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PERCEPTION DE L'UNITE DE TEMPS

1. La métrique est la science des phénomènes acoustiques qui engendrent la sensation analytique du temps. — La métrique du langage est l'étude des sensations analytiques du temps engendrées par la voix articulée de Fhomme exprimant sa pensée. Quant au temps lui-môme, nous ne saurions le définir en ce moment sans employer des mots qui auraient, eux aussi, besoin de définition. Dire que le temps est le lieu des phénomènes successifs, c'est se mettre dans la nécessité de définir la succession ; or l'idée de succession implique déjà celle du temps. Nous emploierons donc jusqu'à nouvel ordre le terme de temps en le supposant défini et compris par tout le monde, nous réservant de préciser, au terme de notre étude, par une définition véritable, le vrai sens de ce mot.

Il n'est pas d'idée plus claire que celle du temps lorsqu'elle sert à en expliquer d'autres ; il n'en est pas de plus obscure sitôt qu'on cherche à l'expliquer- elle-même ; très facilement conçue comme premier principe, elle se dérobe à l'analyse sitôt que, la supposant réductible à une autre idée, on en fait l'objet de ses méditations. De même en chimie, les corps

Pibrson. Métrique. 1

simples sont les plus connus et les plus facilement reconnaissables, ceux en un mot dont nous ayons l'idée la plus claire ; mais sitôt que, cessant de les prendre pour premiers principes, nous supposons qu'ils peuvent être à leur tour décomposés, nous nous trouvons en présence d'un problème, non pas insoluble sans doute, mais pour lequel on n'a trouvé jusqu'à ce jour que des solutions hypothétiques. Prenant à tâche de décomposer ce corps simple de la pensée que l'on nomme Vidée de temps, nous emploierons ce mot, bien certain d'être compris de tout le monde, dans l'examen auquel nous allons soumettre l'idée qu'il représente.

2. Aucune idée n'est plus abstraite que celle du temps, il n'en est pas cependant qui nous donne davantage l'illusion d'une réalité concrète ; il semble à notre imagination que le temps existe véritablement en dehors des événements qui rendent sa marche sensible, il semble qu'il soit à ces événements comme un contenant à son contenu, et cependant rien ne nous autorise, en bonne logique, à le séparer des phénomènes qui nous en ont donné la sensation. À supposer qu'il puisse avoir en dehors d'eux une existence réelle, cette séparation ne peut être qu'une simple opération de notre esprit, dont le résultat est l'idée abstraite du temps. Prendre cette abstraction pour une entité, c'est être dupe de son imagination.

3. Nous sommes donc amené à étudier l'idée de temps, non en elle-même, mais dans les sensations qui sont comme la matière première d'où notre esprit l'extrait par un travail d'abstraction. Afin de savoir de quelle nature peuvent être ces sensations, nous allons supposer un instant l'existence réelle du temps vide de'tout événement : nous verrons pourquoi une pareille entité, quand même elle serait véritable, ne pourrait pas être perçue par nous ; et connaissant ce qui lui manque pour engendrer une perception, nous en déduirons les conditions requises pour que la sensation temporelle ait lieu.

4. Le temps abstrait, considéré comme réel, ne serait autre chose que la somme d'un nombre indéfini de moments : pour qu'il pût être perçu, il faudrait, non seulement, que le nombre de ces moments fût défini, mais encore que la durée

de chacun d'eux fût nettement déterminée. Qui dit définition, dit limitation : les limites du temps se nomment commencement et fin; comment marquer le commencement et la fin du temps abstrait vide de tout événement ? Comment marquer le commencement et la fin de chacun des moments dont il est la somme? Aucun point de la durée ne peut légitimement être considéré à l'exclusion des autres comme un commencement ou une fin; aucun ne se distingue par un signe sensible du précédent et du suivant. On est donc forcé d'admettre, ou bien que le temps abstrait n'a ni commencement ni fin, ou bien que tout y est commencement et fin, que le commencement y coïncide partout avec la fin. Le temps sans commencement ni fin est incompréhensible; la coïncidence constante du commencement avec la fin, en nous faisant considérer le temps comme une somme de moments sans durée, ne nous permet de voir en lui que le néant. Même en admettant l'hypothèse incompréhensible que le temps serait composé par une succession de moments sans durée, l'identité sans fin de tous ces moments ne peut produire que le néant de la perception. Comment, en effet, aurai-je conscience d'une durée quelconque, si aucun moment ne se distingue des autres, et ne devient, pour moi, un point de repère pour évaluer la durée écoulée ?

