INTENSITÉ
152. En se plaçant au point de vue de l'analyse purement sensorielle, la phrase, nous l'avons dit, se présente comme divisée en un certain nombre de segments limités chacun par des pauses ou silences. Ces pauses ont reçu de nous le nom de césures. Chaque césure marque une étape des synthèses particulières dans leur marche vers la synthèse générale de la phrase ; chaque segment part de l'étape marquée par la césure précédente, pour s'acheminer vers une nouvelle étape qui sera marquée par la césure qui le termine . Chaque segment forme un petit tout dans l'intérieur de la grande synthèse. C'est donc suivre une marche tout-à-fait naturelle, lorsque l'on veut étudier les éléments dont se compose une phrase, que de les observer d'abord dans l'intérieur du segment, la seule division de la phrase qui nous apparaisse avec le caractère d'une unité complète, d'un organisme individuellement perçu par notre oreille. Le segment lui-même nous apparaît comme matériellement composé d'une agglutination de syllabes d'intensités, de tonalités et de durées diverses ; la syllabe est donc aussi une subdivision naturelle de la phrase. Quant au mot, il ne se présente pas à l'état naturel d'une façon isolée, à moins que le segment lui-même ne se compose d'un seul mot, ce qui peut très bien arriver, mais même dans ce cas, il doit son individualité non à sa qualité de mot, mais à sa qualité de segment. Plusieurs mots agglutinés dans l'intérieur d'un même segment n'ont rien qui les sépare les uns des autres, rien qui les présente individuellement à notre oreille comnie une entité rythmique. Le mot considéré en lui-même, abstraction faite de toute phrase de laquelle il fasse partie, peut être une entité idéale, mais sitôt qu'on veut le faire passer du domaine abstrait dans un organisme concret, il perd son individualité idéale et n'est plus qu'un assemblage de syllabes concourant avec les syllabes d'un ou
de plusieurs autres mots à former une entité rythmique désignée par nous sous le nom de segment. De là la formation, dans toutes les langues, de mots qui en arrivent même à perdre leur individualité idéale, et que Ton désigne sous les noms de proclitiques et enclitiques; mais, en réalité, la liste que l'on en donne est toujours trop restreinte, elle n'embrasse généralement que les mots reconnus complètement incapables de former à eux seuls un segment. Outre ces mots dépourvus de toute individualité même idéale, les phrases métriques nous en présentent un grand nombre d'autres. A vrai dire, il n'est pas un seul mot de la langue qui ne puisse, dans tel ou tel cas, être considéré comme enclitique ou proclitique ; j'en excepte, bien entendu, les mots qui se composent d'un grand nombre de syllabes qu'il serait impossible de prononcer sans foire entendre un ou plusieurs accents forts. De toute façon, par conséquent, le mot, pris en tant que mot, nous apparaît comme un être de raison,, un produit de l'abstraction grammaticale, et non comme l'un des éléments naturels de la formation métrique. Nous serons partant autorisés, dans l'étude que nous allons faire du segment au point de vue de l'accent d'intensité, à n'envisager dans celui-ci que ses divisions naturelles, c'est-à-dire les syllabes.
153. Tout segment se compose de syllabes prononcées avec des intensités diverses ; ces intensités constituent un système hiérarchique dont on peut se rendre compte en se reportant à un des exemples cités dans notre première partie. On sait déjà que tout segment a pour noyau un accent général de la période, celui-ci devient l'accent culminant du segment, il en représente la synthèse ; en dessous de cet accent culminant et unique, régnent un ou plusieurs accents faibles par rapport à lui, mais doués individuellement d'une force suffisante pour commander à un système d'accents plus faibles, je veux parler du temps fort de chaque pied. Chaque pied, en effet, forme une petite unité métrique dans la grande unité du segment, chaque pied a son accent culminant qui est le temps fort du pied, et un accent subordonné qui en est le temps sous-fort, Au-dessous du temps sous-fort, on trouve l'accent de la dernière catégorie, celui qui n'embrasse comme durée métrique que l'atome ou brève, celui enfin que, par opposition avec les autres, on est convenu d'appeler V atone. Suivant que le catalectisme aura exercé sur le segment une action plus
ou moins profonde, on verra disparaître dans la syncope ou dans le silence un plus ou moins grand nombre d'accents atomiques, d'accents sous-forts, ou même d'accents forts de pied. Si bien que le segment peut se présenter avec un seul accent exprimé, c'est-à-dire l'accent culminant. Seul cet accent est indispensable à l'existence organique du segment. C'est ce qui arrive toutes les fois que l'on a dans le langage une proposition exprimée par un monosyllabe.
