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SYLLABES

142. Toute phrase analysée à l'audition paraît composée de portions qui sont séparées les unes des autres par des césures, c'est-à-dire par des pauses de la voix, des signes de ponctuation. La portion ainsi obtenue, et détachée du tout dont elle faisait partie, est loin d'être donnée par une analyse au sens scientifique du mot; le résultat n'en est pas simple et abstrait, mais essentiellement concret; c'est une analyse grossière telle que les sens peuvent la faire. Les personnes qui ont suivi avec attention le cours de nos déductions, dans la partie qui traite de la formation des mètres et de leurs amplifications, doivent voir de quels éléments composites est formé un segment de période. Ces éléments ne peuvent être mis en lumière qu'en ayant recours à la véritable analyse scientifique, celle qui procède du concret à l'abstrait, du phénomène complexe à l'idée simple.

Le segment de période, étant lui-même un phénomène complexe, ne peut être le résultat d'une analyse scientifique, mais seulement d'une analyse sensorielle. De même la syllabe qui nous apparaît, à l'audition d'une phrase, comme la division naturelle de chaque portion de phrase, est un phénomène absolument complexe. Lorsque nous la détachons de la portion de phrase dont elle fait partie pour la considérer à part, nous faisons une analyse sensorielle, mais non une analyse scientifique. Il y a en effet des syllabes de toutes longueurs et de toutes valeurs métriques, et les éléments dont se compose la syllabe au point de vue métrique sont très complexes et très divers. La syllabe est donc une division naturelle de la phrase, mais ce n'est pas une idée simple, ce n'est pas une unité, ce n'est pas un principe ; c'est un résultat. Baser un traité de métrique sur la définition de la syllabe, c'est prendre l'effet pour la cause.

Nous nous sommes gardé de tomber dans ce défaut, et,

dans notre théorie, nous avons pris pour point de départ la perception de l'unité de temps. Il est donc essentiel, pour pouvoir suivre avec profit ce que nous allons dire concernant le langage envisagé au point de vue concret, de bien se pénétrer des principes exposés dans la première partie de cet ouvrage.

143. Gomme la syllabe se présente à nous, dans le langage, avec une individualité réelle, comme elle est un phénomène sut generis si bien caractérisé que chaque syllabe d'un mot paraît avoir une nature à part ; comme, en un mot, les syllabes du langage ne sont pas une matière molle que l'on puisse pétrir indifféremment au gré de toutes les combinaisons métriques, il importe d'en faire une étude spéciale, afin de voir , dans quelle mesure elles peuvent se prêter aux exigences diverses du rythme.

Métriquement, la syllabe n'est autre chose que la durée écoulée entre un accent exprimé et le suivant. Plus le nombre des accents syncopés à la suite d'un accent exprimé sera grand, plus la syllabe sera longue, mais il faut bien se garder de croire, comme on l'a toujours fait jusqu'à présent, que la durée embrassée par un accent se borne à la durée de la syllabe sur laquelle il porte. Cette erreur a jeté les métriciens dans d'étranges contradictions. Prenons par exemple le mètre trisème (voir § 37), et voyons les conclusions auxquelles on arrive en partant du principe que je viens de mentionner. La forme (1) de ce mètre nous donne la formule suivante : &*!/. Suivant que nous syncoperons ou non l'accent monosème qui vient en second lieu dans cette forme, la syllabe sur laquelle portera l'accent fort durera une ou deux brèves. Si, par conséquent, l'on admet que la durée embrassée par cet accent fort ne dépasse pas la durée de cette syllabe, il s'ensuivra que nous aurons dans un cas un accent fort embrassant une brève, et dans l'autre cas un accent fort embrassant deux brèves. Or, que nous syncopions ou non l'accent monosème qui suit, la syllabe qui marque le commencement de la mesure est attaquée avec la même force, puisque, dans les deux cas, elle occupe le temps fort d'une mesure à trois temps, ce qui est en contradiction f o rmelle avec le principe que nous réfutons ici. Si l'on s'en rapportait à ce principe, il faudrait croire que dans le tr ibraque on a trois accents d'égale valeur, puisqu'ils portent sur trois syllabes d'égale durée.

Pibrson. Métrique. 10

Si, maintenant, nous prenions la forme (4) du même mètre, ftbrf, et que nous syncopions l'accent monosème qui vient en troisième lieu dans cette forme, nous aurions le temps fort placé sur une brève, et le temps sous-fort sur une longue, d'où il résulterait, en adoptant le principe que nous repoussons, que l'accent sous-fort serait plus fort que l'accent fort, puisqu'il embrasserait une plus grande durée que lui. Or cette forme est d'un emploi fréquent en musique :

et les Grecs eux-mêmes, qui dans l'origine plaçaient toujours le temps fort sur des longues, en sont venus à l'adopter et à en faire un emploi fréquent, sous le nom de base iambique, dans leurs chœurs tragiques, ce qui détruisait complètement la vieille règle exclusive en vertu de laquelle le temps fort devait toujours accompagner une longue.

144. Les lecteurs qui ont bien suivi notre raisonnement dans la première partie de cet ouvrage, savent que l'accent fort dans un mètre trisème embrasse toute la durée du mètre, et que l'accent sous-fort étant disème n'embrasse que deux divisions de cette durée, quelle que soit du reste la longueur des syllabes sur lesquelles portent et l'accent fort et l'accent sous-fort. En un mot, la force métrique d'une syllabe est absolument indépendante * de sa quantité. Néanmoins on peut chercher si, en dehors de toute corrélation nécessaire entre la force métrique des syllabes et leur quantité, il n'y aurait pas certaines tendances résultant de cette force, et qui pourraient nous porter à modifier la quantité des syllabes sur lesquelles elle porte. Nous avons déjà vu, dans notre chapitre du pied, que ces tendances existent. En effet, la voix, après avoir déployé une certaine force, éprouve le besoin d'un certain repos, ce qui est tout naturel, et il lui faut une énergie toute particulière pour attaquer immédiatement une seconde syllabe. Mais lorsqu'il en est besoin, elle a cette énergie, et le rythme en devient plus ferme et plus nerveux. Quelles que soient du reste la forme qu'on adopte et la durée qui en résulte pour chaque syllabe, la valeur rythmique de chaque accent reste constante.

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