute et ont fait naitre l'anxiété dans l'esprit de nos éducateurs, désemparés par les tliéories nouvelles.
Les travaux et les statisti({ues d'économistes autorisés tendent h démontrer que la prospérité d'un pays dépend avant tout de l'intelligence et de l'activité de ses habitants ; ils clament : Développons l'énergie ! Que l'école prépare enfin les générations aux luttes pour la conquête et pour la conservation du bien-être (2) !
Les conclusions des débats et des travaux du Congrès mondial, expriment avec une grande netteté le malaise dû à l'inadaptation de nos formes d'instruction aux nécessités de la vie moderne (3). Notre édifice scolaire est actuellement
(1) Taine. Le Régime moderne.
Spencer. L'Education.
Gustave Le Bon. La Psychologie de l'EducaUon. Jules Pavot L'Education de la volonté.
Docteur Paul Levy. L'Education rationnelle de la volonté, son emploi en thérapeutique.
(2) D. Blancarnoux. Manuel des Arts industriels (Préparation, Spécialisation.
Expatriation).
De Leener. j
Waxweiler. \ Travaux de l'Institut de Sociologie Solvay. Bruxelles.
Wodon. '
Edmond Demolins A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons.
Georges Blondel. Essor industriel et commercial du peuple allemand.
Th. Roosevelt. Idéal d'Américiue. La vie intense.
(3) Congrès international d'expansion économique mondiale, tenu à Mons du
24 au 28 Septembre 1905.
Cyrille Van Overbergh. La Réforme de l'enseignement d'après le premier Congrès d'expansion économique mondiale.
soumis à une expertise minutieuse, aussi bien dans ses fondations, l'instruction primaire, dans ses degrés moyens (1) et ses départements supérieurs (2), que dans ses dépendances industrielles et professionnelles (3). Les commissions chargées de ces délicates et importantes tâches donneront corps aux aspirations encore difiuses; soutenus par l'opinion publique, libelleront les réformes vers lesquelles nous portent la science rénovée de l'éducation et nos intérêts nationaux l)ien comj)ris.
Dans les sept livres de cet exposé, nous apportons à pied d'œuvre des matériaux, un peu bruts, empruntés au peuple d'industriels et de commerçants des Etats-Unis, qui a adapté ses méthodes d'éducation à t()us les besoins du milieu et du temps et les fait servir admiraldement à l'accroissement de sa puissance économique.
Dans la vie d'une nation, toutes les formes, d'éducation se tiennent et lient leurs effets ; rien ne peut être fait pour modifier les résultats de l'enseignement ou l'action totale de l'instruction, si des modifications concordantes ne sont réalisées aux divers degrés de l'échelle scolaire. C'est pourquoi nous avons prélevé nos matériaux dans tous les domaines de l'instruction publique.
De ces -matériaux et de ces faits, étayés par une documentation graphique abondante, le lecteur aura dégagé les lois qui dominent la pédagogie générale et industrielle ; il aura aussi fait la part qui revient aux professeurs dans la formation de la personnalité vibrante et originale que constitue le type américain.
L'école des Etats-Unis est une création de race. On y
(1) Commission chargée par arrélé royal crétudier les réformes à introduire dans renseignement moyen.
(2) James Van Drunen. L'Education technique S. Léon Gérard. La Réforme de l'Enseignement technique.
Em. Harment. La Réforme de l'Enseignement technique J. Weiler. Enquête sur l'Enseignement technique,
(3) Conseil supérieur de l'Enseignement technique de Belgique.
Les travaux du Conseil de perfectionnement de l'Enseignement technique du Hainaut, publiés par le Bulletin mensuel du Musée de l'Enseignement industriel et professionnel du Hainaut, à Charleroi.
Les comptes-rendus des enquêtes et les travaux de la Commission Nationale de la Petite Bourgeoisie. Oflice des classes moyennes Bruxelles.
CONCIJSIONS l'.VS
reli'ouN'c IViinc nnulo-siixoiiiic. L'es|)i'il qui l'iiiiinic n'est ni liisl()i'i(jiie, ni ronventionnel ; il est lo/^ifiuc et iKilili-el. Il clierclie la nouveauté ot le pi'o^ros. Si aucun oi'^Lianisnie central n'odicte de prescriptions unilornies, en revanche l'esprit puldic circule dans les inemlii'es du c(trps scoliiii'e, le \i\ilie et Je dispose à l'action.
