CHAPITRE IV
TONALITE.
1 67 . L'intensité suffit pour déterminer la valeur métrique des accents dans le pied ; cette valeur, en effet, ne prête pas à équivoque, puisque l'accent fort est déterminé par la longueur môme du pied, et que Ton n'a pas pour l'accent sous-fort le choix entre plusieurs valeurs métriques. Ainsi, dans le mètre disème, l'accent sous-fort ne peut être que monosème; dans le mètre trisème, il est invariablement disème. Tous les autres pieds, pentasèmes, hexasèmes, heptasèmes, octasèmes, ennéasèmes, ne peuvent admettre comme accent subordonné que la tonique métrique, c'est-à-dire l'accent disème ou tétras ème.
Il résulte, de ce que nous venons de dire, que l'on peut avoir une série de pieds sans dissimilation mélodique, une suite d'unités métriques pourvues d'accents d'intensité et sans accents de tonalité, une succession de sons scandés et prononcés tous sur la même note. C'est ce que nous avons vu dans les périodes indifférentes. Dans ces périodes, chaque pied forme une unité, mais la succession de ces unités est incapable de concourir à la formation d'une unité totale, parce que l'on n'a pas eu recours à un moyen de dissimilation autre que l'intensité. Comme nous l'avons vu dans la première partie de cet ouvrage, l'intensité est incapable de déterminer à elle seule la valeur métrique d'un accent général autre que la tonique ; or, les accents généraux sont indispensables à la formation d'une phrase. Les accents de pied, voir § 166, n'ont qu'un rôle tout mécanique, tandis que les accents généraux ont un rôle logique .
Chaque accent général est dissimilé non seulement par une note, mais par un ton mélodique ; tous les accents subordonnés du segment auxquels il commande sont accompagnés de notes de ce ton, et lorsque je passe d'un segment au suivant, je change de ton si le nouvel accent général vers lequel
je marche nécessite une autre tonique que le précédent ; c'est ce qui engendre la modulation mélodique. Nous ne voulons pas insister davantage sur cette question qui a été traitée plus à fond dans notre chapitre de la dissimilation mélodique. Nous avons voulu seulement rappeler sommairement les résultats acquis de nos études théoriques sur cette matière. Ces principes étant posés, nous allons voir comment se comporte l'accent de tonalité dans le langage.
168. La voix ne se contente pas de déterminer le ton de chaque accent général au moyen des notes mélodiques qui le précèdent et qui le suivent, elle éprouve le besoin de marquer d'une façon claire et sensible la subordination des différents accents généraux d'une phrase entre eux, et la suprématie de chaque accent général dans l'intérieur de son segment. Dans ce but, elle a recours à l'acuité, marquant d'une note plus aiguë l'accent le plus important, et baissant le diapason proportionnellement à l'importance de chacun des accents qu'il s'agit de dissimiler. L'acuité remplit ainsi le même rôle que l'intensité dans la dissimilation rythmique, elle doit donc en principe porter sur les mêmes syllabes; c'est aussi ce qui arrive le plus souvent ; « Instinctivement, dit M. Guyard, on > réunit sur la même syllabe tout ce qui peut la faire ressortir, » mais, très souvent, une syllabe a Y accent tonique, une » autre Y ictus . » V accent tonique est ce que nous appelons V accent de tonalité, autrement dit d'acuité, Vktus est l'accent d'intensité. Nous avons abandonné l'expression d'accent tonique, parce qu'elle a été employée tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre, les uns désignant de cette façon la force, les autres Vacuité, de telle sorte que nous craignions de laisser place à l'équivoque. Pour bien distinguer les deux grands moyens de dissimilation dont dispose le langage, nous avons nommé l'un accent d'intensité, l'autre accent de tonalité 1 . Oe qui a engendré l'équivoque contre laquelle nous réagissons
1 M. Benlœw (Précis d'une théorie des rythmes), eut le mérite de faire le premier la distinction entre l'accent d'acuité et l'ictus ou accent d'intensité, mais il ne sut pas en tirer les conséquences. Il ne se rend clairement compte ni de la valeur de l'accent ni de celle de la quantité, il semble y voir deux principes opposés dont l'un exclut l'autre, et la conséquence logique de sa théorie serait que toute langue à quantité n'a pas d'accent fort, et toute langue à accent fort n'a pas de quantité.