5. Qui nous fournira ce point de repère ? Quel sera cet élément dissimilateur de la constante identité temporelle ? Ce ne peut être qu'un facteur étranger au temps lui-même, dont nous avons constaté l'impuissance à créer une sensation : ce facteur, c'est la force. La manifestation sensible de la force est le mouvement. C'est donc le mouvement qui, accentuant les différents moments de la durée, nous permet de les comprendre dans une sensation d'ensemble. Par lui, ils prennent un corps, une forme sensible ; ils deviennent une unité organique, c'est-à-dire un ensemble de phénomènes complexes produisant sur nos sens une impression unique. Chacun des moments qui concourent à la durée totale de ce mouvement cesse d'être une unité isolée pour devenir partie intégrante d'un tout organique et sensible. Chacun d'eux, en effet, se trouve différemment marqué, ou, pour me servir d'une expression que j'emploie à dessein, différemment accentué par ce mouvement ; chacune des péripéties du mouvement devient, pour le moment dans lequel elle se produit, un agent dissi-

milateur ; et de même qu'on ne comprendrait aucune de ces péripéties en dehors du mouvement total dont elle fait partie, de même les moments successifs, perdant leur identité respective, cessent de s'opposer l'un à l'autre comme des unités de même ordre, mais, étant devenus différents les uns des autres, fournissent des points de repère à nos sens et produisent, par leur combinaison entre eux, une impression totale de nature toute complexe et organique.

6. Il est facile de se faire une idée nette de ce qui précède en considérant le mouvement du pendule : ce mouvement, dont les oscillations se succèdent toujours semblables entre elles, contient cependant, pendant la durée d'une seule et même oscillation, un certain nombre de moments absolument différents les uns des autres, puisque chacun d'eux est distingué par une position du pendule tout autre que la précédente. Ce n'est qu'après avoir accompli son mouvement de gauche à droite et de droite à gauche, que le pendule revient à une position déjà occupée et recommence la série déjà parcourue. C'est pourquoi le moment précis où celle-ci recommence marque la fin d'une première unité et le commencement d'une seconde. L'unité temporelle constituée par une oscillation du pendule peut donc être perçue, puisqu'elle embrasse un ensemble de phénomènes complexes produisant sur nos sens une impression unique ; mais cette unité est purement formelle, car elle est idéalement divisible à l'infini. Néanmoins, pour la commodité du discours, nous la désignerons sous le nom d'atome temporel toutes les fois que nous la prendrons pour unité fondamentale, c'est-à-dire pour la mesure de toute une série d'autres unités. Nous conviendrons, dans le cours de notre ouvrage, de donner à cette unité fondamentale une durée égale à celle de la brève, telle qu'elle se présente dans le langage.

7. Ces principes généraux sur la façon dont le temps devient un phénomène sensible serviront de base à toute notre théorie. L'unité fondamentale une fois choisie, il nous reste à voir comment elle se comporte dans la formation des phrases.

De quelle nature sont les mouvements qui rendent possible la perception du temps par le moyen du langage ? Ce ne sont autre chose que des coups, des ébranlements, des vibrations

en un mot, qui, communiquées à l'air par la bouche de celui qui parle, se propagent dans tous les sens et produisent sur l'oreille une sensation particulière que l'on désigne sous le nom d'audition. Ces mouvements, dont la durée totale produit une impression unique, sont marqués, pendant tous les moments dont ils se composent, par des différences d'intensité dans la force de la sensation qui en résulte. Le moment où le coup retentit marque le point culminant de son intensité qui décroît graduellement jusqu'à ce qu'elle s'éteigne, et soit remplacée par un autre coup qui lui succède. Un coup isolé ne peut pas déterminer d'unité temporelle précise ; il partage en deux parties, également indéterminées, la durée indéterminée du temps abstrait. Un second coup d'égale intensité marque, en même temps que la fin d'une première unité, le commencement d'une seconde. Deux coups successifs partagent donc la durée en trois parties inégales : la première qui n'a pas de commencement déterminé et qui a pour fin le premier des deux coups ; la seconde, qui a pour commencement le premier coup et pour fin le second ; la troisième enfin, qui a pour commencement le second coup et qui est sans fin déterminée. De ces trois unités, une seule, celle du milieu, est complètement déterminée. Cependant, par analogie avec celle-ci, l'oreille attribue une durée égale à l'unité qui précède le premier coup et à celle qui suit le second. Trois coups se succédant à intervalles égaux, et avec une intensité égale, déterminent deux unités temporelles bien définies, égales entre elles, et s'opposant l'une à l'autre comme unités de môme ordre; ils marquent de plus le commencement d'une troisième unité non encore définie, mais qui, par analogie, est déterminée par l'oreille et produit inductivement sur elle une impression semblable à celle des deux premières. Il en est de même pour l'unité indéterminée qui précède le premier coup ; ce coup qui marque sa fin étant de même intensité que les autres, l'unité qu'il termine est imaginée de même durée. Nous pouvons dès maintenant définir l'unité, et dire qu'elle est constituée par deux coups identiques se succédant à un intervalle appréciable pour l'oreille. Chaque coup perçu dans le temps marque un commencement et une fin; mais ce n'est pas le commencement et la fin d'une seule et même unité comme dans le temps abstrait où nous n'avons affaire qu'à des points mathématiques de durée, c'est-à-dire au néant de perception ; chaque coup est la