Les écoles de tous les d(*^i'és sont des centi'es d'éducation ; en Kuro|)e, elles sont des établissements d'instruction. La Répuhlicpie fédérale, comme les Etats particuliers et les villes, ont leurs "Roards of Education^. Nous avons des échevins de l'instruction publique, des commissions administratives, des ministères de l'instruction publique.
L'Européen envoie ses enfants à l'école pour y apprendre ••quebjuo chose- ; l'Améi-icain désire qu'elle assure l'éducation intégrale, physj(|ue, intellectuelle et morale de ses enfants.
Les grandes idées sur l'essor d'une nation par TcmIucation sont à l'arrière-plan dans nos écoles ; les cadres de l'instruction sont fixes, les méthodes ne font du cas que des notions abstraites, de l'argumentation purement logique et des conclusions tirées du syllogisme ; les matières sont enseignées par des moyens conventionnels qui semblent s'éloigner des formes de la vie réelle ; les questions d'organisation, les programmes, les tendances éducatrices ne sont discutées que dans des cercles restreints ; le public ne comprend pas le langage de nos pédagogues, il reste étranger et indifférent à ces discussions qui sont l'afllaire de professionnels, de fonctionnaires.
En Amérique au contraire, chaque école a ses pulsations propres ; toutes les grandes questions qui touchent à son patrimoine scientifique et classique sont en discussion permanente dans les livres, dans les revues,' les journaux, et surtout dans les assemblées et congrès auxquels s'associe et s'intéresse le peuple. Les innovations qui surgissent sont notées, essayées, exécutées ; le public — qui est cordialement accueilli dans les classes, les ateliers, les laboratoires, — se préoccupe de leur réalisation et s'en déclare satisfait. Sous sa poussée, la vie sociale et économique s'est prolongée jusque dans le domaine scolaire et elle donne aux études de la fraîcheur et une allure rationnelle et vraie. Dans tout l'enseignement, l'idée et sa
réalisation par l'action, sont associées indissolublement, par l'éducation agissante, la volonté des enfants et des adolescents prend possession d'elle-rnéme.
L'Américain a aussi la conviction que l'avenir de son pays /S" est entre les mains de la femme qui transmet intégralement l'éducation re<;ue aux o-énérations qui suivent. Alors que les pays européens ne lui font qu'une part infime dans la vie intellectuelle par une éducation factice dans les pensionnats ou par une instruction restreinte dans les écoles moyennes, rares et relativement peu fréquentées, toutes les institutions d'enseignement secondaires américaines sont bondées de jeunes filles, pauvres et riclies, qui viennent s'3^ former, intellectuellement par les études littéraires et scientifiques, et professionnellement, en vue de leur rôle familial et social, par des travaux de cuisine, d'économie et d'arts domestiques. Les cuisines et les ateliers de confection, annexés à ces écoles, sont de vrais laboratoires où la future épouse acquiert par une pratique méthodique les aptitudes et le savoir nécessaires, pour s'assurer une existence indépendante et pour soutenir et accentuer la vigueur physique et morale de la nation.
Ainsi que dans les vieilles races, nos sentiments nous portent tout naturellement vers un altruisme qui s'exalte dans des œuvres de grande philanthropie, telle que la mutualité et l'assistance sociale i)ar la bienfaisance. Ces œuvres sont palliatives et lénifiantes, mais elles inclinent naturellement à ménager l'effort des masses en vue de leur propre relèvement.
Les Américains, que l'on dit volontiers individualistes à outrance, pratiquent une solidarité, moins sentimentale à coup sûr, mais agissante et préventive. Avec une générosité qui ne compte pas, les villes comme les particuliers contribuent pécuniairement à la création et aux frais d'entretien des admirables bibliothèques pour enfants et adultes, et rivalisent de largesse envers les institutions d'éducation et toutes les œnivres de relèvement, productrices d'énergie individuelle. Cette forme de solidarité nous apparaît également noble et grande et semble particulièrement propice au progrès social et économique du paj'S.
L'idéal d'éducation qui procède de ce grand sentiment national, est simple et démocratique.
A tous, l'école doit ouvrii- une «clKince- é^iile pour parvenir, et offrir i)ratiquenient les moyens d'acquérir une culture supérieure. (]e souci fondamental domine le régime d'instruction •••énérale et technique aux Etats-rnis. Les Américains reprochent à notre enseignement "d'élever les enfants l)our un métier défini : le fils du mineur est destiné à la mine, le fils du tisserand prend la i)rofession du père et ses espérances ne vont pas au-delà du métier à tisser. L'enfant de l'ouvrier euroj^éen entre le plus souvent dans la voie préparée pour lui à sa naissance et se spécialise dans les écoles de métiers, organisées suivant la lorniule allemande-'. Pareille éducation heurte le sentiment américain qui veut, que l'école publique ne mette aucune barrière au dévelopjiement de l'enfant et lui ouvre les voies d'ascension de la base jusqu'au faite. En conséquence, ni les écoles publiques, ni les écoles privées n'admettent le principe de la spécialisation ; elle est une notion contraire à la mentalité américaine.
