CHAPITRE I
De renseignement moyen en général
1. Origine et organisation bes écoles secondaires mobernes bes €tatS'Unis
C'est avec une avide curiosité que nous avons pénétré •dans les établissements d'enseignement moyen des Etats-Unis et que nous avons cherché à nous rendre compte de leurs formes d'instruction et de leur esprit. Les discussions soulevées autour des études moyennes au Congrès mondial, ont fait surgir, chez nous, sinon la volonté, du moins le •désir de voir réformer notre régime ; il était pour nous du plus vif intérêt de constater si les tendances modernes, que d'excellents esprits y ont préconisées, avaient reçu leur consécration dans le pays le plus moderniste du monde. Nous rendons compte de nos constatations dans les pages <|ui suivent.
L'enseignement secondaire sous ses diverses formes est représenté aux Etats-Unis par les institutions suivantes :
1. Les "high schools« ou écoles secondaires et les anciennes "Académies", qui préparent spécialement aux études des collèges et aux instituts de technologie. Dans certaines d'entre elles, les travaux manuels sont enseiiinés facultativement.
206 KNSEIGNEMENT SECONDAIRE TECHNIQUE
2. Les ccoles, que nous dénommerons secondaij-es techniques et dont nous ferons un examen spécial dans le présent livre, comprennent : a) Les -manual trqining high schools» aussi connues sous le nom de "Mechanic arts higli schoolS"; b) Les ^Business high schools^ c'est-à-dire les écoles commerciales secondaires.
Dans l'école secondaire technique américaine s'est effacée la limite entre la culture générale et l'instruction industrielle et commerciale.
La pénétration de l'élément technique dans les études a donné un grand essor à l'enseignement moyen. En 1892, la po[)ulation scolaire de toutes les écoles secondaires américaines était de 97,000 élèves, soit 0,2 7o de la population; en 1904, année du dernier recensement, ce nombre dépasse 730,000, soit de plus de 0,9 ""o, de la population. Le fait que le nombre des élèves, qui continuent leurs études au delà de l'école élémentaire, s'est quadruplé dans l'espace de vingt-six ans, est un des phénomènes les plus marquants de la situation, de l'instruction publique aux Etats-Unis.
M. Harris, ancien commissaire du -^L'. S. Bureau of education^^ à Washington est d'avis que la fréquentation est due aux hauts salaires payés aux travailleurs manuels; les familles ouvrières renoncent au travail des enfants pour parfaire les ressources du ménage. Les parents peuvent ainsi satisfaire la légitime ambition de leur faire donner des études- plus complètes. Beaucoup d'industriels favorisent cette tendance. Dans bien des usines, notamment dans les -Baldwin Locomotive AVorkS" à Philadelpliie, les apprentis ne sont admis qu'à l'âge de 17 ans. M. Semple, le sympathique chef des apprentis, à qui nous demandions la raison de cette admission tardive, nous répondit : -Nos usines paient des salaires tels que les parents ne doivent pas spéculer sur le travail de leurs enfants; nous reculons l'âge d'admission à 17 ans, parce que nous estimons que nos ouvriers et les fils de nos ouvriers doivent étudier jusqu'à cet âge dans les écoles secondaires."
Les classes moyennes et ouvrières ne sont pas fascinées par l'éclat de professions bureaucratiques ou libérales ; comme nous l'avons déjà dit, la cote brutale des salaires des carrières
ENSKIGNRMKNT SE(;ON])AIRE TKCIIMoUE 207
manuelles et intellectuelles suffirait pour les désillusionner : à New-York, 10 dollars ou 50 francs par semaine est le salaire moyen d'un l)on employé de commerce, alors que le maçon, le plafonneur, le carreleur et le char})entier j^afi-nent 25 francs i)ar jour. Les classes ouvrières veulent un enseignement secondaire qui introduise les jeunes gens dans les carrières de l'industrie et des atiaires. Sous la pression des besoins de ces classes est né l'enseignement moyen moderne. Le problème des études moyennes s'est présenté dans les mêmes termes qu'en Europe. A côté de la vieille académie ou "high school» classique, préparatoire aux collèges, ont été créées des écoles moyennes qui cherclient à résoudre le problème qui préoccupe tous les pays industriels : la préparation par l'enseignement moyen aux fonctions de la vie réelle en même temps qu'aux études supérieures.
