CHAPITRE I
Leur organisation. Résultats
Dans la plupart des villes américaines, la Ijibliothéque est l'édifice le plus imposant de la cité. C'est très souvent le seul, conçu avec un souci d'art désintéressé (flg. 103). Elle est ouverte aux heures qui conviennent aux populations laborieuses. Le dimanche, qimnd le repos puritain étend sur les villes la torpeur et l'ennui, les cabarets sont clos mais la bibliothèque est ouverte.
Par centaines (1) les lecteurs y vont passer leur soirée en tête à tète avec les livres, au milieu des splendeurs d'une décoration, souvent plus riche que belle, dans les salles aussi confortablement meublées que leur "home".
Aux yeux des américains la bibliothèque constitue un outil actif d'américanisation de relèvement moral et intellectuel. C'est ce qui explique la libéralité avec laquelle les Mécènes d'Outre- Atlantique leur ouvrent leurs caisses et la cordialité avec laquelle les citoyens paient les taxes spéciales levées pour assurer leur fonctionnement et leur entretien.
Les agglomérations les plus reculées et les plus dépourvues possèdent leur bibliothèque. A Carlisle, village de 9000
(1) Dans VOpen Shelf, organe trimestriel de la bibliothèque de Cleveland, no de mars 1909, nous relevons les chiffres suivants:
En 1908, nombre de livres emportés à domicile : 2,056.054 volumes
Nombre de visiteurs aux salles de lecture et de réfirences : 1,266,275.
La circulation en janvier, février et mars 1909 s'est élevée à 678,965 volumes.
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habitants, situé au pied des AUeg'hani, que ni son commerce, ni son industrie ne désignent pour posséder semblable institution, nous avons visité une bibliothèque dotée d'un revenu aniuiel de 10,()0() dollars.
Les bourgs les plus éloignés de la jilupart des Etats peuvent recevoir un dépôt de la l)ibli()tlièque circulante.
A rencontre de nos vieilles bibliothèques qui vivotent dans leur passivité, accablent les visiteurs de formalités, les lassent par une multii)licité d'écritures, la bibliothèque américaine est organisée sur le plan actif, nous dirions même, agressif. Elle sollicite le lecteur, va au devant de ses goûts,
Fig io3 — ], a bibliothèque de Carnegie à Pittsburg
lève les formalités et se fait aimer comme un lieu de calme récréation et d'étude. Le contact du public et de l'administration y est amène et engageant ; l'information requise est donnée avec précision, le renseignement cherché est trouvé avec certitude.
Pittshurg et Gleveland nous semblent posséder les types supérieurs de bibliothèques au point de vue de l'organisation, de la richesse et du caractère agressif de leur action. Nous avons visité en détail les bibliothèques centrales et les succursales de (Gleveland dirigées avec une compétence rare par M. Brett à qui nous sommes redevables de la photographie
(fig. 104) qui illustre le texte. Comme les bibliothèques des grands centres, celle de Cleveland possède une division pour aveugles et une collection de livres, de revues et de journaux à caractères en relief. Les "emmuréS" sont reçus dans une salle spéciale où l'on peut les voir, dans l'attitude familière à leur infirmité, lire du bout des doigts les productions littéraires scientifiques et techniques dans les langues civilisées du monde entier.
A Pittsburg, Madame Hopkins, Bibliothécaire en chef de la -Garneoie Librarv", et Madame Frances Jenkins Olcott,
Fig 104. — La salle des enfants à la bibliothèque de Cleveland
chef des Bibliothèques pour enfants, nous ont gracieusement et patiemment montré les rouages de la bibliothèque centrale dont la récente inauguration a été un événement mondial ; elles nous ont fait parcourir les quartiers les plus misérables de la ville, où, semblables à des fortins avancés dans le domaine de l'içjnorance, sont établies les sous-stations, les
"branches-'. Elles y mettent le livre moralisnleur à la poilée d'une j)opnlali()n i;i'(»uilhinte de nè^ures minables, d'étrangers inadaptés : russes, polonais, italiens, qui vivent dans les habitations en planches délabrées ou dans des "jo-batS", c'est-à-dire des barques puantes, échouées sur les bords des rivières. A cette tâche se dévouent dans l'esprit de la plus haute philanthr(q)ie, les dames biblothécaires, dont nous avons pu apprécier l'action zélée et l'admirable foi dans le relèvement par la lecture.
Gleveland, Pittsburf:;' comme Boston et la plupart des villes, travaillent (rai)rès un plan identique: de la bibliothèque
Fig. io5. — • Aspect de la sous-station iLawren:eville Branch) Pittsburg
centrale dépendent des sous-stations placés aux endroits les plus facilement accessibles à la masse des lecteurs adultes et aux enfants.
