Ces preuves
sont tirées des mots nouveaux, formés,
dans la langue
populaire, par la chute d'une ou de plusieurs
syllabes, ou par
des dérivations qui syncopent précisément la
syllabe réputée
forte
, c'est-à-dire la finale. Les exemples qui
se trouvent dans le
premier cas sont innombrables, il nous
suffira d'en citei
* un certain nombre pour que le lecteur puisse
de lui-môme continuer la série.
Les différentes sortes d'argot nous fourniront des mots
tels que :
Agio
pour Agiotage
Amphi
Amphithéâtre
Aristo
Aristocrate
Bac
Baccarat
Badingue
Badinguet
Benef
Bénéfice
Boni
Boniment
Boule
Boulevard
Boule-Miche
Boulevard Saint-Michel
Cabot
Cabotin
Caf
Café
Champe
Champagne
Compo
Composition
Cosmo
Cosmographie
Democ-soc
Démocrate-socialiste
Desse
Descriptive (géométrie)
Exame
Examen
Fiche
Ficher (ex. : veux-tu me fiche le camp)
Mac
Macadam
Mastroque
Mastroquet
Mattes
Mathématiques
Mélé-casse
Mêlé-cassis
Melo
Mélodrame
Philo
Philosophie
Preu
Premier
Rabiau
Rabiautage
Rata
Ratatouille
Réac
Réactionnaire
Redingue
Redingote
Rhéto
Rhétorique
Seu
Second
Toc
Toqué
Topo
Topographique (dessin ou discours) ex. :
piquer un topo, c'est-à-dire faire un discours.
Tram
Tramway
Troubade
Troubadour, (synonyme de troupier)
Kilog
Kilogramme
Hectog
Hectogramme
Les mots dérivés qui syncopent la syllabe iinale du mot pri-
mitif sont aussi
en
assez grand nombre, nous en citerons
quelques-uns :
Bachot
dérivé de Baccalauréat
Badingouin 1
— Badinguiste
Barbot
— Barbier
Banquezingue
— Banquier
Camareau
— Camarade
Cafmard
— Café
Moblot
— Mobile
Sergo
— Sergent
Cette tendance de la langue n'est pas nouvelle, comme le démontrent un grand nombre de noms propres abrégés ou dérivés conformément au même principe, Margot pour Marguerite — Adèle pour Adélaïde — Elise pour Elisabeth, etc. , etc.
252. Nous n'avons qu'un petit nombre d'exemples d'aphérèse ; nous citerons Bleau pour élève de Fontainebleau y Pitaine pour Capitaine, Cipal pour Municipal, Bus pour Omnibus. Dans la plupart de ces cas la syllabe finale est longue de nature, c'est sans doute pour cette raison qu'elle a conservé l'accent. Nous pouvons en conclure que la tendance qui consiste à faire perdre aux syllabes finales des mots leur intensité n'est pas encore générale, et qu'il faut en excepter au moins les finales longues. Néanmoins ces mômes syllabes pourront devenir faibles lorsque le sentiment de la phrase exigera des césures molles ou semi-molles.
1 Peut-être ne faut-il voir dans quelques-uns de ces exemples que des substitutions de suffixes : Badingu-et, Badingu-oin, Barb-
ier Barb-ot. Mais cette hypothèse est inadmissible pour des mots tels
que mob-ile donnant mob-l-ot; là, en effet, l'ancien suffixe reste représenté par /, tout en perdant sa voyelle; il y a par conséquent juxtaposition et non substitution,
253. En général, la dernière syllabe sonore des mots français dans la langue familière est plutôt faible que forte, car il est tout à fait contraire aux principes d'une saine phonétique d'admettre qu'une syllabe marquée de l'ictus puisse disparaître. Ne restât-il qu'une seule syllabe de tout le mot, ce serait encore la syllabe forte, et c'est ce qui est arrivé constamment pour les mots latins transformés par la voie populaire en mots français. Nous pourrons donc hardiment affirmer que toutes les fois que dans la prononciation populaire une syllabe est tombée, c'est qu'elle était devenue faible ; par conséquent, comme la majorité des cas nous montre la chute de la dernière syllabe, nous sommes autorisés à dire que, dans le langage vulgaire, celle-ci est plutôt faible que forte. Mais, quelle que soit sa faiblesse, elle a encore souvent dans le parler de la bonne société la qualité de syllabe forte et porte l'ictus lorsque la ponctuation de la phrase l'exige. Cette mobilité de l'accent français est une précieuse qualité, c'est à elle que la langue doit la variété de formes, la souplesse, le caractère nuancé qui lui donne tant de charmes ; mais un tel état de l'accentuation ne peut être évidemment que transitoire, il viendra un jour où l'on verra se fixer l'accent d'intensité en môme temps que l'accent d'acuité. Le peuple, qui prend toujours les devants dans toutes les révolutions du langage, est allé déjà très loin dans cette voie ; il faut espérer que l'instinct conservateur des classes éclairées retardera autant que possible cette transformation radicale de notre langue.
