APTITUDES METRIQUES DU LANGAGE
134. Jusqu'à présent, dans notre étude de la métrique, nous ne nous sommes occupés que du mètre lui-môme, c'està-dire de la durée rendue perceptible par une succession d'accents. Ces accents doués d'intensité et de tonalité réunissent en une impression totale les moments successifs dont se compose la durée d'une phrase. Cette synthèse de la phrase n'est autre chose que la perception du rapport numérique sur lequel elle repose. Le propre du mètre, avons-nous vu, est de transformer la sensation analytique de la durée en sensation synthétique de l'étendue. Par elle la durée prend un corps, elle s'organise, elle devient un être vivant, saisissable à notre oreille. Cette succession monotone de moments toujours semblables à eux-mêmes dont se compose le temps indéfini devient pour le rythme une matière première dont cet ouvrier incomparable se sert pour créer une infinité de chefs-d'œuvre aux formes aussi précises que variées.
Nous avons donc étudié la métrique en elle-même, mais nous ne nous sommes pas encore occupés de la matière soumise au mètre, du rythmizomène qui constitue le langage, des syllabes dont se composent les mots, des mots qui représentent les idées et dont l'assemblage fait la phrase. Nous
avons dit quel était le cadre dans lequel entraient ces mots pour former une phrase, mais nous n'ayons pas encore montré de quelle manière ils entraient dans ce cadre. Nous connaissons la loi du rythme, mais nous ne savons pas encore de quelle façon cette loi s'applique aux êtres organiques qui lui sont soumis, à ce que les Grecs appelaient 4j uXyj ou to
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Dans le langage, en effet, nous n'avons pas affaire, comme en musique, à de simples sons qui prennent naturellement toutes les durées réclamées par le mètre auquel ils sont soumis. Les sons dont nous nous servons pour parler ont un timbre déterminé et sont accompagnés, lors de leur émission, de certains bruits qui en compliquent encore la nature. Indépendamment de l'intensité et de la tonalité, qui constituent le mètre, la matière dont se compose une phrase du langage a donc encore d'autres qualités qui, considérées d'une façon abstraite, sont notées dans l'écriture au moyen de voyelles et de consonnes représentant les timbres et les bruits des différents sons qui constituent la phrase.
La phrase ainsi notée au moyen de voyelles et de consonnes qui produisent par leur groupement des syllabes, puis des mots, est tout à fait abstraite, elle n'a pas d'existence organique, elle ne devient une réalité que dans le moment où elle est prononcée. Or, lorsqu'elle est prononcée, elle se présente avec tous ses attributs, c'est-à-dire qu'elle ne se compose pas seulement de voyelles et de consonifes produisant par leurs combinaisons entre elles des syllabes et des mots, mais ces syllabes sont soumises en même temps à certaines règles d'intensité, de tonalité et de durée, c'est-à-dire que la parole n'a pas d'existence réelle et concrète en dehors du rythme. On peut la concevoir et môme la noter sans rythme, les mots n'en représenteront pas moins les idées qu'ils sont appelés à évoquer, mais du moment que de la phrase abstraite ou figurée on passe à la phrase parlée et vivante, ce fait ne peut avoir lieu que conformément aux règles de la métrique.
Du moment, en effet, que la phrase, pour être prononcée, demande un certain temps, les syllabes dont elle se compose marqueront lès divisions de ce temps, et pour que cette phrase puisse être comprise dans son tout et dans ses parties, il est nécessaire que ces parties se subordonnent au tout, proportionnellement à leur importance respective ; il est nécessaire
que la valeur métrique de chaque syllabe dans la phrase soit équivalente à sa valeur significative par rapport à l'idée principale.
Il faut que la synthèse métrique soit complètement parallèle à la synthèse idéale . Or, comment peut s'opérer cette synthèse, si ce n'est en vertu des rapports numériques perceptibles dont nous avons étudié dans notre première partie toutes les combinaisons.
135. Abstraction faite du mètre, le langage, tel qu'il est figuré dans l'écriture, ne nous présente pas cette synthèse qui est une image vivante de l'idée elle-même, il nous laisse le soin de la faire ; notre esprit est obligé de suppléer par un effort personnel à l'inertie de la parole écrite. La phrase phonétiquement notée est un corps auquel le lecteur est obligé de donner une âme ; cette âme est l'image de la pensée créatrice : c'est la forme métrique. La métrique peut exister sans les paroles, mais non les paroles sans la métrique. La métrique pure (c'est-à-dire la musique) reproduit les mouvements de la pensée sans en préciser les objets, c'est une âme sans corps, mais une âme bien réelle et vivante. La parole écrite, au contraire, n'a pas d'existence en ellemême, elle ne commence à représenter réellement la pensée qu'à partir du moment où elle est interprétée par un esprit qui supplée à ce qui lui manque, qui donne la vie à ce corps inerte, en le soumettant aux lois du rythme.
