‹ Métrique naturelle du langageChapitre 78 sur 85 · PHONÉTIQUES DE LA LANGUE · texte numérisé non relu

PHONÉTIQUES DE LA LANGUE

243. Les transformations subies par les langues sous l'influence du temps ont été étudiées de nos jours avec une grande précision, au moyen de la méthode comparative appliquée aux différentes langues qui composent un même groupe et qui ont entre elles des liens de parenté. Cette étude comparative a surtout donné des résultats merveilleux en ce qui concerne la phonétique, et Ton peut dire que dans tel groupe de langues, dans celui des langues romanes par exemple, les grandes lois de la transformation des sons ont été toutes axées d'une façon définitive . Les nouvelles découvertes que Ton pourra faire ne pourront qu'enrichir et compléter, sans les transformer, les résultats acquis. Mais ces lois n'ont été jusqu'à présent que des généralisations de faits sans explication, sans raison suffisante; elles entrent dans la mémoire, mais n'éclairent pas l'esprit. Elles n'ont fait que recueillir et mettre en ordre les matériaux qui doivent plus tard servir à créer une science dans laquelle tous les faits s'expliqueront. Cette science, c'est la physiologie du langage.

244. Quel est l'agent de ces transformations que nous n'avons plus à constater et que nous trouvons rangées dans leur ordre? Quel peut-il être, sinon le rythme naturel, cette force déterminante de l'unité métrique, qui devient en même temps la force déterminante des transformations phoniques ?

Nous abordons en ce moment un sujet considérable ; préparés comme nous le sommes par nos recherches précédentes, nous pourrions peut-être en tenter l'étude, mais comme l'examen approfondi de la phonétique étudiée à ce point de vue constituerait à lui seul toute une science nouvelle, nous détruirions ainsi l'harmonie de ce livre où nous avons touché déjà à tant d'autres sujets. Nous nous contente-

rons d'esquisser à grands traits la méthode à suivre dans cette science, et les considérations générales qu'elle comporte.

Il existe sans doute déjà de nombreux ouvrages dans lesquels on a cherché l'explication physiologique des transformations de la langue, et Ton est véritablement en droit de s'étonner que tant de livres érudits et traités avec toute la compétence que l'on pouvait désirer soient restés lettre morte jusqu'à ce jour pour le monde philologique 1 . Faut-

1 Nous allons citer les principaux ouvrages qui s'occupent de la physiologie du langage. Dès la fin du siècle dernier, Hellwag publiait une dissertation qui, malgré le ton trop spécialement médical qui y règne, mérite d'attirer l'attention du public. Cet ouvrage a pour titre : Dissertatio inauguralis physiologico-medica de formatione loquelœ. Tûbingen, 1780. Il est surtout intéressant parce qu'il nous montre dans Hellwag l'inventeur du célèbre triangle vocalique, comme l'a fait remarquer pour la première fois M. Thansing, dans la préface de son ouvrage sur le système naturel des sons. — En 1841, parut à Stuttgart un essai de physiologie du langage par M. Rapp. : Versuch einer Physiologie der Sprache. Ce long ouvrage en trois volumes fait preuve d'une érudition réelle, mais il manque de méthode. — Nous mentionnerons également les ouvrages des Allemands Du Bois-Raymond etLepsius : Kadmus oder allgemeine Alphabetik von physikalischen, physiologischen und graphischen Standpunkt von Du Bois-Raymond et Das allgemeine linguistische Alphabet, von Lepsius. Berlin, 1855. — Tout le monde connaît les célèbres travaux de MM. Brùcke, Merkel et Thansing: Grundzûge der Physiologie und Systematik der Sprachlante Brùcke. Wien, 1856; voir du même auteur un article contre Merkel, Zt-schrift fur Oster. Gymn;, et des remarques phonétiques éparses dans une série d'articles de la même Zt-schrift. On a de Merkel : Anatomie und Physiologie der menschlichen Stimm-und sprachorgane, 1857, Antropophonik. Leipz, 1863. Enfin, M. Thansing a écrit : Das natûrliche Lant- System der Menschlichen Sprache, 1853. — En 1871, M. Oscar Wolf fit paraître un ouvrage qui, bien que presque exclusivement médical et étudiant spécialement les maladies de l'oreille, présente un certain intérêt au point de vue de la physiologie du langage ; cet ouvrage est intitulé : Sprache und Ohr. Braunschweig, 1871. — Enfin, nous citerons encore une fois le livre de Helmholtz : Die Lehre vonden, etc., si considérable à tous les points de vue, qui a poussé jusqu'à la plus grande perfection l'étude physique des voyelles. — Il est non moins intéressant de connaître les auteurs qui ont cherché à établir une théorie de la déclamation ; nous citerons du siècle dernier Sheridan : Lectures on the ort of JReading. London, 1787 ; Schoder : Soll die Rede auf immer ein dunkler Gesang bleibenf Leipz., 1791 ; Lôbel : Ueber die Déclamation oder den Mundlichen Vortrag nach dem Engl. des Sheridan mit Zusàtzen herausgegeben. Leipz., 1793. Nous ajouterons du commencement de ce siècle, Michaelis : Die Kunst der Rednerischenund theatr alise hen Déclamation. Leipz., 1818, et Thùrnagel : Versuch einer systematischen