154. Les différentes espèces de segment peuvent se classer par rapport à la place occupée par l'accent culminant relativement à la césure. La césure peut porter sur l'accent culminant lui-même et, dans ce cas, nous avons un segment à césure dure ; si l'accent culminant est suivi d'un temps sousfort de pied, la césure est dite molle; si l'accent culminant se trouve suivi d'un accent fort de pied qui porte la césure, nous conviendrons de désigner ce genre de césure sous le nom de semi-dure, et si ce temps fort de pied lui-môme est suivi d'un temps sous-fort, nous nommerons la césure semi-molle (voir § 130). Quant à la césure sdrucciola dont il a été question dans le chapitre du catalectisme, elle n'est en réalité qu'une variété de césure molle, semi-dure ou semi-molle ; elle y ajoute un élément de rapidité et de vivacité, sans en modifier essentiellement la nature. Le catalectisme extérieur du segment reste le môme, rien n'est changé à ses limites, seul le catalectisme intérieur se trouve représenté dans la césure sdrucciola à un état moins avancé ; on a un plus grand nombre d'accents exprimés, mais le dessin de la phrase n'est pas modifié.
155. Nous avons donné cette classification des segments d'une façon toute générale, sans dire dans quel mètre ils étaient rythmés ; c'est, qu'en effet, il n'y a pas à se préoccuper, dans cette matière, de la mesure des pieds dont se compose le segment. La forme matérielle des mots n'a aucune influence sur le mètre des pieds ; lorsque notre voix adopte dans une phrase tel ou tel mètre, elle est uniquement déterminée par le sentiment qui l'anime, et le môme mot, la môme agglomération de syllabes peut prendre tour à tour les mètres les plus différents suivant la passion qui nous agite. Par conséquent, lorsque, dans notre classification des différentes césures, nous parlons de temps fort et sous-fort de
pied, ce pied peut être trisême, tétrasème, pentasème, etc. suivant le sentiment exprimé ; quant à la césure, elle reste dans tous les cas ce que nous l'avons vue : dure, molle, semi-dure, semi-molle, etc. Dans la détermination du mètre adopté pour le pied, nous obéissons uniquement à une influence pathétique ; dans la détermination de la forme adoptée pour la césure, nous obéissons à une influence logique. La césure, en effet, dépend entièrement du rôle joué dans la phrase parle segment qu'elle termine.
156. Il peut se présenter deux cas généraux : ou bien le segment fait partie d'une période à amplification du premier degré, ou bien il fait partie d'une période à amplification du second degré. Dans le premier cas, on peut avoir encore deux subdivisions : la période elle-même se compose d'un seul ou de plusieurs segments.
157. Lorsque la période se compose d'un seul segment, celui-ci peut avoir toutes les formes possibles de césure, soit qu'on ait affaire à une période affirmative, soit que la cadence soit exclamative.
La césure dure peut être employée dans les phrases exclamatives ou interrogatives dans lesquelles l'interrogation ou l'exclamation porte sur la dernière syllabe; dans cette catégorie rentreront toutes les affirmations prononcées sur un ton exclamatif. Il ne faut pas prendre ces termes, exclamatif et interrogatif, au sens étroitement grammatical, il suffit que l'intention de celui qui parle soit telle, sans qu'il soit besoin pour cela que la phrase réalise les conditions grammaticales requises pour l'exclamation et l'interrogation. On trouve aussi des exclamations et interrogations molles ; dans ce cas, elles expriment en général une certaine nuance d'étonnement. Il en est de même pour les césures semi-dures et semi-molles, à condition toutefois d'employer l'interversion postérieure (voir § 122). Lorsqu'à la suite d'une exclamation se trouvent un certain nombre de pieds qui en précisent l'objet, le segment est bien coupé sur la syllabe qui porte l'exclamation, tout le reste forme un segment à part d'une nature toute particulière, parce qu'il est monotone, dépourvu d'accent général, et qu'il n'est plus qu'une simple succession de pieds ou d'atones non dissimilés. Les pieds peuvent se succéder en aussi grand nombre que l'on veut, sans rien changer à la période excla-
mative qui précède. Ce phénomène est on ne peut plus intéressant à observer, parce qu'il nous montre une succession d'unités temporelles non dissimilées et partant incapables de former une unité totale. Il est très curieux de constater ce fait, non plus dans une théorie abstraite comme nous l'avons fait dans la première partie de cet ouvrage, mais dans une formation concrète et organique telle qu'on en trouve dans le langage. On doit attribuer ce phénomène à ce que la voix, après avoir fait entendre l'objet principal de la pensée, n'attache plus qu'une importance toute secondaire aux menus détails qui servent à préciser cet objet.
