‹ Méthodes de l'histoire littéraireChapitre 5 sur 12 · I. — Leçon d'ouverture du Cours d'éloquence française · texte numérisé non relu

I. — Leçon d'ouverture du Cours d'éloquence française

faite à l'Université de Paris le samedi 9 janvier 1904

(ExTRAITS)

PE Je voudrais aujourd’hui, Messieurs, donnant congé à Voltaire, vous dire pourquoi je ne puis espérer de remplacer Larroumet qu’en le continuant; je voudrais, non pas par formalité ni pour. satisfaire à une tradition de politesse universitaire, mais par un sentiment profond de sa valeur et de ; son rôle, vous entretenir de ce professeur à qui vous” avez donné si longtemps, et jusqu’au bout, toutes vos sympathies. N'attendez pas de moi un portrait complet, une biographie détaillée de Gustave Lar-… roumet : je n’en ai ni les moyens ni le temps. Cet esprit souple, étendu successivement vers tant d’objets divers, cette vie riche, où s’assemblent tant de e formes ordinairement incompatibles de l’action, dépassent les limites de mon information actuelle et de ma compétence. 4

puis bien juger, ce qui intéresse cette chaire : ïl y” aura profit pour nous à regarder ce qu'il a fait pour nos études, comment il l’a fait, et par où il peut nous être un guide et un modèle. Je tâcherai, Messieurs, sans répudier cette sympathie que je.

déclarais tout à l'heure, de n’y pas trop céder, et de vous parler de Larroumet sans donner dans l'é

coucillait les panégyriques indiscrets qu’on voulait | présenter comme des essais de critique et d’hisre littéraire.

… Larroumet s’est révélé à la Faculté des Lettres et public, en décembre 1882, par sa thèse de docrat : « Marivaux, sa vie et ses œuvres, avec deux rtraits et deux fac-simile, in-8, pp. 1-xt, 1-640. » Le succès fut grand, mais quelque étonnement s’y -mêla. Une thèse de littérature française, si nous

légliseons quelques exceptions de médiocre valeur u de notoriété insuffisante, c’était alors, pour tout e monde, une étude de goût, une fine analyse ou une construction vigoureuse. Le plus modeste uni- . versitaire s’y essayait à l'art de Paradol ou à celui . de Taine. L'essentiel était de manifester une originalité personnelle, de créer de l'esprit ou un syÿs- — tème, et de se montrer avantageusement à l’occa- sion de son auteur. Larroumet s’effaçait. Et l’on £ sentait qu'il ne s’effaçait pas par impuissance, mais par méthode. Ce qu'il avait d'esprit, de goût, de D talent, perçait, filtrait à travers les pages de son gros volume : il ne semblait appliqué qu’à le déro- . ber, à le masquer, à en détourner l’attention. C’était … de Marivaux, et non pas de lui-même, qu'il voulait E donner la connaissance au public et à ses juges. Il avait rejelé toutes les idées générales extérieures à . son sujet. Pas de philosophie de l’histoire littéraire; * pas de loi universelle, prétendant expliquer la

genèse des œuvres; pas de système dont Marivaux fût employé à donner la démontration. Rien qui allät au-delà de cet objet : Marivaux. En revanche, le plus héroïque et patient effort pour le faire connaître tout entier, dans tous ses ouvrages même secondaires, dans tous ses aspects même accessoires." Aucune des relations de l’œuvre et de l’auteur n’était négligée : biographie, origines intellectuelles, place dans l’histoire du roman, place dans l’histoire et la comédie, influence sur le roman anglais, rapport avec la peinture de Watteau ou de Chardin, rapports avec les divers mouvements des idées morales et littéraires au XVIII siècle.

