PREFACE
— "L'œuvre constitue l'exposé le pUis documentaire, le plus complet, le plus lumineux qui ait été fait du système d'éducation général? et ieclinique que ce grand peuple des Etats-Unis fait admirablement servir au développement de sa p lissance économique. «
Journal de Bruxelles, 22 mars 1908.
— «Si le lecteur désire savoir comment il est possible de substituer. aux tristes procédés mnémotechniques de notre Université, des méthodes fixant définitivement les choses dans Tesprit... je lui conseillerais de lire le livre de M Buyse, sur les systèmes américains d'éducation auquel l'Académie royale de Belgique vient de décerner une di^ ses plus hautes réi-ompenses. «
Gustave LE BON L'Opinion, mars 1909.
(Détbo5e6 Rméricaines
ô'Cbucation générale et technique
Introduction
Les nations industrielles et commerciales, saisies d'une ardente émulation, s'outillent et s'org'anisent avec frénésie pour capter une part de plus en [)lus large de la production et du tratic universels. Des prodiges de stratégie sont déployés pour conquérir la clientèle mondiale et évincer la concurrence. Aucun moyen capable d'accroitre l'etîicacité des ettbrts, n'est négligé dans la lutte âpre ouverte sur tous les points du globe.
Dans cette compétition, les Etats-Unis ont révélé des méthodes audacieuses (|ui bouleversent les règles classiques de la fabrication et du négoce et menacent d'entamer la prépondérance économique du vieux monde. Nos économistes ont traduit en des statistiques menaçantes, le tableau prodigieux de leur développement industriel en ces dernières années (1).
(1) Vdici quelques notes statistiques:
Eu 1850, les Etats-Unis comptaient 118 niiliioiis d'hectares cultivés et 74 millions de létes de bétail. On extrayait 6 millions de tonnes <le houille.
En 1890, 300 millions d'heclares c-ultivés, 1500 raillions de tètes de bétail et une exportation de 4 milliards de francs de produits agricoles, près de 2 milliards de francs de métaux et de 230 millions de tonnes de houille.
De 1^90 à 1901, le capital immobilisé dans l'industrie est pa.ssé de S à 13 1/2 milliards; les produits manufacturés de -15 à 05 milliards; le nombre d'ouvriers industriels de 1 à 1 1/2 million.
La production de fonte qui était, en 1901, de 15 millions de tonnes s'est élevée, en 1903 à 23 millions de tonnes.
En 1901, il a été construit 7228 kilom, de voies ferrées: 144287 voilures de chemin de fer dont les 9/10 de 30 à 40 T de capacité. Dans la même année quinze ateliers américains ont livré à la circulatioii ou à l'exportation 3384 locomotives.
12 IN'JRODl'CTION
Les données concordantes recueillies, dans leurs en(|U(Hes, ont élabli (jue les causes principales de cet essor sont les richesses njinérales et végétales ainsi qu'un adniiraljle sj^stème de voies de communications naturelles : mers, lacs, fleuves, rivières, complété d'un réseau de canaux et de chemins de fer. Le facteur essentiel est l'esprit d'entreprise, le génie organisateur et la dévorante activité des Américains.
Sobre dans ses plaisirs, toujours en action, animé d'un o])limisme et d'une confiance inébranlable dans le succès, l'Américain représente un t3^pe humain très puissant. Il possède, par atavisme, les qualités de ses aïeux décidés, qui n'ont pas hésité de ({uitler leurs relations, leurs chères coutumes, pour se faire une nouvelle existence dans des conditions diflici.les et dan^iereuses; le milieu, les distances, les obstacles naturels qui excitent les activités et tendent les volontés trempées, le climat vivifiant, tous ces éléments agissent dans la formation du type américain, qui incarne la vraie énergie.
Dans son ouvrage Slrenuoua lifa (Vie intense), Roosevelt en fait l'apologie enthousiaste.