136. Au point de vue métrique, la parole n'a donc d'existence réelle qu'à partir du moment où elle se présente comme faisant partie d'une période, c'est-à-dire d'un tout organique. Le mot, cette abstraction, cette fiction grammaticale, ne possède en lui-même aucune nature, aucune existence métrique absolument déterminée. Les divisions factices établies dans l'écriture entre les différents mots qui composent une phrase ne répondent à aucune division réelle de la période métrique. Celle-ci ne connaît, en fait de divisions, que les césures naturelles réclamées par ses rythmes, et répondant aux divisions naturelles de la pensée. Or, entre une césure et la suivante, on peut trouver agglutinés un certain nombre de mots qui se présentent ainsi à notre étude d'une façon tout-à-fait complexe. Prendre un vocable tel qu'il est dans le dictionnaire et prétendre donner de la réalité à
cette abstraction, vouloir découvrir le rythme du langage en lisant à haute voix les mots rangés par ordre alphabétique dans un lexique, c'est être dupe d'une étrange illusion. On obtiendra bien à la vérité un certain rythme, puisque la voix humaine est ainsi faite qu'elle ne peut rien prononcer sans obéir à la loi métrique, mais ce sera le rythme le moins naturel, le moins expressif, le rythme que l'on emploie lorsqu'on ne pense pas à ce que l'on dit, le rythme de l'insignifiance, en un mot la simple énonciation.
Comment admettre qu'un certain nombre de mots prononcés chacun comme nous venons de le dire puissent dans leur ensemble concourir à former une unité métrique, c'est-à-dire une phrase naturelle, une phrase vivante, une phrase qui signifie quelque chose ? C'est comme si, voulant faire un tableau représentant une action à plusieurs personnages, on se contentait de prendre une collection de portraits, et de les grouper dans l'attitude banale et insignifiante que l'on prend généralement pour poser devant l'objectif du photographe. La vie et l'action qui régneraient dans un pareil tableau sont l'image de ce que serait une phrase composée de mots isolés mis bout à bout, chacun avec le rythme de son énonciation.
137. Il est donc bien entendu que nous n'étudierons pas le rythme dans les mots isolés de la langue, attendu que la séparation établie dans l'écriture entre les différents mots qui composent une phrase ne répond pas nécessairement à des divisions réelles de la phrase métrique. Quant aux divisions de la phrase métrique elle-même, elles sont constituées par des césures ; les syllabes qui se trouvent réparties entre deux césures successives forment un segment naturel de la phrase. Chaque segment de la période a pour point central un accent général. Suivant la longueur du segment, cet accent est précédé ou suivi d'un certain nombre d'accents particuliers ou accents forts et sous-forts de pied. L'étude du rythme appliquée aux phrases du langage consistera par conséquent à déterminer toutes les positions que peut avoir dans un segment métrique l'accent général qui en fait l'unité, ainsi que les accents particuliers qui le précèdent et qui le suivent. Ces accents, par leur position même, déterminent, comme nous l'avons plus haut dans notre partie théorique, la durée des syllabes qui néanmoins, grâce au catalectisme, n'est invariable
que dans sa somme, d'où il résulte que, plus le nombre des syllabes exprimées est grand, moins la durée prosodique de chacune d'elles est considérable. Dans tous les cas, nous verrons ce qu'il arrive de la matière phonétique du langage, au moment où elle entre dans le cadre métrique et constitue un segment de période. Nous verrons jusqu'à quel point cette matière se plie aux exigences du mètre, comment les mêmes syllabes peuvent tour à tour former des pieds trisèmes, té trasèmes, pentasèmes, hexasèmes, heptasèmes. Enfin nous emprunterons nos exemples à la langue française, la seule pour laquelle, dans des questions aussi délicates, nous puissions avancer avec quelque certitude les faits d'observation que nous avons à relater.
138. Ce n'est pas trop, en effet, d'une expérience quotidienne poursuivie pendant plusieurs années sur la langue que l'on parle tous les jours, pour oser proposer une théorie sur la métrique du langage.