en ce moment, c'est précisément là réunion fréquente des deux accents sur une même syllabe ; cependant il suffit d'écouter parler quelqu'un pour se convaincre que bien souvent une syllabe forte est grave, tandis qu'une syllable faible placée à côté d'elle est aiguë. Ce phénomène est celui de l'interversion dont il a été question dans nôtre chapitre de l'acuité. Lorsque la note aiguë, au lieu de porter sur l'accent général, porte sur un temps fort ou sous-fort de pied qui le précède ou qui le suit, cela ne peut engendrer aucune équivoque ; il ne peut pas y avoir d'hésitation entre l'accent général pourvu d'une intensité prépondérante et un des accents subordonnés du segment. Lorsque, par conséquent, l'acuité est placée avant ou après l'accent général, elle n'en sert pas moins à marquer l'importance de celui-ci, et l'accent particulier qui la porte ne fait que remplir en ce cas l'office de serviteur ou de lieutenant. Nous avons vu, en effet, que tous les accents d'un segment ne sont faits qu'en vue de l'accent général qu'il s'agit de déterminer. Le domaine de cet accent général ne se borne pas au moment précis où on le fait entendre, mais il embrasse toute la durée du segment. Si, pendant cette durée , on prononce une note plus aiguë que les autres, il est tout naturel d'attribuer cette acuité à l'accent général dont elle marque l'importance relativement aux autres grands accents de la phrase. Si donc l'acuité se porte parfois sur des accents particuliers, on aurait tort d'en conclure qu'elle se sépare de l'intensité: l'acuité et l'intensité ont toutes deux un seul et même but, toutes deux elles servent à dissimiler les moments identiques d'une phrasé. Grâce à elles, la période, au lieu d'être une somme d'identités comme cela arrive dans la période indifférente, devient un tout complexe, et les impressions successives qu'elle fait sur nos sens se réunissent en une sensation unique. Là où l'intensité se montre insuffisante pour dissimiler clairement un accent, c'est-à-dire pour déterminer sa valeur, la tonalité et l'acuité viennent à son secours et font disparaître toute équivoque ; la tonalité, en déterminant le ton de cet accent et du même coup de tout le segment, l'acuité, en marquant d'un signe certain son importance dans la phrase. L'acuité et l'intensité sont si intimement liées l'une à l'autre, leur rôle respectif laisse place à si peu de doute, qu'on peut impunément les séparer dans la pratique du langage, sans que l'esprit cesse pour cela de les considérer comme associées. L'erreur vul-
gaire qui consiste à réunir, sous l'appellation commune d'accent tonique, l'intensité et l'acuité, est une nouvelle preuve de ce que nous venons de dire, personne ne s'est aperçu que, maintes fois, elles étaient matériellement séparées, et, par un effet instinctif de la sensation reçue, tout le monde était porté à les considérer comme réunies.