il en accuser les philologues? Sans doute, et la chose se comprend sans s'excuser, les linguistes montrent en général une certaine répugnance contre tout ce qui tend à les faire sortir de leur spécialité telle qu'ils l'ont généralement comprise jusqu'à ce jour ; mais on peut dire, à la décharge de ceux-ci, que si les physiologistes avaient su formuler les résultats de leurs recherches d'une façon claire, en les réunissant en une forte synthèse, au lieu de se perdre dans les infiniment petits d'une analyse sans but et sans méthode, les philologues auraient certainement surmonté cette répugnance et se seraient mis au courant des théories physiques sur la transformation des sons. Le reproche que nous faisons à ces théories, c'est précisément d'être trop physiques, c'est de laisser supposer que le langage peut s'étudier comme la chaleur, la lumière et l'électricité, et de faire croire qu'il est comparable aux corps analysés en chimie, et aux cadavres disséqués dans les amphithéâtres. Le langage est un organisme, un être vivant, remuant et changeant; ce sont les manifestations de sa vie qu'il s'agit de surprendre et d'étudier, ce sont ses mouvements qu'il s'agit d'analyser, et, comme il se traduit par des sensations, c'est dans les sensations qu'il faut l'observer. En le soumettant à un travail de froide dissection comme s'il s'agissait d'un corps mort, on s'expose à n'atteindre que des résultats incomplets et à dépenser beaucoup de science pour un profit douteux.

Sans doute, il est très utile de baser son étude psycho-physiologique sur les grands principes de la physique ; nousmêmes, nous n'aurions pas fondé notre théorie si nous n'avions pu nous appuyer sur la loi des harmoniques. La définition physique du son et du timbre est indispensable à toute étude du langage vivant, mais il n'est pas nécessaire, pour connaître la loi des sensations causées par la parole,

Anleitung zu Déclamation, Mannheim, 1825; du même auteur: Théorie der Schauspiel-Kunst. Mannheim, 1836. — De nos jours, a paru une courte brochure de M. Ernest Legouvé qui traite également de la façon de lire à haute voix : Petit traité de lecture à haute voix à Vusage des écoles primaires. Le nom de l'auteur dit assez que la lecture doit en être très agréable, mais la façon dont le sujet est traité est plus anecdotique que théorique, et au point de vue pratique ou simplement pédagogique, nous ne voyons pas que cet ouvrage renferme autre chose que quelques conseils généraux superflus pour ceux qui lisent bien, et insuffisants pour ceux qui lisent mal.