Rien de plus expressif que les pages dans lesquelles le Pi-ésident glorifie «l'efiort qui crée un but supérieur plus élevé "que l'ignoble bien-être, l'efiort joyeux qui donne à l'homme, à "défaut même de succès, la conscience d'avoir agi en homme.-
Le culte de l'énergie y est célébré en termes lapidaires, avec une ardeur un peu rude : "T'n état sain ne peut exister que si "les hommes et les femmes qui le composent, mènent une vie '•pure, vigoureuse et saine, si les enfants sont élevés de telle "façon qu'ils s'eff'orcent, non pas d'éviter les difficultés, mais de "les surmonter, non pas de chercher leurs aises, mais de «savoir comment arracher le triomphe à la peine et au risque. «L'homme doit être joyeux de faire son œuvre d'homme, d'oser, «d'endurer, de travailler, de se garder, de garder ceux qui "dépendent de lui.-
C'est vers la formation du type de vigueur (pie tend l'éducation familiale et scolaire américaine.
Dès le jeune âge, l'enfant est bien différent des nôtres. Nous voulons, nous, des enfants obéissants, disciplinés; les Américains, plus encore que les Anglais, veulent, avant tout, des jeunes gens
h\'i HODICIION \'.i
(riiiitiiilivc, iiidopciKhiiils, coiiliiiiits en eux-iiirines; ils sui)i)f)i't('iit voloiiiioi's leiii's accès de caprice et un peu leui- tyi-amiie.
Dans les janiilles, à table, en pi-onienade, ils n'ont pas l'allui-e timide ou réservée des nôties; ils ont le verbe liaut, le ton franc, sans ombre de malséance ou de grossièreté. A l'école, on a rimi)ression (ju(> l'élève conduit le maître; les jeunes ^'ankees n'ont i)as l'attitude humble ou servile de nos enfants, vis à vis de ceux qui les instruisent. Ils sont déjà personnels et volontaires. C'est que tous sont plus ou moins éduqués d'après un régime que l'atterson, un grand industriel américain (il fait, par an, pour des millions de dollars d'atlaires) caractérise si bien dans le trait de jeunesse suivant, (jue personne n'ignore aux Etats-Unis :
"Quand j'étais enfant, dit-il, ayant envie de patins, mon père -me dit : A'oilà la forêt, prends une liacbe, coupe une charge de "Itois, transporte-la à la ville, vends-la et achète-toi des patins." Tel est le symbole de l'éducation américaine. La concentration des populations dans les villes a supprimé, dans la plupart des cas, le moyen d'éducation familiale prôné par Patterson; mais le système est entré dans les écoles de tous les degrés et de tous genres. Dans les classes élémentaires, les petits sont traités comme le jeune Patterson ; l'instruction qu'ils y trouvent et le développement de leurs facultés reposent sur l'etfort personnel. Les notions acquises à chaque instant et dans les diverses années d'études scolaires, sont apportées aux enfants ou confirmées chez eux par des actes.
Le système s'élargit avec l'âge. Savamment les professeurs sèment sous les pas des élèves, des difficultés graduées que ceux-ci doivent apprendre à juger et à vaincre; l'acte physique précède ou accompagne l'acte de la pensée; les branches d'enseignement, les plus abstraites pour nous, sont i)résentées sous des formes matérielles et concrètes et nécessitent, pour être assimilées, aussi bien l'habileté des mains que la vivacité de la pensée : la géographie est une manipulation ; la littérature scolaire est un travail de laboratoire, car elle s'associe intimement avec le dessin et le modelage; la forme supérieure de l'action, les travaux manuels, universellement pratiqués dans les écoles, sont des exercices de résistance morale ; tout l'enseignement allie l'effort physique, musculaire, à l'assimilation des idées.
L'enseignement secondaire, qui établit le passage de la
1 } LNTRODrCTION
dépendance intellectuelle et monde de l'enfance aux convictions individuelles de l'adulte, procède de la même pensée et accentue le système de l'instruction par l'action. Les difficultés à résoudre sont plus complexes, le but à atteindre plus éloigné, les obstacles, plus élevés. Affranchir la pensée et le sentiment de toute tutelle, en réduisant graduellement le rôle du professeur au profit de la responsabilité du jeune homme ou de la jeune fille ; tel est le but de l'éducation.
Faire agir les enfants comme s'ils étaient seuls au monde, en toute liberté; exalter le plaisir dans l'effort, la joie dans la lutte contre les difficultés, la possession de soi-même "le self-control" telle est la tâche supérieure de l'école ; ni les faits, ni les théories ne sont enseignés, ne sont communiqués verbalement aux élèves. Les Américains, professeurs et élèves, ont une vraie répugnance pour les théories toutes faites, pour les définitions et les abstractions, sans sanction pratique.
