ESPRIT — OBJET — MÉTHODE
Un des esprits les plus distingués des États-U demandait récemment « quel était le tortionne qui avait inventé l'explication de textes ». Cet
qu’il nous faut distinguer. D'abord — et c’est point important — quelle est la valeur de cet ex cice? N'est-ce qu’une invention de pédant, t erreur pédagogique, un moyen de fatiguer inutile ment les esprits? Mais cette première question subdivise en deux autres : car pour déterminer valeur d’un exercice, il faut en définir : 1° le b 2° la méthode. Nous rechercherons ensuite l’origin et les inventeurs de cette pratique, damnable où recommandable: quelques mots suffiront pour con* tenter ou orienter les curiosités sur ce second p blème, après tout secondaire.
— Comme tous les exercices scolaires ; comme tous les exercices d'entraînement gymnastique et sportifs Le professeur de thème latin, le professeur de gym nastique, le maître d'équitation, le maître d'armes, sont des tortionnaires au même titre que le profes
seur qui inflige à la jeunesse l'effort de l'explication,
les dislocations et les courbatures d'esprit ’en peuvent éprouver les débutants. On ne fait ément que ce qu’on a fait d'abord avec raideur
urné en habitude. » Peu importe la dureté de ipprentissage. Il faut considérer le résultat. Quel t donc le but de l'explication de textes? C’est bien mple. Par l'explication, un professeur de lycée ou université se propose d'apprendre à lire à ses élèes. L’instituteur apprend à lire l’alphabet, et le professeur de lycée ou d'université apprend à lire a littérature.
- Le fait qui fonde et justifie l'exercice de l’expli- “cation, c'est que la plupart des grandes personnes ne savent pas lire. Oui, elles savent lire, au sens de l’école primaire, interpréter les signes imprimés “ou manuscrits, en donner plus ou moins grossièrement le sens. Mais combien y a-t-il de gens qui savent lire avec attention même un article de jourpal, un avis de la Mairie, un fait divers, qui peuvent en répéter exactement le contenu, en expliquer le sens sans l’altérer, sans y ajouter, sans en per- ‘dre? Faites l’expérience, et vous verrez.
BA plus forte raison, quand il s’agit de textes lit- “téraires, tout gonflés de substance et riches de … nuances, où les intentions se croisent et se super- . posent, et dont les possibilités de signification ne
gens — même parmi ceux qui font profession crire l’histoire littéraire ou de diriger le public
comme on lit un journal ou comme on lit un roman, à parcourir plutôt qu’à lire. J'en connais — et d'illustres — qui n’ont jamais fait autre chose que chercher dans les auteurs des passages confor
mes à leurs jugements préconçus, et qui pouvaier
leur servir à construire l'édifice sévère de leur dot trine. D'autres appellent « lecture » leur habitude
de leur cœur. Ils lisent en eux-mêmes, alors qu'ils croient lire l’auteur qu'ils ont sous les yeux. L'exercice de l'explication a pour but, et, lorsqu'il
terpréter fidèlement les textes littéraires. IL tend à les rendre capables de trouver dans une page où une œuvre d’un écrivain ce qui y est, lout ce qui
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sens en eux-mêmes, indépendamment de nos
tion la valeur de l'explication de textes ne le nient
< (x) Je l’ai cru longtemps. J’en suis moins sûr aujourd'hui. Un esprit gagné à la fine psychologie de Marcel Proust, et à la métaphysique qui s’y implique, soutiendrait sans doute que le moi et le -non-moi sont inséparablement mêlés dans nos per- ‘ceptions et notre connaissance, que s’il y a une “réalité extérieure, elle ne se révèle à nous que par des réactions qui ne sont jamais les mêmes au même instant chez deux hommes, ni chez le même “homme à deux moments différents, que nous sommes dans l'impossibilité de choisir entre les vingt images d’une personne que la vie a mises en nous, qu'il n’y en a pas une qui soit la seule vraie ni la plus vraie, ou que toutes sont vraies également, sans que nous puissions y distinguer ce qui est de Mobjet perçu et ce qui est du sujet sentant. Dans
l'exercice littéraire, cela conduirait à penser qu’il “est vain de chercher un sens aux Essais ou aux Pensées, et qu’on ne peut que constater, sans le contester jamais, le sens que leur donne M. X. etle sens que leur donne M. Y. On n'atteindrait jamais me livre, mais toujours un esprit réagissant un livre
et S'y mêlant, le nôtre, ou celui d’un autre lecteur.
d'atteindre (1). Il y a quelque chose que le @
par une propriété réelle de l'ouvrage, détermn à peu près constamment une modification à près identifique des esprits. Il resterait aussi q
lecteurs, et qu’il puisse signifier encore autre ch pour moi. Et il ne serait peut-être pas exagéré d
des critiques et des lecteurs ont maniés, pourra fa l'effet d’être un peu gros et banal : il sera pourtant bon de ne pas dédaigner d'y revenir, et d'y ratta cher toutes les variations nuancées dont les diver.
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e, les Médilalions, la Légende des Siècles, les orces tumuliueuses, disent également pour tout le nonde : celui qui ne l’entend pas est un sourd; au
- Cela ne veut pas dire que chacun de nous, en Présence d’une œuvre littéraire, et d’autant plus ‘elle s'éloigne de la science pour s'approcher de la musique, ne puisse avoir sa réaction individuelle, toute singulière et parfaitement légitime. Là même où domine l'idée, où la vérité plus que la auté a été l’objet de l’écrivain, l'impression et l'interprétation personnelle sont à leur place : tout Je monde ne voit pas tout, les œuvres fortes ne se livrent qu'aux forts esprits; et l’on se propose pré- “cisément, par l'exercice dont nous parlons, de for- - mer chez les jeunes gens une habitude d’aller audelà du sens grossier que nul ne manque d’aperce- “voir, et un art de rassembler — dirai-je de mobili-
de la nation qui l’a produit et des nations qui l’ont “adopté.