Chapitre Dix-septième. lyS
nie pour faire un plus grand nombre d'heureux. Jamais vin cacheté de la cantine ne leur parut meilleur.
Je garde une bouteille pour laver la blessure d'un soldat qui a la peau du crâne déchirée, sans qu'heureusement la boîte osseuse soit atteinte. Je lui fais une tonsure, rapproche les chairs avec du sparadrap et lui entoure la tête avec une bande de fine toile, mon talent chirurgical ne va pas plus loin.
Je vais renverser l'eau qui m'a servi à étancher sa blessure, lorsqu'un soldat me crie :
— Ne la jetez pas I
C'est égal, il faut avoir bien soif.
A la bifurcation, les chirurgiens de l'armée ont établi les blessés sous les maigres ombrages d'un petit bouquet de bois ; les voitures des ambulances leur en amènent un bon nombre; ceux qui peuvent attendre sont conduits directement à Metz.
Des troupes d'infanterie arrivent, c'est la retraite qui s'accentue de toute part; les soldats ont la figure renfrognée; bientôt je vois arriver la division Montaudon qui paraît avoir souffert ; le 1 8® bataillon de chasseurs et le 95® de ligne ont été surtout éprouvés, le 62» et le 5i® bien qu'aussi exposés comptent moins de pertes.
Mon ami Estienne, qui commande une compagnie privée de son capitaine^ s'est emparé de vive force du château d'Aubigny oti il avait reçu l'ordre de tenir quand même, pendant que son bataillon occupait Flauville.
174 Met^ iSjo*
— Si vous aviez vu, me dit-il, mes bons petits soldats comme ils ont bravement sauté sur les Prussiens ; c'est plaisir de commander à ces hommes-là. Nous avons trouvé une ambulance prussienne établie au château, avec un médecin très-aimable qui parle le français et qui m'a donné sa carte. Mais c'est ce matin que nous n'étions pas à la noce; les Prussiens sont revenus en force avec de l'artillerie ; et là j'ai perdu un peu de monde; mais on m'avait dit de tenir, moi je tenais. Avec cela je voyais les Prussiens qui nous gagnaient sur la droite et je comprenais bien qu'il y avait un mouvement de retraite et qu'on nous oubliait. Il y a eu un moment vraiment dur, je voyais déjà tous ces braves gens écharpés lorsque par bonheur on s'est souvenu de nous à temps. J'ai tout de même laissé sur le carreau des hommes que je regrette. Enfin ma compagnie s'est retirée en tiraillant et j'ai pu rallier le bataillon ; mais les hommes ne sont pas con* tents.
J'ai quitté mes compagnons à qui je prête ma voiture pour ramener deuxécloppés et je reste avec Estienne. Il paraît que l'on espère des ordres pour un mouvement offensif.
Le régiment bivouaque derrière les voltigeurs qui sont établis dans une tranchée, et devant les grenadiers'postés dans un grand jardin derrière un long mur crénelé. L'artillerie de la garde est là tout près, et l'armée est rangée sur plusieurs lignes dans la plaine qui s'étend à gauche de la route. Sur la