Tout Marivaux donc était là, et le vrai Marivaux. Que Larroumet ait donné à son auteur un peu de cette sympathie complaisante à laquelle, quand on passe quatre ou cinq ans en tête à tête avec un écrivain, on n'échappe que par la haine et en concevant la passion de le démolir : c’est bien possible. Mais il a pris ses précautions contre lui-même comme contre les autres. On l’a dit, se défier de soi et d'autrui, c'est en deux mots tout l'esprit scientifique. Larroumet ne se satisfait pas de la méthode agréable qui consiste à lire une œuvre et à développer les impressions de sa lecture. IL prit la méthode, plus dure et plus lente, qui recueille tous les documents utiles pour illuminer des écrits, en déterminer le caractère, limiter et contrôler la réaction subjective du goût à leur contact. Documents littéraires : œuvres des prédécesseurs, contem-

porains et successeurs, mémoires, lettres, satires,

journaux du XVII siècle; documents non littéraires : papiers d'état civil, archives de la Comédie- Française, archives de la Comédie-Italienne au Nouvel. Opéra, registres (alors inédits) de l’Académie Française, rien ne fut négligé dans cette investigation immense et minutieuse.

Mais ce n'était pas tout. Larroumet n’était pas le premier qui parlât de Marivaux. Qu’'avaient trouvé, pensé, dit ceux qui en avaient parlé avant lui? Que pouvaient-ils fournir de fragments de vérité sur chaque point? Quelles images successives de Marivaux s'étaient faites toutes les générations du XVI{ et du XVII siècle? Comment cet écrivain avait-il agi sur les esprits, et révélait-il sa qualité intime

par son action? De là, dans le texte, et surtout dans

les notes copieuses de la thèse, ces extraits et discussions d'un nombre infini d’études, de notices, d'articles de revue, d’articles de journaux où Marivaux était apprécié. Larroumet aimait mieux induire lentement de faits multiples, emboiter le pas tranquillement à des jugements antérieurs qu’il reconnaissait vrais, que de jeter des aperçus mal vérifiés, ou d’étaler des fantaisies brillantes. [1 discutait régulièrement toutes les opinions, rejetant avec liberté ce qu il avait des raisons de rejeter, content chaque fois qu'il pouvait constater la conformité de son sentiment personnel avec une tradition collective ou avec le sentiment d’un autre esprit individuel.

Tout cela faisait 640 pages in-8. Larroumet, ayant

conscience de ce qu'il y avait d’inusité dans son procédé, s’en excusait dans sa préface, et plaidaït presque humblement la cause de sa méthode. Il eut à la défendre aussi dans la séance où neuf membres de la Falculté argumentèrent contre lui : ce soutenances de thèse, autrefois, duraient huit heures et plus; le nouveau docteur en sortait glorieux parfois, toujours fourbu, souvent malade; c'étaient des: jeux féroces. Donc, tout en rendant hommage à la: science et au talent du candidat, la Faculté ne put s'empêcher de protester contre l'énormité du: volume « qui paraît, dit le rapport, quelque peu disproportionné avec l'importance et la nature du sujet ».

Il y avait certainement un peu d’excès, dans less notes surtout. On remarquait malignement que Larroumet avait beaucoup cité les critiques vivants, des journalistes souvent sans autorité ni mérite lit téraires. Je ne dis pas qu'il n'avait pas songé qu'il. ferait plaisir à tel ou tel en les citant; c'était comme des cartes de visite qu’il déposait chez les membres. de la Presse, ses juges de demain, qui casseraient. ou ratifieraient devant le grand public l'arrêt de Ia Faculté. Mais cette adresse était comme indiquée par sa méthode même. Et puis s’il citait avec poli=« tesse, il discutait sans complaisance. Il n’a fait pour le succès que ce que sa conscience d’historien auto= risait. J’ai d’ailleurs remarqué que cette amabilité. des citations l’avait suivi dans toute sa carrière : alors qu’il était arrivé, n'ayant besoin de personne,

aimait à citer des travaux secondaires d’incons, de jeunes gens, sans intérêt alors assurément, 1 souci d’exactitude et minutie d’information.

lais, Messieurs, cette surabondance de notes mise rt, le reproche de la Faculté tombait à faux. fond, l’on reprochait à Larroumet que son étude essemblait pas à son auteur : «Il a, disait queln, déposé un éléphant sur un papillon. » Ce révèle une conception purement esthétique de DOTE Re : : l'essai doit fin PRES la

dra Fottaer à Rubens l’in-folio, mais Watan ne S'exprimera bien que par l'in-18. Les figurines de yrrhina ou de Tanagra — choses légères et grauses — refusent l'érudition grave et les lourds