Les langues mortes ou les langues étrangères sont absolument impropres à une pareille étude ; ce qui nous manque avec elles, c'est précisément la matière de nos observations, c'est-à-dire la parole vivante, le seul véritable sujet d'expériences dans une pareille question. Si, pour déterminer la métrique d'une langue, on se contentait de s'en rapporter soit à l'orthographe, soit aux règles artificielles de la versification, soit aux témoignages des grammairiens, les résultats auxquels on arriverait seraient bien minimes.
L'orthographe, en effet, est menteuse, il faut de longues discussions entre savants pour arriver à déterminer d'une façon problématique la prononciation de telle lettre à telle époque. Les règles de la versification répondent le plus souvent à un état de la langue qui est de beaucoup antérieur à l'époque que l'on étudie, la plupart du temps elles sont traditionnelles et partant conventionnelles. De plus, elles ne nous éclairent en aucune façon sur le rythme véritable auquel elles répondent ; en un mot, ce sont des règles qui nous enseignent certains arrangements de mots et de syllabes, mais qui n'apportent pas avec elles leur notation musicale. Si l'on veut la découvrir, il faut encore avoir recours à des discussions critiques, à des hypothèses sans fin et sans preuves.
Quant aux règles des grammairiens sur la place des accents
dans les mots, elles sont à la fois insuffisantes et fausses. On peut en juger en écoutant parler les étrangers qui s'efforcent consciencieusement de se conformer, pour la prononciation de la langue française, aux prescriptions de nos grammairiens. Ceux-ci, en effet, enseignant que l'accent tonique en français est toujours sur la dernière syllabe masculine des mots, parlent de l'accent tonique sans le définir, sans dire s'il s'agit de l'accent d'intensité ou d'acuité. Or, il arrive toujours que l'on confond ces deux accents. Ce qui complique encore l'erreur dans laquelle les grammairiens font tomber les étrangers, c'est que leur règle de la dernière syllabe masculine accentuée n'est absolument vraie ni pour l'accent d'intensité ni pour l'accent d'acuité. La langue française traverse en effet, en ce moment, une période très intéressante, et occupe une place à peu près unique parmi les langues de l'Europe, car tandis que la plupart d'entre elles ont dans le mot un accent rigoureusement fixé, en français, l'accent d'intensité et l'accent de tonalité peuvent quitter leur position normale et se déplacer suivant les exigences de l'expression. Il en résulte une grande variété et une merveilleuse flexibilité qui expliquent assez la faveur générale dont jouit notre langue. On voit, par suite, dans quelle erreur tombent les étrangers qui s'en rapportent aux règles des grammairiens pour la prononciation du français. Ils en viennent à des appréciations tout à fait étranges sur un idiome qu'on leur a appris à si mal parler. Nous avons entendu un jour un étranger affirmer que le français est la plus monotone et la plus désagréable des langues, alléguant que l'élévation régulière de la voix à la fin de chaque mot produit un effet semblable à l'aboiement des chiens. Pour faire cette belle découverte, cet étranger n'avait eu qu'à s'écouter parler luimôme. Son expression était bien exacte, c'était en effet un aboiement, mais n'était-il pas excusable, et la faute n'en étaitelle pas moins à lui qu'à nos grammairiens ?
Telles sont les raisons qui nous ont poussés à chercher des témoignages plutôt dans la nature que dans les livres, et à prendre pour sujet d'expériences notre langue naturelle.
139. La matière phonétique du langage est- elle souple et malléable, se soumet-elle indifféremment à toutes les modifications réclamées par le rythme ? Entre-t-elle dans le cadre de la période métrique, comme un métal en fusion dans un moule dont il conserve ensuite l'empreinte ? ou bien a-t-elle
une nature fixe et arrêtée, dételle sorte que, pour prononcer métriquement une phrase, on soit forcé de choisir la matière phonétique qui concorde avec le cadre métrique que l'on adopte ?
Le premier système, celui qui consiste à considérer la matière phonétique comme une cire molle à laquelle on peut donner toutes les empreintes, est pratiqué par nos librettistes dans la confection des opéras. Que l'on essaye, pour se rendre compte de la vérité de ce système, au point de vue de la métrique du langage, de prononcer avec les paroles et en le parlant, au lieu de le chanter, un air de musique quelconque, que Ton s'applique, à reproduire exactement dans sa déclamation le rythme de l'air musical, et Ton verra le résultat ridicule auquel on arrivera. On se rendra compte de l'affreuse convention que nos librettistes sont parvenus à faire accepter dans la déclamation lyrique, et Ton s'étonnera que le public ait pu écouter sans rire les morceaux les plus pathétiques, bizarrement affublés de paroles dont le rythme naturel proteste contre la violence qu'on lui fait. La période métrique n'est donc pas un lit de Procuste sur lequel on puisse à volonté étendre toutes sortes de phrases sans se préoccuper de la nature des syllabes qui les composent.