La préparation aux collèges est désignée en Amérique par les mots "fitting" (préparation) ; l'éducation pour la vie réelle par l'enseignement moyen est le "flnishing" (parachèvement) ; l'école secondaire qui réalise ce but est une "finisbing scbool".
L'école secondaire américaine a débuté par être une ^'fitting scliool" et son berceau se trouva dans la Nouvelle- Angleterre qui, colonisée par les Anglais, a créé des institutions à l'image de celles de la mère-patrie.
Dans la ^^Déclaration coiice)'ni)ig the adcancement of learning in New-England^^ faite par le général Court de Massachusetts en 1652, le but des institutions d'enseignement moyen est caractérisé comme suit :
"Quoique la connaissance des langues classiques et des arts libéraux ne soit pas indispensable à l'existence même de l'Etat et de l'Eglise, les hommes pieux et sages ont la conviction que de pareilles connaissances ne sont pas seulement désirables, mais nécessaires pour le développement sain de ces deux pouvoirs. La Nouvelle- Angleterre est en ce moment pourvue d'homme, dans tous les emplois et dispose d'un personnel pour remplacer éventuellement les décédés ou démissionnaires ; nous avons pour devoir d'être prévoyants pour les générations futures, car, à mesure que les colons s'éteindront, il deviendra plus difficile de pourvoir de titulaires,
les emi)lois de juii'e, de médecin, d'employé de l'Etat ou de rEo-lise.""
Le souci d'assurer l'administration civile et religieuse se dégage nettement de la célèbre ordonnance scolaire de Massachusetts {Massaclmsefls school ordinance) de 1647 où il est dit : -Nous ordonnons, pour (pie l'instruction ne soit pas enterrée avec nos pères de l'Etat et l'Eglise, que dans chaque circonscription (town-ship) de notre Etat qui comprend cinquante pères de fainille, quelqu'un soit nommé pour apprendre à lire et à écrire à tous les enfants de la circonscription..."
•■Aussitôt qu'une circonscription comptera 100 familles, il sera organisé une école latine (grammar school) destinée à préparer les élèves à entrer à l'Université...-' Voilà née la 'fitting school."
Pour souligner la différence entre les conceptions des habitants de la Nouvelle-Angleterre et celles de l'aristocratie des Planteurs du Sud, il surfit de citer les lignes suivantes du Rapport du Gouverneur Berkeley de Virginie, adressé en 1()71 au Commissaire des plantations :
'•Dieu merci, nous ne possédons ici ni écoles libres, ni imprimeries; il faut espérer que nous n'en aurons pas dans les siècles futurs, car le savoir a fait naitre dans le monde la désobéissance, l'hérésie ; les sectes et les imprimeries ont répandu tout cela et, en plus, les attaques contre meilleurs gouvernements (1)".
L'immigration intense au xviu'^ siècle des Anglais, des huguenots français, des protestants allemands, des presbytériens écossais, des catholiques irlandais, les guerres contre les Indiens et les Erançais, ont troublé les conceptions premières, en même temps qu'une nouvelle société se forma de cet amalgame.
Les classes moj'ennes des villes, sorties du commerce et de l'agriculture, ressentirent bientôt l'utilité d'un enseignement au delà de l'école élémentaire.
En 1820, un meeting tenu par les citoyens de la ville de Pjoston (Town-meeting) décida, à l'unanimité, de "créer
(1) History of Education, Desters.
une école inoyeiiiie publique pour la bourgeoisie, qui prépare les enfants, non aux études sui)érieures, mais à la vie i)ratique du commerce et de l'industrie".