169. L'acuité est un moyen de dissimilation distinct de la tonalité, mais elle en est en même temps inséparable puisqu'on ne peut varier les tonalités sans varier en même temps le diapason des notes mélodiques, et puisque la note aiguë qui sert à marquer l'importance de l'accent général doit faire partie du ton déterminé par cet accent. Le rôle spécial de l'accent d'acuité consiste à concentrer sur un seul moment l'effet tonal de tout un membre de phrase ; il marque les points culminants de la pensée, il en est l'agent le plus sensible. C'est un puissant instrument de synthèse qui fait du langage une image fidèle de ce qui se passe dans l'esprit, il va droit au mot principal du discours de même que la pensée va droit à l'idée principale, et par la hiérarchie qu'il établit entre les différents membres dé phrase, il constitue une unité sensible, en tout semblable à l'unité idéale conçue par l'esprit. L'acuité, parmi tous les phénomènes qui constituent le langage, est donc peut-être le plus intéressant à étudier pour le philosophe curieux de suivre dans la marche oratoire la marche de la pensée dont elle est l'image. C'est un ordre d'idées que nous ne voulons qu'indiquer sans y entrer, parce qu'il nous entraînerait plus loin que nous ne nous le sommes proposé : notre rôle se borne à étudier le mécanisme des accents, et à en préciser les fonctions métriques. y
170. Cette étude serait déjà toute faite si l'intensité et l'acuité, réunies dans l'intention de celui qui parle aussi bien que dans la sensation reçue par l'auditeur, n'étaient pas souvent matériellement séparées dans l'exécution. Le phénomène de l'interversion, que nous avons étudié dans la première partie de cet ouvrage, engendre une sensation tout à fait à part, dont les effets, dans le langage en général, et en particulier dans la langue française qui nous occupe, méritent d'être soumis à un examen spécial. Employée à propos, l'interversion est un moyen de plus dont dispose la voix pour mettre de la clarté et de la variété dans le discours ;
sans l'interversion, en effet, comment distinguerait-on l'exclamation ou l'interrogation de l'affirmation, lorsque l'une et l'autre sont exprimées par une césure dure ? Si dans les deux cas la note aiguë devait porter sur l'accent culminent du segment, nous aurions la même cadence dans la phrase interrogative ou exclamative que dans la phrase affirmative ou conclusive. Dans l'une et dans l'autre, nous terminerions par un mot oxiton ; l'oreille n'aurait plus aucun moyen de les distinguer. Aussi la voix a-t-elle recours dans ce cas à l'interversion, grâce à laquelle elle peut dans les phrases conclusives marquer d'une note grave la syllabe forte qui termine le segment en reportant l'acuité sur la pénultième ou l'antépénultième. De la sorte, la phrase conclusive se termine par une inflexion descendante quant à l'acuité, et ascendante quant à l'intensité. Ce phénomène avait été remarqué dès le seizième siècle par Joachim Périon 1 . Ce grammairien,
1 Joachimi Pefionii dialogorum et linguœ gallicœ origine ejusque cum greca cognatione libri quatuor. Paris, 1554, fol. 112 b, 114 a. — Nous citerons encore parmi les grammairiens qui se sont occupés dé l'accent : M. Hupfeld Dos Zwiefache Grundgesetz des Rhythmus, und Accents oder das Verhàltniss des Rhythmischen zum logischen Princip der menschlichen Sprach- Mélodie (Zeitschrift der deutschen morgenlândischen Gesellschaft, t. VI, p. 153 et suivantes). Ce savant confond sans cesse l'intensité avec l'acuité, vice capital qui pourrait suffire à lui seul pour faire juger de sa théorie. Celle-ci n'est du reste qu'une construction idéale que l'auteur n'a jamais songé à contrôler par l'étude de la réalité. En 1855, MM. Weil et Benlœw firent paraître un ouvrage sur l'accentuation latine: Théorie générale de V accentuation latine. Paris, 1855. Ce livre est précieux pour le tableau qu'il donnedes transformations éprouvées par la quantité latine, sous l'influence de l'accent, exclusivement musical dans le principe, et devenu intense à la suite d'une révolution rythmique de la langue qui dura plusieurs siècles. MM. Weil et Benlœw ont montré dans ce travail une grande érudition et beaucoup de sens critique. Malheureusement, ces auteurs ont le tort de croire que