J'aime mieux la méthode de Larroumet, c’est tout plement la méthode historique. La minutie de étude, le poids du livre ne sont pas des défauts ans une thèse de doctorat qui n’est pas pour les ens du monde. Là, la tâche de l’ouvrier est de

NO HET NEA

ans que sa thèse a passé, on a continué d'écrire s Marivaux; de bons articles, de jolis livres ont été faits. Quelques nuances, quelques impressions ont été apportées par la sensibilité artistique des écrivains. Rien d’essentiel, ni même d’important, n’a été ajouté : la recherche avait été complète et, autant qu’on peut s’aventurer à user du mot, défi: nitive.

Donc Larroumet était dans la bonne voie : com: ment y était-il entré? Je l’ai demandé aux articles de ses dernières années où il a semé parfois des souvenirs de ses années d'épreuves et de formation: Je l’ai demandé aussi à l’un de ses intimes amis; le fidèle témoin et associé de ses premiers efforts M. Jules Favre, docteur ès lettres et proviseur du Lycée Michelet. Voici ce que j'ai appris ou cru voir.

Fils de soldat, d’abord destiné à Saint-Cyr, Larroumet faisait ses études au Lycée de Cahors avec cette passivité résignée que notre enseignement, secondaire classique a longtemps entretenue même. chez les bons élèves, lorsqu'un jeune normalien, M. Loiret, vint donner une secousse soudaine aux curiosités endormies. Il révéla à ces petits Gascons. Stendhal, Sainte-Beuve, Taine. Il leur donna le sentiment de la beauté littéraire et de la vertu morale qu’elle recèle souvent. « Il nous formait à la précision et à la simplicité; il nous donnait le” goût du style net et franc, la haine de l’emphatique et du tortillé. » M. Loiret découvrit Larroumet et

le révéla à lui-même : l'enfant sentit sa vocation littéraire, et tourna ses ambitions vers l’École Normale. Il ne s’y présenta jamais pourtant. La guerre - interrompit sa préparation : le « potache » se fit … dragon, franc-tireur, fut blessé et mérita la médaille — militaire. Après, il fallait vivre. « J'ai été pion, disait-il plus tard, pion ou quelque chose d’approchant,etje n’en suis ni fier ni honteux. » Il nous a raconté comment il fut maître d’études au collège … d'Aix, et en même temps étudiant à la Faculté des Lettres. Dans la vieille cité provençale, paisible et somnolente, rien de plus endormi que l'Université. —…. II y avait à la Faculté des Lettres cinq étudiants — dont quatre répétiteurs payés par l'État — et cinq professeurs. Le professeur de littérature latine

cultivait ses oliviers à la campagne toute Ja F semaine, et de temps à autre passait à la ville cor- Ë riger des vers latins. Le professeur de philosophie - … herborisait, et entre deux courses enseignait Condil- & lac. Le professeur d'histoire habitait Marseille, et le Ë professeur de littérature française n'avait son domi- P

cile à Aix que parce qu'il séjournait la plupart du temps à Paris. Le joli « petit monde d’autrefois »! Mais il y avait aussi à Aix un homme animé de

it ré Mr dé d'

l'esprit nouveau, uu travailleur, un savant opiniàtre, méticuleux et méthodique, le philologue Eugène Benoist : il forma Larroumet en Provence, il le forma à Paris, où il le fit venir en 1874; pour

ss RE de ln ne 2h: à M

achever ses études supérieures, Larroumet, de pro-

SNRIETET

fesseur qu’il était devenu dans l’enseignement spécial, se refit « pion » à Charlemagne.

