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DE LA DISSIMULATION

10. Etant donné une suite d'unités métriques toutes égales entre elles, nous aurons autant de fois la répétition de la même unité qu'il viendra s'ajouter d'accents nouveaux à la série déjà réalisée; en aucun point de cette série, on ne pourra s'arrêter et dire : la réunion de toutes les unités réalisées jusqu'à ce moment forme un ensemble, un tout saisissable, une grande unité métrique. Pour que ce fait puisse avoir lieu, il faut que l'accent sur lequel on s'arrête se différencie des autres et crée, par là, un point de repère. Afin de rendre plus sensible cette idée que je ne saurais trop exprimer sous toutes les formes, parce que c'est sur elle que repose toute la théorie de la métrique, je vais emprunter à la vie pratique une comparaison qui la rendra saisissante. Tout le monde a remarqué, en chemin de fer, la course rapide que semblent exécuter de chaque côté de la voie les poteaux télégraphiques ; cette illusion d'optique fait assister le voyageur au développement d'une véritable série métrique où Y atome est représenté par la distance qui existe entre deux poteaux successifs. Comme ces poteaux sont tous à égale distance les uns des autres, et qu'ils sont du reste aussi de même couleur et de même grandeur, il serait absolument impossible à nos yeux de saisir une unité plus étendue que l'unité atomique, si les accidents de terrain ne venaient de temps en temps créer des points de repère. Supposons donc une voie construite sur un terrain complètement plat, sans aucun accident ni à droite ni à gauche, je dis que les yeux n'arriveront jamais à saisir que l'éternelle répétition de 1, 1, 1, etc. Pour arriver à saisir ces unités par groupes, à les réunir dans une vue d'ensemble, il faudra que notre attention entre en éveil, qu'elle emprunte à sa propre force la dissimilation absente de la réalité, que nos yeux, sinon notre bouche, se donnent la peine de compter par exemple 1 , 2, 3, 1 , 2, 3, etc. Mais si je veux saisir une série d'unités sans être obligé de

compter, c'est-àrdire d'accomplir un acte volontaire, il faudra nécessairement que l'élément dissimilateur se trouve dans la réalité elle-même. Si, par conséquent, les poteaux télégraphiques avaient périodiquement un signe distinctif quelconque ; si, par exemple, ils étaient de trois en trois marqués d'une tache noire, l'œil saisirait facilement sans efforts et sans attention les séries successives de trois, la perception de ces séries entrerait dans l'ordre des sensations instinctives, le mètre trots serait constitué.

11. Pour compléter l'intelligence des phénomènes qui engendrent la sensation de temps, et arriver à une définition véritablement scientifique de l'idée qui en résulte, il est nécessaire de mettre en lumière la connexité intime qui existe entre cette sensation et une autre tout aussi générale, celle de Y espace. La digression que nous ferons à ce sujet ne sera qu'apparente, on en reconnaîtra bientôt l'utilité.

Pour faire saisir cette connexité, je reprends l'exemple des poteaux télégraphiques, et je suppose que d'un point fixe j'embrasse par un coup d'œil toute la ligne qu'ils forment. La perception sera instantanée, unique : d'un seul coup je saisirai dans son ensemble la série tout entière ; je percevrai donc une unité formelle, une unité organique parfaitement déterminée : cette unité sera une perception de l'espace. Ce fait incontestable une fois bien constaté, je me demande comment je puis avoir une perception unique de phénomènes aussi multiples ? Nous avons en effet supposé plus haut que chacun des poteaux télégraphiques est identique à tous les autres, et que tous sont identiquement espacés ; nous ne devrions par conséquent percevoir qu'une série d'identités. Or, ce n'est pas ce qui arrive, et si nous percevons une série, nous le faisons tout d'un bloc sans rien distinguer par le détail. Comment l'unité a-t-elle pu s'introduire dans cette multiplicité? C'est qu'il s'est ajouté à notre perception un élément dissimilateur en vertu duquel tous les poteaux objectivement égaux sont devenus subjectivement inégaux; en un mot, les phénomènes multiples qui ont fait sur nos yeux une impression unique ne nous ont pas montré les objets dans leur grandeur réelle, mais nous les avons vus en vertu des lois de la perspective. La perspective est la dissimilation qui engendre la perception visuelle de l'espace. Au moyen de la perspective, nous faisons la synthèse des phénomènes visibles ; c'est par une

généralisation de cette synthèse, perçue dans les phénomènes particuliers, que nous nous formons une idée abstraite de l'espace : F idée abstraite de l'espace est la synthèse indéfinie des phénomènes possibles.