Cette école porta le nom de : Englisb classical Higli School. Elle admit des élèves de douze ans a^'ant terminé les études de l'école primaii-e ; les i)rofesseurs devaient posséder une formation universitaire. La durée des études était de trois ans et le programme comportait : l'anglais, les matliémati({ues théoriques et appliquées, les sciences naturelles, la géographie, l'histoire et la philosophie.
La première école moyenne moderne américaine, la "High School" s'appuyait donc sur l'école primaire ; elle était organisée par les deniers publics et les enfants y étaient admis gratuitement ; elle ne comprenait dans son programme ni les langues anciennes ni les langues étrangères. C'est le premier type d'une "flnishing school" fondée par les commerçants et les hommes de métier, pour qui l'école élémentaire ne suflit plus, et qui jugèrent le latin trop étranger à la vie réelle et aux besoins immédiats de l'existence.
Les villes importantes : Philadelphie, Ne^v-York, Baltimore, suivirent l'exemple de Boston. Partout s'établit l'enseignement moyen gratuit, le même pour filles et garçons. Dans un rapport publié à New-York en 1828, il est dit que -pour un Etat libre, il est d'une importance estimable que les enfants des diverses classes de la Société soient élevés ensemble".
A travers bien des ditticultés, la High School s'est développée à coté de l'ancienne "Academy", en se combinant parfois avec elle.
En 187(3, 97.000 élèves suivaient les cours des écoles secondaires ; 23.000 élèves dans les écoles publiques et 74.000 dans les écoles privées. En 1904, les écoles moyennes privées comptent 115.000 élèves alors que le nombre des élèves des écoles publi(|ues s'élève à 615.000.
Comme dans les questions d'art, de science et de lettres, le Massachusetts prit la tète du mouvement en faveur du développement des écoles moyennes publiques. En vertu de la loi sur l'enseignement mo.\en de 1903, chaque circonscription (town) comptant plus de 30.003 habitants est tenue
d'ouvrir une école moyenne publique (liigh school). Les circonscriptions qui ne possèdent pas d'écoles semblables sont astreintes à payer les frais d'écolage des enfants qui fréquentent les cours d'une école secondaire voisine ; la loi les autorise de prélever sur les fonds publics les frais de déplacement de ces élèves. Sous certaines conditions, les communes peuvent aspirer aux subsides de l'Etat (1).
Dans les conditions actuelles, tout enfant de l'Etat, garçon ou fille, peut aspirer à terminer, sans aucun frais, les cours d'une école secondaire. A tous est offerte la possibilité d'acquérir une culture et une éducation supérieures ; tel est l'idéal vraiment démocratique qu'a réalisé le Massachusetts et que réalisent graduellement les Etats américains d'ancienne civilisation.
A tous une chance égale et pas de cul-de-sac en matière d'éducation, tel est le principe.
Les "high schools" reflètent vraiment comme dans un microcosme la multiplicité et la variété de la vie américaine qui réagit énergiquement sur les écoles ; celles-ci servent à la fois de préparation à la vie et d'introduction aux études supérieures.
Pour satisfaire à la fois aux conditions imposées à l'entrée des Universités et établir les bases d'une préparation solide à la vie pratique, les programmes d'enseignement se bigarrèrent de mille façons ; on y trouve des matières allant d'Eschyle à la comptabilité et l'arpentage ; le tout superficiellement bien entendu, sans grande idée fondamentale. De ce chaos se sont dégagés des groupes de cours qui ont constitués : 1° la section grecque-latine, 2" la section latine, 3° la section scientifique que l'on retrouve dans l'organisation de notre enseignement moj'en.
Ces divisions existent dans la généralité des grandes écoles moj'ennes américaines, non comme un cadre fixe imposé à l'élève, mais conçues très librement. Le régime actuel d'un grand nombre des écoles secondaires n'est pas celui des sections séparées ; il est basé sur un noyau de branches prescrites à tous, qui se complètent d'un grand nombre de
(li State Laws of Massachusett?.
ENSEIGNEMENT SECONDAIRE 'JECHNIOIJE 211
l)raiiches facultaiivos, pai'iui l(3s(]iielles l'élève choisit librement, sans aucune entrave réglementaire ; l'anglais (trois ou quatre années), les mathématiques (deux années), sont en général^ les branches communes les plus usuelles ; l'histoire, les sciences naturelles et les langues modernes y sont parfois incluses.