Les études scolaires générales, comme l'étude d'une profession manuelle, reposent sur une large instruction fondamentale.
Pour la même raison de principe, les divers degrés d'enseignement se greffent les uns sur les autres, avec une simplicité qu'envient les systèmes européens. L'école maternelle, l'école primaire, l'école moyenne, les collèges, les instituts d'enseignement technique, les universités, les écoles normales, sont charpentés en un tout iiarmonique qui ne présente pas la moindre lacune ni surcharge.
"Free to the peoplo", gratuitement mis à la disposition du peuple : cette mention, d'un laconisme éloquent, est inscrite au fronton des bibliothèques et des écoles publiques. Pour alléger les charges des milliers de jeunes gens sans ressources personnelles qui aspirent à s'élever, les fournitures de classe, comme l'instruction, sont données sans frais. Au sortir de l'école élémentaire, ceux qui doivent immédiatement gagner leur vie trouvent, dans les écoles secondaires du soir et même dans les écoles industrielles, des cours bien ordonnés qui, tout en les initiant aux principes scientifiques et techniques utiles à leur travail, les préparent aux collèges. Abordant ces dernières institutions vers l'âge de dix-huit ans, ils y font
des études, tout en gagnant de quoi s'entretenir par des travaux et des occupations du soir. Rien désormais ne les arrête pour atteindre le sommet des connaissances scientifiques et technologiques.
Cette voie a été suivie par nombre de ])ersonnalités <{ui Inillent actuellement au premier rang des situations politiques, industrielles et commerciales des Etats-Unis. C'est la voie des forts, des bien trempés.
Par leurs écoles mo3'ennes du soir, les Etats-T'nis récupèrent les déchets et les sous-produits de l'intelligence nationale et les mettent en valeur. L'élite, ainsi extraite de toutes les classes de la société, apporte à l'industrie et au commerce une vigueur extraordinaire. Ces uKeurs d'énergie individuelle, sur lesquelles sont modelées les organisations scolaires, ouvrent les voies d'ascension à tout jeune homme intelligent servi l)ar une volontt'i tenace ; elles détruisent la stratification sociale par des plans horizontaux, pour ne conserver que la dilféi-enciation par des plans verticaux.
Suivant le même idéal de solidarité active, l'enseignement à tous les degrés est dominé par le souci de donner aux individualités toute leur expansion. Ce régime fécond repose sur une science approfondie de l'enfant et de l'adolescent. L'éducation américaine est conçue pour former des caractères, des hommes complets, sûrs d'eux-mêmes, conscients do leur force, préparés à la vie indépendante. Elle ne connaît ni l'instruction à coups de manuels, ni la compression des intelligences inhérente à notre régime.
Nos écoles nous apparaissent comme des jardins, dans lesquels les arbres sont taillés par des arboriculteurs méticuleux qui, sans souci de l'essence des sujets, coupent avec soin toute pousse, toute branche qui sortirait de l'alignement ou qui dépasserait le niveau qui leur est assigné. Ils fignolent les pjTamides, lient avec soin les espaliers et semblent même avoir une prédilection j^our les cordons alignés contre terre. Leur seul guide semble être la règle rigide de l'uniformité et de la symétrie, formulée dans les règlements, les prescriptions et les traditions. L'école américaine fait songer aux forêts de la Pensylvanie qui poussent dans le terreau fécond, en toute liberté ; les bouleaux délicats voisinent avec
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les hêtres éhincés ot les chênes à l'éœrce ruf>ueuse et aux l'orines puissantes ; le forestier avisé réserve à chaque individu l'espace (jui lui est nécessaire pour prendre son plein et libre développement.
L'école européenne témoigne de la, plus grossière méconnaissance de la nature enfantine et humaine. Elle prati([ue le fa(:onnao-e des cerveaux, sans honte ni vergogne ; elle supprime l'originalité et fait [)asser, avec un zèle persistant, les personnalités naissantes sous les rouleaux du laminoir égalisateur. L'école américaine exalte l'individualité, lui laisse manifester ses qualités propres par son régime de travaux dans lesquels l'élève conserve sa liberté d'appréciation, son discernement propre, son action originale et sa responsabilité.