Les bibliothèques ordinaires ont été longuement décrites par nos spécialistes les plus compétents (1). Nous nous bornerons donc à esquisser ce que nous considérons comme
(1) Les Bibliothèques américaines, par H. La Fonlaine dans la Revue Bibliographique internationale, Bruxelles 1906.
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Fig, io6. — Rez-de-chaupsée de la East Liberty Franch, PittsLurg
Fig. 107. — Le sous-sol
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l'expression hi plus ((niclinnte du respect de l'être humain et du souci de r(Mlucal,i()n de la l'ace ; la hibUolhèqnc pour enfants. Le titre de gloire le plus durable de Carnegie sera peut-être celui d'avoir, par sa munificence, créé à Pittsburg,
Fig. 108. — L'étage
Fig. 109 — Aspect et disposition de l'entrée
ville de 300.000 habitants, la première institution qui apprend au peuple à lire, en mettant dans les mains de tous les enfants de la cité des livres hien écrits, appropriés à leur âge €t à leur situation sociale.
Par les soins de la bibliothèque centrale, cent cinquantedeux dépots, à l'usage des enfants, sont installés dans les divers centres de la ville.
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i^ /"""^ 'l^'.>« sept sous-sU,iio„s, «érées direcle.aei.t par la L,bl,otl,ef,ue centrale, il y , ,„„„■ les enf.u.ts des salles de lecture spéciales, aliénâmes à la salle |,„n,- adullos et à h
salle des références pour étudiants. Ces sous-stalions sont de coquets petits édifices proprets et riants. La fl» io5 donne 1 aspect de la -Laurence Brancl,. ,u, est un ™ode"le Tgenr"
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la disposition intérieure de ces locaux est aussi simple que pratique : au rez-de-cliaussée (flg. 106) le dépôt d'ouvrages ; à gauclie la salle de lecture, à droite la salle des enfants ; dans les sous-sols surélevés (flg. 107), un vaste auditoire pour les lectures à haute voix, le "Story telling" ou contes, les salles des périodiques, la salle de travail, la salle des chaudières. A l'étage : la salle du club, les magasins, l'habitation du concierge et le jardin aérien (flg. 108). La flg. 100 montre l'aspect de l'entrée.
La décoration claire et le luminaire abondant, l'ameublement riche en cliène, les tleurs fraiches partout, donnent à ces ])ibliothèques un aspect gai qui charme et relient.
Dès la fln des classes dans les écoles publiques jusque huit-neuf heures du soir, ces bibliothèques sont littéralement envahies par les bambins et bambines de tout âge et de toute couleur (flg. 110). A l'entrée une fontaine d'eau potable ; une rangée de lavabos, placés dans des placards, invitent les enfants au lavage des mains ; le pavage en caoutchouc étouffe le bruit des pas ; les sièges sont confortables. Après avoir satisfait aux règles de la propreté, les enfants vont vers les étagères, à même du sol, dénicher l'ouvrage commencé la veille et dont le souvenir hante leurs jeunes cerveaux ; ils s'asseyent aux tables basses sur des sièges minuscules et se plongent dans la lecture ; d'autres emportent les livres. Bientôt la salle est bondée d'une jeunesse calme et sérieuse (flg. 111), assise dans toutes les attitudes de l'attention concentrée, absorbée par des gravures que complètent un texte simple qu'ils épellent. Voici un gamin de 10 ans qui lit avec avidité dans la revue -American Bov" un combat naval largement illustré ; un gros garçon de 13 ans prend des notes dans un livre d'électricité ; d'autres suivent, les yeux avides, les aventures illustrées de nègres funambulesques ; au pied d'une étagère, le livre sur les genoux, un négrillon, teint chocolat, assis sur le parquet, feuillette un grand in-folio d'images; d'autres sont excités pour voir à la fois leurs images et celles de leurs voisins.
Parmi ces centaines d'enfants de six à quatorze ans, pas un bruit, pas un mouvement inutile. Sous l'œil maternel des bibliothécaires, ils vont et viennent de la table aux étagères
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dont ils connaissent à fond le contenu. Le spectacle de toutes ces intelligences en activité, de toutes ces émotions soulevées par la lecture, laisse une impression inoul)liable.
C'est dans ces bibliotlièques que s'éveille la curiosité enfantine et l'intérêt pour l'image et les livres. Avec l'âge le goût se développe et devient l'outil de leur perfectionnement peisonnel.
Du 10 ()ctol)re 1905 au 80 Mars 1906 (moins de 0 mois) la "East Brancli" a été visitée par 57.930 enfants. Dans le même espace de temps la même succursale a reçu la visite de 143.904 lecteurs, enfants et adultes.
Par quels moyens d'action attirez-vous les enfants ? Madame Olcott, l'aimable directrice de cette immense organisation, répond à notre question en nous montrant gracieusement son oeuvre sous ses divers aspects. Nous la parcourrons avec le lecteur.