d'étudier les mouvements exécutés par la bouche dans la prononciation des différentes consonnes. Cette étude peut expliquer leur production, mais non la sensation qui en résulte ; elle nous montre les causes du phénomène sans en faire voir les effets ; or, ce que l'auditeur ressent, ce sont les effets et non les causes. L'étude des causes qui concourent à la formation du langage est objective, l'étude des effets produits par le langage est toute subjective, et la connaissance des causes qui l'ont produit n'est aucunement comprise dans la sensation reçue. Je n'ai pas sensation de telle ou telle conformation du larynx ou de telle ou telle position des organes vocaux, j'ai sensation de certaines paroles prononcées avec un certain rythme, quel que soit d'ailleurs le mécanisme organique qui les a produites. La connaissance des causes objectives qui engendrent le langage n'ajoute rien à la sensation que je ressens, elle ne la rend pas plus claire, elle ne fait pas entrer dans le domaine des faits sentis le lien mystérieux qui va de la cause à l'effet. Elle m'apprend que telle cause produit tel effet, mais il reste cette question, pourquoi le produit-elle? Pour y répondre, il faudrait connaître tout ce qui se passe entre le phénomène physique qui produit le langage et le phénomène psychique qui en résulte, la sensation. Or, les phénomènes intermédiaires qui relient entre eux ces deux phénomènes extrêmes sont de leur nature inaccessibles aux recherches ; quant aux phénomènes extrêmes eux-mêmes, ils sont tous deux d'un ordre de choses tellement différent que, tout en affirmant et constatant leur rapport de cause à effet, nous devons renoncer à le faire entrer dans le domaine de l'intelligible. La connaissance des causes peut avoir son intérêt objectif sans jamais prétendre expliquer les sensations, et la connaissance des sensations peut très bien dans sa plus grande partie se poursuivre, abstraction faite de la connaissance des causes. Ce sont deux sciences assez distinctes pour avoir chacune leur but et leur méthode.

245. Il ne faut pas croire que l'on ait assez fait pour la physiologie du langage, lorsque, ayant pris un mot d'une façon absolue, on a déterminé le timbre de chacune de ses voyelles, décrit le mécanisme qui concourt à la formation de chacune de ses consonnes, énuméré les muscles qui sont entrés en jeu pour produire sa prononciation, et compté le minimum de temps nécessaire pour la production de chacune des parties

Pibrson. Métrique. 16

de ce mot. Lorsque l'on connaît tous ces détails, on est plus renseigné qu'auparavant, mais non plus éclairé ; on a certaines données absolues, certains chiffres dont on ne sait que faire; or, ce qu'il faut, ce sont des données relatives, des données que l'on puisse relier entre elles. Il convient d'analyser sans doute, mais il est nécessaire, pour le faire avec profit, que les résultats de l'analyse puissent se prêter à une synthèse. Nous avons déjà dit, au commencement de notre seconde partie, combien il est illusoire de prendre les mots d'une langue d'une façon absolue et de les soumettre à l'analyse. Le mot n'est pas une entité physiologique, ce n'est qu'un produit de l'analyse grammaticale. Pour la nature, il n'existe pas. Si l'on veut étudier les syllabes d'un mot, qu'on les prenne au milieu d'un organisme vivant, et l'on verra combien elles se prêtent peu à une étude absolue, combien leur nature est changeante et diverse suivant le mouvement rythmique auquel elles participent, et combien, par conséquent, il est chimérique de vouloir les étudier en elles-mêmes, abstraction faite de tout rythme, c'est-à-dire de tout mouvement et de toute vie. Les personnes qui ont lu attentivement notre chapitre de la quantité savent combien le môme mot prend de formes diverses, suivant l'organisme dont il fait partie ; nous ne reviendrons donc pas sur ce point et nous aborderons immédiatement l'étude des modifications que cette diversité de formes fait éprouver à la matière phonétique du langage.

246. Pour commencer cette étude, nous ne nous adresserons pas d'abord aux langues mortes, car, bien qu'on ait étudié leurs transformations phonétiques, l'agent de ces transformations, le rythme, n'existe plus pour nous et nous n'avons aucun moyen de le ressusciter autrement que par induction. L'induction, de son côté, a besoin d'être basée sur une observation immédiate. Il nous faut prendre cet agent sur le fait dans une langue vivante, étudier ses allures, ses procédés, ses mœurs, suivre son action et en rechercher les conséquences, pour avoir le droit de faire ensuite des hypothèses sur des langues mortes et, par une induction dès lors légitime, de déterminer les causes par les effets. C'est pourquoi j'examinerai d'abord les phénomènes de transformations auxquels le rythme nous fait assister dans notre langue actuelle, puis j'essaierai quelques conjectures sur les causes des transformations antérieures.

247. La matière phonétique du langage vivant est soumise à trois agents principaux de transformation : 1° le diapason (acuité ou gravité), 2° l'intensité, 3° la durée. Il n'existe pas de syllabe qui, dans un cas particulier, n'ait un diapason, une intensité et une durée déterminés, mais la même syllabe peut avoir, dans un autre cas, un diapason, une intensité et une durée tout autres. Ces trois facteurs du langage vivant sont donc par eux-mêmes indépendants de la matière phonétique qu'ils façonnent. L'action qu'ils exercent sur elle peut porter soit sur ses voyelles (c'est-à-dire sur le timbre des sons qui les composent), soit sur ses consonnes (c'est-à-dire sur les bruits qui accompagnent ces sons).