254. Les modifications que les changements de quantité font éprouver à la nature des syllabes sont les plus fortes de toutes, elles atteignent à la fois le timbre des voyelles et la prononciation des consonnes; mais les changements de quantité dépendent eux-mêmes des changements d'intensité dans les voyelles. Bien que nous ayons séparé dans le principe avec le plus grand soin la quantité de l'ictus, bien que nous ayons posé comme un axiome que toute syllabe forte peut être longue ou brève, il est incontestable que toute syllabe forte a une tendance marquée à devenir longue. Le même déploiement de force dans un temps court étant plus pénible que dans un temps plus long, il est naturel que la voix, lorsqu'elle n'est soumise à aucune excitation particulière, adopte la prononciation la plus commode. De là vient
qu'en italien, par exemple, syllabe longue et syllabe accentuée sont devenus mots synonymes. Tout en constatant le fait qui a causé cette confusion de termes, nous nous garderons bien d'en être dupes. En français, par exemple, on tomberait dans les erreurs métarielles les plus graves en identifiant la longueur avec l'ictus. La dernière syllabe sonore des mots, réputée forte par la plupart des grammairiens, est brève dans un grand nombre de cas ; cela tient à ce que cette syllabe, au lieu de s'allonger, peut se faire suivre d'un silence. Quant aux autres syllabes, lorsqu'elles deviennent fortes, c'est par suite d'une intention particulière de celui qui parle, et l'excitation qui en résulte pour la voix rend possible la prononciation d'une forte pendant la durée d'une brève. Mais lorsque, comme cela est déjà arrivé dans la langue populaire, l'ictus s'est fixé à demeure sur la pénultième ou l'antépénultième du mot, la voix, n'obéissant plus à aucune excitation particulière, allonge la syllabe pour rendre plus commode la prononciation de l'accent et l'on voit en môme temps s'assourdir et s'abréger les syllabes finales devenues définitivement faibles. Nous citerons comme exemples quelques
mots que nous avons été à même de recueillir : une corotte
(carotte), un demis' tier (demi-setier), un verreu dvin (un
verre de vin); ce dernier exemple est particulièrement intéressant, parce qu'il nous montre IV ordinairement muet, relevé par l'accent et allongé dans la prononciation. Les syllabes devenues atones n'ont plus qu'une durée très courte, c'est pourquoi nous les avons marquées du signe (*). Quant aux syllabes accentuées, non seulement elles sont devenues longues, mais elles font partie d'un mouvement plus lent que le mouvement habituel. Une autre particularité du langage auquel sont empruntés ces exemples, c'est qu'il se maintient presque constamment dans les notes très graves par suite du laisseraller de ceux qui le parlent, et que les cadences conclusives s'y font non par quinte comme dans le langage ordinaire, mais par tierce. Cette particularité, jointe à Y enrouement dont sont atteints la plupart de ceux qui parlent de la sorte, contribue à assourdir le timbre des voyelles comme nous l'avons vu dans corotte au lieu de carotte.
Nous donnons le rythme et la mélodie de l'un de ces exemples :
Tfrrmin
unver-reud'vin