Ces travaux occupent les trois-quarts du tem[)S assigné aux programmes. Les professeurs mettent une ingéniosité surprenante à donner aux l)ranches littéraires, aux mathémati({ues, à la géographi(^ à riiistoire, des formes d'activité personnelle. Les méthodes pour l'enseignement des sciences d'observations sous leurs aspects les plus simples dans les écoles primaires, industrielles, professionnelles, comme sous leurs aspects supérieurs dans les écoles secondaires, d'un si puissant modernisme, et dans les écoles techniques supérieures, prennent un caractère manipulatoire qui met en o-uvi-e et sollicite à chaque instant l'initiative et le self-help de l'élève. Dans les écoles générales, les branches techniques c'est-à-dire le dessin et les traviiux manuels, revêtent, avec une continuité inébranlable, un caractère expérimental (jui en font, pour les élèves, des exercices d'invention et de résistance j)hysique et morale. Ces travaux développent le sens constructif chez les jeunes enfants et les adolescents ; ils donnent, de science personnelle, une compréhension claire de l'équilibre et de l'unité dans l'action nécessaires pour atteindre un but, et font acquérir des idées de proportion et de symétrie. Ils enseignent une série de lois de la physique, donnent libre jeu à l'imagination et aux facultés d'invention ainsi qu'une connaissance certaine des matériaux aussi bien que des forces.
Dans les écoles industrielles et dans les collèges techniques, les travaux manuels, le dessin et les sciences techniques
sont pénétrées de la pratique do la profession de l'ouvrier et de celle de l'ingénieur ; mais ils renforcent l'équation pei'sonnelle des individus et tendent à donner à la jeunesse un «capital précieux de méthodes et d'expériences^. Nulle part ne résonne la parole niveleuse et sermoneuse du professeur, exposant doctoralement les grises théories verbales et les dernières hypothèses de la science et de la technologie ; on n'y voit pas les élèves griffonner fiévreusement des notes, accumuler dans leurs cahiers et dans leurs cerveaux surmenés le savoir de seconde main, appris par ouï-dire, et le réciter sans y ajouter aucun élément de leur savoir personnel. Les écoles américaines portent ces sciences à l'intelligence des élèves par des méthodes de manipulations expérimentales ([ui forment les facultés et dévelojjpent les aptitudes, tout en puisant aux sources de saines et de fortes, connaissances. Les lerons ne jjivotent pas autour des chétives expériences faites devant des auditr)ires bondés et savamment machinés. L'acquisition des connaissances exige, que chaque élève en particulier déploie de l'habileté, du savoii'-faire et de l'esprit de combinaison {)ar lesquels il ari-ache aux apj)areils leurs secrets scientifiques ou techniques. Dans ce travail où le cerveau reste libre, l'élève prend des habitudes d'observation, de réflexion et d'analyse ; son esprit se discipline à l'effort calme et avisé pour arriver, par de longues et patientes études personnelles, à des vérités qui sont sa propriété intellectuelle.
En faisant de l'élève, non l'auditeur jjassif mais l'acteur de la vie scolaire, l'école améi'icaine l'incite à se renseigner, à se former par lui-même, à se complaire dans les recherches soutenues et le travail d'arrache-pied. Elle développe, en outi-e, la qualité stimulante propre à la nation américaine et si bien caractérisée par le mot -'push", c'est-à-dire le besoin d'avancer dans le monde, à tout prix, l'impatience et la volonté de parvenir, forme supérieure de l'arrivisme, ressort puissant de son incessante activité.
A chaque moment des travaux scolaires, depuis son entrée dans les jardins d'enfants jus(|u'à sa sortie des Collèges techniques, le jeune Américain est amené à faire acte d'initiative. iJans chacune de ses facultés intellectuelles et morales.
il accumule ainsi, au cours de ses études, une somme d'énergie potentielle ({u'il utilisera dans ses situations ultérieures, dans les divei'ses circonstances de la vie, au gré de ses besoins.
C'est par leurs méthodes viriles cpie les écoles déposent dans les muscles et dans les nerfs de la jeunesse, les vertus qui font la valeur du peuple américain, le besoin d'activité tenace et persévérante, l'énergie pour kkalishr l'effort.
Le nom gi-avc':; sur la phupie, qui brille à la pf)upe du navire, accompagne celui-ci dans les ports et les océans; de môme ces mots féconds : réalise)' l'e//br/, placés à la fin de notre modeste ouvrage, proclameront les qualités que l'école doit développer et fixer dans la race pour faire prospérer son patrimoine et pour assurer son expansion dans le monde.
Cable bes ODatières