Chapitre Vingtième
Le 6 au soir, je reçois avis qu'on va essayer de donner la main à Thionville, où nous attendent des provisions venues de la frontière du Nord, et qu'un très-grand coup sera peut-être tenté. Ce qui me ferait croire à une tentative de sortie sérieuse, c'est que les hommes ont reçu le complément de leurs vivres de campagne, et que le service du train des équipages a dû être réorganisé et le nombre des voitures considérablement restreint.
Le lendemain matin, je vais trouver mes amis du 3® corps; ils ne savent pas de quoi il s'agit; tout ce qu'on leur a dit c'est qu'un mouvement doit avoir lieu dans la plaine de Thionville et qu'ils vont faire une diversion sur la droite. Cela ne fait pas mon compte, c'est la principale affaire que je veux voir, et je reviens en toute hâte du camp de Bellétange dans Metz, que je traverse pour regagner la voie ferrée et la route de Woippy. Le temps était couvert le matin, mais le soleil a fini par percer; la journée sera chaude.
Arrivé au village de Woippy, les gendarmes m'obligent d'arrêter ma voiture, je confie mon cheval jaune à un brave débitant, et mon sac en bandoulière, mon brassard au bras, je me dirige vers la Maison-Rouge où doit se trouver un avant-poste. Il est une heure environ ; je grignote un morceau de pain sur le bord de la route, lorsqu'un feu trèsnourri de mousqueterie, auquel répondent les pièces de position des Prussiens, m'apprend que le combat est sérieusement engagé.
220 Mets( j8jo.
Je me lève comme mû par un ressort et reprends mon chemin ; je suis dépassé bientôt par les grenadiers de la garde et deux batteries de l'artillerie de la garde, qui m'obligent à me jeter dans la campagne, je les suis du mieux que je puis et j'arrive bientôt au poste de la Maison-Rouge. J'y retrouve un officier du i«' grenadiers, avec lequel je me suis quelquefois rencontré et qui m'apprend que le véritable objectif du mouvement est un fourrage à exécuter sur les fermes des Grandes et des Petites-Tapes, situées un peu au delà de Saint- Remy. « Peut-être, ajoute-t-il, a-t-on l'intention de pousser plus avant, mais je ne le crois pas. »
Cette confidence refiroidit singulièrement mon ardeur. Comment croire cependant que l'on fait donner presque toute la garde, les 3® et 4® corps, tout cela pour quelques bottes de paille? En attendant, le tintamarre redouble; quelques obus prussiens sont venus éclater juste auprès de la tranchée qui protège la grand'garde de la Maison-Rouge; ce sont, dit-on, les zouaves et les chasseurs de la garde qui donnent avec les voltigeurs.
Des voitures de l'ambulance viennent de se porter en avant, aussi les mules chargées de cacolets. Je les suis de loin sur la route de Luxembourg, plantée de beaux arbres verdoyants dont quelques-uns ont été décapités par les obus. Bientôt j'embrasse d'un coup d'œil presque tout le champ de bataille ; des hauteurs qui sont sur ma gauche, s'élève une fumée intense; nos hommes ont à lutter là contre les tirail-