Nous allons rendre ce qui précède plus clair par un exemple.
158. Soitune interrogation quelconque, es-tu venu? Si nous faisons suivre la syllabe nu sur laquelle porte l'interrogation
es-tu v'nu
d'une ou de plusieurs syllabes servant à en préciser l'objet, celles-ci s'ajouteront purement et simplement à notre période interrogative sans la modifier, et sans former de nouvelle unité métrique. Elles n'auront d'autre accent que l'accent du pied, et seront dépourvues de dissimilation mélodique, c'està-dire monotones. La note qu'elles auront toutes sera naturellement la tonique.
m^rn^m
es-tu v'nu hi-er
es-tu v'nu le jour que j'f avais dit advenir
1 Dans tous les exemples que nous citerons par la suite, nous mettrons toujours à la clef un fa # qui indique le ton de sol, quoique, en réalité, ce ton ne doive pas être toujours celui des phrases que nous donnerons. Si nous agissons ainsi, c'est que la personne sur laquelle nous avons fait nos expériences avait pour tonique sol, et que toutes les fois qu'elle parlait dans un ton différent de ce dernier, cela tenait uniquement à ce qu'elle avait passé à un autre système d'amplification et non à ce qu'elle avait changé de tonique. Il est bien entendu que le lecteur qui voudra vérifier nos exemples ne devra pas les exécuter dans le ton que nous indiquons, avant d'avoir déterminé quel est le sien propre, afin de savoir s'il y a lieu de les transposer. La tonique est toujours donnée par la note finale du discours exempt de passion.
Pibrson. Métrique. 11
Nous pourrons prononcer à la suite de cette période un aussi grand nombre de mots que nous voudrons sans produire d'effet rétroactif sur l'interrogation, et celle-ci gardera absolument le même caractère que si elle était toute seule. Ce qui suit n'en fait pas partie et ne contribue pas non plus à former des périodes nouvelles. C'est la série d'unités non dissimilées, c'est l'analyse temporelle sans synthèse rythmique, c'est la sensation vague de l'identité indéfiniment répétée. Que les mots prononcés à la suite de cette interrogation occupent deux, trois, quatre, cinq, six, sept, etc., pieds, l'effet métrique reste toujours le même ; comme il n'y a pas cadence d'un pied sur l'autre, il n'y a pas de raison pour s'arrêter, pas plus qu'il n'y en a pour continuer. Bien qu'une telle succession n'ait rien qui constitue une période, nous conviendrons de lui donner ce nom en la distinguant des vraies périodes par l'épithçte à? indifférente. La période indifférente est d'une grande utilité dans le langage : le nombre de pieds occupés par les mots d'une phrase dépend le plus souvent de circonstances toutes fortuites et matérielles, telles que le nombre de syllabes dont ^e composent les mots qui servent à rendre la pensée, et le nombre de mots nécessaires pour l'expression complète de cette pensée ; l'effet produit par une période métrique dépend surtout de l'étendue de cette période, et cette étendue elle-même est intimement liée au mouvement de. la pensée ; la raison qui préside à la formation d'une période métrique est par conséquent toute logique, il ne faudrait pas que cette raison logique pût céder le pas à une autre raison d'un ordre purement fortuit et matériel, telle que le nombre de mots et de syllabes nécessaires à l'expression complète d'une pensée. Si la forme métrique devait être ainsi l'esclave du hasard qui préside à la formation phonétique de la phrase, les périodes perdraient toute signification individuelle, elles ne reproduiraient plus les mouvements de l'âme, elles ne seraient plus qu'une façon uniforme et monotone de seconder les mots que le hasard de l'improvisation met dans la bouche de celui qui parle. Il n'en est pas ainsi ; lorsque la pensée comporte une période courte, et que l'on a pour la préciser surabondance de mots, on ne se laisse pas arrêter par cette circonstance fortuite, on prononce sous forme de période courte lès paroles qui expriment l'objet principal de la pensée, et tous les mots accessoires qui servent seulement à préciser cet objet viennent ensuite, par surcroît, dans une période