l'ictus latin est exclusivement un ictus poétique, un ictus créé par les poètes pour les besoins de la mesure. On a peine à comprendre comment ils ont pu se figurer qu'il pût exister une langue sans ictus naturel. Si l'ictus est mobile , comme cela arrive dans la poésie latine, cela ne prouve nullement qu'il soit purement conventionnel, car rien ne nous dit que l'ictus doive être fixe dans toutes les langues comme il l'est dans quelques-unes. On doit plutôt en conclure qu'avant la révolution dont nous venons de parler, l'ictus naturel était mobile en latin, comme du reste il l'est dans le français moderne. Nous citerons encore sur l'accent latin une dissertation de Fr. Schôll : De accentu in lingua latina dans le VI e volume des Acta societâtis philologorum universitatis lipsiensis publiés par Ritschl, Leipz., et un livre de
tombant dans Terreur vulgaire qui consiste à confondre l'acuité avec l'intensité, affirme que tous les disyllabes ont l'accent sur la première, quelle que soit la quantité de la syllabe, et que les mots qui forment leur féminin par l'addition d'un e déplacent l'accent dans ce cas {bourgeois par exemple, et bourgeoise). Cette observation nous prouve qu'à cette époque, comme aujourd'hui, le mot prononcé sous une forme conclusse reportait son accent d'acuité en arrière. Si au féminin, l'accent d'acuité revenait sur la syllabe forte, c'est que Ye aujourd'hui muet était encore prononcé ; de la sorte la voix avait après l'accent fort une syllabe sur laquelle elle pouvait s'abaisser . Aujourd'hui, le même mot prononcé sur un ton conclusif a l'accent d'acuité sur la môme syllabe au féminin qu'au masculin, c'est-à-dire la pénultième sonore (bourgeois, bourgeoise) ; la dernière syllabe h'en reste pas moins forte, c'est ce que Périon n'avait pas vu, mais elle devient grave. Cela résulte d'une nécessité que la voix éprouve, toutes les fois qu'elle veut conclure, de terminer par une inflexion descendante, cette inflexion étant spécialement réservée à l'affirmative, tandis que l'inflexion ascendante est le propre de l'exclamation ou de l'interrogation. Mais comme les mots isolés simplement énoncés ont seuls été étudiés jusqu'à ce jour en ce qui concerne l'accentuation, et que ces mots prononcés de cette manière prennent plus volontiers la forme conclusive que la forme exclamative, il est tout naturel
M. Corasen sur le vocalisme et l'accentuation en latin : Aussprache Vokalismus und Betonung des lut. Sprache, Leipz., 1870, p. 794-960. L'accent allemand a été traité par Koberstein dans son histoire de la littérature allemande, au chapitre intitulé Metrick. Cet ouvrage est le suivant: Deutsche Litleratur-Geschichte (5. Aufl. besorgt von Karl Bartsch.) Quant à l'accent français, Diez en parle dans sa grammaire des langues romanes, tome I er , p. 474-75 de la traduction française. M. Gaston Paris a fait sur ce sujet un ouvrage déjà cité, et M. H. Guyard Ta étudié dans un court article où il reproduit sommairement les principes déjà exposés dans sa Métrique arabe. Il ajoute comme élément nouveau quelques considérations sur certaines suppressions ou certains déplacements d'ictus observés dans la prononciation de quelques phrases. L'auteur voit dans cette particularité une conséquence de la loi rythmique telle qu'il l'a exposée dans les considérations générales qui précèdent sa Métrique arabe. L'article est intitulé : Sur une particularité de V accentuât ion française, lu à la Société de linguistique, séance du 30 mars 1878 (v. le Bulletin, n° 19), et publié dans le tome IV, fasc. I des mémoires.
que Périon ait cru voir un accent tonique sur la pénultième, et ait érigé cette observation en principe ; ceci montre une fois de plus les erreurs dans lesquelles on peut tomber en étudiant l'accentuation des mots isolés au lieu de l'étudier dans la phrase. L'abbé Batteux * est tombé dans la même erreur que Périon, avec cette différence que, pour lui, la règle de l'accent sur la pénultième s'applique non seulement aux disyllabes, mais à tous les mots de la langue, et qu'il va même dans certains cas jusqu'à porter cet accent sur l'antépénultième. De plus, il ne fait plus aucune différence, pour l'accentuation, entre le masculin et le féminin, ce qui prouve qu'à son époque Ye était déjà devenu muet.
