LES STROPHES D'HORACE
lo9. Catulle avait déjà employé la strophe saphiqiie et deux sortes de strophes gly coniques, l'une de quatre vers, trois gly coniques et un phérécratien (tous à base libre) :
Diana3 sumus in fîde, J
Puellœ, et pueri integri. > Glyconiques.
Dianam, pueri integri, ;
Puellœque canamus. — Phéi'écratién,
l'autre de cinq vers, quatre glyconiques et un phérécratien, tous à base ordinairement trochaïque :
Torquatus volo parvulus Matris e gremio suœ Porrigens teneras manus • Dulce ridcat ad patrem Semihianto labello i.
1. Il est possible (lue le phérécratien et le dernier glyconique ne fissent ensemble qu'un seul vers, lequel ne serait autre (jue le vers priapéen (cf. 141, Nota 2) :
Alter parva ferens manu || semper munera larga.
Peut-être même, et c'est l'opinion de M. Ilavet, la stropiic étaitelle de deux vers, l'un à deux ou à trois membres égaux, l'autre à deux membres. Cela rapprocherait encore Catulle des Grecs.
Mais c'est Horace qui a popularisé à Rome les mètres grecs, en y mettant, comme nous avons vu, l'empreinte romaine.
160. Plus on pénètre dans la structure intime de ces strophes, plus on admire comment les vers ou membres métriques sont artistement choisis pour bâtir une strophe dont l'ensemble soit harmonieusement homogène avec les parties, comme les parties le sont entre elles et avec leurs éléments simples (dactyle et trochée, base et ânacrouse); comment avec des moyens si simples on a produit des effets si variés, et comment cette variété se fond dans une harmonieuse unité.
Nous allons voir la justesse de cette observation en examinant les principales strophes d'Horace.
161. Strophe saphique. — Elle est formée de trois saphiques, suivis d'un adonique :
Otium Divos rogat in patenti Prensus JEgco, simul atra nuhes Condidit Lunam, nequc certa fulgcnt Sidéra nautis.
Rien de moins compliqué : dans les trois saphiques, le dactyle entre deux groupes égaux de trochées (spondées), puis l'adonique, sorte de refrain simple et vif, répétant et rappelant à la fin les deux pieds dont est formée toute la strophe.
LES sTRorHEs d'horace. 159
162. Chez les Latins, la quantité de toutes les syllabes est fixée (sauf, comme toujours, à la fm des vers). L'adonique est soumis aux lois qui régissent les deux derniers pieds de l'hexamètre, et n'admet aucune élision. Chez les Grecs, le troisième vers ne faisait qu'un avec l'adonique. Il reste des traces de cette union chez Horace, en particulier quand il coupe un mot entre les deux vers :
Grosphe, non «çcmmis, noquo purpura vcnalo ncquc auro.
Quelques hymnes d'Eglise, même des plus anciennes, sont envers saphiques; citons celle du Dimanche à Laudes :
Eccc jam noctis tcnuatnr umbra;
et celle à saint Jean-Baptiste, dont tout le monde connaît le début :
Ut queant Iaxis rosonare fibris.
163. Strophe alcaïque. — Moins simple que la strophe saphique, elle est composée de deux alcaïques hendécasyllabes, de l'ennéa syllabe alcaïque, et du décasyllabe alcaïque :
Linquenda tellus, ot domns, et plaçons Uxor; ncquc harum, quas colis, arhoi-um Te, pra'for invisas cupressos, Ulla brovem doniinum scquotur.
Les deux premiers vers, à partl'anacrouse et la fin catalectique correspondante, roulent, comme le saphique, sur dactyle et trochée (spondée). Le troisième reprend l'anacrouse et l'élément tro-
chaïque (spondaïque) des deux premiers ; le quatrième résume, en répétant le dactyle et le trochée élémentaires, non plus une fois comme l'adonique, mais deux fois, de façon à rappeler, à la fois les deux premiers et le troisième. L'unité de composition est donc manifeste, mais les éléments simples (dactyle ou trochée) se dégagent beaucoup moins que dans la strophe saphiquc ' ; l'anacrouse du début, le temps fort de la fm lui donnent une allure de vers iambique, laquelle, se combinant avec l'allure plus ample du dactyle, en fait la strophe énergique, vive à la fois et grave, qu'Horace a si bien maniée, surtout dans les grands et émouvants sujets de morale et de patriotisme. 11 y a plus : le grand lyrique, en développant à travers plusieurs strophes la période poétique, a donné à plusieurs de ses odes alcaïques une grandeur et un élan soutenu dont la strophe de quatre vers n'était pas capable.
164. Chez les Latins, la quantité de toutes les syllabes a été fixée, sauf cependant celle de l'anacrouse, où la longue n'est pas de stricte rigueur. Cf. 154.
Chez les Grecs, les deux derniers vers étaient unis ensemble; en latin, la distinction est plus complète que dans le saphique, et s'il s'y ren-
1. C'est peut-être pour cela que l'on a voulu les répéter deux fois dans le dernier vecs, pour y attirer davantage l'attention.
LES STROPHES d'hORACE. 161
contre quelques élisions d'un vers à l'autre, ce n'est plus que comme souvenir. Du reste, cette élision d'une finale sur l'initiale du vers suivant n'est pas plus fréquente entre le troisième et le quatrième vers, qu'entre les autres ; elle rappelle peut-être le temps lointain où la strophe entière était plutôt une période poétique formée de trois ou quatre membres qu'une suite de vers distincts ; à moins — ce qui est plus probable — que le fait, en latin, ne soit de même nature que dans l'hexamètre hypermètre où la finale s'élide aussi parfois :
Sternitur infelix alieno vulnere cœlumque Adspicit, et dulces. . .
