‹ Métrique naturelle du langageChapitre 17 sur 85 · INTRODUCTION XXIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXIII

poétique, la confusion de termes qui en résulte entre ces deux mondes voisins qui sont devenus si étrangers l'un à l'autre, ne peut être que très préjudiciable à la science ; mais ceux qui se passent le mieux de leurs voisins, ceux qui se suffisent le mieux à eux-mêmes sont les musiciens. La musique étant basée sur des sensations, ils éprouvent ces sensations ; ils les reproduisent à volonté, et quand ils en parlent, ils savent de quoi ils parlent, ils n'ont pas besoin d'aller chercher en dehors de leur art un surcroît de lumière, puisqu'à chacun des termes qu'ils emploient correspond une sensation nette et précise qu'ils connaissent bien et qu'ils peuvent reproduire à leur gré. Les grammairiens, au contraire, tout en étudiant un sujet qui est du ressort des sensations, la mesure poétique, en ignorent absolument la nature. Ils ont comme tout le monde éprouvé la sensation du rythme en entendant chanter et parler ; mais ils ne savent pas la soumettre à l'analyse ; ils ne savent pas identifier chaque sensation avec elle-même, donner à chacune son vrai nom, distinguer un rythme d'un autre à l'audition d'un morceau exécuté musicalement, et discerner avec assez de rigueur les impressions qui les affectent, pour être en état de les noter et de les faire éprouver à d'autres. Ils remplacent par le témoignage des auteurs l'expérience personnelle qui leur fait défaut; ils consultent la tradition au lieu de consulter la nature, et l'érudition leur tient lieu de sensation.

Pour étudier le rythme artificiel de la poésie, il nous suffira de rechercher les différentes formes musicales auxquelles peut s'adapter chacun des arrangements de syllabes reconnus et classés par les grammairiens, mais cette étude ne tiendra qu'une place accessoire dans notre ouvrage, et le principal sera précisément pour nous celle du rythme naturel de la prose, si dédaignée jusqu'ici. Notre attention s'est surtout portée sur la langue parlée et nous nous sommes proposé de découvrir l'ordre apporté dans le temps par les syllabes telles qu'elles sont improvisées sous l'action de la pensée. Au pre-

Page 1