indifférente; de la sorte, on s'affranchit de la tyrannie du hasard, et quel que soit le nombre de syllabes matériellement nécessaires à l'expression de la pensée, on ne s'est laissé guider dans la formation de la période que par une raison toute logique. Ce procédé est employé naturellement par la voix toutes les fois que les mots débordent le cadre métrique de la phrase. Il crée dans le discours des espèces de parenthèses pendant lesquelles le mouvement logique de la phrase est suspendu, en attendant qu'il reprenne comme si la parenthèse n'avait pas existé. Un emploi trop fréquent des périodes indifférentes donne au parler une allure traînante et une physionomie négligée, c'est un défaut très commun chez les personnes qui n'ont pas tout d'abord une vue synthétique de ce qu'elles veulent dire, et qui s'aperçoivent, après avoir dit le principal, qu'elles ont oublié les accessoires. L'abus de ce procédé est très fréquent dans le peuple ; on n'a qu'à écouter un récit fait par un homme sans instruction, pour voir combien l'habitude de mettre le principal avant l'accessoire et de multiplier les parenthèses cause de désordre et d'obscurité dans le discours.
159. L'interrogation ou l'exclamation exprimée par une césure molle communique, nous l'avons déjà dit, à la phrase une certaine nuance d'étonnement lorsque la dernière syllabe ne porte pas sur la tonique du ton déterminé par l'accent culminant. Nous allons donner en exemple la phrase il est venu ! marquant la surprise.
il estv'nuf
On voit, d'après cet exemple, que la dernière syllabe sonore d'un segment peut fort bien en français porter l'accent sousfort du pied, tandis que la pénultième porte l'accent fort; cela dépend uniquement des exigences logiques de la phrase, qui, pour marquer une certaine nuance d'étonnement, doit nécessairement avoir recours à la césure molle. Si les e muets étaient encore prononcés en français, ils pourraient remplir cet office, mais, comme ils ont disparu du langage courant, et comme les lois de la métrique sont imprescriptibles, il a bien fallu que, dans certains cas, la dernière syllabe sonore des mots devînt faible, et la pénultième forte. Pour conserver le
temps fort sur la dernière syllabe masculine du segment, il eût fallu la dédoubler, de telle sorte que l'accent sous-fort du pied serait tombé sur un prolongement de cette syllabe, tandis que l'accent fort en aurait frappé la première partie. Le résultat, en somme, eût été le même, car la dernière syllabe se dédoublant aurait donné deux syllabes dont la première aurait porté l'accent fort et la seconde l'accent sous-fort, et l'on aurait eu comme auparavant un segment à césure molle. Ce n'est qu'en apparence que le mot eût été accentué sur la dernière syllabe sonore, puisque cette syllabe, unique dans l'orthographe, eût contenu deux accents exprimés, c'est-à-dire en réalité deux syllabes à terminaison molle.
160. J'insiste sur ce fait, parce qu'il contredit la règle absolue, donnée par tous les grammairiens, en vertu de laquelle l'accent d'intensité en français est toujours sur la dernière syllabe sonore du mot (c'est-à-dire sur la dernière dans les mots à terminaison masculine, et l'avant-dernière lorsque la terminaison est féminine). Les lois de la métrique sont vraies indépendamment de toute langue particulière, la môme combinaison métrique produit le même effet dans tous les idiomes de la terre; c'est pourquoi la musique est une langue universelle, puisqu'elle a sa signification, abstraction faite des mots qui l'accompagnent; or, ii est des effets de métrique qui ne peuvent être rendus que par la césure molle, de là la nécessité, lorsque ce cas se présente, d'amollir (c'està-dire de rendre faible) la dernière syllabe sur laquelle porte la voix. Tant que la langue française a eu à sa disposition des atones finales, comme Ve nommé aujourd'hui (non sans raison) e muet, les mots à terminaison féminine étaient parfaitement faits pour rendre les effets métriques dont nous venons de parler; une fois Ye disparu, sinon de l'orthographe, au moins de la prononciation, il devenait nécessaire, dans les cas particuliers dont il est question, d'amollir une syllabe auparavant considérée comme forte. Ce phénomène, évidemment, n'a lieu que dans le cas particulier où noiis avons affaire en métrique à une césure molle. Toutes les fois que la césure est dure, la dernière syllabe reprend toute sa force, et la règle donnée par les grammairiens peut être considérée comme vraie. Elle n'a qu'un défaut, c'est d'être présentée sous une forme trop absolue, et de ne pas tenir compte des nécessités engendrées par le mouvement logique de la période. Les
conséquences phonétiques de ce phénomène sont considérables ; ce que nous avons dit plus haut concernant la mobilité de l'accent fort en français se trouve justifié, il en résulte des tendances dont il sera question dans notre chapitre consacré à l'influence de la métrique naturelle sur les transformations phonétiques du langage.