163. Strophes asclépiades. — Vers asclépiADES SEULS. Horace emploie quelquefois l'asclépiade seul. Ainsi dans la première ode.
Remarque. Il emploie de même le grand asclépiade seul :
Nullain, Vare, sacra vite prius severis arborem. !()(). GlYCONIQUE ET ASCLÉPIADE. — QuclqUCfois
il le fait alterner avec un glyconique :
Sic to, Diva potons Cypri, Sic fratres Helen<T, liicida sidéra.
Nota. On a dit (luc, môme dans ces cas, la pièce devait se diviser en strophes de (piatre vers; mais l'assertion n'est pas prouvée, et se heurte à des diOicultés nombreuses.
Il reste encore dans Horace deux strophes asclépiades de quatre vers :
167. Première strophe asclépiade. — Tj'iine composée de trois asclépiades et d'un glyconiquc :
Multis illo bonis flohilis occidit; Nulli flebilior quam tibi, Virgili.
Tu frustra plus, hou ! non ita crcditum Poscis Quintilium Deosi,
168. Deuxième strophe asclépiade — L'autre, de deux asclépiades, d'un phérécraticn, et d'un glyconique :
0 fons Bandusiœ, splendidior vitro, Dulci digne mcro, non sine floribus, Cras donaboris ha?do, Cni frons turgida cornibus.
169. Rien de plus naturel que l'union du glyconique et de l'asclépiade : non seulement ils ont même aspect au début et à la fin, mais ils ont même origine; car si l'asclépiade ne vient pas directement du glyconique, au moins tous les deux sont-ils dérivés de l'aristophanien, dont ils représentent l'un et l'autre la forme catalectique.
Lydia ] die per ] omncs. Aristophanicn. Mœcenas atavis [ édite | régi | bus. Asclépiade. Gui frons | turgida [ corni | bus. Glyconique.
Quant au phérécraticn, il est, sous la forme catalectique, dans le premier hémistiche de l'asclépiade :
Asclépiade : Mœce | nas ata | vis | édite regibus. Phérécratien : Cras do | nabcris ] hœdo. [
1. Plusieurs hymnes d'Eglise, la plupart postérieures à la Renaissance, sont écrites dans ce rythme : Te, Joseph, célèbrent . . Sanctorum mentis, etc.
LES STROPHES d'hOHACE. 163
Ainsi, tandis que la première strophe asclépiade répète dans le glyconique le second hémisticlie du vers asclépiade, la seconde répète d'abord dans le troisième vers le premier hémistiche des deux premiers, puis le second dans le quatrième vers. On comprend dès lors que ces strophes seront à la fois amples et faciles, comme la strophe saphique, mais avec plus de grandeur et de plénitude, et graves comme la strophe alcaïque, mais avec quelque chose de moins tendu et de moins pressé, de plus libre et de plus abandonné.
170. Remarque. Naturellement Tasclépiade seul a plus de majesté dans le mouvement, et va comme d'un cours continu et régulier, d'autant plus que la division en strophes n'est guère probable. Le glyconique après trois asclépiades, sans guère changer l'allure générale du courant, en rompt la continuité en lui offrant une pente plus inclinée qui liate pour un instant et fait sentir le mouvement du flot et l'émotion du poète. Avec les deux asclépiades, le phérécratien et le glyconique,- la marche est plus vive et plus agitée, l'émotion plus intense et plus visible. La plus légère des Odes en asclépiades est celle où le glyconique alterne avec l'asclépiade :
Sic (e, Diva potons Cypri, Sic fralrrs llolcna?, lucida sidcra.
On dirait l'agitation, peu profonde et peu variée mais continuelle, du flot mourant sur la plage : le premier vers, vif et spontané, lance le mouvement, qui se développe ensuite dans le second vers, pour faire place aussitôt à un autre flot, qui se soulève, avance et meurt comme le premier.
171. Nota 1. On voit (|ue chacune de ces strophes a son caractère propre, et convient, par conséquent, non pas directement à tel sujet plutôt qu'à tel autre, mais à tel état d'âme, à tel genre d'émotions, et, par voie de conséquence, à tel genre de sujets. La diflîculté est de définir ce caractère, et on risque toujours, en essayant, de devenir exclusif et trop précis. En effet, il en est de ces mètres et de ces strophes comme de la musique, il y reste toujours quelque chose de vague et d'indéfini. En musique, l'artiste, le plus souvent, ne fait guère qu'ébranler l'âme, il suggère ; l'auditeur achève et précise. En poésie, la part de l'auteur est plus grande; car il a à son service non seulement le rythme, mais les mots.
Nota 2. Je n'oserais pas dire que les combinaisons de mètres et de vers dans Horace soient toutes aussi heureuses que celles qui viennent d'être étudiées. En tout cas, on n'y trouve pas toujours cette unité et cette harmonie entre les diverses parties du vers et de la strophe. D'autre part, un œil attentif peut presque toujours découvrir aujourd'hui encore, malgré l'imperfection de notre savoir, le rapport intime qui les unit, et dégager la nuance harmonieuse dans laquelle elles se fondent.