CHAPITRE VII
METRE DISÈME.
30. Si nous dissimilons de deux en deux, par une intensité plus grande, les accents composant une série mono se me, nous créons une unité d'un ordre supérieur à celle du mètre monosème. Cette nouvelle unité empruntera son nom au nombre 2 et s'appellera mètre disème, elle aura avec l'unité monosème fondamentale un rapport iï identité partielle que nous exprimerons sous la forme 2/ 1 . Nous avons déjà défini ce rapport, et nous avons vu qu'il n'était autre chose que l'octave. Il n'annule pas le rapport d'identité totale 1/1 qui résulte de la série monosème, mais il le rend implicite, il recule les limites au delà desquelles on rentre dans cette identité indéfinie si semblable au néant. Nous allons figurer par une ligne indéfinie, portant une série de longueurs égales, le mètre monosème dissimilé de deux en deux par une intensité plus grande.
Chacun des points marqués sur la ligne indéfinie que nous avons tracée figure un des coups sonores, un des accents dont la succession uniforme engendre le mètre monosème ; chacun de ces accents annonce donc une durée atomique, chacun d'eux peut être marqué du chiffre 1 ; mais nous avons dit que de deux en deux ces accents résonnaient avec une intensité plus grande, de telle sorte qu'ils embrassent une série de deux .atomes et prennent par suite une double valeur. En effet, étant déjà accents du premier degré, ils passent à la dignité d'accents du second degré en conservant néanmoins leur première fonction sans laquelle ils seraient impropres à la seconde. Ils sont à la fois monosèmes et disèmes, et ne pourraient être disèmes s'ils n'étaient originairement mono-
sèmes. Seulement cette nouvelle qualité seule frappe l'esprit, elle l'emporte sur la première, en l'impliquant toutefois. En un mot, dans le mètre disème, l'accent monosème devient implicite de deux en deux et demeure explicite également de deux en deux. A ne considérer que les sensations explicites, on a successivement la perception de l'unité double et de l'unité simple ; cette perception, par laquelle on saisit le rapport d'une unité à celle qui est d'un ordre immédiatement supérieur, est ce que nous appellerons une cadence métrique; le signe sensible auquel on la reconnaît est une marche de deux accents hiérarchiquement subordonnés l'un à l'autre ; la marche d'accent 2-1 est la cadence particulière au mètre disème. La cadence est le facteur rythmique du mètre : deux accents d'égale valeur ne peuvent pas constituer de cadence, puisqu'ils ne forment pas de hiérarchie ; aussi le mètre monosème est-il le moins rythmique de tous les mètres, ses accents successifs n'établissent jamais qu'un rapport d'identité totale. Le rapport d'identité partielle 2/1 nous fournit l'exemple de la plus simple des cadences ; mais si je considère le rapport de deux unités disèmes successives entre elles, j'aurai la marche d'accents 2-2, c'est-à-dire le rapport d'identité totale 2/2, absence de hiérarchie, de cadence, et p^ir conséquent de rythme. Nous retombons dans la série indéfinie des identités.
31. Pour créer la sensation de la cadence disème, il est nécessaire et suffisant d'exprimer au moins une fois chacun des deux accents qui servent à la rendre sensible. Quelle est la durée qui nous donnera chacun de ces deux accents exprimé au moins une fois? C'est celle de deux atomes, c'est-à-dire celle du plus grand des deux mètres, que nous mettons en rapport. Si par conséquent nous découpons quelque part, dans la ligne tracée plus haut, une longueur qui embrasse deux divisions, nous y trouverons une des formes métriques qui sont propres à engendrer la cadence disème. Le mètre monosème, étant répété au moins une fois, est parfaitement déterminé ; quant à l'accent disème, il n'est pas nécessaire de le répéter parce que la façon la plus simple de concevoir un accent qui n'est pas monosème est précisément celle qui constitue le mètre disème, le plus simple de tous après le mètre fondamental. L'audition du retour périodique de l'accent disème n'est pas indispensable pour que l'oreille
induise toute la série. En découpant, comme nous venons de l'indiquer, des durées disèmes dans la série métrique que nous avons figurée par une ligne, nous verrons que la cadence disème ne peut se présenter que sous deux formes :
ce qui nous donne les marches d'accents 2-1, 1-2. En notation poétique, le pyrrhique avec accent fort sur la première brève dans le premier cas, et sur la seconde dans le deuxième : «Us, v4. Pour battre la mesure de ce mètre, il suffit d'abaisser et d'élever régulièrement la main en marquant l'accent fort disème par la position basse, ce que les Grecs appelaient la thé sis, et l'accent sous-fort monosème par la position élevée de la main désignée par les Grecs sous le nom à'arsis. Les termes de thésis et d'arsis ont été, il est vrai, employés par quelques métriciens dans un sens inverse, mais presque tous les grammairiens anciens s'accordent à leur reconnaître le sens que nous venons d'adopter. (On trouvera dans la théorie générale de l'accentuation latine de MM. Henri Weil et Louis Benloew, p. 98, 99, 100 et 101, une note relative aux mots arsis et thésis, qui est de nature à éclairer complètement le lecteur sur la confusion à laquelle ces mots ont donné lieu, et sur les causes auxquelles il faut l'attribuer 1 .) La thésis et l'arsis étaient marquées, chez les Grecs, soit avec le pied, soit avec la main, mais surtout avec le pied. De là, le nom donné par eux aux unités métriques de formation élémentaire ; ils appelaient pied ce que les Allemands nomment un takt et ce que nous nommons un temps. Seulement, les anciens marquaient l'accent fort et l'accent sous-fort de chaque pied, tandis que dans la musique moderne, on réunit ces pieds dans une seule mesure de 2, de 3, de 4, etc., temps, et on se contente, pour chacun d'eux, de marquer son accent fort. Chez les modernes, la mesure n'est plus un pied, une unité élémentaire, c'est déjà une période, c'est-à-dire une dipodie, une tripodie, etc.