248. Nous avons vu de quelle façon se comportait le diapason des syllabes dans le français actuel, nous avons constaté dans notre chapitre de l'acuité que, dans les phrases interrogatives ou exclamatives, le mot final est oxyton; il en est de môme dans l'intérieur d'une phrase pour le mot qui forme une cadence suspensive à la fin de chaque membre. Au contraire, dans les phrases conclusives, le mot final est soit paroxyton, soit proparoxyton ; il arrivé même quelquefois que l'accent d'acuité est reporté encore plus en arrière. Nous avons vu (§ 173) que les accents basiques subissaient également une interversion antérieure. Nous ne parlons ici, bien entendu, que de l'accent aigu, et nous ne voulons rien préjuger sur Y ictus ou accent ^intensité. On sait, en effet, que ces deux accents ne portent pas nécessairement sur la même syllabe, et que c'est à tort qu'on les confond généralement. L'action exercée par l'acuité ou la gravité sur une syllabe, abstraction faite de son intensité ou de sa quantité, affecte exclusivement le timbre de la voyelle ; ce timbre devient clair et ténu dans les syllabes aiguës, obscur et sourd dans les syllabes graves. Mais cette action n'est qu'intermittente, puisque la même syllabe tout à l'heure aiguë peut devenir grave et vice versa; elle ne peut engendrer une tendance marquée vers la transformation du timbre de la voyelle, qu'à partir du moment où une syllabe devient soit aiguë soit grave, dans la majorité des cas.

249. Il y a lieu de se demander si l'accent d'acuité, se reportant en arrière dans certains cas déterminés ne contracte pas par là une certaine habitude susceptible de le fixer sur

la pénultième ou l'antépénultième. Nous avons constaté que dans le langage familier de la bonne compagnie, l'accent d'acuité avait encore toute sa mobilité, mais que dans le parler populaire, et principalement dans la langue des faubourgs de Paris, il s'était déjà fixé en arrière dans la plupart des cas. C'est-à-dire, qu'il n'est pas rare d'entendre un homme du peuple prononcer non seulement une affirmation, mais même une exclamation avec un mot paroxyton ou proparoxyton .

A l'appui de ce que nous venons de dire, nous allons citer un exemple, et nous demandons au lecteur la permission de le lui donner aussi vulgaire que possible, afin qu'il soit plus caractéristique, qu'il présente, en évoquant un souvenir bien déterminé, une image plus vive à l'esprit de chacun.

f*l f f i ar

as-tu fi-ni?

Nous ne parlons pas pour le moment des modifications éprouvées par l'intensité et la quantité des syllabes dans cette prononciation mal sonnante ; ce qui la caractérise, c'est le laisseraller poussé à l'extrême, c'est aussi ce qui porte la voix qui l'articule à adopter pour une interrogation l'inflexion de voix plus paresseuse qui marque d'ordinaire la conclusion. Néanmoins, le caractère interrogatif est toujours reconnaissable, par ce fait que l'on ne termine pas sur la tonique (voir § 171). Prononcée sur un ton convenable, la même phrase nous donnerait :

ïe*

as-tu fi -ni?

La tendance que nous avons constatée plus haut dans le parler vulgaire, semble déjà se faire jour même dans le parler familier des classes moyennes.

Al-lons donc !

Ces exemples, dont chacun pourra constater l'exactitude en les transposant à son ton, semblent devoir nous faire admettre que l'accentuation oxytonique, bien qu'elle existe encore dans un grand nombre de cas, surtout dans le lan-