La mobilité de l'accent d'acuité en français a de tout temps jeté le désarroi dans le camp des grammairiens. Ceux qui s'en sont le mieux rendu compte, comme l'abbé d'Olivet 8 , ont fini par ne plus y voir qu'un véritable chaos, et par avouer qu'ils n'osaient s'aventurer à déterminer la place de l'accent français. D'autres ont cru devoir en conclure que le français n'a pas d'accent, ou qu'il a un accent très faible. D'autres enfin, préoccupés par l'accent étymologique du latin, et voulant absolument le retrouver dans la langue moderne à la môme place que dans la langue mère, ont obstinément fermé l'oreille à toute théorie se basant sur l'observation de la langue vivante, et se sont renfermés dans l'étude historique de la transformation des mots sous l'influence de l'accent étymologique. Diez 8 , dans sa Grammaire, est visiblement troublé par les divergences qui se manifestent dans le témoignage des grammairiens français. L'étude de la versification française lui a fait admettre comme règle que F accent tonique est toujours sur la dernière syllabe des mots à terminaison masculine et sur la pénultième des mots à terminaison féminine. Cette règle donne en effet la place normale de l'accent d'intensité dans les mots isolés, mais elle ne tient pas compte de l'accent d'acuité. Malgré la certitude qui résultait pour lui de son étude de la versification, il se rendit bien compte qu'un système prosodique peut en somme reposer sur des règles traditionnelles qui ne seraient plus justifiées par l'état actuel de la langue, il se dit qu'il devait y avoir du vrai dans les obser-
1 Lettre à M. V abbé d'Olivet, sur la prosodie.
1 Traité de la prosodie française, Paris, 1812, p. 21.
3 Grammaire, trad. franc., tome I, p. 471-75.
Pibrson. Métrique. 12
vations des grammairiens, et il admit qu'il existait peut-être dans certains cas un accent de prononciation opposé à l'accent métrique. M. Gaston Paris 1 n'admet pas les concessions faites par Diez aux théories des grammairiens cités plus haut, il se place au point de vue purement étymologique, et à ce point de vue il a raison, car tous les phénomènes observés dans la transformation des mots latins qui ont donné naissance aux mots français confirment la persistance de l'accent latin pendant la période de ces transformations. Du reste , la prononciation normale du français actuel donne encore raison à la règle de Diez et de M. Gaston Paris, le phénomène d'interversion dont nous parlions plus haut, et qui a induit en erreur plusieurs grammairiens, s'applique uniquement à l'accent d'acuité. Nous avons vu dans le chapitre consacré à l'intensité quels sont les cas dans lesquels la langue moderne déroge à la règle de l'accent étymologique.
171. Ce que nous avons dit concernant l'interversion dans la césure dure pourra se vérifier en consultant les exemples que nous en avons donnés dans le chapitre précédent. Quant à la césure molle, elle est naturellement baryton dans les phrases affirmatives, et elle a son accent d'acuité [sur la syllabe forte. L'affirmation, en effet, comme nous l'avons vu, demande une inflexion descendante. L'exclamation ou interrogation peut aussi avoir lieu avec l'inflexion descendante, mais dans ce cas elle ne se termine pas sur la tonique du segment, tandis que l'affirmation doit invariablement se terminer sur cette tonique.
Souvent, nous trouvons des exclamations molles avec inflexion ascendante, c'est-à-dire avec interversion. Dans ce cas, l'exclamation a plus de force. Comme nous n'en avons pas donné d'exemple dans le chapitre précédent, nous allons analyser la déclamation de la phrase il est venu ! prononcée exclamativement et avec interversion.
est v J nu !