L'unité organique engendrée par la perception dissimilatrice, et par conséquent synthétique, d'un ensemble de phénomènes objectivement identiques, en un mot la perception de l'espace visible est susceptible d'analyse. Pour opérer cette analyse, il suffit de restituer aux phénomènes objectivement identiques leur identité subjective. Comment rendre à chacun des poteaux l'individualité qu'il avait perdue dans la perception synthétique de l'espace? Cette opération ne pourra se faire que par un mouvement uniforme au moyen duquel je me transporterai successivement en face et à égale distance de chacun d'eux. Alors, chacun à son tour m'apparaîtra dans la même perspective que les précédents, et à des intervalles qui sont tous égaux entre eux : j'engendrerai ainsi pour mes yeux une série de phénomènes identiques, et la synthèse qui résultait pour moi de la perception de l'espace sera remplacée par une analyse qui se poursuivra suivant une succession indéfinie. La perception qui résulte de cette analyse, l'impression produite sur mes yeux par cette succession d'identités, est ce que j'appelle la perception du temps. C'est par une généralisation de cette analyse des phénomènes particuliers que nous nous formons une idée abstraite du temps. L'idée abstraite du temps est l'analyse indéfinie des phénomènes possibles.

12. A son tour, la décomposition organique, c'est-à-dire la perception analytique engendrée par un mouvement uniforme, est susceptible de synthèse : pour opérer cette syn^ thèse, il suffit d'introduire dans les phénomènes identiques une dissimilation objective qui différencie les perceptions successives. Dans l'exemple que nous avons pris, nous avons opéré cette dissimilation quant à la couleur, nous aurions tout aussi bien pu le faire quant à la grosseur, la grandeur, etc. Par cette dissimilation périodique, nous avons engendré des séries de phénomènes dont chacune formait une unité organique et faisait sur nos yeux une impression unique. L'identité ne reparaissait que dans la succession des séries identiquement dissimilées.

Par là, est engendrée la sensation métrique d'une unité plus

grande, devenue possible en vertu d'un phénomène d'une nature toute particulière et que nous avons nommé le rythme : par le rythme, sont réunis dans une unité formelle les éléments atomiques de l'analyse temporelle. Le rythme est un conquérant qui travaille sans cesse à agrandir le domaine de la synthèse aux dépens de l'analyse ; par lui, je parviens à donner un corps à la poussière indéfinie des moments qui composent la durée ; par lui, en un mot, je mets véritablement le temps dans l'espace, de même que par le mouvement uniforme qui nous avait servi à analyser la vue synthétique de toute la ligne télégraphique, nous avions résolu l'espace dans le temps. Mais la synthèse qui résulte du rythme n'est pas de «même nature que celle dont il a été question dans la sensation d'espace. Là, en effet, la dissimilation qui opérait cette synthèse était de nature toute subjective, elle se faisait d'elle-même, sans mouvement de l'observateur ni de l'objet, par suite sans provoquer l'idée d'une série indéfinie. Au contraire, dans la sensation synthétique qui résulte du rythme, la dissimilation est objective et active, elle résulte d'un mouvement, et partant, après cette sensation synthétique qui réunit dans une seule unité un certain nombre de divisions temporelles, réapparaît la sensation analytique du temps qui nous donne l'idée d'une série indéfinie d'unités identiques. Le rythme est donc bien un phénomène sut generis, et la sensation métrique qui en résulte ne doit pas être confondue avec celle de l'espace bien qu'elle procède comme elle d'une synthèse, car chez elle cette synthèse est active* tandis que dans la sensation d'espace elle est passive. Dans la première elle alterne sans cesse avec l'analyse, tandis que dans la seconde elle est pure et immuable.

13. Si, au lieu de poteaux télégraphiques, nous avons affaire à une série de coups sonores, la perception est acoustique au lieu d'être optique, mais rien n'est changé à la nature de la sensation métrique qui en résulte. Le rythme, en réunissant dans une sensation totale une série d'unités du même ordre, crée un moment déterminé où toute cette série est perçue d'un seul coup. Pour que l'unité métrique existe, en effet, il est absolument indispensable que, dans un certain point indivisible de la durée, on ait d'un seul coup la sensation de toutes les parties dont se compose cette unité. Le moment où cette synthèse $ lieu est tout naturellement celui où l'unité métrique se termine, où toutes ses parties