Dans les écoles, nous n'avons trouvé de trace des méthodes qui cherchent l'effet utile dans la doctrine communiquée par la parole et non traduite en actes par les élèves. Les professeurs considèrent que l'enseignemenl en général, et spécialement l'enseignement scientifique, ne saurait être fécond si les élèves ne sont pas exercés à trouver eux-mêmes des vérités, à résoudre des questions scientifiques.
L'enseignement des sciences pures ou appliquées est pénétré des principes de la méthode de la "redéc(niverte" (l'ediscovery), pratiquée dans les laboratoires et dans les ateliers. Les leçons de classes, d'importance très réduite, [)réparent, accompagnent ou confirment les études pratiques de laboratoire et d'atelier qui sont les centres d'intérêt des institutions. Les notes de laboratoire et d'atelier, dans lesquelles sont enregistrés les faits et les phénomènes que les élèves ont observés et qui décrivent les constructions réalisées, constituent la pieri-e de touche de la valeur des études. Aucun cas n'est fait des copies de cours oraux, qui jouent un si grand rôle dans nos écoles. L'élève doit arracher aux appareils et au matériel d'expérimentation le secret des phénomènes et des lois qui les régissent. Dans les travaux manuels, la puissance de direction (directive power) s'exalte par des épreuves de plus en plus dures, développant la réflexion pour
IN'IRODIICTION \ô
approi)rier les moyens aux fins. In patience pour racconiplisseinent de lâches longues et ardues.
Dans les écoles iiiduslrielles et dans les iuslitutions d'enseignement techni([ue supérieur se continue le triomphe de l'initiative et de l'edort; l'expérience faite i)ar les élèves y est la base des études; le i)i'(d"esseur guide les individualités sans les subjuguer; il semble avoir le plus haut souci de laisser se manifester leurs aspirations propres, leur intelligence et leurs talents [)ersonnels,
••Le plus important progrès réalisé dei)uis vingt ans dans les • systèmes d'éducation, dit M. Kliot, de l'Université de Hnrvard, ••est l'individualisatiDn d(^ rinsti'uction, de façon à rencontrer les "besoins précis et à dévelopi)er les facultés et les capacités de -chaque personnalité, à cha(|ue étape de son déveIop[)ement. "L'enseignement des laboi-atoires et l'enseignement des travaux ••manuels sont similaii'es comme instruments d'éducation, parce ••([u'ils s'adi'essent a l'individu.-
Appi-endre en agissant (Learning by doing) est encore la devise des écoles spéciales pour arriérés ethniques (Xègres et Peaux-Rouges).
Dans les instituts de technologie qui préparent les Jeunes gens aux carrières d'ingénieur, dans les collèges d'atîaires où le futur négociant et l'industriel de demain s'initient à la technique du commerce, les ti-avaux personnels dans les laboratoires, dans les ateliers, dans les bureaux de commerce scolaires, constituent la base des études et la seule source des connaissances.
Déposer dans les cerveaux des enfants et des adolescents le germe de la volonté; leur donner, dès le Jeune âge, le goût de l'action persévérante; hâter chez eux le passage de l'état de dépendance à l'esprit d'indépendance; préparer par une éducation scolaire appropriée, les enfants des classes les plus modestes à se subvenir à eux-mêmes, à ne compter que sur eux-mêmes, au «self-support-, telle semble être la plus haute préoccupation des écoles primaires et moyennes.
L'éducation ouvrière par l'école industrielle et professionnelle use à l'extrême de l'expérimentation prati({ue.
L'ouvrier américain est le prototype de l'ouvrier européen de l'avenir. Dans toutes les professions qualifiées, il est un homme instruit; le règne de l'ouvrier du passé, dont le savoir se bornait
16 INTRODIC/nON
à des recettes, des procédés, des tours de mains et des secrets, est depuis longtemps terminé dans les usines modernes du Nouveau-Monde. Toutes réalisent le "labor savin^-' l'économie de main-d'œuvre, par l'emploi de machines-outils perfectionnées; la conduite intelligente de ces outils nécessite i)lus de cerveau et de nerfs que de muscles, plus d'attention, de décision rapide et d'habileté manipulatoire que de force physique.
