‹ Métrique naturelle du langageChapitre 8 sur 85 · XII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XII PRÉFACE

justifier précisément cette prétendue règle sans se demander si l'empire en est aussi absolu dans le français naturel que dans le français parlé d'après les grammairiens. Il y avait là, lui sembla-t-il, une étude sérieuse à entreprendre, et peutêtre quelques vérités à mettre en lumière.

« Les premiers pas engagèrent l'auteur dans une voie nouvelle. Les philologues jusqu'alors avaient toujours cherché à déterminer l'accent des mots considérés isolément : il partit au contraire de l'idée que l'accent véritable n'est pas fixe pour chaque mot, mais mobile, et varie suivant l'importance du mot et le rôle qu'il joue dans la phrase. Ce qu'il avait donc à découvrir, ce n'était plus l'accent des mots, c'était l'ordre suivant lequel les accents se succèdent et se subordonnent dans une phrase parlée, c'est-à-dire la structure de cette phrase au point de vue de l'accentuation, en d'autres termes le rythme de la parole naturelle, le rythme de la prose parlée.

« Or, ce rythme offre des combinaisons variées à l'infini, de même nature évidemment que les combinaisoDS rythmiques de l'ordre musical. Des deux parts le rythme est l'agent qui met en rapport suivant des lois fixes les durées temporelles et nous en rend la perception possible.

« Ces lois supérieures qui régissent nos perceptions acoustiques de la durée, et qui sont inhérentes à notre constitution, dominent et conditionnent les lois plus concrètes de l'accentuation. Accentuer, c'est en effet créer par la parole et par ses éléments un système de divisions du temps qui représente aussi exactement que possible le mouvement de la pensée, de sorte que, le travail de la perception ne distrayant pas l'esprit, puisqu'il vient à se confondre avec celui de l'intellection même, celle-ci acquiert toute la clarté, tout le relief dont elle est susceptible. Si donc l'accentuation est déterminée dans sa matière variable par les convenances de la pensée, c'est-à-dire par ses lois esthétiques et logiques, elle est conditionnée dans sa forme constante par les lois abstraites de la perception: la méthode exigeait que l'auteur débutât par la recherche de ces lois. Il espéra les découvrir par l'étude de la musique, et crut

PREFACE. xm

que les principes de la mélodie artistique lui révèle* raient ceux de la mélodie naturelle, c'est à-dire de la phrase parlée.

« Mais les théories de la musique ne lui apportèrent pas les secours qu'il en attendait : dans aucune, hormis les règles élémentaires du solfège sur le classement et la division intérieure des mesures , il ne trouva une véritable étude de la phrase musicale. Il dut donc essayer lui-même ce qui n'avait pas été fait par les autres, et il se mit au travail avec d'autant plus d'ardeur qu'il sentait que le nœud de la question était là, que, les lois du rythme une fois connues, il en déduirait aisément les diverses façons dont l'accent propre du mot peut être affecté par l'accent de la phrase ; il entrevoyait même la possibilité de rattacher aux lois ainsi découvertes, et d'expliquer par les déplacements d'accents, certaines règles de transformation phonétique qui n'avaient pu être jusqu'alors qu'empiriquement constatées. On voit quelles réflexions amenèrent l'auteur à commencer par une théorie de la mélodie un travail purement linguistique.

« Néanmoins, avant de s'engager sur le terrain des études musicales, il voulut trouver une idée maîtresse, provisoirement admise à titre d'hypothèse, qui le guidât dans ses recherches et l'empêchât de s'égarer à la poursuite de l'inutile.

« Embrassant du regard l'ensemble rythmique et mélodique de la phrase musicale, il sentit la façon étroite dont ces deux éléments sont liés l'un à l'autre, et s'assura bientôt qu'il était impossible de les étudier isolément avant de connaître la raison de leur affinité ; il en vint à concevoir la phrase musicale tout entière comme émanant d'un principe unique, source commune des combinaisons mélodiques d'une part et des combinaisons rythmiques de l'autre.

«c Enfin des raisons et des déductions psychologiques tirées de l'étude des sensations le conduisirent à admettre l'existence d'une unité naturelle servant de commune mesure aux vibrations des sons et aux durées temporelles, c'est-à-dire à l'ordre mélodique et à l'ordre rythmique.

« Le même sentiment profond de l'unité de la vie, le même

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