Dans certaines écoles, 70 "/o du temps est dévolu aux branches librement choisies ; dans les autres, de 40 à 70 % du temps. Chose curieuse, les statistiques prouvent que le nombre d'élèves qui étudient le latin se maintient, fait dilticile à comprendre sous la lumière de l'instruction moderne et de l'utilitarisme américain (1).
Autrefois la connaissance du latin séparait nettement les travailleurs manuels des hommes littérairement et classiquement cultivés. Encore maintenant, le vieux fermier américain cite volontiers dans sa conversation des vers et des dictons latins. Quoique le Yankee classique soit débordé par la démocratie montante, il a conservé un grand ascendant sur l'éducation publique, et, de fait, beaucoup de "higli schools» continuent à porter à leur programme le latin, dispensé pendant un an ou deux, à raison de 4 heures de cours par semaine. Ce temps est à peine suffisant pour acquérir les rudiments de la langue si ardue de Virgile; ces notions permettent de faire bonne figure dans le monde et offrent le moyen d'élucider la signification de quelques radicaux romans,, d'origine latine conservés dans la langue anglaise.
(1) Voir : Report of the Commissionner of Eilucalion. Année \'-M'2 p 1945.
EXSEIGNF.MENT Sl'.CONDAIRR TECHNIQUE
A titre documentaire, nous reproduisons ci-aprés l'horaire des études de la «Curtis higli scliool" de Riclnnond, répondant au type moyen des écoles secondaires :
!>•« Année ô'étubes
Cours obligatoires Périodes de 50 minutes.
Anglais
Latin, ou allemand, ou français Algèbre ....
Biologie, y compris la physiologie la botanique, la zoologie
2""- Rnnée b'étu5es
Cours obligatoires Périodes de 50 minutes
Angla S ....
Latin, ou allemand, ou français
Géométrie plane .
Histoire grecque el romaine
Cours facultatifs pour les beux premières années b'étubes
Grec . . .... 5.
Allemand ..... 5
Français . .... 5
Espagnol ...... 5
Chimie ... . 5
3""^^ Rnnée Î)'étu5es Cours obligatoires
Anglais ....
Latin, ou allemand, ou français Histoire anglaise .
Physique (1) .
Géométrie et algèbre (2)
Cours facultatifs
Orec ....
Allemand ...
Français
Espagnol ....
Sténographie et Dactylographie Tenue des livres .
Economie politique Botanique ou Zoologie
is
A-'^" Rnnée 5'étu5ee Cours obligatoires
Anglais. . . . .3
Une langue étrangère . . .4
Chimie, biologie ou jibysiographie 4
Histoire anglaise et américaine, éducation civique . . .4
Cours facultatifs
Physique . . . . .5 Grec, ou latin, ou allemand, ou espagnol . . . . .4
Mathématiq'ie.< . . .4
Sténographie et Daclylograjihie 3
Economie politique . .3
Sciences domeslii^ues (cuisine couture et économie) . . .3
Loi commerciale et Géographie commerciale ... 3
Latin, grec ou anglais comiilémen-
taire ... . .
Hist'" du Moven-âge et moderne . 3
,1, L élève qui se prépare au collège peut substituer au cours de idiysi(|ue une 3™« langue étrangère
(2) La tenue des livres i)eut remplacer les malhéniati(iues
Dans ce pays aux antithèses abruptes, des courants plus modernes se manifestent en matière d'éducation mo3enne sous Ja poussée des besoins industriels et commerciaux ; la transformation de l'enseignement secondaire moderne s'accentue encore ; à côté du latin, les travaux manuels ont pris place aux programmes de beaucoup de "liigh schools- soit comme l)ranclie par exemple facultative, dans l'enseignement secondaire de la ville de Boston et d'autres localités, soit comme branche obligatoire dans les écoles secondaires techniques (manual training liigh sciiools) de création plus récente.