140. Nous sommes amenés par suite à examiner la deuxième hypothèse. Cette autre façon de traiter la matière phonétique du langage dans son association avec le mètre musical, appartient en propre aux métriciens grecs. Ceux-ci, en effet, considéraient les syllabes qui composent les mots comme ayant certaines aptitudes métriques et principalement certaines durées déterminées, et, dans leur poésie lyrique, à l'inverse de nos librettistes, ils cherchaient patiemment la combinaison de syllabes qui, par sa nature, convenait le mieux au cadre métrique à remplir. Cette façon de comprendre le rythme de la parole est beaucoup plus voisine de la vérité que celle des librettistes modernes; cependant on peut se demander si les aptitudes métriques des syllabes sont aussi inflexibles que l'on pourrait le supposer en lisant les règles de la prosodie grecque. Et d'abord, les règles de la quantité, la division des syllabes en longues et en brèves, sontelles aussi absolues qu'on le croit généralement ? N'y a-t-il dans le langage que des longues et des brèves, c'est-à-dire des syllabes dont la durée est d'un temps ou de deux temps ?
Cette théorie étroite n'a été appliquée dans toute sa rigueur par les Grecs eux-mêmes que dans l'enfance de leur poésie. Plus tard, ils s'aperçurent que la nature contenait une bien plus grande variété de durées syllabiques qu'ils ne l'avaient cru d'abord, ils virent combien la division stricte en longues et en brèves était arbitraire et conventionnelle, et ils admirent dans leur théorie toutes les autres durées métriques, sous le nom de xpévoi wapexTaTef/ivot ou temps allongés et de xpovct àXoYct ou durées illogiques. Dans leur poésie traditionnelle, dans les vers héroïques, élégiaques, iambiques, trochaïques ou autres, ils continuèrent à observer les règles étroites de la quantité établie, mais dans les nouveaux genres où le génie des poètes et musiciens novateurs se donnait carrière, ils cherchèrent à s'affranchir de la vieille convention et à se rapprocher de la nature.
Jamais le rythme naturel du langage n'a été eompris et senti par aucun peuple moderne comme il l'a été par les Grecs. Ils avaient si bien le sens de la vérité en matière rythmique, qu'ils comprirent l'exagération qu'il y avait à assigner à chaque syllabe une durée invariable, et que, dans les mètres iambiques et trochaïques par exemple, ils firent à la souplesse de la langue la part qui lui revient légitimement, en permettant, de deux pieds en deux pieds, de substituer à la brève théorique une syllabe réputée longue, c'est-à-dire de prononcer cette longue comme si elle était brève.
141 . Il est donc vrai de dire que les syllabes ont certaines aptitudes métriques, c'est-à-dire certaines tendances à être prononcées avec telle ou telle intensité et telle ou telle longueur, mais il faudrait bien se garder de prendre ces aptitudes pour une nature invariable. A défaut du témoignage des métriciens grecs, les expériences que nous avons faites sur le langage français suffiraient pour le démontrer. On ne peut pas, en effet, admettre que l'homme, en parlant, soit obligé de faire comme un écolier construisant péniblement des vers latins. Il n'est pas admissible que l'on soit contraint, dans la pratique, de rechercher la combinaison de mots qui concorde exactement avec le cadre métrique à remplir. Certainement, telle syllabe a une aptitude plus grande à remplir tel rôle métrique plutôt que tout autre, mais si, dans le courant de la parole, elle se présente à moi lorsqu'il s'agit de lui faire jouer un autre rôle, je ne me fais pas faute de l'employer.
Néanmoins, le choix des mots dont se compose une phrase est d'autant plus heureux que chaque syllabe y remplit le rôle le plus conforme à ses aptitudes ; s'il en est autrement, la phrase n'existe pas moins au point de vue réel, mais elle est esthétiquement moins bonne, parce que certaines syllabes ont été détournées de leur emploi normal. C'est ce qui explique le charme mystérieux que fait naître le. style de certains auteurs. Souvent, en effet, on est saisi d'admiration à l'audition d'une phrase, non tant en raison de l'idée qu'elle exprime, qu'à cause de l'harmonie qui s'en dégage, et cette harmonie est uniquement due au choix des mots qui entrent, de plain-pied et sans efforts, dans le cadre métrique qui convient à la phrase.