ont été énoncées. Dans ce moment, toutes les portions de l'unité totale apparaissent à notre oreille non plus comme successives, mais comme simultanées, elles cessent d'avoir de la durée pour prendre du corps, du volume. Ce moment fait immédiatement place à la sensation analytique de la succession engendrée par la série indéfinie des unités de même ordre, c'est-à-dire des unités égales entre elles. Toute unité métrique, en effet, de quelque ordre qu'elle puisse être, qu'elle soit purement atomique, ou qu'elle embrasse un grand nombre d'unités subordonnées hiérarchiquement les unes aux autres, du moment qu'elle est synthétiquement perçue, est immédiatement conçue comme faisant partie d'une série d'unités identiques, c'est-à-dire d'unités de môme ordre qu'elle, si bien que, dans la perception métrique, la sensation de corps, de volume ou, si l'on veut, d'étendue, se trouve intimement liée avec celle de succession. Pendant tout le temps que dure la succession des coups qui composent la série, l'oreille est en suspens, attendant la synthèse que doit produire le coup final. Au moment précis où cette synthèse a lieu, les impressions laissées successivement par les différents moments de la série se réunissent en une seule ; toutes ces impressions, objectivement successives, deviennent, par l'effet de la dissimilation rythmique, subjectivement simultanées. En ce moment précis, qui lui-même est nécessairement sans durée, je passe de nouveau de l'idée de succession à celle de simultanéité, de la sensation de temps à celle de l'espace. Tels sont les éléments complexes qui constituent la sensation métrique. La succession des moments qui composent une série engendre la sensation de temps, la synthèse qui marque la fin de la série engendre la sensation d'espace, puis la série, en se répétant elle-même, fait de nouveau passer notre oreille par la sensation de temps, jusqu'à ce que les séries successives, se dissimilant les unes par rapport aux autres, fournissent les éléments d'une synthèse plus générale, plus large, plus étendue, qui réunisse en une sensation de simultanéité un plus grand nombre de sensations particulières, en un mot, une unité formelle qui marque un degré de complication immédiatement supérieur dans l'ordre des organismes métriques.

14. La sensation métrique étant bien définie, il nous reste à déterminer de quelle manière s'opère la dissimilation des unités identiques, lorsqu'il s'agit de former une unité d'un

ordre plus élevé. Nous avons vu que cette dissimilation était à proprement parler ce que Ton désigne sous le nom de rythme, mais nous n'avons pas encore précisé la manière dont elle devait s'opérer. Les coups au moyen desquels est formée une série d'unités métriques du même ordre possèdent tous une certaine intensité, un certain diapason, et un certain timbre. Nous ne parlerons pas ici du timbre qui engendre les voyelles et nous fait sortir de la métrique pure pour nous faire entrer dans le domaine de la phonétique. Il nous reste V intensité et le diapason qui, par leurs variations, peuvent nous fournir des moyens pour dissimiler la série d'identités métriques. Nous dissimilerons, quant à {intensité, l'accent qui marque le commencement d'une certaine unité métrique, en augmentant son intensité et en le rendant par là supérieur aux autres accents de la môme série qui concourent avec lui à former une unité d'un ordre plus élevé. Quant au diapason, nous ne pouvons indiquer dès à présent de quelle façon la nature procède pour le faire servir à la dissimilation.

Bien que toute dissimilation engendre un rythme, c'est-àdire un mouvement qui rend sensible le temps écoulé, nous réserverons cette dénomination uniquement à la dissimilation par intensité que nous appellerons dissimilation rythmique, pour la distinguer de la dissimilation par tonalité qui s'emploie, ainsi que nous le verrons plus tard, concurremment avec la première. Nous désignerons cette dernière dissimilation sous le nom de dissimilation mélodique. Nous aurions exclu la dissimilation mélodique de cette étude, si ta dissimilation rythmique à elle seule avait été suffisante pour expliquer tous les phénomènes de la métrique ; mais nous verrons bientôt qu'elle ne sert à expliquer que les plus simples d'entre eux, et qu'il n'est pas d'organisme métrique d'un ordre quelque peu élevé qui puisse se passer de la dissimilation mélodique. La mélodie n'a même d'autre raison d'être que de préciser la nature métrique de la phrase, c'est là sa seule destination, et cela doit être sa seule explication. On ne sera donc pas étonné de voir figurer une théorie de la mélodie au milieu d'un traité de métrique, et de la voir présentée comme une des grandes divisions de cet ouvrage.

Nous aborderons d'abord l'étude de la dissimilation rythmique, nous réservant plus tard de poser les principes fondamentaux de la dissimilation mélodique, sans traiter à fond cette question si considérable et si difficile.

IL — DlSSIMILÀTlON RYTHMIQUE.

A. Du nombre physiologique.

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