Les perfectionnements et les transformations rapides que l'industrie a subis dans son outillage et dans ses méthodes de travail, ont t'ait naître, chez les ouvriers, conducteurs et chefs d'atelier, des qualités nouvelles, intellectuelles plutôt que physiques ; les écoles industrielles, sous toutes leurs formes, s'efforcent de développer ces qualités et de les fixer dans la race.
Comme dans l'enseignement général, les études théoriques se font d'après des méthodes très concrètes; les leçons orales s'appuientsur des exercices d'expérimentation et de manipulation, qui ont pour effet d'ajouter aux connaissances fondamentales des métiers, l'esprit d'observation, l'habileté manuelle, l'intelligence industrielle. Sauf dans trois ou quatre écoles professionnelles, nulle trace de spécialisation; l'école cherche à développer, chez l'ouvrier, le sens exécutif; elle forme l'iiomnie complet, lui donne une culture générale professionnelle et réagit ainsi contre les efforts déprimants do la monotonie et de la division extrême du travail que comporte la fabrication en série.
A en juger par la puissance créatrice du travail américain, servi par un outillage perfectionné, cette éducation technique semble être particulièrement efhcace.
Suivant Paul Adam (1), dans un même temps, l'ouvrier américain produit 9440 francs de marchandises, tandis que l'ouvrier anglais n'en fournit que pour 3U50 francs, le Français et l'Allemand pour 2050 francs. L'Américain semble donc le premier ouvrier du monde. Bien que le mieux payé, son salaire ne prélève que 18 0/0 sur le total du rendement à cause de ce maximum d'effort; le salaire français prélève 32 0/0 sur le rendement, le salaire allemand 28 0/0, le salaire anglais 2(3 0/0. Tout le labeur européen reste inférieur, comparé au labeur américain. Cette
(1; V^ues (l'Amérique
IN'J'HODl'C'l ION 1 (
seulo qualiu'', si (»llo se maintient, assure à ce flc.i'iiici- la suprfMiKilie entière et iiicontestaljle dans l'avenir.
Apprendre en a<^ùssant (^st la sulistance niéiiie des iinHliodes scolaires aux h^tats-Tnis.
Ces méthodes s'accordent avec la mentalité américaine fjui ne sépare pas la pensée de l'action, le fait de l'idée, et qui apprécie hautement les métiers numuels.
Au-delà de l'Atlantiiiue, on ne trouve nulle ti'ace du i)i'<''jugé, iii(l('racinal)le chez nous, contre le travail manuel. Personne ne le considère comme humiliant ni déshonoi-ant. Un professeur, un maiîisti'at, n'y sc^nhlent j)as considérés comme intcdlectuelh'Uient supf'rieui's aux ouvriers et conlre-maiti'es inlellij4('nt^. Les employés de hureau sont dej)uis longtemps fixés sur la valeur sociale de leui- situation (jui représente, au maximum, 50 à 7ô francs de salaire par semaine, alors que leniaçon, le plafonneui-, le menuisier reçoivent 120 francs })our la môme durée de travail.
Derrière tout Américain se retrouve l'ouvrier : il jw-ie l'homme par ses capacités de produire et de réaliser ; il n'admet pas la cro.yance que le diplôme confère une certaine nohlesse intellectuelle.
De fait il n'y a pas d'oisifs parmi les Américains de naissance ou d'adoption. La charité puhlique des villes n'a pas à y entretenir des hordes d'inadaptés qui, dans certaines de nos villes, s'élèvent à 21 0/0 de !a i)()pulation (1),
Iju enseignement vii-il i)eut contrihuer à réduire ces chiffres efirayants, car il n'3' a pas d'existence humaine, si modeste ({u'on l'imaj^ine, où l'énergie ne trouve mille occasions de s'exercer. Il y a des dillicultés dans toutes les carrières, mais la seule irrémédiable, (fuoi ([u'on fasse, est notre propre faiblesse, notre impuissance de vouloir, de persévérer jus({u'au succès.
Le régime d'éducation et d'instruction d'un i)ays est dominé par des influences sociales, économi([ues et histori({ues. Il s'appuye, dans une certaine mesure, sur les mœurs et les traditions de la nation. De grandes précautions s'imposent pour transplanter
(1) Sur 37,000 habitants: 15,393 indigents en 1886; 14,908 en 1891; 9116 en 1896.
Rappofl (lu liureau de Bienfaisance de Tournai (1906)