Eugène Benoist fut le vrai maître de Larroumet avec Sainte-Beuve. Car malgré son enthousiasme de collégien pour les rythmes larges et les sonorités cuivrées du style de Taine, Larroumet, dès qu'i réfléchit, se détourna de la philosophie systémati que que construit la littérature, et préféra la sou plesse désossée de Sainte-Beuve, le style à mille faces qui réfléchit tous les rapports des choses, la phrase au développement onduleux qui en dessine la mobilité vivante, l'information curieuse et l'in-

sur les 4oo fr. de traitement annuel que gagnait un maître d’études du collège d’Aix.

voulait donner Larroumet à la philologie latine: Mais en répondant à l’appel de Sainte-Beuve, retint de la forte discipline de Benoist une méthode impersonnelle et rigoureuse, le respect des textes et des faits, l'habitude de l'enquête patiente et scrupus leuse, la défiance de l'esprit brillant et de l'esprit de système. Sainte-Beuve lui donna la curiosité, une curiosité avertie des sujets et des questions; Benoist, le procédé régulier, et la volonté de connaître par érudition et critique plutôt que par divination et flair. É

De cette alliance de Benoist et de Sainte-Beuve en son esprit — l’un consolidant l’autre, et celui-ci élargissant celui-là — sortit la thèse sur Marivaux

sa solidité; de là son autorité et l’utile

ons en somme à la même génératioh d’esprits.

le connus au moment où il achevait sa thèse, and je commençais la mienne. J'étais à peu près même point que lui. Nous étions sortis de ole Normale, mes camarades et moi, très admieurs des grandes constructions d'art littéraire que ine avait édifiées, mais au fond très décidés à ne joint nous mettre au service d’un système, tout éparés par nos maîtres, Fustel de Coulanges, ournier, Boissier, Lavisse, qui nous avaient donné idée des méthodes exactes, à essayer d'adapter à histoire littéraire de la France les procédés de la ritique ancienne et de l’histoire. Larroumet fut l'aîné qui me montra à faire cette adaptation. De lus, sa thèse si copieuse m'indiqua tout ce qu'on m'avait pas appris, les instruments de travail,

de du théâtre du XVIII siècle : c’est sur ses pas que je montai les cinq ou six étages au sommet desquels M. Georges Monval ouvrait, avec sa complaisance inlassable, l'accès des registres de la Comée-Française.

Encore aujourd'hui, Messieurs, cette thèse est de elles qu’on peut offrir pour modèles de ce genre le travail aux jeunes gens, avec le « Hardy » de

de vue doctrinal : il n’a voulu apporter qu’une ) méthode, et son jugement.

Mais ici il écrivait pour le grand public. IL

contenu, caché l’érudition. Il n’a rien ignoré, ma il n’a pas tout dit. Et ce qui, dans le Marivaux, disparaissait un peu par l'effort critique et s ù l’amoncellement des matériaux, se dégageaiïit ici avec puissance : la couleur et le mouvement de là

que vers les abstractions, très artiste, très attentif aux rapports de la littérature et des beaux-arts,

Racine, cette nature sévère et harmonieuse de la erté-Milon, l'intérieur de bourgeois cossu du poète eilli; il nous le montrait danis son cabinet, en sa

la cour, en « manteau d’écarlate rouge » et « en este de gros de Tours à fleurs d’or », avec une petite épée à garde et poignée d'argent » au côté, ontant dans son carrosse rouge que tiraient deux

et où le document se tait, il cesse de voir.

ES « Ce qui me frappe le plus dans ces études, c’est le

scrupule et la mesure dont elles font preuve. Toutes

“ses sympathies sont acquises à Racine et à Molière :

“on le sent; mais il ne cède pas une parcelle de la

“vérité à ses sympathies. Dans sa rapide étude sur F

Racine, il pouvait écarter simplement les témoignal + ë :

“oes auxquels sa critique n’ajoute pas foi : ce sont

ceux-là au contraire qu'il transcrit avec soin, il ne

les rejette qu'après les avoir fait connaître. Nous |. pouvons, grâce à lui, conclure, si nous voulons, “contre lui sur l’esprit courtisan de Racine ou sur la dénonciation dont il fut l’objet pour la mort de la

-du Parc. Pour Molière, il nous montre qu'on ne É sait pas si Madeleine Béjart a été la maîtresse de - Molière, qu'il n’est pas du tout sûr qu'Armande fût * la fille de Madeleine. À vrai dire, l’état civil d’Armande est fort louche ; et les vraisemblances com- “ munes sont pour que Madeleine Béjart ait eu plus

d'un amant. Mais à la rigueur on ne sait r

suspecte. « Cependant, à examiner d’un peu près

les faits qu’on lui reproche, il n’en résulte qu’une

est content de pouvoir acquitter, faute de preuves le grand écrivain qu’il aime. Et c’est tout ce q: Le lui arrache sa sympathie. Elle n’agit plus, dès qui a un texte sûr : il n’essaie pas d’atténuer l’impr sion qu'on peut recevoir de la société de Raci avec la Champmeslé et tous ceux, mari et aman avec lesquels il la partagea paisiblement.