7 1, Les césures semi -dures et semi- molles comportent un
1 Etude sur le rôle de Vaccent latin dans la langue française, 1862^
grand nombre d'interversions. Lorsque l'interversion porte l'aiguë sur la dernière syllabe, la césure prend .un caractère exclamatif. Lorsque, au contraire, l'aiguë est sur l'avant-dernière syllabe dans une césure semi-dure, elle prend un caractère de conclusion normale. Dans un segment isolé, cette dernière sorte de césure présente un grand relief, mais, à la fin d'une longue phrase où la voix s'est maintenue d'une façon continue, elle donne simplement à la chute de la période un caractère soutenu qui la rend moins brusque. Pour avoir un exemple de cette césure intervertie comme nous venons de le dire, on pourra se reporter à la phrase du Gil-Blas notée par nous dans le chapitre précédent.
Nous citerons une césure semi-dure avec intervension de l'aiguë transportée sur la dernière syllabe; on verra que la césure ainsi intervertie prend un caractère exclamatif.
•»i \ r t.vi\
cer-tai-n'ment 6(II 3 I*>
Nous donnons aussi un exemple de césure semi-molle intervertie.
cer-tai-n'ment non 7(II 3 IO
Encore ici, le caractère exclamatif est évident. Nous pourrions multiplier les exemples d'interversion dans les césures dures et semi-dures, mais il nous suffit d'avoir montré que l'interversion n'est ni indifférente ni facultative, que chacun de ses modes répond à un mode précis de la pensée, et qu'elle complète la dissimilation mélodique, en rendant possibles des distinctions qui sans elle ne l'eussent pas été.
172. Il nous reste à parler du rôle de l'interversion, non plus seulement dans le dernier segment d'une phrase, mais encore dans le corps même d'une période. S'il s'agit d'une période amplifiée au premier degré, l'interversion produit dans les césures suspensives le même effet que dans les césures finales. Les mômes interversions donnent aux mêmes césures lorsqu'elles viennent en suspension, c'est-à-dire en repos provi-
soire, le même caractère que lorsqu'elles arrivent en cadence dernière, c'est-à-dire en repos définitif. Cela permet de nuancer de mille manières chacune des parties d'une phrase, de donner à chacune son expression particulière, pour ainsi dire son individualité, sans toutefois perdre de vue l'unité totale de la période.
173. Dans les amplifications à deux degrés, le rôle de l'accent d'acuité, interverti et non interverti, devient de plus en plus important. Là, en effet, comme on a affaire à deux degrés de subordination, il n'est permis de rien négliger de ce qui peut contribuer à la clarté, et l'interversion constitue un moyen de différenciation entre les deux degrés d'amplification que le langage ne pouvait pas manquer d'utiliser. Dans ces sortes de périodes, l'accent suspensif primitif, l'accent dont l'original remonte au mètre non amplifié, en un mot, chacun des grands accents généraux de la phrase est généralement dur et oxiton, c'est-à-dire dépourvu de toute interversion. L'accent basique, au contraire (voir § 110), subordonné à l'accent général, constitue une césure dure avec interversion sur la pénultième ou l'antépénultième. De la sorte, l'accent basique semble s'incliner par une inflexion descendante devant son supérieur l'accent général qui reste droit. Dans la conclusion de la phrase, les césures changent d'aspect; l'accent primitif, non seulement est précédé d'un accent subordonné, mais il en a encore un autre à sa suite pour conclure la phrase. L'accent subordonné qui précède suit la loi des autres accents basiques de la phrase, mais il peut ne pas exister. Quant à celui qui conclut, il affecte volontiers la forme de césure semi-dure avec interversion antérieure sur la pénultième ou l'antépénultième, car il va sans dire qu'il peut y avoir entre l'accent culminant d'une césure semi-dure et l'accent fort du pied qui suit, un certain nombre de syllabes suivant le nombre d'accents faibles intermédiaires supprimés ou syncopés. Ainsi, toute la hiérarchie des accents dans la phrase se trouve clairement marquée, elle devient sensible par une sorte de balancement et de fluctuation régulière. Le domaine de chaque accent général se détache nettement de la phrase totale, il se présente comme une petite période enclavée dans le grand tout, il forme un véritable membre de phrase. Partie complexe d'un tout organisé, il peut lui-même se diviser en portions organiques, il se partage en deux seg-
ments, et l'accent général cède le commandement du premier à un subordonné, l'accent basique, tandis qu'il garde pour lui le commandement particulier du second.