161 . L'affirmation simple se rend par la césure dure ; elle ne se distingue de l'exclamation que par une particularité mélodique dont il sera question dans le chapitre de la tonalité. Je prends comme exemple le mot certainement prononcé posément avec l'intention d'affirmer un fait sans y insister fortement.
mu
cer-tai-n'ment 8 II s
Si l'affirmation se fait avec une plus grande force, et avec l'intention évidente de frapper l'esprit de l'auditeur, la césure métrique devient molle, et la dernière syllabe du segment devient faible.
Nous reprenons le mot certainement prononcé avec une plus grande énergie que précédemment.
mm
ÉËÈ3EE
cer-tai-rCment 8 II s
Si l'on veut confirmer une affirmation précédemment émise, et qui a rencontré de la contradiction, ce mot certainement est prononcé avec une plus grande énergie encore, et alors on a recours à la césure semi-dure .
Nous donnons deux exemples de ce cas.
[gtftft
cer-tai-n'ment Dieu seul est grand 7 [II, I* ] 8 [II 4 U )
Lorsqu'on veut maintenir violemment une affirmation ou une négation précédemment énoncée, et couper court à toute espèce de contradiction, on a recours à la césure semi-molle.
Nous citons comme exemple les mots certainement non.
cer-tai-n'ment non 1 [Ha Ii ]
162. On voit que d'accentuations différentes comporte un même mot certainement, suivant le rôle qu'il doit remplir dans le discours. Il n'a l'accent fort sur la dernière syllabe que dans le cas de l'affirmation et de l'exclamation pure et simple, de renonciation calme et posée, mais dépourvue d'expression. Sitôt que ce mot est prononcé avec une énergie plus ou moins grande, l'accent culminant du segment se trouve reculé sur la pénultième, l'antépénultième, ou môme au delà; c'est ce qui arrive dans l'exemple de certainement non; non seulement, la dernière syllabe non est dépourvue dans ce cas d'accent culminant, mais elle n'a même pas d'accent fort de pied, il ne lui reste plus qu'un accent sous-fort, c'est-à-dire un accent faible relativement aux deux autres, et fort relativement à l'atome exprimé ou sous-entendu.
163. Les césures qui ont lieu plus de deux pieds après l'accent général n'existent qu'en apparence. Toute accumulation de mots qui dépasse cette mesure ne fait pas partie delà période, et prend naturellement le rythme indifférent. Si à la suite du mot certainement prononcé avec césure semi-dure, ce qui nous donne une somme de deux pieds à partir de l'accent culminant cer, je fais entendre un certain nombre de mots servant à préciser le premier, comme certainement je ne veux pas, les mots je ne veux pas se placent dans une série de pieds non dissimilés et engendrent ce que nous avons appelé plus haut une période indifférente. On pourrait ajouter un plus grand nombre de mots sans rien changer à la nature rythmique de l'affirmation certainement.
Ûl±\l J'Ji l J' l fl
Cer-tai-n'ment je riveux pas.