S'il est docile aux textes, il n’y est pas crédule: il les sonde scrupuleusement, il les interprète avec mesure. Ce n’est pas cette mesure timide des ge de goût poli qui masquent ou nient volontiers réalités laides, et qui aiment à voir en beau les écrivains dont ils s'occupent. La mesure de Larro

t dérive d’une méthode exacte, attentive à doser quantité de certitude impliquée dans un texte.

is aigu de la vie, par la connaissance désabusée sans amertume de l'humanité, par la disposition

Dans les articles rapides de ses dernières années, est laissé aller à causer, à se souvenir; il s’est s à l'aise, laissant jouer son esprit et sa sensibiité, suivant les images de sa vie et de la vie qui

Mais dans les grands articles de Revue, dans les onférences de l’Odéon, dans les leçons de cours, une chose me frappe : c’est combien ce brillant useur, d'esprit si amusant, de verve si inépuisa-

le possédait. On eût dit qu’il sentait toujours son maître Eugène Benoist regarder par-dessus son épaule et réprimer en lui toutes les velléités de « littérature ». Les confrères malveillants traduisaient cela en l’appelent, selon la spécialité de leur

« pion » (1). C'était chez lui conscience. Il était sérieux, parce qu’il voulait l'être, parce qu'il croyaïl le devoir à son auteur, à son lecteur. Tous ses articles révèlent la même étendue d’information, la même solidité de construction. Ils sont faits, toutes! les fois que le sujet le permet, sur le type que voici : Qu’est-ce que l'écrivain? biographie, psycho= logie, tendance esthétique ou sociale. Qu'est-ce que l’œuvre? sa place dans un genre, un groupe, un mouvement; et alors dans ce genre, ce groupe, ce mouvement, sa nuance ou propriété spéciale. Voyez, par exemple, Messieurs, sa conférence sur Pinto, ses articles sur M. Brunetière, le Lys Rouge ou les Morlicoles : la structure est identique; seul, l’ordre des éléments est parfois renversé. Ainsi, il étudie par" tout le milieu social et l’homme, le milieu litéraire et l’œuvre, mais sans roideur doctrinaire, réservant toujours ce résidu indécomposable, réfractaire à l’analyse, où est la vie, et qui fait l’individualité. Il avait admiré Taine: il admirait M. Brunetière : il tait à leurs idées ce qui en faisait des. systèmes, il en gardait ce qui donnait moyen d’interroger, d'embrasser le plus de réalité possible.

…….. Partout ailleurs que devant vous, Messieurs, … je pourrais craindre qu’on ne m'accusât d’avoir. changé l’idée de Larroumet, d’avoir Ôté à sa figure le brillant, la séduction de l’esprit, de la belle

(x) I le rappelle lui même (Petits Portraits et Notes d'art, « p. 191).

‘humeur, de la sociabilité, de la vivacité amusante, de lui avoir donné trop de sérieux et d’application À grave. J'ai goûté, si je n’y insiste pas, les qualités charmantes et légères que tout le monde a connues. fais c'était l'enveloppe d’une structure robuste et une volonté laborieuse: et dans nos études d’hisire littéraire, ce sont celles-ci surtout que Larrou- - met nous a montrées.