Pour la vérification de ce qui précède , nous renverrons encore une fois le lecteur à l'exemple tiré du Gil Blas que nous avons analysé dans le chapitre précédent, § 165.
174. Nous croyons en avoir assez dit sur l'accent de tonalité pour faire comprendre les principes généraux, et la méthode à suivre dans des recherches ultérieures. Cette question, qui forme la partie la plus séduisante peut-être de notre étude, est en même temps celle qui, traitée à fond, nous entraînerait le plus loin du but strictement philologique que nous nous sommes proposé. Ici donc, plus encore que dans les autres questions, nous nous sommes contentés de marquer à grands traits les résultats de nos expériences, la méthode à suivre pour les contrôler et les compléter. Dans une étude où tout est nouveau, nous ne pouvions avoir la prétention de rien épuiser, et nous laisserons nécessairement beaucoup à faire après nous. Nous comptons d'ailleurs revenir nous-mêmes dans des ouvrages particuliers sur chacune des questions esquissées dans celui-ci.
Un coup d'œil rétrospectif jeté sur notre chapitre de la dissimilation complété par celui que nous terminons en ce moment, fera comprendre au lecteur l'immensité du domaine qui reste à explorer. Dans chaque cas où nous avons eu à donner des exemples de langage noté, nous en avons choisi un entre mille. Il ne faudrait pas se figurer que chacun de nos exemples ne comporte que la déclamation donnée par nous ; on a vu toute la variété que nous avons obtenue pour un seul mot certainement, et pourtant nous n'avions eu recours qu'aux variations fournies par les différentes sortes de césures et d'interversions, sans toutefois épuiser ces dernières. Dans tous les cas, nous avions affaire au même mètre différemment amplifié. Que serait-ce si nous avions changé le mètre de ce simple mot, et si, pour chacune des formes obtenues, nous avions cherché à étudier toutes les dissimilations mélodiques possibles? En effet, bien que la tonalité de chaque segment soit arrêtée d'une façon fixe par l'accent général dont elle sert à déterminer la valeur métrique, on n'ignore pas que cet accent peut porter non seulement sur la tonique, mais encore sur toutes les notes de la tonalité, et il en est de même pour
chacun des autres accents du segment. A chacun de ces cas correspond naturellement pour la phrase une expression toute particulière, car il n'est pas indifférent que l'on ait recours à telle ou telle note de la gamme ; les unes sont certainement plus expressives que les autres, et nous avons déjà vu que l'accent est passionné en raison inverse de la parenté plus ou moins grande existant entre l'harmonique et sa fondamentale dissimilée. Cela donne lieu pour chaque mètre à une variété mélodique incalculable, car si l'on a pour chaque accent général le choix entre 7 notes, on voit combien les cas se multiplient lorsque la phrase contient un certain nombre d'accents généraux ; et si l'on songe qu'à chacun de ces cas correspond une nuance particulière dans l'expression variée encore par les différentes formes de césure et d'interversion, on est saisi d'admiration devant la richesse du domaine qui s'ouvre devant soi. Néanmoins, nous avons choisi les exemples les plus simples , empruntés à la déclamation la plus commune, pour ne pas compliquer à plaisir le cours de notre exposition.