164. Lorsque la période se compose de plusieurs segments, chacun d'eux peut prendre tour à tour toutes les formes de césure que nous venons d'étudier dans le segment isolé. Ces différentes formes n'expriment pas nécessairement des affirmations ou des interrogations, car c'est là le rôle du
segment qui termine la période. Tant que la phrase n'est pas terminée, la césure n'est qu'un repos provisoire, une étape vers l'affirmation ou l'interrogation finale, en un mot une suspension. Mais, ce que nous pouvons affirmer, c'est que les césures suspensives qui se présentent dans le corps d'une phrase sont susceptibles des mômes variétés d'expression correspondant aux mômes variétés de forme. Nous aurons donc des suspensions dures, molles, semi-dures et semimolles suivant que le segment sera prononcé d'une façon calme et posée, ou bien avec une plus ou moins grande énergie. En général, dans tout segment, la césure dure servira à exprimer une situation normale et calme dans l'âme de la personne qui parle; la césure molle marquera une énergie plus grande, et par conséquent une situation moins habituelle ; enfin les césures semi-dures et semi-molles exigeront un déploiement de force de plus en plus considérable. En un mot, la force nécessaire à la prononciation d'un segment métrique est d'autant plus petite que l'accent culminant du segment se rapproche davantage de la césure ; l'accent qui coûte le moins d'effort à prononcer est celui qui est placé sur la dernière syllabe, c'est-à-dire celui dans lequel le repos suit le plus immédiatement l'effort. C'est pourquoi la langue française, dans laquelle la dernière syllabe sonore du mot est toujours susceptible de porter l'accent culminant toutes les fois que le sentiment exprimé n'exige pas une énergie parti-' culière dans la prononciation, la langue française, dis-je, est celle qui a la plus grande douceur dans son accentuation ; elle n'exige un déploiement de force considérable que pour exprimer une force réelle dans la pensée. Toutes les fois que la pensée suit son cours normal sans réclamer .une énergie particulière, la voix déploie naturellement le minimum d'effort nécessaire à l'émission de la phrase, et reste dans le système des césures dures, c'est-à-dire des mots accentués sur la dernière syllabe sonore. Au contraire, dans les langues où l'accent est placé d'une façon invariable sur la pénultième ou l'antépénultième du mot, on est constamment obligé de déployer une force considérable pour soutenir le poids des syllabes atones qui viennent à la suite de l'accent ; cette raison toute mécanique donne au langage un caractère de violence perpétuelle, elle force à prononcer avec énergie des mots qui expriment un sentiment très calme, et, lorsque la pensée réclame une énergie véritable, la voix, qui s'est fatiguée dans la
marche normale du discours, ne sait plus comment marquer ce crescendo de force. En français, au contraire, les césures molles, semi-dures et semi-molles ne sont que des exceptions, on ne les emploie que s'il s'agit de produire un effet particulier ; aussi ressortent-elles d'autant plus vivement et prennent-elles une valeur expressive beaucoup plus grande que si on en faisait un emploi banal, et motivé seulement par cette raison mécanique que les mots de la langue sont ainsi faits. La langue française est donc la plus riche en nuances fines et délicates, la plus souple, la plus mobile de toutes les langues civilisées ; elle enveloppe la pensée comme un vêtement qui en laisse paraître toutes les formes, elle n'est pas mal à propos éclatante et sonore, elle n'a pas de ces brutalités, de ces vigueurs maladroites que l'on peut reprocher à d'autres langues. Dans le commerce habituel de la vie, elle est douce et légère, si douce que des observateurs peu attentifs ont pu aller jusqu'à dire qu'elle n'avait pas d'accent ; ses mots se prêtent à tous les caprices de la pensée, ils ne lui opposent pas l'inertie d'une matière inflexible, ils en expriment toutes les délicatesses et toutes les nuances. Mais qu'il s'agisse de rendre de grands sentiments et de grandes pensées, alors la langue éclate en formes sonores et retentissantes, et l'effet produit est d'autant plus grand, que le ton habituel de la voix a été plus doux et plus contenu.
165. Lorsqu'il y a amplification à deux degrés, la phrase se présente avec un caractère de complication qui rend nécessaire la plus grande clarté possible dans la subordination des accents. Il faut que tous les membres dont se compose une grande période soient détachés avec soin, en un mot que la phrase soit régulièrement ponctuée ; c'est pourquoi la césure la plus habituelle dans ces sortes de périodes est la césure dure.