1 La même question est traitée avec une grande clarté par M. Rudolf Westphal dans ses Fragmente und Lehrsâtze der griechischen Rhythmiker. Leipz., 1861, p. 103 et 104.
32. Il peut se faire, dans le cours d'une période, que l'accent monosème ne soit pas exprimé sans que toutefois le mètre cesse d'être disème ; le souvenir de l'atome suffit alors pour aider l'auditeur à mesurer la durée temporelle représentée par le nombre 2. Dans ce cas, nous dirons que l'accent monosème a été syncopé.
33. Le mètre tétrasème peut être perçu de deux manières : soit directement dans son rapport avec l'unité, soit indirectement dans son rapport avec le mètre disème. Dans le second cas, le rapport est exactement le même que celui du mètre disème à l'unité.
Nous allons tracer les lignes qui nous donneront toutes les formes pour l'un et l'autre cas.
La l ro figure nous met en présence de quatre formes, c'est-à-
dire de quatre positions différentes du temps fort dans le fragment de série qui suffit pour engendrer la sensation du mètre tétrasème. Mais, à chacune de ces formes, correspond un certain nombre de variétés, suivant que l'on syncope ou non les accents monosèmes.
Pour la première forme, nous avons huit variétés, à savoir :
m\ \V^\ \tii\ w\ \^i
ss w —
Pour la seconde nous avons quatre variétés.
Pierson, Métrique.
Pour la troisième, quatre variétés.
Pour la quatrième, quatre variétés.
fîar iïïï iïïj jïp
V W V ts v — W . W w
La deuxième figure nous donne également quatre formes qui sont les suivantes :
Nous indiquons par des signes de liaison tous les accents qui peuvent être syncopés, de sorte qu'il devient facile au lecteur d'induire lui-même toutes les variétés que comporte chaque forme. Nous marquons, en outre, l'accent tétrasème, c'est-à-dire Yaccent fort, par le signe (ri) et l'accent disème, c'est-à-dire Yaccent sous-fort, par le signe (t). L'accent sous-fort disème marque la seconde moitié de la mesure.
Le mètre tétrasème avec accent sous-fort disème se marque en abaissant et élevant régulièrement la main de façon à partager la durée du mètre en deux parties égales. De là le terme de y^voç feov, employé par les Grecs pour désigner ce genre de mesure. Dans le mètre tétrasème avec accent sousfort monosème, au contraire, l'accent sous-fort n'a pas de place fixe, puisque tous les accents monosèmes peuvent être syncopés à volonté. Il s'ensuit que la mesure peut y être divisée en deux parties inégales par Yarsis, tandis que, dans le mètre tétrasème-disème, Yarsis frappe régulièrement la troisième brève après l'accent fort.
Le mètre tétrasème-disème nous fournit toutes les variétés de spondées, de dactyles et d'anapestes que les Grecs reconnaissaient au mètre tétrasème. Les formes employées par eux de préférence étaient celles qui allongent la syllabe accentuée, telles que les deux variétés du spondée ni, m, le dactyle et l'anapeste avec accent fort sur la longue n «u^ ù» n. Quant au dactyle et à l'anapeste avec accent fort sur l'une
des brèves, les Grecs en ont fait un usage moins fréquent, et ne les ont employés que dans des cas assez rares, considérés par les métriciens comme des exceptions. Néanmoins, on en trouve des exemples nombreux dans les chœurs tragiques et comiques ; l'anapeste avec accent fort sur la première brève y est notamment fréquent, il est désigné par les rythmiciens sous le nom de base anapestique. Ces formes sont, du reste, aussi répandues que les autres dans la musique moderne et dans le langage, auxquels elles donnent un caractère particulier de vivacité.
Quant au mètre tétrasème-monosème, outre les spondées, dactyles et anapestes, il nous fournit desiambes et des trochées dont la longue a la valeur de trois brèves. Tantôt c'est la brève, tantôt c'est la longue qui est accentuée. Les Grecs ne semblent pas avoir connu ce genre de formes qui était en contradiction avec leur théorie du yévoç feov, mais il n'est pas prouvé que, sans être notées, elles n'aient pas existé réellement. Quoi qu'il en soit, la musique moderne, aussi bien que le langage, du reste, fait de toutes ces formes un usage constant.
34. En suivant la méthode que nous avons indiquée, il est facile de déterminer également les formes qui résultent du rapport du mètre octasème avec la brève. Nous croyons inutile de les donner ici.