gage soigné, perd tous les jours du terrain, et que Ton peut môme prévoir une époque, encore éloignée peut-être, où Ton n'aura plus que des paroxytons et des proparoxytons, puisque non seulement les formes conclusives sont et demeurent baryton, mais encore les formes exclamatives et interrogatives, qui semblaient être le domaine réservé de l'accent oxyton, sont envahies par les paroxytons et les proparoxytons. On voit en même temps que le jour où cette révolution se sera accomplie d'une façon définitive, où l'accent aigu aura pris une place fixe sur la pénultième ou l'antépénultième, les intonations de la voix dans la langue française auront perdu en variété. Cependant il n'est aucune expression parmi celles qui étaient rendues auparavant par l'accent oxyton qui ne puisse également se rendre par l'accent paroxyton ou proparoxyton. Ces deux sortes d'accents, en effet, sont capables d'exprimer l'interrogation ou l'exclamation tout aussi bien que les oxytons, pourvu que l'on ne finisse pas sur la tonique du segment par lequel on termine. Il en résulte qu'une langue peut se transformer, perdre l'habitude de certaines intonations et en adopter d'autres, sans toutefois rien perdre de ce qui est propre à exprimer les nuances de la pensée ; c'est pourquoi aussi, bien que le même homme puisse parler dans toutes les langues, exprimer dans toutes les mômes sentiments, chacune d'elles a une musique reconnaissable, certaines intonations qui lui appartiennent en propre, qui frappent les oreilles qui n'y sont pas accoutumées, et qui la feraient distinguer des autres, abstraction faite des mots dont se compose la phrase. Ces différences d'intonation sont surtout rendues sensibles pour tout le monde par les accents provinciaux différents que l'on rencontre dans une seule et même langue. Tout accent différent de celui qui nous est habituel nous choque par son étrangeté, nous le considérons comme une faute, et il nous semble que les personnes qui en sont affectées chantent en parlant ; de là, ce ton chantant si reproché aux habitants de certaines provinces. Nous ne nous apercevons pas que nous chantons aussi bien qu'eux, mais sur un autre ton . Le nôtre nous est familier et nous n'y prenons pas garde, celui des autres nous paraît étrange et nous le repoussons. C'est ainsi que la musique particulière au parler parisien tend peu à peu à se substituer à toutes les musiques du parler provincial.

250. Dans le style soutenu, l'accent normal d'intensité, en français, est encore aujourd'hui sur la dernière syllabe sonore des mots. J'ai dit l'accent normal ; en effet, les personnes qui auront lu le chapitre de Yintensité sauront à combien d'exceptions cette règle est sujette. Il suffit que l'on sorte du discours calme ou simplement solennel, pour voir apparaître les césures molles et semi-molles. Sans doute, dans ces cas, la voix éprouve le besoin de réunir sur une même syllabe tout ce qui peut frapper l'attention; de là, mouvement de l'accent d'intensité pour aller rejoindre sur la pénultième ou l'antépénultième l'accent d'acuité qui a déjà certaines tendances à s'y fixer. Peut-être aussi est-il juste de croire que la voix, lorsque sa marche devient impétueuse, commence par franchir l'obstacle et déploie tout d'abord sa plus grande force pour prononcer ensuite avec une énergie décroissante les dernières syllabes du mot.

De même que, pour le sens des mots, les expressions perdent petit à petit leur force primitive, et que l'on voit les termes originairement les plus énergiques aboutir à la plus grande faiblesse d'expression (ex. les mots abîmer, gâter, ennuyer, gêner, et cent autres que nous pourrions citer), de môme les formes molles et semi-molles, primitivement employées en français dans les cas exceptionnels où l'on voulait déployer une énergie toute particulière, perdent par l'usage leur force expressive et tendent à entrer dans la prononciation ordinaire de la langue. Sans doute la force absolue de ces formes reste la même ; tant qu'elles n'ont pas été atteintes par la dégradation qui résulte du temps, elles ont absolument la même vigueur, mais, comme les effets du langage sont du domaine des sensations, et que l'impression produite est tout entière dans les contrastes, l'emploi fréquent de ces formes leur fait perdre toute force expressive. Dans le parler populaire, la révolution qui tend à faire disparaître les césures dures de la langue française est presque complètement accomplie. Elle est loin de l'être dans le langage soigné, néanmoins la tendance y est très marquée. Les preuves de ce fait abondent. Pour les phrases tirées du langage, nous pouvons renvoyer le lecteur à l'interrogation as-tu fini citée plus haut, § 249. Quant aux exemples de césures molle et semimolle servant à exprimer une certaine énergie, nous en avons donné dans notre chapitre de Yintensité et çà et là dans d'autres chapitres. Nous voulons aborder en ce moment un

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ordre d'exemples ou de preuves dont aucun philologue ne contestera l'autorité.

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