C'est, en effet, celle qui marque le plus nettement la fin de chaque segment, c'est à la vérité la moins expressive, mais la plus claire de toutes les césures ; c'est celle qui convient le mieux aux longues phrases, où il importe surtout de mettre de l'ordre et de la régularité. Les phrases passionnées, qui s'accommodent mieux des autres césures, sont ordinairement courtes ; la passion ne ménage pas son souffle, aussi estelle vite hors d'haleine. Il en résulte que dans les périodes issues de l'amplification à deux degrés, les césures molles,
semi-dures et semi-molles sont des exceptions très rares. Nous allons emprunter un exemple au livre I, chapitre II de Gil-Blas. La phrase dont nous donnerons le mètre est la suivante : Je n'avais pas encore mangé le premier morceau, que l'hôte entra, suivi de l'homme qui l'avait arrêté dans, la rue.
fna~vais pas-en-core [man-gé tpre-mier mor-ceau, que Vhôte en-
fcrfczÈ
y : ^ c r sfr*
tra, sui-vi\dT homme qui V avait ar - ré -té dans ta rue 8 (I 3 la II 8 (2 II) 6 la (2 III) 5 II» Is )
Cette phrase se compose de cinq segments, les quatre premiers ont une césure dure, et le dernier a une césure semidure ; il a en plus ceci de particulier qu'il contient dans son sein toute une suite de syllabes non dissimilées pendant lesquelles la mesure reste suspendue. On pourrait retrancher les mots qui l'avait arrêté, et prononcer immédiatement dans la rue après le mot homme sans défigurer en rien le mètre de la phrase. On reconstituerait même ainsi son avant-dernier pied régulier :
t gttoj
Pour la césure semi-dure qui termine la phrase, voir § 171 .
La déclamation de cette phrase n'a rien d'esthétique, elle est juste à la hauteur de la pensée qui n'a rien d'extraordinaire, mais elle est empreinte d'un cachet de réalisme très marqué, et elle est claire, c'est-à-dire que la subordination des accents y est nettement marquée.
166. Il nous reste à parler des syllabes qui se trouvent placées dans le segment, avant l'accent culminant ; celles-ci ne peuvent recevoir que des accents forts ou sous-forts de pied, et lorsque l'on a avant le grand accent une agglomération de plusieurs mots, le rythme est le plus souvent de telle sorte que la dernière syllabe sonore d'un mot puisse être placée au temps fort d'un pied. Je prends le terme de mot dans son sens le plus large, et je désigne ainsi tout groupe naturel de
syllabes, tel que le substantif accompagné de son article, le participe accompagné de son auxiliaire, etc. Toute l'expression du segment étant en effet concentrée sur l'accent culminant, s'il se fait une dérogation à l'accentuation normale des mots sur la dernière syllabe, ce ne peut être que dans l'espace qui s'étend de cet accent à la césure. Le reste du segment demeure dans les conditions normales. Parmi les syllabes qui reçoivent l'accent sous-fort du pied, la voix choisit naturellement celles qui offrent le plus de corps, qui ont le plus de sonorité et constituent un point d'appui suffisant pour la voix; quant à l'accent atomique, autrement dit Y atone, lorsqu'il est exprimé, il se place sur les syllabes les plus ténues, les plus brèves et les moins sonores. De la sorte, chaque pied forme une espèce de petit segment dans l'intérieur du grand, il a comme lui son accent culminant qui est l'accent fort du pied, ses accents subordonnés l'accent sous-fort et l'atome, sa petite césure uniformément dure dans les pieds qui précèdent le grand accent du segment. Nous disons sa petite césure parce que le temps fort de chaque pied marque un léger repos dans la marche de la phrase, mais ce repos est tout mécanique et ne correspond pas à un temps d'arrêt dans la marche de la pensée. Seules les césures qui marquent les grandes divisions d'une phrase, c'est-à-dire qui séparent un accent général du suivant, marquent les divisions logiques de la pensée. Ce qui prouve clairement que le pied est une division toute mécanique et non logique de la phrase, c'est que dans les mots ou les groupes naturels de syllabes d'une certaine longueur, le temps fort du pied peut très bien porter sur une syllabe placée au commencement ou dans le corps du mot. Il suffit de jeter un coup d'œil sur l'exemple précédemment cité pour se convaincre de ce que nous venons de dire. Le premier segment je n'avais pas encore mangé porte ses temps forts de pieds sur la première et la dernière syllabe sonore du groupe je n'avais pas encore ; or la syllabe j'na ne peut à aucun titre et dans aucun cas être considérée comme une coupure naturelle du sens.