Il était Gascon. Il l'était jusqu’au bout des ongles. Mais il y a diverses sortes de Gascons. Pour nous autres, gens du Nord et du Centre, le Gascon est, nous aimons à nous figurer qu'il est, un personnage souple, spirituel, superficiel, causeur amusant sur toute chose, sans travail et sans connaissance exacte. Il ÿ en a de tels, peut-être, des joueurs de flûte ou “ de guitare qui n’ont de sérieux que pour l'intrigue. Mais il y a d’autres Gascons, de rudes hommes, fougueux et solides, qui ne lâchent jamais pied, ne sont jamais las, ne font la grimace à aucun péril, à aucune peine, et qui vont joyeusement à toutes les batailles, à toutes les besognes, ayant encore de la verve de reste à faire mousser dans les heures

Et

ur

de relâche, et se reposant à des jeux qui seraient de la fatigue pour d’autres : il y a les Gascons de Montluc et de Henri IV. Larroumet était de cette race-là. Sa légèreté était le trop-plein de sa force, qui jamais ne se sentait épuisée. Il la crut, hélas! inépuisable.

fin sf

Je ne puis m'empêcher, Messieurs, de regretter pour nos études qu'avant cette dernière et irrévocable

er oo

disparition, il nous ait été si tôt et tant de fois ravi et dès le lendemain presque de ses débuts, par séductions d’autres carrières et d’autres objets. S

perdu; et même si son heure était marquée, moins, il eût fait pour nous, dans notre domain une œuvre plus considérable. Contentons-nous

pages ou dans les notices bibliographiques, non comme écrivain à étudier, mais comme guide, instrument et secours pour les hommes d'étude. [la donné quelques exemples supérieurs de critique inductive, purgée d’a priori et de fantaisie, où toute l'intelligence, le goût, l'esprit, le talent, se subordonnent aux faits et ne s'appliquent qu’à mettre en valeur strictement le contenu des documents. Il nous a montré la voie. Ce qu’il n’a pas pu faire, d’autres le feront ; à vous, Messieurs, de le faire, en. vous animant de son esprit et en vous inspirant de son enseignement. Pour moi, ce m'est un encou: ragement et une force, de songer qu’en monta Fe dans cette chaire qu'il a trop peu de temps occupée,

j'y trouve installée déjà par lui, éprouvée par sa

ique et revêtue de son autorité, la méthode que crois, sinon la plus glorieuse pour le maître, du noins la plus utile pour les auditeurs et la plus. daptée aux objets de l'histoire littéraire.

IL. — L'esprit scientifique et la méthode de l’histoire littéraire

Conférence faite à l'Université de Bruxelles

Mesdames, Messieurs,

Lorsque Boileau se constituait le défenseur des anciens contre Perrault et ses amis, le docte Huet déniait à ce poète si médiocrement érudit qu'il eût qualité pour le faire, et lui disait en le voyant s’é-

hauffer : « Monsieur Despréaux, il me semble que cela nous regarde plus que vous. »

J'ai peur, Mesdames et Messieurs, qu’en venant discourir ici sur la méthode scientifique, — moi dont la culture et l'étude sont entièrement littéraires, — j'ai peur que mes deux illustres compa- »triotes qui sont ici, le mathématicien Poincaré et le biologiste Le Dantec, ne me tirent par la man- + che et ne me disent : « Mon cher collègue, cela nous regarde plus que vous. » Ce n’est qu'avec beaucoup de discrétion et de réserves que j'ose transporter cette notion de méthode scientifique à l'histoire littéraire, et il faut d’abord que je précise

brièvement en quel sens et dans quelle mesure nous. osons prétendre que nous faisons du travail scien= tifique. è

On a bien abusé de ce mot chez nous, et les plus” fortes têtes sont précisément celles qui se sont le plus laissé griser par les grandes découvertes des chimistes, des physiciens et des naturalistes. Vous” devinez que je pense à Taine et à Brunetière. Toutes les vérités que nous leur devons, les grandes vues 4 fécondes et suggestives qu'il nous ont laissées, ne valent peut-être pas la leçon qu'ils nous ont donnée par l'erreur et par l’échec de leur prétention scien=… tifique. Les livres des médiocres ne contiennent pas d'instruction ; mais les chutes des grands hommes nous montrent les précipices : qui oserait se flatter de marcher sûrement où Taine et Brunetière ont glissé ?

Avertis par leur expérience, nous savons maintenant que, comme les sciences n'ont pris leur. essor qu'une fois détachées de la métaphysique, il nous faut, avec une pareille indépendance même à l’égard des sciences, organiser notre recherche, construire notre connaissance, ne tenant compte que de la nature de l’objet spécial qui est le nôtre, et des données réelles qui sont à notre disposition pour l’atteindre. Comme aucune science ne s’est condamnée à reproduire le plan extérieur ni à utiliser les formules d’une autre science, ne cherchons pas non plus à copier la structure ni à nous approprier la langue de la chimie ni de l’histoire naturelle.