fin d'une première unité et le commencement d'une seconde ; il suppose pour la première un commencement, et pour là seconde une fin, marqués par un coup identique. Il en résulte que toute unité métrique perçue par notre oreille suppose une succession d'identités se poursuivant indéfiniment à travers le temps, et parvenant, dans une portion déterminée de sa durée, à faire naître une sensation. C'est une chaîne sans fin dont quelques anneaux seulement sont à la portée des sens. Par suite, la dissimilation, au moyen de laquelle a pu être constituée l'unité métrique, n'a servi qu'à mettre au nombre des phénomènes perceptibles l'identité éternelle des moments successifs dont la somme forme le temps. Bannie de l'inâniment petit par la dissimilation qui engendre l'unité temporelle, l'identité reparaît dans la succession des unités identiques, des moments identiquement dissimilés. Il n'y a par conséquent aucune perception métrique isolée ; toute unité métrique devenue sensible suppose une série d'unités égales. Exprimée ou non, cette série fait partie de la perception, et, envisagée d'une façon abstraite, en dehors de toute perception particulière, elle engendre l'idée du temps indéfini.

8. Si, au lieu de considérer ce qui se passe dans les unités successives, j'examine l'intérieur d'une seule et môme unité, au lieu de l'identité, je trouve la dissemblance la plus complète. Chacun des moments dont se compose cette unité diffère de tous les autres ; aucun d'eux ne peut par conséquent être perçu comme une unité, c'est-à-dire comme une quelconque des durées dont se compose une série de moments identiques. Il est et ne peut être qu'une portion, un membre d'unité, un phénomène qu'il est impossible de percevoir isolément, un élément accessible à la seule analyse idéale, inséparable dans la sensation du tout dont il fait partie. Par suite, on comprend facilement que, de la combinaison de toutes ces parties hétérogènes, sorte une unité formelle représentant autre chose qu'une somme d'identités, et affectant une forme sensible et reconnaissable, en un mot, une unité organique. C'est un fait vulgaire en chimie que les corps de nature identique ne produisent jamais par leur réunion qu'une somme d'identités ; seuls les corps dissemblables peuvent donner naissance à des combinaisons, c'est-à-dire à des corps d'une nature nouvelle, différant par leurs propriétés de chacun des

éléments composants. Comment pourrait-on, par exemple, discerner dans l'eau l'oxygène de l'hydrogène sans avoir recours à l'analyse chimique ? Or, l'analyse est précisément la désagrégation, la destruction du corps que l'on veut étudier. De même, dans l'unité temporelle, chacune des parties composantes ne pourrait devenir individuellement sensible que par une désagrégation de l'unité elle-même.

9. On peut voir dès maintenant que l'élément générateur de toute unité métrique est la dissimilation des moments identiques dont se compose le temps indéterminé. L'élément dissimilateur est de nature dynamique, c'est ce que nous appellerons le rythme. On reconnaîtra en même temps ce qui distingue le rythme du mètre : le mètre représente l'égalité temporelle des moments successifs; le rythme, au contraire, représente la dissimilation dynamique de cette égalité. Au-* cune unité métrique ne peut être perçue sans l'intervention d'une dissimilation dynamique, d'où il résulte que le rythme est l'élément générateur du mètre. Le mouvement rythmique, introduisant la variété dans la série d'unités indéterminées et identiques dont se compose le temps abstrait, engendre à son tour une série d'unités également identiques, il est vrai, mais déterminées et réellement perçues par notre oreille. L'identité primitive non encore dissimilée par le rythme n'était qu'une idée; la série d'unités identiques engendrées par lui devient un phénomène, une sensation.

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