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VI PRÉFACE

Rollin, soit par les leçons particulières qu'il était obligé de donner pour ne pas être à charge à sa famille.

En 1875, l'École des Hautes Études lui attribua une des bourses de voyage que le Conseil municipal de Paris met à notre disposition. Sur mon conseil, Pierson passa un an à Vienne. Il y entendit des cours très variés qui ouvrirent à son intelligence des horizons tout nouveaux, et, pour la philologie romane, il y suivit les savantes leçons d'Ad. Mussafla. En outre, il exécutait la copie du manuscrit de Bovon d'Hanstone conservé à la Bibliothèque Impériale de Vienne et celle du roman en prose de Berinas, qu'il se proposait de publier, et qu'il a plus tard collationné avec les manuscrits de la Bibliothèque Nationale de Paris. Ce fut à Vienne aussi qu'il conçut la première idée de l'ouvrage qui devait occuper le reste de sa courte existence, qui devait certainement l'abréger, en lui faisant consacrer à un ardent travail des heures qu'il aurait dû souvent donner au repos, mais qui devait aussi la remplir et la passionner, et qui conservera sa mémoire. Doué d'une oreille très délicate, et d'un vif sentiment de la musique, qu'il avait apprise et qu'il pratiquait surtout avec un de ses frères, Pierson avait de bonne heure été frappé du rythme naturel et inconscient du langage. La comparaison de sa langue maternelle avec d'autres avait éveillé son attention sur une foule de petits phénomènes qui passent inaperçus pour tout le monde, et qui révèlent des merveilles de complexité et d'harmonie à celui qui sait les reconnaître et les comprendre. A Vienne, il eut l'occasion, non seulement de perfectionner sa connaissance, déjà solide, de l'allemand, mais d'observer ce que devenait le français prononcé par des étrangers et de constater, d'autre part, l'impression produite sur des oreilles étrangères par la prononciation française ; ce fut cet ordre de faits qui l'intéressa le plus vivement et le mit sur la voie de ce qu'il considéra de plus en plus sûrement comme une série de découvertes dans l'histoire naturelle du langage. Il se laissait aller tout entier à la douceur de ces premières sollicitations d'une idée qui va éclore, quand il fut rappelé à Paris par de cruels événements : son père, honorable commerçant dont l'activité suffisait à peine

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à soutenir une nombreuse famille, et l'aîné de ses frères mouraient à un mois de distance. Il devenait chef de famille, et une grave responsabilité semblait peser sur lui : il se demanda avec angoisse s'il ne devait pas, dans l'intérêt des siens, sacrifier à une position immédiatement lucrative ces travaux dont il venait de pressentir à la fois tout l'intérêt et toute l'étendue. Mais il se sentait peu fait pour les luttes de la vie active, et l'enchantement qu'il avait éprouvé en pénétrant pour la première fois, et par la seule initiative de sa pensée, dans le monde de la science pure, avait été trop puissant pour qu'il fût en son pouvoir de s'y soustraire. Au môme momeitf d'ailleurs, sous le coup de ces émotions et de ces luttes intérieures, il sentait les premières atteintes du mal qui devait l'emporter quatre ans plus tard. Un secret instinct l'avertissait que sa vie ne serait pas longue, et il ne voulait pas qu'elle se terminât sans qu'il eût fait au moins une partie du grand travail qu'il avait conçu. Il ne pouvait guère expliquer et faire comprendre à ses proches les causes diverses et profondes de sa détermination ; il s'isola presque absolument, se retira même pendant quelque temps à la campagne, et là, essayant de se rendre complètement maître du grand sujet qu'il voulait traiter, de bien choisir et classer ses idées générales, d'en essayer l'application au point particulier (le rythme de la langue française) qu'il avait dessein d'aborder le premier, il vécut de longs mois, ne voyant qu'à de rares intervalles ses amis, qu'épouvantaient chaque fois le changement de ses traits, l'amaigrissement de sa personne et l'éclat de plus en plus fiévreux de ses yeux, et conférant seulement avec son frère Henri, dont les connaissances musicales pratiques lui rendaient de grands services pour la définition précise çt le contrôle de ses théories, et qui, après en avoir entendu l'enthousiaste exposé, s'y était pleinement associé et s'intéressait presque autant que lui à ce qu'elles pussent être formulées çt communiquées au public.

Rien ne fait mieux comprendre l'état d'exaltation, de surexcitation et de joie dans lequel Pierson passa les deux années qui suivirent son retour de Vienne, que quelques fragments de lettres adressées par lui à son ami M. A- Japûk»

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