- Disons-nous bien que toutes les opérations, qui | pour la science des laboratoires. sont réelles, ne 4 peuvent être dans l’histoire littéraire que métapho- -.riques ou idéales, que l'analyse du génie poétique « n’a rien de commun que le nom avec l'analyse du sucre, et se passe tout entière dans la tête qui la fait, que l'identification du genre littéraire qui se maintient par imitation, avec l’espèce vivante qui se perpétue par génération, est purement verbale, et qu'enfin tout ce qui est méthode dans les sciences de la nature, si on le transporte dans notre domaine, devient système. Et ainsi ce qui est pour l'homme de science un moyen de voir, n’est plus aux mains du littérateur qu’une manière de voir. Nous devons aimer et imiter la discrétion de Sainte-Beuve. Celui-là goûütait la science et savait ce que c'était qu’un fait. Il s'était formé à la grande école du XVIII siècle, de ce siècle si faussement, si absurdement regardé comme la dupe et l’esclave de l’a priori. Il se proposait de faire l’histoire naturelle des esprits, de les classer par familles. Mais il ne prenait rien de plus à la science de cette assimilation générale : cela voulait dire qu’il voulait aller au vrai par l'observation de la réalité et faire seulement les généralisations que les faits commanderaient. Jamais il ne se demandait si ce qu'il faisait ressemblait à ce qu'avaient fait Lamarck, Blainville ou Magendie.

Voilà notre maître, Messieurs ; en cela du moins, qui est essentiel, nous n'avons encore rien de

Ts Poe PE nd À

mieux à faire qu'à suivre la route qu'il a ind quée. " La même leçon nous est donnée par le grar

esprit qui, du domaine de la philologie romane de la littérature médiévale, a étendu son influe réconfortante jusque sur l’étude des œuvres classi ques et contemporaines. Gaston Paris, Messieurs n’a jamais joué au Claude Bernard ni au Darwin il a traité les problèmes philologiques par des pr cédés de philologue, et jamais œuvre n’a moi singé les gestes des sciences ni été plus imprégn de l’âme de la science.

Gaston Paris savait que ce qu’il nous faut prendre à la science, Messieurs, c’est sa conscience. Laissonslui ses cadres et ses formules. Notre manière de participer à la vie scientifique, la seule qui ne’ trompe pas, c’est de développer en nous l'esprit scientifique. Nous avons en commun, les savants. et nous, toute l’infirmité humaine, la courte vue» l'attention vacillante, les passions aveugles, l’im-= puissance à sortir de soi, Le risque perpétuel de se. tromper et d’être trompé. Nous avons en commun, eux et nous, les instruments de travail naturels, ceux que nommait déjà Montaigne, la raison ets l'expérience. Nous avons encore cela de commun que notre objet, ce sont des faits, c’est la réalité, présente ou passée, infiniment complexe et confuse,. dérobant sous la richesse mobile des apparences la” simplicité et la stabilité de son organisation. Nous. pouvons donc, non pas emboiter le pas aux savants

ions psychologiques ou morales. Car nous sommes e ceux qui pensent qu'il y a, relativement à ces questions, une. attitude scientifique possible. Bien | : l’idée de science tend, selon nous, à organi- . la pensée et la conduite humaine... Mais ce Re: sont pas tels ou tels procédés qu'il faut emprun-

- « IL nous paraît, en effet, qu'il n’y a pas de Science, pas de méthode universelle, mais seule- “ment une attitude scientifique universelle. Un état d'esprit commun peut conduire dans des recherches “diverses des esprits également scientifiques à des - méthodes précisément contraires. On a confondu longtemps avec l'esprit scientifique même, la . méthode de telle science, en raison des résultats - précis où elle conduisait. Les sciences du monde extérieur sont ainsi devenues le seul type de la - science. Mais l'unité des sciences physiques et des. sciences morales n’est qu'un postulat.

Page 1